lundi 25 février 2019

Au Salon de l’agriculture, Emmanuel Macron livre sa vision européenneLe président français lance un appel aux Etats membres de l’Union pour faire bloc face aux autres grandes puissances mondiales.


Par Laurence Girard Le Monde 

L’agriculture, et non la ruralité. La dimension européenne, et non française. C’est le cahier des charges que s’est fixé Emmanuel Macron pour le discours qu’il a choisi de prononcer à l’ouverture du Salon international de l’agriculture, samedi 23 février, à Paris, porte de Versailles. Le président de la République a décidé de livrer sa vision de l’agriculture européenne devant une audience de 500 personnes, dont des jeunes agriculteurs venus des pays membres. Alors que le futur de la politique agricole commune (PAC) est en pleine négociation et que se profilent les élections européennes.
Le locataire de l’Elysée veut d’abord lancer un appel aux autres pays européens. Sans manquer de rappeler, en préambule, que les Vingt-Huit forment la première puissance agricole mondiale et que la France est leader de ce groupe. Ce qui lui donne une légitimité pour exprimer son projet. Il souhaite qu’ils fassent bloc, qu’ils soient partenaires plutôt que concurrents. Une nécessité, selon lui, face aux autres grandes puissances qui ont fait de l’agriculture un enjeu stratégique, à l’exemple des Etats-Unis, de la Chine ou de la Russie. Au point que le pays de Vladimir Poutine est devenu, par exemple, le premier exportateur mondial de blé.
POUR LE CHEF DE L’ETAT, LA POLITIQUE AGRICOLE COMMUNE DOIT PERMETTRE À L’EUROPE DE RETROUVER SA SOUVERAINETÉ ALIMENTAIRE
Pour M. Macron, la PAC doit permettre à l’Europe de retrouver sa souveraineté alimentaire, y compris l’autonomie de ses approvisionnements en alimentation animale, dépendante à 70 % de soja transgénique américain. Un taux de dépendance qui est de 40 % en France. (...) 


COMMENTAIRE DE DIVERCITY
MACRON TENTE DE REBONDIR MAIS LA SITUATION EST DEVENUE CRITIQUE EN FRANCE  ET EN EUROPE 

"Les millions de contributions au grand débat prouvent que la demande de participation résiste. Encore faut-il qu’il débouche sur un nouvel élan pour une démocratie aujourd’hui épuisée."
On lira avec intérêt et bénéfice la superbe analyse de Alain Duhamel qui décortique et synthétise comme personne la formidable crise démocratique que traverse l'Europe en ce moment.
Alain Juppé maire de Bordeaux démissionnaire: ,«l’esprit public est devenu délétère» et «la vie publique est difficile à vivre et lourde à porter». Quel aveu d'impuissance de la part de ce vieux briscard de la politique qui tire sa révérence pour rejoindre le Conseil Constitutionnel.
"La libération de la parole, notamment à travers les réseaux sociaux, déclenche une violence verbale qu’on ne peut comparer qu’aux insultes des ligues d’extrême droite durant les années 30. Elle débouche désormais, avec le mouvement de gilets jaunes, sur des agressions contre les permanences et même contre le domicile privé des députés de la majorité. La vie privée des élus est devenue une cible banale. Les dirigeants des partis sont méprisés, l’antiparlementarisme atteint des sommets, comme à l’époque du boulangisme. C’est en réalité la démocratie représentative qui est aujourd’hui mise en cause."
"L’image du monde politique est désastreuse et reflète de la part des citoyens un rejet inimaginable il y a une génération. La libération de la parole, notamment à travers les réseaux sociaux, déclenche une violence verbale qu’on ne peut comparer qu’aux insultes des ligues d’extrême droite durant les années 30."

