dimanche 25 novembre 2018

Il y a les vrais et les faux. Les « vrais » gilets jaunes sont les grands perdants de la partie.

Le Soir 

La violence qu’ont imposée les « faux » gilets jaunes à Feluy et à Charleroi a définitivement brisé leur aventure. Les doléances des premiers n’en restent pas moins un puissant avertissement. 

Récapitulons. Le mouvement de protestation des gilets jaunes est apparu en France et a débordé en Belgique dans une moindre mesure. Les protestataires dénoncent le prix des produits pétroliers. Derrière l’incompréhension que suscite l’augmentation des accises, la réforme des retraites, la baisse du pouvoir d’achat et le manque de perspectives font nerveusement la queue.
Jusque-là, chez nous, le mouvement semblait sous contrôle.
Et puis soudain, la contestation bascule dans la violence. Les gilets jaunes pacifiques laissent la place aux casseurs. Ceux-ci occupent désormais le terrain sans que l’on sache précisément s’ils sont issus de l’extrême droite ou de l’ultra gauche, s’ils roulent pour l’un de ces gangs de motards criminels ou s’ils se castagnent les soirs de match entre hooligans.
Pour le mouvement des (vrais) gilets jaunes, les dommages sont considérables. Le cri d’une frange de la population, cette jacquerie spontanée où chacun gueule son ras-le-bol, se perd dans les fumigènes et les lancers de pavés. Sur le tarmac, la racaille a remplacé l’homme de la rue, les Robocop se sont substitués aux huissiers. L’affaire se réglera donc à la matraque.
La perspective de voir finir ainsi ce mouvement est tout sauf une bonne chose. Car sur le feu de la rancœur continue à bouillir un sentiment d’injustice qui ne s’évapore pas. Il peut faire avancer la démocratie, mais il peut aussi la gangrener.
Rien de tout cela n’est en réalité bien neuf. Gauche ou droite, le XXe siècle a été marqué par l’efflorescence de mouvements qui puisaient leur force dans le mélange du ressentiment, de l’ignorance et du manque de justice. Aujourd’hui, si ce cocktail a un goût comparable, les réseaux sociaux en décuplent l’amertume. La tentation populiste n’est jamais bien loin.
Sommes-nous capables de lui apporter un antidote ? C’est là tout le défi. Il est politique, social, économique, environnemental, médiatique. Il passe par un diagnostic en profondeur de notre société et de ses dysfonctionnements. Par une solide remise en question du « modèle ».
Pour s’en convaincre, on se remémorera la phrase malheureuse du ministre français Gérald Darmanin, lui qui dit comprendre les (vrais) gilets jaunes… « Ce que c’est de vivre avec 950 euros par mois quand les additions dans les restaurants parisiens tournent autour de 200 euros ! Pour deux personnes et sans vin »… Cette gaffe en dit long sur le fossé qui sépare le « petit homme » de ceux qui sont censés l’aider. Elle nous rappelle aussi que le changement, comme souvent, doit venir du sommet. 


«GILETS JAUNES» : APRÈS L'ACTE II, QUELLES SUITES POUR LA MOBILISATION ?
Par  Alexis Feertchak  Figaro

