mardi 6 novembre 2018

La FGTB envisage le dépôt d’une liste aux élections de 2019


Le Soir

L’objectif affiché est de pousser les partis de gauche, PS, PTB et Ecolo, à s’entendre entre eux sur la base d’un programme commun
La gauche syndicale envisage le dépôt d’une liste aux élections législatives après la déception qui a suivi la mise en place, à l’initiative de partis de gauche, de coalitions avec le MR dans de nombreuses communes de Wallonie et de Bruxelles.
Le secrétaire fédéral de la FGTB Jean-François Tamellini évoque une «réflexion qui commence à prendre forme depuis quelques semaines», celle de «pouvoir déposer une liste pour les prochaines élections qui offre une alternative à toutes celles et ceux qui ne savent plus pour qui voter». L’objectif affiché est de pousser les partis de gauche, PS, PTB et Ecolo, à s’entendre entre eux sur la base d’un programme commun.
Jean-François Tamellini indique que le projet résiste à la critique à laquelle il a été soumis. Il parle de «responsabilité syndicale» face à la montée des fascismes et au risque de voir la voix des travailleurs confisquée par l’extrême droite.
Le secrétaire fédéral du syndicat socialiste espère pouvoir compter sur une liste suffisamment populaire que pour coaliser autour d’un programme qui place «l’humain et la planète au centre de l’équation». Il évoque d’ores et déjà des balises telles que l’égalité homme-femme, le droit à la dignité, la réduction du temps de travail, une fiscalité plus juste, une transition énergétique «socialement juste» et des politiques migratoires «justes et humaines».


COMMENTAIRE DE DIVERCITY
IRRESPONSABILITE SYNDICALE?

On savait que la crise de confiance de l'électeur à l'endroit des partis était devenue plus qu'aigüe. Partout en Europe, on assiste à une percée de l'extrême droite "anti système" qui rappelle les années trente. En France et en Allemagne on observe l'implosion de la gauche qui se réduit à peau de chagrin.
En Belgique francophone, en revanche, la gauche semble tenir mais elle se fragmente de plus en plus, ce qui inquiète la FGTB.
Constatant le grand succès des listes citoyennes, voilà qu'elle se sent pousser des ailes et rêve de fédérer la gauche à son avantage en créant un mouvement citoyen sous son nom.
Est-ce nouveau? Pas vraiment: souvenons-nous du rôle joué par le syndicaliste André Renard dans les grèves insurrectionnelles des années soixante.
La FGTB veut  "offrir une alternative à toutes celles et ceux qui ne savent plus pour qui voter". L’objectif affiché est de pousser les partis de gauche, PS, PTB et Ecolo, à s’entendre entre eux sur la base d’un programme commun.
Ses dirigeants  invoquent une «responsabilité syndicale» face à la "montée des fascismes et au risque de voir la voix des travailleurs confisquée par l’extrême droite". Quelle extrême droite? Le Parti Populaire? Il est lilliputien. La N-VA? Elle n'a pas percé à Bruxelles où elle a tenté une offensive qui a fait "pchiiit".
Et voici que la FGTB entend fédérer la gauche autour d'un programme commun qui place «l’humain et la planète au centre de l’équation»: (égalité homme-femme, droit à la dignité, réduction du temps de travail,  fiscalité plus juste,  transition énergétique «socialement juste» et des politiques migratoires «justes et humaines»).
On lira avec intérêt l'analyse pointue de Henri Goldman sur les sous- bassements de cette stratégie. "L’existence à gauche de trois partis politiques traduisant peu ou prou les aspirations parfois divergentes de ces trois groupes est une donnée irréductible pour encore une longue période." (HG)
Voilà qui éclaire les enjeux politiques cruciaux des six prochains mois avec en point de mire les élections historiques de mai 2019, qui incontestablement changeront beaucoup de choses à notre manière de vivre la Belgique et l'Europe. Soyons lucides: après mai 2019, plus rien ne sera comme avant.
MG


CHRONIQUE ÉLECTORALE: ESSAI D’ANALYSE GRAMSCIENNE
Henri GOLDMAN

Ce titre ronflant m’est venu d’un constat. En Wallonie, partout où le PTB perce aux élections communales du 14 octobre (soit dans le sillon industriel), la poussée d’Écolo est fortement contenue, ce qui semble suggérer que leurs cibles électorales se recouvrent, le vote PTB étant le premier choix et le vote Écolo un choix par défaut. En revanche, à Bruxelles, à la curieuse exception de Molenbeek, les deux partis progressent de concert, ce qui indique que leurs cibles électorales sont très largement distinctes. C’est très net notamment à Forest, Saint-Gilles, Bruxelles-Ville, Schaerbeek, soit dans les communes les plus « urbaines » du grand Bruxelles. Ces deux partis, qui incarnent aujourd’hui le renouveau, constituent chacun un maître-choix pour des couches différentes de la population.
C’est là que j’appelle Gramsci à la rescousse. Antonio Gramsci (1891-1937), dirigeant communiste italien, est le théoricien se réclamant du marxisme qui a su le mieux intégrer les conditions de l’action politique propres aux démocraties libérales. Je vais me référer au concept gramscien de « bloc historique », en l’appliquant à la séquence électorale qui se prolongera jusqu’en mai 2019.
BLOC HISTORIQUE
Il s’agit de définir les groupes sociaux qui peuvent s’allier autour d’un projet de société à vocation majoritaire. Comme anticapitaliste, Gramsci ne pensait pas qu’on pouvait rassembler tout le monde autour d’un tel projet. Dans une société profondément inégalitaire, les privilégiés n’ont aucune raison d’abandonner leurs privilèges et ils feront tout pour les consolider. Le « bloc historique » de Gramsci devait rassembler la « classe ouvrière » et les « intellectuels ». La première a pour elle la force du nombre, les seconds disposent des armes de la culture nécessaires pour formuler une vision, un projet de société positif.
Un siècle plus tard, la société est beaucoup plus fractionnée, démentant le pronostic d’un prolétariat devenu « classe universelle » en incorporant 99 % de la population contre les 1 % de profiteurs intégraux. Dans les sociétés libérales, entre les « intégralement dominants » et les « intégralement dominés », il y a toute une gradation. Plus aucun groupe social ne peut, à lui seul, constituer une majorité ni même se poser en groupe pivot satellisant les autres. Si on ne renonce pas à transformer la société, il faut viser à la constitution d’un nouveau « bloc historique » compris comme une alliance sociale. Ce qui ne va jamais sans contradictions.
Dans un passionnant débat récent avec la philosophe Chantal Mouffe sur le populisme de gauche, le syndicaliste français Christophe Aguitton définit trois groupes qu’on devrait pouvoir fédérer pour qu’une gauche renouvelée puisse opposer un autre projet de société au néolibéralisme/productivisme en vigueur : le mouvement ouvrier, les « intellectuels précaires » et les jeunes issus de l’immigration qui se heurtent aux discriminations structurelles. Ces groupes sont tous trois présents au cœur des villes, et seulement là. Le premier des trois est en rétractation à cause des mutations du travail et semble de plus en plus se restreindre aux travailleurs « fordistes » et à la fonction publique, mais il est le seul à disposer de positions institutionnelles tandis que, pour les deux autres groupes, c’est exactement l’inverse.
Comment se situent les trois partis de gauche par rapport à ces trois groupes ? Réponse à la grosse brosse.
Le PS, comme parti social-démocrate, est au départ l’expression politique du mouvement ouvrier. Mais, depuis la fin des Trente Glorieuses (1944-1974) et le grignotage de l’État social, les liens se sont distendus. Le PS a maintenu son emprise sur les couches populaires via toutes les structures clientélistes de son « pilier ». Mais sa base sociale vieillit inexorablement et ne sera pas remplacée. Il a très probablement son avenir derrière lui.
Écolo épouse parfaitement la catégorie des « intellectuels précaires », un groupe en pleine expansion au cœur des villes, à haut capital culturel mais en précarité sociale croissante. C’est le lot de très nombreux universitaires qui ne trouvent plus leur place sur le marché du travail et qui souvent n’y aspirent même plus. Certains critiques d’Écolo parlent péjorativement d’un électorat « bobo » sans jamais définir le terme. À Bruxelles, ce groupe a une caractéristique supplémentaire : il est intensément cosmopolite. Les jeunes universitaires issu·e·s de l’immigration n’ont pas oublié d’où ils/elles viennent, en termes de statut social et de profil ethnoculturel. Ce n’est pas sans rapport avec sa très grande ouverture à l’accueil des nouveaux migrants. Paradoxe : des trois partis classés gauche, c’est le casting d’Écolo qui est aujourd’hui le moins diversifié. Comme si ce parti n’était pas conscient de la nature du groupe dont il est de plus en plus l’expression.
Quant au PTB, il recrute principalement son électorat auprès des laissés pour compte d’un État social définancé qui ne joue plus son rôle. Il s’agit sans doute du groupe le plus désespéré des trois et celui qui est spontanément le moins en phase avec l’orientation politique, en l’occurrence marxiste, du parti qui récolte ses suffrages. Logique : c’est aujourd’hui le seul vote disponible pour exprimer une protestation globale sans nuance qui, dans d’autres sociétés, aurait pu se reporter sur une extrême droite inexistante dans la partie francophone du pays[1]. Les dirigeants du PTB sont d’ailleurs parfaitement conscients de l’ambiguïté de certains votes en sa faveur.
La construction d’un « bloc historique » articulant trois groupes aussi différents qui, pourtant, ont tous les trois de bonnes raisons de s’opposer au néolibéralisme/productivisme, est un travail de longue haleine. Elle est pourtant indispensable dans la mesure où aucun de ces trois groupes ne peut incarner à lui seul l’alternative. De même, l’existence à gauche de trois partis politiques traduisant peu ou prou les aspirations parfois divergentes de ces trois groupes est une donnée irréductible pour encore une longue période. Est-il possible de valoriser les aspirations qui sont à l’intersection de ces démarches, en articulant utilement concurrence et convergence ? Pour qui aspire à une refondation de la gauche, c’est toute la question.

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