vendredi 2 novembre 2018

Est-il vrai que 40% des Français seraient favorables à un régime autoritaire?


Par Luc Peillon
Libé
Dans le sondage, la question est posée après une longue introduction... plutôt orientée.
Bonjour, nous avons raccourci votre question, la voici dans son intégralité: «Une chaîne d’info annonce que d’après un sondage, 40% des Français seraient favorables à un régime autoritaire. Ce sondage est-il fiable ? N’y a-t-il pas confusion entre deux notions fondamentalement différentes, à savoir "régime autoritaire" et "autorité de l’Etat?"»
Vous faites référence à un sondage publié ce jeudi par l’Ifop sur «Les Français et le pouvoir». Parmi les questions posées, l’une d’elles, en fin de questionnaire, concerne l’acceptation ou non d’un «pouvoir politique autoritaire». Réponse des sondés: 41% «d’accord», 59% «pas d’accord». Il n’y a donc pas confusion, comme vous le suggérez, avec l'«autorité de l’Etat».
Au-delà du résultat global sur cette question, les résultats détaillés par famille politique sont tout aussi étonnants: 23% des sondés proches des Insoumis se disent d'accord, 29% des Verts et 32% des socialistes.
La question, néanmoins, n’est pas directe. Le sujet est amené après une introduction relative longue et dont le contenu est loin d’être neutre (ce qui n’est pas rare dans ce genre de sondage).
Ainsi, et alors que la plupart des médias ont repris les résultats de cette enquête en expliquant que 41% des Français étaient pour un «pouvoir politique autoritaire», les sondés, eux, ont répondu à une question bien plus conséquente:
«Certains pensent que la France doit se réformer en profondeur pour éviter le déclin mais qu’aucun homme politique élu au suffrage universel ne disposera plus du pouvoir nécessaire pour mener à bien ces réformes et que dans ce cadre, il faudrait que la direction du pays soit confiée à un pouvoir politique autoritaire, quitte à alléger les mécanismes de contrôle démocratique s’exerçant sur le gouvernement. Vous personnellement, êtes-vous tout à fait d’accord, plutôt d’accord, plutôt pas d’accord ou pas du tout d’accord avec cette opinion?»
Nul média n’a évidemment repris cet intitulé dans son intégralité. Or ici, plusieurs idées sont suggérées à la personne interrogée avant d’en venir au sujet principal:
1/ La France est proche du déclin,
2/ Elle doit se réformer en profondeur,
3/ Aucun homme politique élu au suffrage universel ne disposera plus du pouvoir nécessaire pour mener à bien ces réformes. Ce n’est qu’à l’issue de ces présupposés, prêtés au début de la question à un vague «certains», que la notion de «pouvoir politique autoritaire» est amenée. Et encore - dernière suggestion, et non des moindres -, il ne s’agirait, pour ce régime, que d'«alléger» - terme plutôt positif - «les mécanismes de contrôle démocratique».
Pas sûr que le taux «d’accord» eut été le même si la question s’était limitée à: «Êtes-vous d’accord ou avec l’instauration d’un pouvoir politique autoritaire».


COMMENTAIRE DE DIVERCITY
RENVERSER LE SYSTÈME ?