Il s'agit d'un texte majeur qui mérite qu'on le médite avec attention et qu'on prenne toute la mesure de la gravité de la crise qui menace notre société dans ses fondements les plus essentiels.
Il ne s'agit pas d'un nouveau mai 68, ni d'un retour aux années trente,  ni d'un remake de 1789. Mais, si on n'y prend garde, il pourrait très bien s'agir d'un début de guerre civile comme on n'en avait jamais vu, "la guerre de tous contre" tous que prédisait Hobbes dans son Léviathan.
Hereby it is manifest, that during the time men live without a common Power to keep them all in awe, they are in that Condition which is called Warre; and such warre, as is of every man, against every man. [...] In such a condition there is no place for Industry; because the fruit thereof is uncertain: and consequently no Culture of the Earth; no Navigation, nor use of the commodities that may be imported by Sea; no commodious Building; no Instruments of moving, and removing as require much force; no Knowledge of the face of the Earth; no account of Time; no Arts; no Letters; no Society, and which is worst of all, continuall feare, and danger of violent death; And the life of Man, solitary, poore, nasty, brutish, and short.
« On constate ici que, aussi longtemps que les hommes vivent sans un pouvoir commun pour les maintenir tous dans la crainte, ils se trouvent dans l'état qu'on appelle guerre ; et qu'aussi cela se tient en une guerre de tous les hommes contre tous les hommes […]. Dans une telle situation il n'y a pas de place pour une activité humaine ; car les fruits qu'il pourrait récolter, sont incertains: et par conséquent, il n'y a là aucune économie rurale, aucune navigation, aucune utilisation des objets de luxe qui doivent être introduits de l'extérieur ; pas de bâtiments commodes ; pas de machines, avec lesquelles de plus grands frets peuvent être déplacés ; pas de savoir sur la forme de la terre ; pas d'historiographie ; pas d'inventions humaines ; pas de sciences ; pas de société, et le pire, une crainte continuelle et le danger de mort violente ; et l'homme mène une existence solitaire, misérable, difficile, sauvage et brève. »
— Leviathan (1651), première partie, chapitre 13, §62



POUR MACRON, LES «GILETS JAUNES» TRADUISENT UN «GIGANTESQUE ÉCHEC COLLECTIF» 

• Par  Etienne Jacob 
 
LE SCAN POLITIQUE - Dans un entretien accordé début janvier aux journalistes auteurs du livre Le peuple et le président, publié jeudi, le chef de l'État revient sur la crise des «gilets jaunes», dont il admet avoir sous-estimé l'ampleur.
Emmanuel Macron fait son introspection. En pleine crise des «gilets jaunes», début janvier, le chef de l'État a accordé une longue interview aux journalistes de L'Obs et France Inter, Cécile Amar et Cyril Graziani, auteurs du livre Le peuple et le président(Plon, 2019). Cet ouvrage, paru jeudi, retrace l'explosion de la crise, de la prise de parole de Jacline Mouraud aux diverses manifestations à travers divers témoignages. Dans cet entretien, le locataire de l'Élysée admet avoir sous-estimé le mouvement des «gilets jaunes», en y voyant une mobilisation «plus faible que la plus petite mobilisation contre la réforme de la SNCF». «C'est un gigantesque échec collectif, j'en prends ma part. Mais j'ai encore trois ans pour changer cela», confie-t-il.

«QUI M'A SOUTENU PENDANT LA CRISE DES “GILETS JAUNES” ? PERSONNE»
Sud Ouest
Cette erreur d'appréciation commencerait le 23 novembre, lorsque le ministre de l'Intérieur, Christophe Castaner, tente d'organiser une visite du président sur un rond-point pour discuter avec les «gilets jaunes». Mais celui-ci annule. «Ça aurait seulement affaibli l'exécutif», justifie-t-il a posteriori. «Beaucoup de gens avaient honte de leur vie, de ne pas parvenir à s'en sortir malgré leurs efforts. C'est nous qui devons avoir honte», dit-il.
«ILS ME TUERONT PEUT-ÊTRE D'UNE BALLE, MAIS JAMAIS D'AUTRE CHOSE»
«Gens qui ne sont rien», «gaulois réfractaire»... Emmanuel Macron revient également sur ses «petits phrases». «En même temps qu'on endosse cette part de régalien, on ne peut plus parler aux gens comme quand on est candidat», estime-t-il. «La part de vérité, peut-être de désinvolture, de caractère direct avec laquelle je m'exprimais devant les Français, quand j'allais au-devant d'eux pendant la campagne, j'ai gardé la même comme président. (...) Ça a été perçu comme une forme d'humiliation», décrypte le chef de l'État.

Le président de la République fait aussi part de sa solitude face à ces manifestations. «Qui m'a soutenu pendant la crise des “gilets jaunes”? Personne. C'est le peuple français qui m'a choisi, pas la République des partis. Je lui dois tout. Si j'échoue, j'aurai échoué pour lui et avec lui. Jamais contre lui», disserte-t-il. Mais pour lui, pas question de faiblir: «Ils me tueront peut-être d'une balle, mais jamais d'autre chose», dit-il à ses proches. 


LE PURGATOIRE DU POLITIQUE
Par Alain Duhamel — Libération 

Les millions de contributions au grand débat prouvent que la demande de participation résiste. Encore faut-il qu’il débouche sur un nouvel élan pour une démocratie aujourd’hui épuisée.
Le cri du cœur d’Alain Juppé s’exclamant devant les caméras, à l’instant d’abandonner son mandat de maire de Bordeaux, «l’esprit public est devenu délétère» et «la vie publique est difficile à vivre et lourde à porter», ce cri du cœur est malheureusement fondé. La politique française est entrée dans une phase de purgatoire et la vie des élus traverse plus de ronces et d’épines qu’elle ne rencontre de roses et de lauriers. L’image du monde politique est désastreuse et reflète de la part des citoyens un rejet inimaginable il y a une génération. La libération de la parole, notamment à travers les réseaux sociaux, déclenche une violence verbale qu’on ne peut comparer qu’aux insultes des ligues d’extrême droite durant les années 30. Elle débouche désormais, avec le mouvement de gilets jaunes, sur des agressions contre les permanences et même contre le domicile privé des députés de la majorité. La vie privée des élus est devenue une cible banale. Les dirigeants des partis sont méprisés, l’antiparlementarisme atteint des sommets, comme à l’époque du boulangisme. C’est en réalité la démocratie représentative qui est aujourd’hui mise en cause.
Il y a beaucoup d’injustice dans cette vague de colère et de vindicte. On taxe les élus de corruption, alors que l’immense majorité d’entre eux n’a aucune raison d’être mise en cause. On dénonce violemment leurs privilèges, alors que ceux-ci ont été sensiblement réduits avec la fin du cumul des mandats, la banalisation de leurs retraites et un contrôle très accru sur l’utilisation de leurs indemnités. Jamais leurs privilèges n’ont été rabotés et vérifiés à ce point, alors que jamais la fragilité de leurs mandats n’a été aussi grande. Les démagogues, le thème revient sans cesse dans les débats comme sur les ronds-points, s’émeuvent du niveau de leurs indemnités. A responsabilité comparable, la plupart d’entre eux gagneraient plus d’argent dans le secteur privé. La République, elle, n’aurait rien à espérer de l’abaissement du niveau de ses élus ou de ses ministres. En fait, l’anti-élitisme actuel témoigne plus de l’effondrement de la qualité du débat que de l’affaissement de la qualité des élus. Les injures, les ostracismes qui tiennent lieu d’arguments interrogent davantage sur le niveau des interpellateurs que sur celui des interpellés.
Est-ce à dire qu’élus et dirigeants n’ont rien à se reprocher ? Evidemment non. S’il y a rupture psychologique entre les gouvernants et les gouvernés, c’est avant tout parce que les alternances successives, quasi automatiques depuis 1981, n’ont débouché que sur de rares rémissions et ont connu beaucoup d’échecs. Le taux de chômage français, le déficit budgétaire, l’endettement public nous placent en piteuse posture parmi des pays européens qui ont mis en œuvre les réformes que les gouvernements français n’ont pas osées et que les électeurs français n’ont pas voulues. Une politique de redressement a besoin de durée et d’énergie. Celle-ci a été rare, celle-là quasi introuvable. Le sentiment d’échec qui en est né a fusionné avec la crise d’identité qui ronge toute une Europe qui se voit menacée de déclassement. En France, la crainte obsessionnelle du déclin, une antique caractéristique nationale, et l’impression que le modèle social s’effrite et s’enlise (il est le plus protecteur de toutes les grandes puissances) ont ainsi débouché sur une diabolisation du personnel politique. Abstention croissante, extrémisations continues, dégagisme brutal, l’antipolitisme atteint aujourd’hui des sommets.
La peur, l’amertume, la haine ont balayé la confiance et détruit l’espérance. Emmanuel Macron a reconnu lui-même l’échec de la réconciliation du peuple et de ses dirigeants. Ce que révèle le mouvement des gilets jaunes, c’est avant tout l’épuisement de l’action publique, l’enracinement du sentiment d’abandon, une demande sociale teintée d’un esprit de revanche qui déferle en une vague d’ostracisme contre les politiques, contre la politique. C’est bien une crise de la démocratie. Marine Le Pen, Jean-Luc Mélenchon, Nicolas Dupont-Aignan et Eric Drouet figurent les quatre évangélistes d’un mascaret antisystème et antipolitique.
Les bons débuts du grand débat, avec bientôt un million de contributions et déjà plus de 8 000 réunions programmées prouvent certes que la demande de participation démocratique existe et résiste, que les propositions de réformes affluent, qu’il subsiste un appétit de projet collectif, une nostalgie de l’espérance face aux fractures de la haine et aux tentations de la violence. Encore faut-il que le grand débat débouche sur un nouvel élan, sur un regain de confiance, cette énergie de la démocratie aujourd’hui épuisée. Ce n’est pas le quinquennat d’Emmanuel Macron qui est en jeu mais le purgatoire de la démocratie dont il faut sortir.


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