mardi 13 novembre 2018

La procédure d'euthanasie de l'enseignement a été consciencieusement élaborée


La Libre Belgique
OPINIONS
Une chronique de Gisèle Verdruye, professeure de français dans une école secondaire.

La procédure d’euthanasie de l’enseignement a été consciencieusement élaborée par des spécialistes convaincus qu’il faut le vider de sa substance.

C’est par une belle journée ensoleillée d’octobre que j’ai pris connaissance de la mise à mort du métier que j’ai choisi d’exercer il y a bien plus de vingt ans ! La procédure d’euthanasie a été consciencieusement élaborée, point par point, par des spécialistes convaincus que pour guérir le corps de l’enseignement, il faut le vider de sa substance et n’en garder que l’enveloppe !
Passionnée, motivée, j’ai franchi toutes les étapes du parcours de ma formation de professeur de français parce que je voulais, par-dessus tout, pouvoir transmettre le goût du mot et l’envie de la découverte littéraire. J’aurais pu me satisfaire de rester une amatrice de textes, heureuse de lire pour elle-même, découvrant égoïstement les petites pépites des grands classiques et les nouveautés des plumes montantes.
J’aurais pu me tourner vers une autre voie professionnelle et décider de ne pas me coltiner le regard blasé des adolescents allergiques aux textes en général et aux récits romanesques en particulier. J’aurais pu refuser de passer des heures à décortiquer la tirade d’Agrippine extraite de Britannicus pour trouver le meilleur moyen d’en faire profiter une classe dont l’option principale est scientifique et donc assez éloignée des subtilités du langage racinien.
J’aurais pu prendre mes jambes à mon cou au lieu de participer patiemment, parfois avec abnégation, à des journées de formation sur les genres littéraires et la réalisation, pour la énième fois, d’une séquence de cours pour les faire découvrir aux élèves. J’aurais pu, mais je ne l’ai pas fait ! Ni par gloriole ni par un héroïsme de mauvais aloi ! Non ! J’avais juste envie !
Envie de raconter pourquoi Victor Hugo écrit Les Misérables ! Envie de montrer comment Villon émeut son lecteur dans La Ballade des pendus, pourquoi les paysans du XIIIe siècle se régalent à l’écoute des aventures de Renart, par quels moyens Paul Nougé invite André Breton à pratiquer un surréalisme plus créatif, quelles ont été les angoisses du jeune Lautréamont dans Les Chants de Maldoror ! Envie de leur faire écouter la musicalité de la tirade du "Non, merci !" de Cyrano de Bergerac, de leur faire saisir les respirations de Figaro se lançant dans un monologue désespéré le jour de son mariage ! Envie d’expliquer les tribulations d’Apollinaire ballotté dans toute l’Europe avec son frère par une mère aventurière, de raconter le combat de Fernand Dumont, doux poète rêveur et résistant mort en déportation, de dévoiler les ressorts comiques et dramatiques d’une pièce aussi dingue que Le Père Noël est une ordure !
Mais tout ça, c’est bien fini ! Plus de transmission du savoir et surtout pas d’interrogation sur ce savoir ! Désormais, le cours de français des second et troisième degrés sera consacré à la rédaction de fiches informatives, de synthèses, de demandes argumentées replacées dans une relation asymétrique. Il faudra évaluer la capacité de l’élève à respecter la procédure et surtout à justifier celle-ci ! Il devra montrer qu’il parvient à choisir des critères pour comparer deux textes informatifs, qu’il sait s’adresser correctement au destinataire de l’argumentation, qu’il peut raconter à un auditoire et dans un langage adapté une "rencontre avec une œuvre culturelle" ! La vie de l’auteur ? Superflue ! Le bain de textes si longtemps recommandé pour appréhender une œuvre ? Oublié ! Quelques dates à retenir pour replacer des éléments dans leur contexte ? Du temps perdu ! Il faudra équiper pratiquement les élèves pour qu’ils deviennent de bons petits exécuteurs de tâches ! Et nous aurons l’obligation légale d’appliquer ce programme de français exaltant et si enrichissant !
Et voilà ! Au nom de la recherche d’une excellence au rabais, on expurge l’enseignement des savoirs qui sont la clé de compréhension de notre monde pour leur substituer des compétences bien pratiques et utiles ! Mais ce n’est pas le métier que j’ai choisi d’exercer et pour lequel j’ai été formée ! Visiblement, ce métier-là est condamné. Peut-être même déjà enterré… 