"Il faudrait que la direction du pays soit confiée à un pouvoir politique autoritaire"
La question est interpellante; la réponse ne l'est pas moins.
Le règne de Jair Bolsonaro s’ouvre au moment où celui d’Angela Merkel se termine écrit Béatrice Delvaux. Et elle ajoute:  "Il y a dans la concomitance de ces événements, un résumé du basculement qui est en train de s’opérer dans le monde, terrible et extrêmement symbolique. D’un côté le triomphe d’un dirigeant d’extrême droite sexiste, raciste et homophobe, faisant l’apologie de la torture, et de l’autre l’échec d’une chancelière, ancre de stabilité politique et démocratique pour son pays, pour l’Europe, mais aussi le monde".
La Lumière s'est éteinte en 1920 en Hongrie, en 1921 en Italie, en 1933 en Allemagne, en 1934 au Portugal, en 1936 dans les deux tiers de l'Espagne, en 1936 encore en Turquie, en 1937 en Autriche.
Et voici que cela recommence!
"L’arrivée de Donald Trump et la toute-puissance de Poutine ont ainsi fait d’Angela Merkel la dépositaire de la raison dans un champ politique mondial miné." (BD)
Merkel out, Bolsonaro in ? On pense à cette phrase d’Antonio Gramsci : «  Le vieux monde se meurt, le nouveau monde tarde à apparaître et dans ce clair-obscur surgissent les monstres.  » Ce samedi, le journal Libération proposait une carte du monde colorant en noir les très nombreuses démocraties atteintes par le nationalisme de droite. On peut désormais enlever le point d’interrogation accolé à « Brésil », mais on devra peut-être noircir aussi bientôt la case « Allemagne » si la CDU vire à l’ultra-droite ou l’Afd poursuit sa conquête."
(...)«  Je suis certaine que si nous disons la vérité, nous regagnerons ce dont nous avons besoin : la confiance des gens  », déclarait il y a quelques mois Angela Merkel. Cela n’aura pas suffi. Sa défaite dimanche signe de façon spectaculaire celle de politiques classiques qui ne parviennent pas à soigner les angoisses de la société. Mais les démocrates ne peuvent pas baisser les bras : c’est à eux qu’il appartient de faire très vite apparaître ce nouveau monde qui détournera les votes de ces nouveaux fascismes en devenir. Ce n’est pas fichu : l’Histoire l'a prouvé. Mais il faut se démener." (B.D.)
L'Inde inaugurait mercredi dernier sous haute sécurité, par crainte de manifestations des communautés locales, la plus haute statue du monde située dans l'État du Gujarat (ouest), terre du Premier ministre Narendra Modi.
Les autorités indiennes ont prévu une cérémonie d'inauguration spectaculaire pour la statue de 182 mètres de haut - dont 25 de piédestal - de Sardar Vallabhbhai Patel, l'une des figures de l'indépendance du pays et érigé en modèle par les nationalistes hindous, en présence du chef du gouvernement.
Le taille de cette statue et le choix du personnages qu'elle représente une figure nationaliste hindoue - ne sont pas anodins, alors que l'Inde entre en campagne électorale en vue des élections législatives de l'année prochaine.
On aurait pu imaginer qu'ils érigeassent une gigantesque statue de Gandhi. Mais non, pas du tout;  le mahatma est sorti de l'imaginaire et même de l'inconscient collectif indien.
Et  voilà: Des Philippines aux États-Unis, en passant par le Brésil, où Jair Bolsonaro a été élu président ce dimanche, des dirigeants aux manières controversées mais autoritaristes, promettant de renverser le «système», bousculent la vie politique de leur pays.
Ces dernières années, d'autres élus ont été qualifiés de populistes en Inde précisément, au Mexique, au Pakistan ou, plus récemment encore, au Québec. Jouant largement sur les controverses qu'ils suscitent, ces dirigeants partagent en commun le souhait de «RENVERSER LE SYSTÈME».
Le mot de «populiste» fait débat parmi les politologues, certains le trouvant trop flou, d'autres bêtement dépréciatif. Des concepts pouvant en partie recouvrir le même phénomène font florès, comme «démocratie illibérale» voire «démocrature» commente le figaro.
Au-delà du vocable et malgré d'évidentes différences culturelles selon les pays, des problématiques communes émergent en matière de sécurité, d'immigration, de paupérisation des classes moyennes, de peur de la mondialisation et du déracinement.
