dimanche 9 décembre 2018

Gilets jaunes : l'insurrection démocratique et la sidération du pouvoir

Par Natacha Polony, Soizig Quéméner et Hervé Nathan (Marianne)

Ce n'est pas seulement le pouvoir exécutif, mais l'ensemble des pouvoirs et des institutions qui semblent frappés de stupeur face à un mouvement prenant la forme paradoxale d'une insurrection pour plus de démocratie.
A côté de la plaque. Le président de la République, le Premier ministre, l'ensemble des partis politiques, les syndicats, les médias… Tous sont apparus totalement à côté de la plaque, incapables de comprendre la nature de ce mouvement. Pis, il fallait absolument nier le sens même de ce qui se manifestait. Premier réflexe : s'obstiner sur le doigt pour ne pas voir la lune, analyser la goutte d'eau pour oublier le vase. Un simple problème de gazole. Et de courte vue de ce peuple qui ne comprend pas les grands enjeux écologiques. Puis est venue la « peste brune » . Tout ceci n'était qu'une manipulation de l'extrême droite. Enfin, l'on a pointé la diversité des revendications, et les demandes de démission d'Emmanuel Macron. « Un président démocratiquement élu », précise-t-on avec un air indigné sur les plateaux de télévision. Ces gens, donc, ne sont pas des démocrates. Et pourtant…
LES GILETS JAUNES EN MAL DE DÉMOCRATIE
La dimension principale de ce mouvement est au contraire une demande impérieuse de démocratie. En témoignent ces « gilets jaunes » qui, sans aucun passé de militant, sans aucune habitude de la rhétorique politique, font preuve d'une maturité époustouflante. Il y a, dans la bouche de Laetitia Dewalle, mère de famille et autoentrepreneur, cette exclamation sur un plateau de télévision face à un Gabriel Attal technocrate à souhait et un Jean-Luc Mélenchon soudain bien terne : « Nous sommes des citoyens. Nous sommes souverains. C'est nous qui décidons. » Il y a, sur le gilet jaune d'un jeune artisan, ces quelques mots comme un programme politique : « Le peuple, c'est tout le monde et pas seulement les élites ».


COMMENTAIRE DE DIVERCITY
«UN SYSTEME A BOUT DE SOUFFLE».
"LE TEMPS DU DIALOGUE DOIT S'OUVRIR" 

Toute la journée de samedi , nous avons retenu notre souffle, persuadés que tout "allait péter." Il n'en fut rien ou presque grâce à l'efficacité des services d'ordre à Bruxelles, à Paris et dans les grandes et moyennes villes de France. Le quatrième acte de la tragédie qui oppose les Français en colère à leur souverain Président aura été, contre tout attente, celui du sursaut des forces des forces de police qui ont réussi à  se maintenir contre les assauts des ultras radicaux et les plus enragés des gilets jaunes. On attend le dénouement sous la forme d'un cinquième acte qui reste à écrire par Emmanuel Macron, lequel s'accroche à son quinquennat aussi malmené que le gouvernement aux abois de son "ami" Charles Michel .
Selon Édouard Philippe,le «temps du dialogue» doit s'ouvrir, après le quatrième samedi de mobilisation des «gilets jaunes». Emmanuel Macron doit s'exprimer en début de semaine et va proposer des «mesures», a déclaré le premier ministre qui espère désormais ouvrir, après la réponse sécuritaire, un volet politique. «Place au dialogue», a-t-il lancé, en référence au «large débat» public sur les impôts et les dépenses publiques qui doit s'ouvrir du 15 décembre au 1er mars. Cette concertation doit réunir représentants syndicaux, élus et citoyens pour trouver des «solutions» aux «traductions concrètes dans la vie quotidienne», après presque un mois de manifestations de «gilets jaunes», aux revendications diverses en faveur du pouvoir d'achat.  «Il faut désormais retisser l'unité nationale».  (Le Figaro)

Il s'agit donc bien, comme DiverCity en faisait la suggestion de convoquer  des" Etats Généraux sur la fiscalité et les services publics". Vaste programme. La France attend cela depuis quarante ans et la Belgique aussi. Cette dernière est frappée de paralysie politique après le retrait de la NVA de la suédoise transformée selon de Wever en "coalition Marrakech."
Pour Vincent de Coorebyter qui s'exprime hardiment dans Le Soir, "le système est à bout de souffle face aux problèmes majeurs. Des citoyens ont donc décidé d’imposer leur voix par ce qui devient une forme de démocratie directe."
Gilets jaunes, mobilisation pour le climat, crise politique autour de la migration: l’automne est pour le moins tempétueux. La simultanéité des dossiers relève-t-elle de la coïncidence ou quelque rationalité est-elle à l’œuvre?
Nous lui laissons le soin de répondre lui-même à cette lancinante question.
MG 
 