Sur les réseaux sociaux, un «acte III» aux Champs-Élysées est déjà prévu pour samedi prochain, les «gilets jaunes» espérant qu'il n'y aura pas de violences, cette fois-ci. Quant au gouvernement, il temporise en attendant une déclaration d'Emmanuel Macron, mardi prochain.
L'acte II de ce samedi a réuni plus de 100.000 «gilets jaunes» répartis dans 1600 lieux de mobilisation dans toute la France. Avec 8000 personnes à Paris, le mouvement a été marqué par de nombreuses violences dénoncées par le ministre de l'Intérieur, qui a déclaré qu'il distinguait les manifestants «bon enfant» des casseursvenus selon lui seulement de «l'ultradroite».
Si ces violences pourraient nuire au message porté par les «gilets jaunes», ceux-ci ont d'ores et déjà déclaré qu'ils souhaitaient organiser un «Acte III» et ne pas reculer face au gouvernement. .
UN ACTE III SAMEDI PROCHAIN, LE 1ER DÉCEMBRE?
Sur Facebook, un événement intitulé «Acte 3 Macron démissionne!» a été créé par la page officielle des «gilets jaunes» pour samedi prochain, le 1er décembre. Plus de 10.000 personnes promettent de s'y rendre et plus de 56.000 personnes se déclarent intéressées. Le lieu indiqué est de nouveau les Champs-Élysées à Paris. «Pour le 1er décembre, il Faudra faire ça proprement. Aucune casse & 5 Millions de Français dans la Rue!! Notre mouvement prend de l'ampleur!!!! Il ne faut RIEN lâcher!!!!!», peut-on lire sur la page Facebook.
Comme le montre bien le message de ce nouvel événement, les «gilets jaunes» craignent de pâtir des violences enregistrées ce samedi, notamment à Paris, alors que leur popularité est forte selon les derniers sondages. Un sondage Elabe publié mercredi dernier par BFM-TV révélait que 73% des Français les soutenaient, un chiffre qui monte même à 85% au sein des classes populaires.
D'OÙ SONT VENUES LES VIOLENCES DE CE SAMEDI?
D'après la plupart des témoignages de journalistes et selon la déclaration du ministre de l'Intérieur, Christophe Castaner, l'immense majorité des «gilets jaunes», peu habitués aux manifestations, n'a pas participé aux violences de ce samedi. Ce sont plutôt des groupes de jeunes casseurs qui ont été à l'origine de celles-ci, faisant montre d'une certaine expérience face aux forces de l'ordre. Le locataire de la place Beauvau a ainsi tenu à distinguer les manifestants déjà présents lors de l'acte I, le 17 novembre, qu'il a qualifiés de «bon enfant», des éléments violents de ce samedi. Il a déclaré à propos de ces derniers que des groupes de «l'ultradroite» avaient été actifs ce samedi dès 10h du matin face aux forces de l'ordre.
Néanmoins, il est permis de croire que des groupes de l'ultragauche ont aussi participé à ces violences, à l'image de signes anarchistes, de drapeaux de Che Guevara ou de slogans d'extrême-gauche tels que «A bas l'État, les flics et les Fachos!» visibles sur les Champs-Élysées. Un de nos journalistes a aussi pu identifier vers 20h un petit groupe scander «Justice nulle part, police partout», slogan de l'ultra gauche inspiré de Victor Hugo. Par ailleurs, sur Facebook ou Twitter, les groupes du «Black Bloc» étaient actifs pour soutenir les violences. Certains ont d'ailleurs déjà partagé l'événement de l'acte III…
COMMENT VA RÉAGIR LE GOUVERNEMENT?
Dans sa déclaration prononcée peu après 19h, Christophe Castaner a donné le ton en veillant à bien distinguer les manifestations «bon enfant», «dont les revendications ont été entendues» par le gouvernement, des casseurs violents contre lesquels le ministre a promis «des sanctions systématiques». Un discours d'apaisement en même temps que de fermeté qui correspond à la position du président de la République Emmanuel Macron qui devrait s'exprimer mardi. Le chef de l'État devrait annoncer un «nouveau cap pour rendre la transition écologique acceptable et démocratique», sans pour autant reculer sur la taxation des carburants. «Nous avons reçu le message des citoyens. Il nous invite à aller plus loin», ont indiqué les conseillers de l'Élysée, sans vouloir dévoiler les annonces de mardi. Mais, vu le degré de colère exprimé par les «gilets jaunes», sans revendications programmatiques claires hors l'impression diffuse mais forte de ne pas être protégés par la puissance publique, cette déclaration présidentielle pourrait ne pas suffire à calmer les esprits.
● QU'EN DIT L'OPPOSITION?
Ce samedi, une large partie des opposants à Emmanuel Macron a fustigé les paroles de Christophe Castaner qui, dans une déclaration vers midi, a fustigé l'extrême-droite et l'ultra-droite, donnant ainsi l'impression d'une coloration politique de la mobilisation dans son ensemble. De Jean-Luc Mélenchon (LFI) à Marine Le Pen (RN, ex-FN) en passant par Olivier Faure (PS), l'opposition a fustigé la stratégie de la majorité qui consisterait selon eux à jeter de l'huile sur le feu. En début de soirée, Christophe Castaner a réaffirmé ses critiques contre Marine Le Pen, condamnant «l'agitation» commise par le Rassemblement national. Répondant à une question d'un journaliste, il a mentionné les Ligues des années 30 et la grande manifestation antiparlementaire du 6 février 1934. «Depuis 1934, aucune manifestation autre que festive n'a eu lieu sur les Champs-Élysées», a ainsi déclaré le ministre, oubliant au passage la grande manifestation du 30 mai 1968, où 400.000 Français ont défilé pour soutenir le Général de Gaulle. Dans un tel contexte, l'opposition pourrait continuer à critiquer unanimement le gouvernement, tout en apportant un soutien variable aux «gilets jaunes». Depuis le début du mouvement, la France insoumise, Debout la France et le Rassemblement national sont ceux qui soutiennent le plus cette mobilisation populaire inédite dans la mesure où elle est largement indépendante des «corps intermédiaires» traditionnels - syndicats et partis en particulier.


COMMENTAIRE DE DIVERCITY
UN SPECTRE HANTE L'EUROPE, LA LÉPÉNISATION DES ESPRITS 

Brexit, gilets jaunes, populisme outrancier tout cela participe d'un phénomène complexe qui résulte d'une sorte de "trumpetisation" des mentalités, avatar de la lepénisation des esprits.
On assiste partout en occident à une contestation des élites accompagnée d'un début de révolte de tous les  précarisés qui tirent le diable par la queue et peinent à vivre les fins de mois, contre les nantis, les bien nés qu'on appelait autrefois les privilégiés "culottés" .
En somme, ce qui est menacé c'est rien moins que la cohésion sociale et le consensus démocratique.
Je renvoie à l'analyse brillante de Vincent Engel qui tente de situer la colère noire de la jacquerie jaune dans une vaste perspective socio-économique.
La ramener à un prurit poujadiste peut paraître commode à première vue mais ne saurait rendre compte du gigantesque ras le bol fiscal des classes moyennes européennes sur les épaules de laquelle pèse une charge taxatoire destinée à financer des services publics perçus comme de plus en plus dispendieux et de moins en moins efficaces.
C'est que le discours du café du commerce convainc davantage le bon peuple des Gaules , de Navarre et d'au-delà du vieux  royaume de France que le verbe jupitérien. Certes, la République résiste encore  aux coups de boutoir de la rue  et les puissantes autopompes repoussent les contestataires obstinés trempés comme des soupes. Ils ont juré qu'ils reviendraient et c'est sûr qu'ils le feront, semaine après semaine, jusqu'au moment où ils déposeront dans l'urne un bulletin de vote anti-européen, question de niquer le locataire jupitérien du palais de l'Elysée, comme l'ont fait les brexiters pour dire merdre à Cameron.
Les plus enragés d'entre eux exigent la tête du jeune président qu'ils imaginent sur une pique comme autrefois les sans-culotte.
« Sans-culottes » est le nom donné, au début de la Révolution française de 1789, par mépris, aux manifestants populaires qui portaient des pantalons à rayures et non des culottes, symbole vestimentaire de l'aristocratie d'Ancien Régime.
Qu'on se le dise cette nouvelle révolution est sinon conservatrice, du moins profondément réactionnaire et largement hostile à l'immigration. Marine Le Pen se prépare à gagner le troisième tour et de Wever/Francken/Jambon est assuré d'un beau score en mai 2019!
"A ça ira, ça ira, les aristocrates à la lanterne."
MG


GILETS JAUNES ET COLS BLANCS
  
PAR VINCENT ENGEL
Que se passe-t-il dans la tête d’un homme richissime, qui gagne 78 millions en 4 ans, quand il décide de dissimuler près de la moitié de ces gains colossaux pour échapper à l’impôt ? Quelles histoires aberrantes se raconte-t-il pour justifier l’injustifiable ?