À certains égards, on peut parler d'une "vague national-populiste planétaire», ( Jacques Rupnik)
Donald Trump incarne plus qu'aucun autre cette vague contestataire. Le succès des populistes s'explique par leur capacité à tirer des bénéfices de la colère, la frustration, le ressentiment.
L'Europe est également le laboratoire de plusieurs gouvernements «antisystème». À l'intérieur de l'Union européenne, les gouvernements qualifiés de populistes sont légion, notamment en Europe centrale et orientale: Viktor Orban en Hongrie, Andrzej Duda en Pologne, Miloš Zeman en République Tchèque. Plus à l'Ouest, l'Italie en est l'exemple type avec l'alliance en mai 2018 de deux mouvements antisystème, l'un à droite (la Ligue, ex-Ligue du Nord) et l'autre à gauche (Mouvement Cinq étoiles).
«Dans tous ces pays, il y a quelque chose de fondamentalement commun. Ils illustrent une même tentation du repli sur soi, à l'image d'une forteresse assiégée. C'est la grande différence avec les fascismes des années 1930, foncièrement expansionnistes», explique au Figaro l'ancien diplomate et chercheur à l'IFRI Philippe Moreau Desfarges, auteur de La Tentation du repli. Une tentation que les populistes eux-mêmes définissent davantage comme une protection face aux effets néfastes de la mondialisation . "America First" , lance ainsi Donald Trump.  "Eigen volk eerst" hurlent les militants du Blaams Belang.
L'INDE de Narendra Modi, premier ministre depuis 2014 et qualifié de populiste par plusieurs chercheurs, incarne particulièrement cet attrait pour l'indépendance nationale, par le biais du «Made in India» industriel et technologique
Aux PHILIPPINES avec Rodrigo Duterte, la démocratie est récente, et par conséquent fragile. "Pour les populistes, la démocratie consiste à établir une fusion entre le peuple et l'individu», abonde Philippe Moreau Desfarges qui défend une «démocratie libérale» dans laquelle «le peuple exerce le pouvoir, encadré par des institutions servant de garde-fou».
AU PAKISTAN, c'est un ancien joueur international de cricket formé à Oxford, Imran Khan, qui a été élu à la tête du pays en 2018 en dénonçant là aussi la corruption. Il défend la loi sur le blasphème, qui vise les minorités religieuses, en particulier chrétiennes.
Au Brésil, Jair Bolsonaro est accusé de xénophobie. «Ayant peur de perdre leur identité, les populistes défendent l'idée d'une nation pure, analyse Philippe Moreau Desfarges.
Les dirigeants contestataires et autoritaristes non occidentaux sont encore unis - pour la plupart - par un même rejet d'un Occident dominateur et défendent l'avènement d'un monde multipolaire, se rapprochant des positions géopolitiques de la Chine ou la Russie. Le premier ministre pakistanais Imran Khan et le président philippin Rodrigo Duterte dénoncent ainsi l'impérialisme américain et préconisent un rapprochement avec Pékin. Le premier ministre indien, Narendra Modi, est quant à lui le premier à chercher un équilibre entre ses partenaires russe et américain et souscrit au projet de club des BRICS (Brésil, Russie, Inde, Chine, Afrique du Sud).
Un dernier exemple est LA TURQUIE de Recep Erdogan, au pouvoir depuis 2003, comme premier ministre puis président. D'abord favorable à une adhésion à l'Union européenne, celui qui se rêve désormais en «sultan» a transformé la république parlementaire turque en régime présidentiel autoritaire, particulièrement depuis le coup d'État manqué de 2016. Se détournant des Occidentaux, il s'est rapproché de la Russie de Vladimir Poutine et remet au goût du jour le passé ottoman de la Turquie, dont il souhaite voir l'influence s'étendre au Moyen-Orient.
Philippe Moreau Desfarges conclut : «Nous entrons dans une période de repli marquée par l'émergence d'empires fermés: Russie, Chine, Turquie.
N'oublions ni l'Autriche, ni le Land de la Bavière alpine, ni la Bavière sur mer, autrement dit notre Flandre où triomphe la Nieuwe Vlaamse Arrogantie, comme l'appellent ses détracteurs dont je suis.
Oui, les Lumières, à nouveau partout, s'éteignent.
Le temps du fascisme et de l'anti système n'est-il pas en train de nous rattraper?
Notre chère démocratie, fille des Lumières semble vaciller à nouveau.
Les élections européennes de mai prochain devraient nous éclairer sur la question.
MG

Aucun commentaire: