samedi 10 novembre 2018

"Nuit de cristal": l'Allemagne redoute l'essor de l'extrême droite


Le Vif

Les dirigeants allemands craignent la résurgence de l'antisémitisme et la montée de l'extrême droite 80 ans après la "Nuit de cristal" et ces pogroms annonciateurs de l'Holocauste.
"L'Etat doit agir de manière conséquente contre l'exclusion, l'antisémitisme, le racisme et l'extrémisme de droite", a jugé la chancelière Angela Merkel lors d'un discours dans la plus grande synagogue d'Allemagne, à Berlin.
La dirigeante, tout de noir vêtue, a montré du doigt ceux qui "réagissent par des réponses prétendument simples aux difficultés" de l'époque actuelle, une référence à l'essor des populismes et de l'extrême droite en Allemagne comme en Europe.
Dans ce lieu de culte profané par les nazis il y a 80 ans jour pour jour, le président du Conseil central des Juifs, Josef Schuster est allé encore plus loin en invectivant le parti d'extrême droite Alternative pour l'Allemagne (AfD) qui siège depuis un an au Bundestag, qualifiant ses membres d'"incendiaires moraux".
Certains cadres de ce parti ont tenu des propos polémiques sur l'Holocauste et le devoir de mémoire en Allemagne. Ils tiennent aussi un discours islamophobe visant essentiellement les centaines de milliers de demandeurs d'asile arrivés dans le pays depuis 2015.
M. Schuster a qualifié de "honte pour notre pays" les agressions commises contre les juifs mais aussi contre les réfugiés musulmans.
Quelques minutes plus tôt, lors d'une cérémonie à la chambre des députés, le président allemand Frank-Walter Steinmeier avait dénoncé l'émergence en Europe d'un "nouveau nationalisme" nostalgique, selon lui, d'"un vieux monde parfait qui n'a en réalité jamais existé".
Le président français Emmanuel Macron s'était dit "frappé" le 31 octobre par la ressemblance entre la situation actuelle en Europe, "divisée par les peurs, le repli nationaliste", et celle des années 1930. La France est elle-même confrontée à une forte augmentation en 2018 des actes antisémites.
Des mots lourds de sens 80 ans après les saccages et les destructions par les nazis de milliers de synagogues et commerces tenus par des juifs en Allemagne mais aussi en Autriche, petit pays dirigé par une coalition entre conservateurs et extrême droite où des commémorations ont aussi eu lieu vendredi.
"Je tenais la main de mon père. J'ai vu la synagogue en feu et j'ai demandé +Pourquoi les pompiers ne viennent pas ? + Je n'ai pas eu de réponse", a témoigné de cette nuit Charlotte Knobloch, ancienne présidente du Conseil central des juifs d'Allemagne, à l'antenne de la ZDF.
PLUS DE 1.400 LIEUX DE CULTE INCENDIÉS DANS TOUTE L'ALLEMAGNE
La propagande affirme alors qu'il s'agit d'une éruption de violence spontanée après le meurtre d'un diplomate à Paris. Mais elle a en réalité été planifiée au plus haut niveau de la hiérarchie nazie.
Le signal a été donné par Joseph Goebbels, ministre de la Propagande, et les destructions exécutées par des SS, SA, Jeunesses hitlériennes. La "Nuit de cristal" ou Nuit du "verre brisé" diffère ainsi des pogroms en Europe de l'est au XIXe siècle.
Plus de 1.400 lieux de culte incendiés dans toute l'Allemagne, des magasins tenus par des Juifs saccagés et pillés, au moins 91 personnes tuées et des milliers déportées: pour les historiens, ce qui s'est passé en Allemagne et en Autriche les 9 et 10 novembre 1938 marque le passage de la discrimination des juifs à leur persécution puis leur extermination par les nazis.
De nombreux Allemands se souviennent de ces pogroms en polissant ou en déposant des fleurs sur les "Stolpersteine", des milliers de petites plaques de laiton incrustées entre les pavés pour identifier les victimes.
Cette commémoration, qui se télescope avec l'anniversaire de la chute du Mur de Berlin, le centenaire de l'Armistice de 1918, ou encore la fin de l'Empire allemand, intervient dans un contexte trouble en Allemagne.
Une forme nouvelle d'antisémitisme pour l'Allemagne fait aussi régulièrement les gros titres, celui prêté aux migrants arabo-musulmans qui ont afflué depuis 2015.
Mais l'essor de l'extrême droite allemande a aussi remis au premier plan un antisémitisme national, l'AfD ayant multiplié les provocations liées au nazisme.
L'un de ses membres a participé à une commémoration au Mémorial de l'Holocauste à Berlin en arborant un symbole nazi autrichien, l'oeillet bleu.
Une marche à l'appel d'un groupe de la droite radicale n'a rassemblé qu'une trentaine de personnes en soirée à Berlin. Des centaines de contre-manifestants se sont en revanche mobilisés sous le slogan: "Tous ensemble contre le fascisme".
L'inquiétude ne cesse de grandir au sein de la communauté juive allemande, forte d'environ 200.000 personnes et qui a connu une forte croissance avec l'arrivée de nombreux juifs de l'ex-Union soviétique depuis la Réunification en 1990.
Le nombre de crimes et délits à caractère antisémite est resté néanmoins stable dans les statistiques de police.


COMMENTAIRE DE DIVERCITY
ASCENSION RESISTIBLE OU IRRESISTIBLE ASCENSION DES PARTIS ANTISYSTÈME?

Dès les années vingt de timides  voix se sont élevées pour dénoncer le danger que représentait alors le fascisme italien naissant. Ces esprits lucides demandaient que l'on s'indigne et résiste à la montée alors encore jugée résistible des doctrines autoritaires.
Rapidement, la Lumière s'éteignit pour longtemps en 1920, en Hongrie, 1921 en Italie, 1933 en Allemagne, 1934 au Portugal, 1936 dans les deux tiers de l'Espagne, 1936 à nouveau en Turquie, 1937 en Autriche.
1941 : Berthold Brecht écrit, trop tard, sa célèbre pièce : "La résistible Ascension d'Arturio Ui."
Et voilà que cela a l'air de vouloir  recommencer.
Fin octobre 2018 : je lis dans Le Figaro, pas dans l'Humanité ou Libération: "Des Philippines aux Etats-Unis, en passant par le Brésil, des dirigeants controversés, promettant de renverser le "système", bouleversent la vie politique de leur pays."(...)
"Le nouveau président Brésilien Jair Bolsonaro fera passer Trump pour un enfant de chœur, tout comme le président philippin Rodrigo Duterte, élu en 2016 quelques mois avant le président américain. D'autres élus ont été étiquetés populistes en Inde, au Mexique, au Pakistan ou, plus récemment, au Québec. Tous ces dirigeants partagent un désir commun:  "renverser le système".
Le système, comme ils l'appellent, n'est ce pas  notre chère démocratie, fille des Lumières ?
On objectera que le terme "populiste" n'est pas exactement synonyme de "fasciste". On parle pourtant  volontiers désormais de "démocratie illibérale" (Hongrie) ou de "démocrature" (Russie,Turquie).
Ces concepts nouveaux renvoient à des préoccupations communes: sécurité, immigration, appauvrissement des classes moyennes,  peur de la mondialisation et du déracinement, sans parler du transhumanisme et de la montée en puissance de l'(ir)résistible l'intelligence artificielle. 
Le politologue Jacques Rupnik croit pouvoir déceler "une vague national-populiste mondiale". Même l'Europe n'y échappe pas. Elle   semble (re)devenue dans certains de ses pays membres un "laboratoire antisystème". Avant  la "résistible" ascension de Trump, le Royaume-Uni a voté en 2016 le Brexit sur la base de préoccupations de ce type,  mises en épingle par le parti UKIP en particulier. Au sein de l'Union Européenne, les gouvernements qualifiés de populistes sont désormais légion : Viktor Orban en Hongrie, Andrzej Duda en Pologne, Miloš Zeman en République tchèque. Plus à l'ouest, l'Italie en est un bon exemple, avec l'alliance en mai 2018 de deux mouvements "anti-système", l'un à droite (la Ligue, anciennement la Ligue du Nord) et l'autre à gauche (le Mouvement Cinq Etoiles).
Et voilà que cela recommence également en Autriche, voire même en Allemagne et pas seulement en Bavière alpine mais aussi en Bavière maritime, autrement dit la Flandre, où la N-VA triomphe, la "Nieuwe Vlaamse Arrogantie" comme l'appellent ses courageux détracteurs.
Oui, cela semble vouloir recommencer.  Les Lumières démocratiques s'éteignent de nouveau partout et pas seulement à l'Ouest, mais sur la planète entière.