Dans son extraordinaire Sapiens, Yuval Noah Harari raconte comment l’humain est passé très rapidement du stade de fourrageur (cueilleur/pêcheur) à celui d’agriculteur et de citadin. Une révolution agricole qui correspond, contrairement à ce que nous pensons couramment, à un asservissement et à une réduction du bonheur et de la liberté.
Un des points majeurs de cet essai est ce que Harari nomme les « ordres » ou les « réalités imaginaires », autrement dit les « fictions » : «  Cette faculté de parler de fictions est le trait le plus singulier du langage du Sapiens. […] Jamais vous ne convaincrez un singe de vous donner sa banane en lui promettant qu’elle lui sera rendue au centuple au ciel des singes. Mais pourquoi est-ce important ? Somme toute, la fiction peut dangereusement égarer ou distraire. Les gens qui vont dans la forêt en quête de fées ou de licornes sembleraient avoir moins de chance de survie que ceux qui cherchent des champignons ou des cerfs. Et si vous passez des heures à prier des esprits tutélaires inexistants, ne perdez-vous pas un temps précieux qui serait mieux employé à fourrager, vous battre ou forniquer ? Or, c’est la fiction qui nous a permis d’imaginer des choses, mais aussi de le faire collectivement. Nous pouvons tisser des mythes tels que le récit de la création biblique, le mythe du Temps du rêve des aborigènes australiens ou les mythes nationalistes des États modernes. Ces mythes donnent au Sapiens une capacité sans précédent de coopérer en masse et en souplesse. »
Autrement dit, il n’y aurait ni culture, ni civilisation, ni organisation sociale à l’échelle de ce que nous connaissons aujourd’hui sans la fiction. Et ce qui les fonde sont des fictions auxquelles nous choisissons de croire, sans lesquelles il aurait été impossible de mettre en place toutes ces « réalités » sociales et économiques : «  Il n’y a pas de dieux dans l’univers, pas de nations, pas d’argent, pas de droits de l’homme, ni lois ni justice hors de l’imagination commune des êtres humains. […] Essayez donc d’imaginer combien il eût été difficile de créer des États, des Églises ou des systèmes juridiques, si nous ne pouvions parler que de ce qui existe réellement, comme les rivières, les arbres et les lions.  »
LE PASSAGE À L’AGRICULTURE
La révolution agricole a eu un effet : «  maintenir plus de gens en vie dans des conditions pires  », à cause des tâches toujours plus lourdes et épuisantes imposées par l’agriculture, la conservation des récoltes et les dangers énormes qu’une destruction de celles-ci provoquait. Ce qui compte, c’est le nombre, la croissance démographique, qui fait qu’aujourd’hui encore, on accepte de trimer comme des fous toute notre vie pour vivre mal : «  Une des lois d’airain de l’histoire est que les produits de luxe deviennent des nécessités et engendrent de nouvelles obligations. Dès lors que les gens sont habitués à un certain luxe, ils le tiennent pour acquis. Puis se mettent à compter dessus. Et ils finissent par ne plus pouvoir s’en passer.  » Autrement dit, notre « zone de confort » que nous refusons de quitter peut être extrêmement inconfortable, mais c’est celle que nous connaissons et que nous ne voulons pas lâcher.
DES « COOPÉRATIONS » INÉGALITAIRES
Le surcroît de stress, de travail et de fatigue incomba et incombe aujourd’hui encore, et sans doute pour longtemps, aux plus pauvres : les paysans, les ouvriers, les employés. «  Partout surgirent des souverains et des élites qui se nourrirent du surplus des paysans et leur laissèrent juste de quoi subsister. […] L’histoire est une chose que fort peu de gens ont faite pendant que tous les autres labouraient les champs et portaient des seaux d’eau.  » On ajoutera : creusaient des mines, travaillaient à la chaîne, mouraient sur les champs de bataille… Et les « coopérations » qui ont permis le développement de civilisations toujours plus grandes et puissantes ont été et sont encore imposées et inégalitaires.
Croire qu’il y a des hommes libres et des esclaves, ou croire que tous les hommes sont égaux : dans les deux cas, nous avons affaire à des fictions qui permettent la construction d’une société. Pour autant que les individus qui composent cette société adhèrent, croient à cette mythologie. Si les gens cessent de croire à la gravitation universelle, celle-ci continuera néanmoins à s’exercer ; mais s’ils ne croient plus dans les mythologies qui fondent l’ordre imaginaire de leur société, celle-ci est menacée ; «  Préserver un ordre imaginaire requiert des efforts acharnés à chaque instant. Certains prennent la forme de violence et de contraintes. Armées, polices, tribunaux et prisons œuvrent sans cesse pour forcer les gens à se conformer à l’ordre imaginaire.  »
SÉCURITÉ ET VIOLENCE