Plutôt qu'un commentaire de seconde main, voici ce que nous dit dans Le Soir un des meilleurs analystes de la crise induite par les gilets jaunes:
COMMENT INTERPRÉTEZ-VOUS LA PHASE DE TURBULENCES ACTUELLE?
Les thèmes sont indépendants les uns des autres. Les gilets jaunes, c’est une problématique essentiellement sociale. Le climat, c’est clairement autre chose. Et la crise gouvernementale repose sur la question des migrations. Social, environnement, migrations: ce sont, pour moi, les trois grandes thématiques dont les gouvernements n’arrivent pas à se défaire. J’ajouterai aussi, dans cette lignée, le mouvement #Me too. Le point commun des quatre thématiques est qu’elles mobilisent de manière spontanée et éruptive des fragments de la population qui ont en commun de dire: «Ça suffit! Cela fait trop longtemps qu’on souffre et que les politiques ne l’entendent pas ou ne le voient pas». L’élément transversal, c’est donc que, de toute évidence, le système démocratique ne fonctionne pas et qu’il faut que les citoyens imposent leur voix par ce qui devient une forme de démocratie directe.
OR, DANS NOTRE SYSTÈME, LE PEUPLE N’A PAS LE POUVOIR…
Nous sommes dans un système de démocratie dite «représentative» où le peuple doit choisir ses dirigeants, puis doit leur faire confiance pour qu’ils accomplissent leur programme. On n’est pas censé voir le peuple descendre dans la rue pour faire la loi. Mais une partie du peuple reprend sa souveraineté en main car elle considère que les représentants ont failli.
LE SCHÉMA DÉMOCRATIQUE TEL QU’ON LE CONNAÎT EST DONC MENACÉ?
Très clairement. Et d’autant plus que les politiques sont loin d’être les seuls à être mis en cause. Ce sont toutes les fonctions de représentation, d’expertise, d’autorité qui sont de plus en plus discréditées: le monde politique, la justice, la science, la presse, les économistes, tous «complices du système»… L’idée même qu’un expert s’exprime est contestée aujourd’hui au profit d’un retour à la souveraineté populaire.
LE SYSTÈME DONNE L’IMPRESSION D’ÊTRE GRIPPÉ…
Pour ne pas dire à bout de souffle. Le système ne fonctionne pas de manière assez rapide, assez lisible et efficace au regard de l’ampleur et de l’urgence des enjeux. On ne trouve pas de solutions un tant soit peu définitives ou rassurantes et cela pose un problème d’efficacité. Cela dit, les citoyens ont une part de responsabilité dans le retard des décisions puisqu’ils n’ont pas posé électoralement les choix qui auraient permis certaines réorientations qui maintenant paraissent urgentes. Le peuple a aussi ses complications et ses ambivalences. Le système dans son ensemble montre une incapacité à régler des problèmes aussi lourds.
LA SITUATION SEMBLE BIEN PLUS SÉRIEUSE ENCORE EN FRANCE…
Il existe là-bas, effectivement, un sentiment d’échec sur la question des inégalités, du pouvoir d’achat, de l’ascenseur social, des revenus, des privilèges… On paie aujourd’hui, dans la sensibilité d’une partie de l’opinion, l’échec de tous les politiques qui se sont succédé au pouvoir depuis Mitterrand et le «tournant de la rigueur» de 1983. Macron était censé faire du «et en même temps» et fait du libéralisme qui tire plus vers la droite que vers la gauche. Le bilan du monde politique français paraît calamiteux pour ceux qui sont dans la rue, et personne n’incarne une espérance pour 2022. Il est donc logique que ça se passe ainsi dans un pays structurellement hypersensible à la question de l’inégalité, qui a toujours connu des révolutions égalitaristes en réaction à un système social très vertical. La mémoire populaire conserve le souvenir des vexations antérieures.
LA FRUSTRATION VIENT DE LOIN…
Les fondamentaux des gilets jaunes sont là depuis le tournant néolibéral des années 70-80. Ce sont 40 ans d’histoire au cours desquels on parle compétitivité, mondialisation, dérégulation, libéralisation, mise en concurrence des entreprises et des travailleurs à l’échelle de l’Europe et du monde, doute sur la capacité de financer la sécurité sociale, restriction des conditions d’accès aux allocations de chômage, flexibilité, multiplication des contrats courts ou temporaires… Tout cela explique que le mouvement a aussi pris en Belgique. La différence majeure, c’est qu’en France on croit encore à la puissance de l’État et à sa responsabilité. Le coupable et la solution, c’est Macron. En Belgique on n’a pas cette capacité de croire qu’un homme est la clé de tout. On n’a pas la même culture de l’autorité de l’État, de la verticalité du pouvoir.
PEUT-ON LIER LE PHÉNOMÈNE DES GILETS JAUNES AUX SUCCÈS DU BREXIT, DE SALVINI OU DE TRUMP?
Il y a au moins deux points communs. D’abord, l’impression d’une politique de classe dont il faut renverser la logique. Les riches ont voté pour Trump, mais ce type de personnage ne remporte la mise que s’il vient s’ajouter une masse populaire à son électorat de base. En observant la carte électorale de Trump ou du Brexit, on observe que les territoires où les forces sont à l’œuvre sont similaires aux territoires des gilets jaunes en France: modestes, plus ou moins pauvres, oubliés, dans la mauvaise portion du pays. Le deuxième point commun, c’est le fait qu’on est heureux d’entendre un responsable politique dire qu’une autre politique est possible, qu’on va envoyer valser les accords ou les normes qui lient les gouvernements. C’est une autre musique, qui donne à certains l’envie d’essayer. Cela restera agissant tant qu’il n’y aura pas une autre offre politique – laquelle pourrait très bien être ultra-classique. Si les partis de gauche renouaient avec leurs racines, cela pourrait changer la donne. La question, c’est la capacité des responsables, notamment européens, à admettre qu’ils ont pris des directions qui ne sont pas les meilleures.





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