"Dans de nombreux pays on observe le même phénomène, la même tentation du repli sur soi-même, comme un retranchement collectif  dans la forteresse assiégée. C'est là sans doute la grande nouveauté et la différence essentielle avec les fascismes des années 1930, qui étaient résolument expansionnistes."
Dernier exemple: la Turquie de Recep Erdogan. Favorable dans un premier temps à l'adhésion à l'Union européenne démocratique, l'homme fort  d'Ankara se rêve désormais dans des habits neufs du "sultan" grand commandeur de la foi musulmane. Il a déjà réussi à  transformer la république parlementaire laïque turque en un régime présidentiel religieux et autoritaire. Il se pose désormais en challenger et  grand rival de la République islamique  Iranienne.
Philippe Moreau Desfarges : "Nous entrons dans une période de déclin démocratique marquée par l'émergence d'empires fermés : Russie, Chine, Turquie. "
L'époque du fascisme et de l'anti-système n'est elle pas en train  de nous rattraper ? Notre chère démocratie, fille des Lumières, ne menace-t-elle pas de vaciller à nouveau ?
N'est-il pas temps de s'indigner et de lutter contre la résurgence des doctrines autoritaristes dites anti-système car hostiles aux élites et aux principes démocratiques  comme au début des années 20 ?
«  Quand les nazis sont venus chercher les communistes, je n’ai rien dit, je n’étais pas communiste.
Quand ils ont enfermé les sociaux-démocrates, je n’ai rien dit, je n’étais pas social-démocrate.
Quand ils sont venus chercher les syndicalistes, je n’ai rien dit, je n’étais pas syndicaliste.
Quand ils sont venus me chercher, il ne restait plus personne pour protester.  »( Pasteur  Martin Niemöller)
En créant un climat de peur, les partis populistes alimentent à dessein la "xénophobie à l'endroit d'Européens" issus  d'autres ethnies et à l'égard des demandeurs d'asile.. "Des préjugés culturels et  des ressentiments historiques que l'on croyait oubliés depuis longtemps remontent à la surface.  (Natalie Nougayrède, The Guardian)
Natalie Nougayrède  déplore qu'il n'existe aucun  média de service public de dimension  européenne  qui à large échelle- un peu comme Voice of America- et  soit déterminé à  brandir le flambeau des valeurs démocratiques et surtout  de contribuer à rapprocher les convictions et les points de vue.
"GUERRE CIVILE PSYCHOLOGIQUE EUROPÉENNE".
Et elle ajoute :  "La colère populaire dont les populistes se nourrissent aujourd'hui semble être délibérément orientée par des objectifs, ouvrant la voie à ce qui pourrait s'apparenter à une "guerre civile psychologique européenne".
Angela Merkel, tout de noir vêtue lors dans son discours dans la plus grande synagogue d'Allemagne à Berlin pour commémorer le 80ème anniversaire de na nuit de cristal, a montré du doigt ceux qui "réagissent par des réponses prétendument simples aux difficultés de l'époque actuelle", une référence à l'essor des populismes et de l'extrême droite en Allemagne comme en Europe."
Ascension résistible ou irrésistible ascension des partis antisystème? "Il faut espérer, il faut toujours espérer." Stéphane Hessel
En attendant, indignons nous si nous en sommes capables.   Et  si nous en avons la force morale résistons à la "résistible" montée du mouvement illibéral antidémocratique. Seul un sursaut éthique collectif nous sauvera du désastre apocalyptique  qui s'annonce. 
MG


INDIGNEZ VOUS
L' Express

LES 5 PRÉCEPTES D'INDIGNEZ-VOUS DE STÉPHANE HESSEL
Par Julie Saulnier, l' Express
Le manifeste de l'ancien résistant s'est déjà vendu à plus de 300 000 exemplaires. Cinq citations pour comprendre cet appel à l'indignation.
LEXPRESS.fr a sélectionné cinq phrases choc de cet appel à l'indignation qui provoque espoir chez certains, et déchaîne les passions chez d'autres. 
1 - TROUVER UN MOTIF D'INDIGNATION
"Je dis aux jeunes: cherchez un peu, vous allez trouver. La pire des attitudes est l'indifférence, dire 'Je n'y peux rien, je me débrouille'." 
"Je vous souhaite à tous, à chacun d'entre vous, d'avoir votre motif d'indignation. C'est précieux. Quand quelque chose vous indigne comme j'ai été indigné par le nazisme, alors on devient militant, fort et engagé." 
2 - CHANGER DE SYSTÈME ÉCONOMIQUE
"L'actuelle dictature internationale des marchés financiers (...) menace la paix et la démocratie." Nous n'avons pas  constate Hessel , tirer les leçons des erreurs de la crise économique, pourtant dévastatrice. "L'écart entre les plus pauvres et les plus riches n'a jamais été aussi important: et la course à l'argent, la compétition, autant encouragée." Et de proposer comme alternative que "l'intérêt général" prime sur "l'intérêt particulier."
3 - METTRE FIN AU CONFLIT ISRAÉLO-PALESTINIEN
Farouche défenseur de "la Palestine, la bande de Gaza, la Cisjordanie", l'ancien résistant s'est attiré les foudres de plusieurs associations en appelant au boycott des produits israéliens.
Hessel écrit: "Que des Juifs puissent perpétrer eux-mêmes des crimes de guerre, c'est insupportable. Hélas, l'Histoire donne peu d'exemples de peuples qui tirent les leçons de leur propre histoire."
4 - CHOISIR LA NON-VIOLENCE
Convaincu que l'avenir "appartient à la non-violence", Stéphane Hessel refuse d'excuser les "terroristes qui jettent des bombes". Mais il affirme qu'on "peut les comprendre". "On peut se dire que le terrorisme est une forme d'exaspération. Et que cette exaspération est un terme négatif. Il ne faudrait pas ex-aspérer, il faudrait es-pérer. L'exaspération est un déni de l'espoir. Elle est compréhensible, je dirais presque qu'elle est naturelle, mais pour autant elle n'est pas acceptable."
5 - ENDIGUER LE DÉCLIN DE NOTRE SOCIÉTÉ
D'importants progrès ont été faits depuis 1948, concède Stéphane Hessel. La décolonisation, la fin de l'apartheid, la chute du mur de Berlin... Mais cette tendance tend, selon lui, à s'inverser depuis les années 2000. "Les premières années du XXIe siècle ont été une période de recul.
Ce recul, je l'explique en partie par la présidence américaine de Georges Bush, le 11 septembre, et les conséquences désastreuses qu'en ont tirées les Etats-Unis, comme cette intervention militaire en Irak." "Nous sommes à un seuil, entre les horreurs de la première décennie et les possibilités des décennies suivantes. Mais il faut espérer, il faut toujours espérer."

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