COMMENTAIRE DE DIVERCITY
"MAIS CE N’EST PAS LE METIER QUE J’AI CHOISI D’EXERCER ET POUR LEQUEL J’AI ETE FORMEE ! VISIBLEMENT, CE METIER-LA EST CONDAMNE"
Gisèle Verdruye me fait penser à mon prof de français Frans François. Nous l'appelions le Susse par antiphrase. Son cours était, selon l'expression du professeur Delsemme, son collègue, "un spectacle". Un matin , il surgit tout de noir vêtu devant la classe, la mine funèbre. "Messieurs, le grand Gérard Philippe est mort" et il nous parla  du jeune premier décédé pendant toute une heure de cours, décortiqua ses nombreux rôles: Le Cid, Ulenspiegel, Fabrice dans La chartreuse de Parme,  Le Prince de Hombourg ,  Lorenzaccio, Ruy Blas... Les élèves écoutaient, subjugués, médusés car comble de tout,  Frans ressemblait à Gérard!
Il incarnait la littérature française et nous faisait savourer les grands classiques: Stendhal surtout mais aussi Chateaubriand, Romain Rolland, Vercors et même le comte de Gobineau. Bigre. Il détestait Victor Hugo, honnissait Françoise Sagan, Sartre et aussi  le nouveau roman. Il nous imposait en début d'année, en guise de dictée, un règlement de bonne conduite en classe: le veston et la  cravate étaient de rigueur. Il nous soumettait pourtant le questionnaire de Proust et nous désignait en fonction de nos réponses un auteur à traiter devant la classe sous forme de conférences qui se révélaient d'un ennui profond.
Il était sarcastique et d'une exigence diabolique: on dit "se fonder sur et non pas se baser, "en revanche" et jamais "par contre". Il ne commençait jamais un dicté sans un "alinea jacta est" et nous obligeait à réciter dix nouvelles citations chaque samedi. Il entendait faire de nous "des professionnels de la parole" et aussi de l'écrit, mais à quel prix. Celui de l'effort et de la soumission. Il n'était pas vraiment de ceux qui éveillaient l'esprit critique.
Il, était tyrannique mais signa un texte paradoxal intitulé "l'enseignement est une amitié" dans la brochure du cinquantième anniversaire de l'athénée Blum. Tu parles. On l'aura compris, "je vous parle d'un temps que les moins de 20 ans n'ont pas pu connaître." "Mais ce n’est pas le métier que j’ai choisi d’exercer et pour lequel j’ai été formée ! Visiblement, ce métier-là est condamné"
Il faut s'appeler Jean Michel  Blanquer et être ministre de Macron pour vouloir revenir à cela dans les lycées.
Et pourtant, c'est vrai que les professeurs de lettres dont je suis ont été formés de la sorte à l'université par des mandarins étrangers à la réalité scolaire des classes populaires. "Classes" dans les deux acceptations du terme, le sens scolaire et le sens social.
Revenir à "ça" face à une population scolaire massifiée et le plus souvent, comme à Bruxelles, issue de la diversité? Oui certes, qàau Collège Saint Michel à l'athénée Jacqmain. Sûrement plus à Catteau qui a perdu de son aura, ni aux Dames de Marie de Schaerbeek jadis fréquentées par les filles de l'impératrice Zita.
Mais voilà qu'on parle d'une nouvelle pédagogie à la Ville de Bruxelles ! L’athénée Marguerite Yourcenar se veut une nouvelle école d’enseignement secondaire général.
"Sa création répond à une demande démographique croissante, mais aussi une demande pédagogique, en effet, l’Athénée Marguerite Yourcenar est une école à pédagogie active.
"Les programmes suivis et les compétences à atteindre sont les mêmes que dans toute école d’enseignement général mais l’approche pédagogique est différente.
La pédagogie active se base sur l’importance de donner du sens à l’apprentissage afin de rendre l’élève actif vis à vis de  celui-ci.  Il s’agit de tenir compte de l’enfant dans sa globalité intellectuelle, sociale, physique,…  Il  est au centre de l’apprentissage. Cela signifie que le savoir ne lui est pas transmis de manière ex-cathedra mais que tout est mis en œuvre pour qu’il se l’approprie par l’observation, le questionnement, l’expérimentation,… . L’élève pose des hypothèses afin de construire des solutions, il apprend à surmonter des difficultés, à trouver les outils nécessaires afin de comprendre par lui-même et d’assimiler mieux."
Mais ceci exige un tout autre métier, une pédagogie dite différenciée et une vraie formation de terrain!
Il ne s'agit plus de se mettre du côté du savoir face aux élèves mais, bien au contraire, du côté de la classe pour faire face, ensemble, à la sacro sainte matière. C'est choisir non pas le camp d'un savoir livresque mais celui des élèves que l'on appelle désormais des  "apprenants" parce qu'en effet ils vont à l'école pour apprendre à apprendre et non pas pour savourer le spectacle que leur propose une prof érudite qui étale sa culture livresque. On dit bien des "étudiants", participe présent voix active et des "enseignés", participe passé voix passive.
La première chose que fait l'instit Célestin Freinet incarné par Bernard Blier dans "l'école buissonière" (1949) c'est de brûler l'estrade et de se rapprocher de la classe. A l'évidence l'estrade symbolique se dresse encore dans certains établissements scolaires comme on dressait autrefois les bois de justice pour décapiter les condamnés à mort . On sait aujourd'hui que la Communauté Française gère l'enseignement le plus inégalitaire au monde.
Alors que faire?
MG

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