Parmi ceux qui ont écrit la mythologie des droits de l’homme, Montesquieu avait bien compris que l’égalité et la liberté étaient des pétitions de principe, et que l’une et l’autre étaient menacées à cause de la nature humaine. Il n’avait pas fait le lien qu’établit Harari avec nos ancêtres fourrageurs : ceux-ci, dépendant de la nourriture qu’ils trouvaient dans la nature, auraient, selon Harari, inscrit dans leurs gènes la nécessité de se goinfrer dès qu’ils tombaient sur de la nourriture, car le lendemain n’était jamais assuré. Ce réflexe serait toujours inscrit en nous, ce qui explique notre voracité, qu’elle porte sur du réel (la nourriture, l’alcool) ou sur des fictions (l’argent, le pouvoir). Quelque chose en nous, depuis des milliers d’années, nous dit que trop n’est jamais assez.
SANS FRUGALITÉ, LA SOCIÉTÉ EST EN DANGER
Pour compenser cette gloutonnerie qu’une société d’aisance (relative) rend dangereuse, Montesquieu avait ajouté à l’égalité et à la liberté une troisième force : la frugalité. Autrement dit, la capacité éthique de chacun à limiter sa gourmandise, afin de ne pas accroître démesurément les inégalités ou de ne pas restreindre excessivement les libertés. Et cela, tant au niveau individuel que collectif ; les excès menacent notre santé individuelle – l’obésité, par exemple – et la paix sociale – lorsque les écarts de revenus et de richesses dépassent un ratio tolérable et toléré par tous. Et sans frugalité librement acceptée par chacun, la société est tôt ou tard en danger.
LES GERMES D’UNE RÉVOLUTION, LES RISQUES D’UN ANÉANTISSEMENT
De nombreuses voix, depuis longtemps, tentent en vain d’alerter les dirigeants de nos pays : si l’on continue dans cette direction, où les inégalités se creusent, où des richesses individuelles toujours plus folles se construisent alors que la classe moyenne s’appauvrit, on va dans le mur. Autrement dit, l’ordre imaginaire sur lequel s’est bâtie notre société se disloque. Les rois sont nus et les gens se révoltent.
Carlos Ghosn – tout en lui laissant évidemment la présomption d’innocence – incarnerait alors parfaitement ces gloutons de l’argent et du pouvoir, ce qui n’enlève rien à leurs très grandes qualités de gestionnaires et de dirigeants (lesquelles sont certainement indispensables pour le mettre dans cette position de pouvoir et de richesse). Quel sens y a-t-il à refuser de payer des impôts sur 37 millions quand on en gagne 80 ? Poser la question est déjà une injure à celles et ceux pour qui le montant de ces impôts représente à lui seul le revenu global de plusieurs vies. Et si ce n’est Carlos Ghosn, c’est donc son frère, un des siens ; car ils n’épargnent guère leurs efforts pour épargner toujours davantage. Trop n’est jamais assez…
À l’opposé de ces cols blancs qui dirigent et possèdent le monde, les gilets jaunes manifestent aujourd’hui leur colère. On a tout dit sur ces gens qui bloquent les routes et montrent leur colère : qu’ils étaient manipulés par Mélenchon, par des fascistes, qu’ils étaient racistes… Certains peut-être, sûrement ; ils représentent la société dans son ensemble, avec ses gauchistes, ses fascistes, ses racistes, mais aussi ses bobos, ses écolos, ses gogos, ses zozos. Vous et moi. Des gens qui ne croient plus dans cet ordre imaginaire qui autorise l’obésité financière des Ghosn au prix d’une vie de plus en plus précaire, de plus en plus difficile, de moins en moins confortable.
LE MYTHE DE LA CROISSANCE
Parmi toutes les divinités de notre mythologie malade, la croissance est une des plus invoquées. On lui sacrifie tout, y compris l’avenir. La croissance, telle qu’elle nous domine, n’est rien d’autre que cette voracité portée à l’échelle universelle. Parler de décroissance, c’est traduire en termes contemporains la frugalité de Montesquieu. Pour ce dernier, elle était nécessaire pour assurer la liberté et l’égalité ; la décroissance est désormais indispensable pour garantir non seulement la liberté et l’égalité, mais aussi la survie de l’humanité.
CHANGER DE MYTHE
Le capitalisme qui nous dirige n’est rien d’autre qu’un de ces ordres imaginaires. Une fiction très puissante, qui a apporté beaucoup de bienfaits et beaucoup d’horreurs. Comme tous ceux qui ont précédé, et tous ceux qui suivront sans doute. Mais pour qu’il y ait une suite à l’histoire de l’humanité, il est temps de changer. Non pas de logiciel, comme on l’entend dire à toutes les sauces ; de mythe. On ne croit pas dans un logiciel ; on croit dans un mythe.
Plusieurs histoires sont en compétition pour le Goncourt de l’avenir, dont nous avons déjà connu des variantes (car, comme le disait Proust, il y a moins d’idées que d’hommes…) : le mythe suprémaciste, selon lequel une race, une civilisation, une catégorie sociale a le droit de diriger le monde, voire de l’asservir, et certainement de le mépriser ; le mythe universaliste, remis encore et encore sur le métier, cette fois profondément écologique, au sens fort du terme, dans l’espoir qu’un jour cette merveilleuse fiction des droits de l’homme devienne une réalité aussi tangible que la gravitation universelle.
Ce sera l’un ou l’autre. Ou la fin de cette brève et magnifique histoire de l’humanité.

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