dimanche 17 mars 2019

Netanyahu affirme qu'Israël n'est "pas l'Etat de tous ses citoyens"


Le Vif
Le Premier ministre Benjamin Netanyahu a réaffirmé dimanche dernier qu'Israël n'était pas l'État-nation "de tous ses citoyens", mais "uniquement du peuple juif", excluant la population arabe du pays, en pleine campagne pour les élections législatives du 9 avril.
M. Netanyahu a réagi dimanche matin sur son compte Instagram à une polémique entraînée par des propos de la comédienne Rotem Selah, tenus la veille sur ce réseau social. Il a également évoqué le sujet en ouverture de la réunion hebdomadaire du cabinet.
L'actrice et mannequin très populaire avait écrit un texte défendant les droits de la minorité arabe, qui représente 17,5% de la population, affirmant que "l'Etat d'Israël est l'Etat de tous ses citoyens".
M. Netanyahu a réagi en déclarant que tous les citoyens, y compris les Arabes, jouissaient de l'égalité des droits, mais a rappelé l'existence d'une loi controversée, adoptée l'année dernière, selon laquelle Israël est l'État-nation du peuple juif.
"Israël n'est pas l'État de tous ses citoyens", a écrit M. Netanyahu, "car selon la loi fondamentale sur la nation que nous avons adoptée, Israël est l'État-nation du peuple juif - et uniquement du peuple juif".
"Comme vous l'avez écrit, il n'y a pas de problème avec les citoyens arabes d'Israël. Ils ont les mêmes droits que nous et le gouvernement du Likoud a investi plus dans le secteur arabe que tout autre gouvernement", a-t-il ajouté à propos de son parti de droite.
M. Netanyahu a été accusé par l'opposition d'avoir diabolisé les Arabes israéliens avant les élections, dans le but d'augmenter le taux de participation des électeurs de droite.
La droite affirme pour sa part régulièrement que les députés arabes israéliens sont des agents de la cause palestinienne.
Sous la menace d'une inculpation pour corruption, M. Netanyahu fait face à une alliance politique centriste dirigée par l'ancien chef d'état-major de l'armée, Benny Gantz, et l'ancien ministre des Finances, Yair Lapid.
Selon M. Netanyahu, les Israéliens ont le choix entre "Bibi" (son surnom) et "Tibi", du nom du député arabe israélien Ahmed Tibi, ancien conseiller du leader palestinien Yasser Arafat, qui pourrait selon lui soutenir un gouvernement dirigé par M. Gantz, hypothèse pourtant hautement invraisemblable.
La participation des partis arabes à une majorité de gouvernement est en effet exclue. Mais ils pourraient bloquer la formation d'une majorité.
Les Arabes israéliens sont majoritairement des Palestiniens qui sont restés sur leurs terres après la création d'Israël en 1948 et qui soutiennent la cause palestinienne.
M. Netanyahu est à la tête de ce qui est perçu comme le gouvernement le plus à droite de l'histoire d'Israël et souhaite la formation d'une coalition similaire à l'issue du scrutin.
AFP

COMMENTAIRE DE DIVERCITY
CÉDONS  LA PAROLE À UN  JUIF, PASSÉ DE NON-SIONISTE À ANTISIONISTE...
La Libre Belgique
OPINIONS
Victor Ginsburgh est économiste, professeur em. à l'ULB, chercheur au centre ECARES à l'ULB et également au CORE à l'UCL. Il s'exprime à titre personnel.

Je ne peux pas supporter ce qui se passe en Israël, et qui date de bien avant Netanyahou. Je m’y tiendrai au moins aussi longtemps que les Palestiniens n’auront pas leur Etat et seront considérés comme des citoyens de seconde zone en Israël même.
La récente "tentation" française d’assimiler l’antisionisme à l’antisémitisme, qui faisait suite à une attaque non pas antisémite mais plutôt antisioniste, a heureusement fait naufrage. Mais elle m’a rappelé qu’il y a près de dix ans, j’avais été invité à Gand à faire une conférence sur le sujet "Peut-on être Juif sans être sioniste ?". Dès la première phrase je rassurais mon auditoire en répondant "oui", parce que l’Etat d’Israël existe et que la notion de sionisme a perdu son sens. Comme l’écrit Ilan Greilsamer (1) en 2005, si l’objectif politique des sionistes était "la création d’un Etat juif souverain en terre d’Israël, cet objectif a été atteint avec la proclamation d’indépendance (en 1947)". Pourquoi devrais-je, si cela n’a aucun sens, être sioniste ?
QUELS DROITS VIEUX DE 4000 ANS?
La notion avait d’ailleurs perdu son sens bien avant, comme l’explique le philosophe juif Abraham Yehoshua (2), puisque lors de la sortie (très probablement légendaire) d’Egypte sous la conduite de Moïse "il avait été clairement expliqué au peuple juif, que la possibilité d’une existence nationale lui est offerte sans la possession d’un territoire". Le même Yehoshua suggère que l’exil qui a suivi il y a deux mille ans n’a pas été imposé au peuple juif. Il a été choisi par deux millions de Juifs qui ont quitté volontairement la terre de Palestine et, curieusement, l’expulsion des Juifs d’Espagne et du Portugal en 1492 les a dispersés dans tout le bassin méditerranéen, à l’exception de la Palestine.
Au début du 19ème siècle, le peuple juif comptait 2,5 millions d’âmes dont 5.000 seulement vivaient en Palestine et le recensement de 1893 y dénombre 415.000 musulmans, druzes et chrétiens, et 42.000 juifs. En 1930, 175.000 Juifs sont installés en Palestine, alors que leur nombre aux Etats-Unis passe de 250.000 en 1870 à 4 millions en 1940. Ceci ne ressemble pas tellement à ce que Netanyahou prévoyait -il a légèrement changé son texte final par la suite- d’expliquer à l’Assemblée Générale des Nations-Unies en septembre 2011 (3) : " … Nous ne sommes pas des étrangers en Israël et nous y avons des droits vieux de 4.000 ans".
LE CHOIX DE LA PALESTINE
Le choix de la Palestine par les sionistes à la fin du 19ème siècle était évidemment souhaité, mais n’était pas inéluctable. D’ailleurs, écrit le philosophe Yehoshua, on parlait sionisme "non pas à cause d’une nouvelle nostalgie pour la Terre d’Israël ni à cause d’une haine soudaine à l’encontre de l’exil". A l’époque où Herzl invente le sionisme, la majeure partie des Juifs, et en particulier les classes laborieuses, le rejettent. Et, au même moment naît en Russie un mouvement socialiste juif, le Bund (association), qui s’est immédiatement et fermement opposé au sionisme.
Le juif russe, Asher Ginzberg (4), qui était pourtant sioniste et luttait pour un Etat juif avait visité plusieurs fois la Palestine. Voici comment il décrit le pays à la fin du 19ème siècle : "Nous avons l’habitude de croire, hors d’Israël, que la terre d’Israël est aujourd’hui presque entièrement désertique, aride et inculte et que quiconque veut y acheter des terres peut le faire sans entrave. Mais la vérité est tout autre. Dans tout le pays, il est dur de trouver des champs cultivables qui ne sont pas cultivés. Nous avons l’habitude de croire, hors d’Israël, que les Arabes sont tous des sauvages du désert. Mais c’est là une grande erreur. L’Arabe a une intelligence aiguë et rusée. S’il advient un jour que la vie de notre peuple dans le pays se développe au point de repousser, ne fût-ce qu’un tout petit peu, le peuple du pays, ce dernier n’abandonnera pas sa place facilement ".
Ce que nous voyons aujourd’hui lui donne évidemment raison, et a aussi été perçu par le sociologue juif Georges Friedmann (5) en 1965 : "… la Diaspora juive n’a d’autre rôle que de servir Israël, centre et seul foyer spirituel du judaïsme". Il conseillait aux dirigeants politiques et religieux d’Israël d’être plus circonspects : "Le peuple et l’esprit juif", écrit-il, "sont exposés à de graves périls, sur la terre même d’Israël. Je prends pour ce qu’il vaut ce propos d’un jeune intellectuel canaanite : l’agence juive [chargée de susciter l’immigration vers Israël] devrait désormais aider les Juifs non pas à quitter la Diaspora, mais à y demeurer. Boutade féroce", ajoute Friedmann, "mais qui prête à réfléchir".
SIONISME, UNE NOTION QUI CHANGE TOUS LES DIX ANS
Mais la notion de "sionisme" change tous les dix ans. Je cite à nouveau Greisalmer (p. 114) : aujourd’hui on considère "comme sioniste tout Juif qui soutient et aime Israël, qui veut l’aider et le renforcer, et qui accorde une place centrale à l’Etat d’Israël comme vecteur de son identité juive". Ce qui me rappelle une discussion récente avec le directeur de la revue juive Regards, qui essayait de me persuader que si j’étais vraiment Juif, j’aurais aussi de l’amour pour Israël.
Là évidemment, et tout en étant vraiment Juif, je dis "non". Je ne peux pas supporter ce qui se passe en Israël, et qui date de bien avant Netanyahou. En 1968 déjà, Amos Oz (6), l’écrivain israélien décédé il y a peu, écrivait : "Au lieu de donner l’exemple aux nations, nous sommes devenus comme elles, et qui sait si nous ne comptons pas parmi les pires".
Voilà pourquoi, je ne suis pas sioniste et m’y tiendrai au moins aussi longtemps que les Palestiniens n’auront pas leur Etat et seront considérés comme des citoyens de seconde zone en Israël même.
Ce qui n’est malheureusement pas près d’arriver. A une jeune actrice israélienne et speakerine de télévision, Rotem Sela, qui avait écrit : "Que Dieu nous aide, les Arabes sont aussi des êtres humains", Netanyahou répond "Israël n’est pas l’Etat de tous ses citoyens. Israël est l’Etat-nation des Juifs uniquement" (7). Ceci date du 10 mars 2019 !
Personne ne pourra s’étonner qu’à force de voir et d’entendre des Netanyahou, on finirait bien par abandonner le non-sionisme et devenir antisioniste.

=> Références
(1) Ilan Greilsamer, Le sionisme, Paris : Presses Universitaires de France, 2005, p. 110.
(2) Abraham Yehoshua, , Pour une normalité juive, Paris : Liana Levi, 1992, p. 11.
(3) Barak Ravid, Netanyahou : Palestinian statehood bid at UN bound to fail, Haaretz, September 18, 2011.
(4) Asher Ginzberg, cité par Alain Gresh, Israël, Palestine, vérités sur un conflit, Paris : Fayard, 2002, pp. 49-50
(5) Georges Freidmann, Fin du peuple juif ?, Paris : Gallimard, 1965, p. 354.
(6) Amos Oz, Mon Michaël, Paris : Gallimard, 1998, p. 195. L’ouvrage a été publié en 1968 en Israël.
(7) Editorial, ‘Israel is the Nation-state of Jews alone’ : Netanyahu responds to TV star who said Arabs are equal citizens, Haaretz, March 10, 2019.
P.S. Lisez aussi la superbe lettre que l’écrivaine libanaise Dominique Eddé a envoyée à Alain Finkielkraut.
Merci à S. qui me l’a fait connaître.


"L’ANTISÉMITISME, LE CANARI DANS LA MINE"
"L'antisémitisme c’est toujours une répétition générale à l’explosion de la violence. »
Béatrice Delvaux Le Soir

Il faut prendre le temps de lire l’interview que Delphine Horvilleur donne au Soir ce
week-end. Parce que cela nous concerne, parce que cela nous fait réfléchir, que cela rend de la complexité à la dangereuse et perverse dictature des mots et des raisonnements simples.
La troisième femme rabbin de France brise par sa seule apparence tous les clichés
attachés à sa fonction, aussi dit-elle en riant, lorsqu’elle pénètre dans des classes où les élèves sont surpris de la voir si différente de Rabbi Jacob. Cette semaine, ce n’est pas sa différence qu’elle est venue dire au Musée juif de Bruxelles, en plein procès
Nemmouche, mais sa grande inquiétude. Elle est aussi surtout venue nous mettre en
garde, avec une finesse implacable, contre cet antisémitisme que le monde politique,
médiatique et la société ont pris tant de temps à vouloir nommer.
Mettre en garde contre l’envie qu’ont certains de banaliser ce qui arrive aux Juifs.
Quand les attentats, comme à Toulouse en 2012 – « le summum de l’horreur » –, ne
touchent que les Juifs, dans un premier temps, dit-elle, les gens ne réagissent pas, par
un phénomène de protection. « Quel réflexe étrange de considérer que quand ça touche les Juifs… c’est encore loin. Or l’antisémitisme est toujours une répétition générale à l’explosion de la violence. Ne pas voir le marqueur juif vous permet de faire comme si ce n’était pas grave, comme si vous étiez encore protégés alors que tous les voyants sont au rouge. »
Mettre en garde contre le ras-le-bol dangereux de ceux qui estiment qu’on a assez parlé de la Shoah et de la souffrance du peuple juif comme si, dit-elle, cette souffrance-là éclipsait la leur, alors qu’en fait, elle la raconte.
« Quand on considère que cette souffrance raconte l’histoire de l’autre et non la nôtre, on est foutus !» Delphine Horvilleur rappelle aussi le sens et le poids pour tous de la Shoah: « C’est l’humanité qui a fait ça, et le fait que ce soit arrivé aux Juifs est secondaire dans l’Histoire. »
Mettre en garde contre le complotisme qui est à l’œuvre et nourrit un nouvel
antisémitisme, « prêt à faire feu de tout bois et à tisser des liens entre des univers a
priori opposés en faisant du Juif le ciment de sa haine ». Delphine Horvilleur en veut pour preuve la défense adoptée par les avocats de Mehdi Nemmouche.
« Les faits, les images, les traces, les preuves ont beau être là, cela ne suffit pas à
invalider la rhétorique délirante du complot juif - qui transpire de la défense de
Nemmouche-». Alors que l’on attend désormais le verdict du premier procès pour
attentat antisémite, la rabbin incite les témoins de ce procès et les générations
nouvelles à faire preuve d’une vigilance particulière « par rapport à ces alliances
terribles auxquelles on assiste: ce serait une œuvre pédagogique cruciale, tirée de
ces événements et de ce procès »
Béatrice Delvaux 


COMMENTAIRE DE DIVERCITY
NE PAS COMMENTER MAIS ESSAYER DE COMPRENDRE.

Il y a certes le devoir de mémoire mais il en est un plus impérieux encore: le devoir de comprendre. Mais parlons plutôt d'abord de la volonté de comprendre qui a poussé Le Soir à ouvrir un vrai dossier débat sur la question auquel nous renvoyons le lecteur.
Il s'agit d'une des questions les plus dérangeantes qui soient, celle de la haine des juifs qui tel un spectre inquiétant hante à nouveau l'occident. Tout se passe comme si les invectives, les insultes à l'endroit du philosophe  Alain Finkielkraut avaient fait ressortir démon antisémite de la bouteille, et avaient en quelque sorte ouvert cette version  moderne de la boîte de Pandore que  sont les réseaux sociaux. Le regard implacable posé sur le procès Nemouche et en particulier sur la singularité des arguments de la défense interpelle au plus haut point.


LA RABBIN FRANÇAISE DELPHINE HORVILLEUR ÉTAIT À BRUXELLES POUR ANIMER DEUX CONFÉRENCES AU MUSÉE JUIF, ALORS MÊME QUE LE PROCÈS NEMMOUCHE SE POURSUIT À QUELQUES RUES DE LÀ. DANS SON OUVRAGE, ELLE DÉCRYPTE L’ANTISÉMITISME D’HIER ET D’AUJOURD’HUI.
Sa présence et sa parole au Musée juif de Bruxelles avaient quelque chose de
fort et d’important, alors que le procès Nemmouche se tient à quelques rues
de là. Le public ne s’y est d’ailleurs pas trompé. La rabbin française (*), invitée
par la députée bruxelloise Simone Susskind, a fait se déplacer les foules.
A la première conférence prévue jeudi soir, à 20 heures, rapidement complète,
est venu s’ajouter un second moment d’échange, à 18 h.
Juste avant, Delphine Horvilleur a accordé au Soir un long entretien.
LA FRANCE OBSERVE ACTUELLEMENT AVEC HORREUR UN REGAIN D’ACTES ANTISÉMITES, DANS DIFFÉRENTS CONTEXTES, VENANT DE DIFFÉRENTS
MILIEUX. LE TOUT SEMBLE FORMER UN NOUVEL ANTISÉMITISME. COMMENT ANALYSER CETTE RÉSURGENCE, NOTAMMENT EN MARGE DES GILETS JAUNES?
Je ne crois pas vraiment à l’expression d’un «nouvel antisémitisme».
On retrouve toujours les mêmes éléments, souterrains dans le discours et dans la
rhétorique. On a vu surgir en marge et de façon récurrente autour de ces manifestations de gilets jaunes des expressions antisémites. Or, ce mouvement a priori n’est pas antisémite. Quand surgissent les mots «juif» ou «sioniste» dans les manifestations, on se demande un peu «quel rapport avec la choucroute?» (rires) Mais ces manifestations créent un espace politique où peuvent s’engouffrer des pensées et des paroles nauséabondes, des actes antidémocratiques, antirépublicains ou haineux.
D’autant plus que cette contestation politique utilise un vocable qui est celui d’une
contestation des «élites» par le «peuple».
On accuse les riches, on parle d’un complot des puissants: tous ces mots – qu’on le veuille ou non – ont été, à travers l’Histoire, la boîte à outils d’une rhétorique antisémite traditionnelle. Je ne prête donc pas d’intentions antisémites aux gilets jaunes mais il y a quelque chose qui s’invite dans le langage qui les oblige à cette responsabilité politique que pour l’instant, je trouve, peu de gens relèvent.
ON A AUSSI VU CES DERNIÈRES SEMAINES DES CROIX GAMMÉES SUR LE
PORTRAIT DE SIMONE VEIL, DES CIMETIÈRES JUIFS PROFANÉS. IL Y A UN
EFFET D’ENTRAÎNEMENT OU CES FAITS SONT SIMPLEMENT PLUS
VISIBILISÉS?
C’est important de s’arrêter sur ce que vous avez nommé. Ce qui est totalement sidérant et ahurissant dans l’horreur, c’est qu’on s’en prend aux morts. Parfois on dit qu’on en veut aux juifs pour ce qu’ils font, pour ce qu’ils ont, ce qu’ils sont mais c’est même pire que ça: parce que là on leur en veut parce qu’ils ne sont plus. Cela dit la profondeur existentielle de cette haine. Tout ce qu’elle englobe comme déni de l’humain, comme piétinement de la vie. C’est en ça que l’antisémitisme raconte toujours quelque chose de plus grand que la haine du juif parce que d’une certaine manière, même quand le juif est mort, on le
déteste encore.
ET CETTE RÉSURGENCE ALORS – CE BOND DE 74% DES ACTES ANTISÉMITE EN 2018 – D’OÙ VIENT-ELLE?
On a tendance à regarder ce chiffre comme si, tout d’un coup, il y avait un pic mais ce
n’est pas vrai. Cela fait des années que c’est comme ça. Si vous demandez à de très
nombreux juifs en Europe quand ils ont vu s’opérer la bascule antisémite, ils vous
répondront tous un moment différent de l’histoire.
Certains vous parleront de Carpentras (profanation des cimetières) en 1990.
D’autres personnes vous parleront de l’attentat de Copernic (attentat à la bombe d'
une synagogue française en 1980).
D’autres encore le début des années 2000. A ce moment-là, il y a une conscience
extrêmement forte de la part de nombreux juifs en France que l’antisémitisme est de
retour mais personne n’ose prononcer le mot. C’est difficile à dire parce que quand ça
recommence, c’est aussi le fait d’une certaine jeunesse musulmane.
Et là on est pris dans un discours dont on a hérité de l’époque de «Touche pas à mon pote»
On était tous contre le racisme et l’antisémitisme; ce n’était donc pas verbalisable ou
même concevable que des victimes du racisme soient les nouveaux antisémites en France.
Surtout pour la gauche à l’époque. A ce moment, il y a une latence, l’impossibilité d’en parler. Et quand les juifs osent en parler, on leur renvoie le discours du juif paranoïaque.
Ce qui contribue à nourrir un repli communautaire.
A CE MOMENT, ON A ENGLOBÉ «TOUS LES RACISMES». OR L’ANTISÉMITISME FONCTIONNE DIFFÉREMMENT, EXPLIQUEZ-VOUS DANS VOTRE LIVRE…
Traditionnellement, le racisme est une forme de complexe de supériorité, c’est
quelqu’un qui décrète qu’un autre est moins que lui parce qu’il n’a pas la même couleur de peau, l’accent, la nationalité qui convient. L’autre est barbare alors qu’on se dit civilisé – c’est le ressort traditionnel de la xénophobie, du racisme.
L’antisémitisme relève du phénomène presque inverse.
Des gens ont reproché aux juifs d’avoir quelque chose qui aurait dû leur revenir.
«Pourquoi il a l’argent, le pouvoir, le contrôle, pourquoi les puissants l’écoutent?»
C’est un discours qui relève plutôt d’une forme d’envie, de jalousie ou de sentiment
d’usurpation. Il faut lutter simultanément contre le racisme et l’antisémitisme.
L’un n’est pas plus grave que l’autre. Mais ça ne relève pas d’un même territoire mental.
OR, POUR CERTAINS AUJOURD’HUI, IL FAUDRAIT CHOISIR ENTRE LA LUTTE CONTRE L’ANTISÉMITISME ET L’ISLAMOPHOBIE…
Oui, c’est à partir de «Touche pas à mon pote», notamment, qu’on commence à parler des
ensions inter-communautaires. Pour moi, il y a une bascule qui s’opère, qui est
sémantique. Moi, j’ai grandi dans une France où à aucun moment, je ne me suis définie comme membre de la communauté juive. Soudain, au moment où la compétition identitaire,
communautaire et victimaire apparaît, on commence à parler de la «communauté juive» face à la «communauté musulmane».
Ensuite, il y a des dates clés. En 2012, à Toulouse, nous sommes au summum de l’horreur: l’assassinat de Jonathan Sandler, et de ses deux enfants qui se tiennent par la main, et de la petite Myriam Monsonégo tuée à bout portant dans une cour d’école en France (par Mohamed Merah). Cela me reste en travers de la gorge jusqu’à aujourd’hui: qu’est-ce qui fait que la Nation n’est pas dans la rue à ce moment-là?
L’ATTENTAT AU MUSÉE JUIF N’A PAS NON PLUS DÉCLENCHÉ D’ÉLAN DE SOLIDARITÉ EN BELGIQUE. LES ASSOCIATIONS JUIVES PRENNENT UNE IMAGE QUE VOUS CONVOQUEZ SOUVENT. LES JUIFS SERAIENT COMME LES CANARIS QU’ON PLAÇAIT DANS LES MINES: ILS SONT LES PREMIERS À DÉTECTER LES ÉMANATIONS DE GAZ AVANT L’EXPLOSION…
Nous en avons eu une démonstration macabre en 2015, en France.
Il y a eu l’Hyper Casher et Charlie Hebdo et, quelques mois plus tard, le Bataclan.
C’est cette idée que l’antisémitisme, c’est toujours une répétition générale à l’explosion de la violence. Mais quand ça ne touche que les juifs dans un premier temps, les gens ne réagissent pas. Ils ne sont en aucune manière antisémites. Mais il y a un réflexe étrange qui fait considérer à beaucoup de gens que quand ça touche les juifs, c’est encore loin.
EST-CE QUE VOUS VOYEZ AUJOURD’HUI UNE COMPLICITÉ DES POUVOIRS, NOTAMMENT DES POLITIQUES?
Je vais vous faire une réponse très rabbinique: ça dépend.
Les pouvoirs publics, depuis plusieurs années, sont impeccables sur cette question.
Le discours de Manuel Valls après les attentats de 2015 était extrêmement fort, et la
politique de lutte du gouvernement français depuis des années contre l’antisémitisme fait que la situation n’a rien à voir avec la France des années 30. Mais il y a eu au sein de la classe politique ces dernières années, une difficulté à nommer les choses.
Des «oui… mais», extrêmement dépassés. On l’a vu avec l’agression d’Alain Finkielkraut.
Il a fallu un certain temps au leader de la France Insoumise pour tweeter quelque chose qui était d’ailleurs plutôt empreint de «mais» que de «oui».
C’EST LE RAPPORT TORTUEUX D’UNE CERTAINE GAUCHE À L’ANTISIONISME
PAR EXEMPLE, QUE MACRON VEUT INTÉGRER À LA DÉFINITION DE
L’ANTISÉMITISME…
Je ne suis pas pour l’interdiction du terme «antisioniste» mais je pense qu’on est dans un temps où clairement – et c’est indéniable – beaucoup de gens utilisent le mot antisioniste pour abriter un antisémitisme, qui tout à coup est poli par un vernis d’antiracisme moral.
Cela ne veut pas dire que tous ceux qui se disent antisionistes sont antisémites.
Mais dans un contexte ou le terme d’antisionisme sert tellement d’abris à de
l’antisémitisme, je pense que plus personne ne peut se revendiquer antisioniste sans
expliquer ce qu’il entend par là. Si on veut dire qu’on est critique vis-à-vis de la politique actuelle d’un gouvernement: bienvenue au club!
La vraie question c’est: pourquoi est-ce que la critique des dérives éventuelles d’un
gouvernement ultranationaliste justifierait quand il s’agit d’Israël qu’on crée un terme?
Moi, quand je m’oppose à une politique ultranationaliste en Corée du Nord, ou au Brésil, est-ce que j’ai vraiment besoin de créer un terme pour le définir?
Si par antisionisme, on entend autre chose, à savoir que le peuple juif serait le seul à ne pas avoir de légitimité dans sa demande d’une souveraineté, alors j’aimerais savoir pourquoi. Pourquoi est-ce que souvent, les gens qui se disent antisionistes sont les premiers à défendre la légitimité d’une demande de souveraineté émanant de toute minorité menacée dans le monde… sauf des juifs?
VOUS ÉTIEZ CE JEUDI AU MUSÉE JUIF, EN PLEIN PROCÈS NEMMOUCHE, LE PREMIER PROCÈS
D’UN ATTENTAT ANTISÉMITE EN BELGIQUE?
Quand on m’a proposé de venir ici, j’ai dit oui tout de suite. Je voulais parler de mon livre dans ce lieu où il y aura pour toujours des fantômes.
Les «fantômes» rappellent les événements qui hantent nos consciences, ils peuvent
vous aider à avancer dans votre histoire ou rester une menace infinie dans votre monde.
Tout se joue aujourd’hui à travers ces espaces et la façon dont on va se raconter cette
histoire. C’est pour ça que le temps du procès est si critique pour les consciences.
LA DÉFENSE DE NEMMOUCHE SANS FOI NI LOI, COMPLOTISTE, ANTISÉMITE?
De ce que j’ai lu, les liens entre les avocats de la défense, les réseaux
soralo-dieudonnistes et ceux de l’extrême droite en France sont troublants.
Ce qui est nouveau dans ce moment antisémite, c’est qu’on assiste à des alliances créées ces dernières années entre l’islamisme, l’extrême droite et les réseaux
soralo-dieudonnistes. Comme si soudain un pont était possible entre ces gens qui a priori ne partagent pas grand-chose si ce n’est aujourd’hui la haine des Juifs.
C’est comme si les avocats de la défense racontaient ce pont, via leur histoire, d’où ils
viennent et ce qu’ils ont défendu jusqu’aujourd’hui.
On a face à soi la démonstration de la fabrique d’un lien tissé, subtil et de plus en plus
visible entre les nouveaux réseaux antisémites.
QUELLES LEÇONS TIRER DE CE PROCÈS ET DE CETTE DÉFENSE?
D’abord les leçons relatives à la puissance du complotisme dans la société, qui est très
clairement à l’œuvre dans la rhétorique de la défense de Nemmouche.
Les faits, les images, les traces, les preuves ont beau être là, cela ne suffit pas à
invalider la rhétorique délirante du complot juif.
Surtout pas sur les réseaux sociaux où on est si friands de ces démonstrations qui n’en sont pas. Mais l’autre leçon de ce procès, c’est l’idée qu’il n’y a pas «des» antisémitismes.
Il y en a un, nouveau, qui est prêt à faire feu de tout bois et à tisser des liens entre des
univers a priori opposés en faisant du Juif le ciment de sa haine.
Si on pouvait inviter les témoins de ce procès et les générations nouvelles à faire preuve d’une vigilance particulière par rapport à ces alliances terribles auxquelles on assiste: ce serait une œuvre pédagogique cruciale, tirée de ces événements.
COMMENT COMBATTRE CES DISCOURS ANTISÉMITES ET CES THÉORIES COMPLOTISTES?
Il ne faut pas renoncer aux pistes de l’intelligence. On doit rencontrer les jeunes.
Suite au livre que j’ai écrit avec l’islamologue Rachid Benzine, nous sommes allés dans les classes et c’est là où des choses peuvent basculer, par l’apparition de nouveaux modèles.
Quand j’entre dans des classes et que j’explique que je suis rabbin, quelque chose se
passe chez les jeunes. D’abord ils trouvent que je ne ressemble pas beaucoup à Rabbi
Jacob… (rires) mais il y a la possibilité d’imaginer l’autre autrement que ce cliché qui les a tellement nourris. Quand j’interviens avec Rachid Benzine, il y a aussi la possibilité de leur raconter l’histoire d’une amitié judéo-musulmane très forte et très complice qui, en quelques minutes, réintroduit la complexité. Il y a une urgence d’une prise de relais par des leaders de la jeunesse. Je rêve de voir les youtubeurs ou l’équipe du PSG rentrer dans le jeu. Aujourd’hui, l’antisémitisme et le racisme dans bien des quartiers et des consciences sont «tendance». On ne peut contrer ça que si on arrive à amorcer une «tendance» de la lutte.
LA SHOAH: «LA SOUFFRANCE DES JUIFS RACONTE LA SOUFFRANCE DE TOUS»
FAUT-IL CONTINUER À CONVOQUER LA SHOAH? LE DEVOIR DE MÉMOIRE RESTE-T-IL IMPORTANT?
Il y a une multiplication des petits gestes qui donne le sentiment que l’espace public est saturé. En fait, c’est plutôt le reflet d’un défaut de prise de conscience générale.
Quand on multiplie les petits gestes quotidiens, c’est aussi, de façon paradoxale, un
moyen de se débarrasser d’une vraie réflexion en profondeur, qui est inconfortable
pour beaucoup de gens encore. Cette réflexion-là implique d’accepter que l’Europe
– je vais encore parler de fantômes – est hantée par cette histoire, la Shoah, qui est
un indépassable, pas parce que c’est arrivé aux juifs, mais parce que c’est arrivé.
Et parce que cette histoire est indépassable, il y a une façon de détourner le regard,
de ne pas vouloir la regarder en face et de considérer que ce sont les juifs qui l’imposent dans l’espace public. Ça crée un cercle vicieux. Comme on détourne le regard, certains juifs disent qu’il ne faut surtout pas oublier, et vont encore démultiplier les moments où ils allument les phares en disant «attention, n’oubliez-pas!».
Mais en fait, ce n’est pas aux juifs de se souvenir ou de rappeler ce qui s’est passé,
c’est une inconscience de l’Europe qui se doit d’être dans la conscience de l’Europe.
L’humanité a fait ça et le fait que ce soit arrivé aux juifs est secondaire dans l’Histoire.
Je rêve d’un moment où cette conscience serait tellement là que ce ne serait plus du tout aux juifs de la porter. De façon paradoxale, cette mémoire finit par nourrir dans la compétition victimaire, l’antisémitisme de ceux qui considèrent que la mémoire juive prend trop de place. Comme si cette souffrance-là éclipsait la leur alors qu’en fait cette souffrance raconte la leur. Quand on considère que cette souffrance raconte l’histoire de l’autre et non la nôtre, on est foutu!
ÊTRE RABBIN: «C’EST LA PENSÉE DES FEMMES QUI FAIT PEUR, PLUS QUE LEUR CORPS»
UNE FEMME RABBIN, ÇA CHANGE QUOI?
Souvent les gens s’imaginent que quand une femme exerce ce genre de fonction, elle va être beaucoup plus à l’écoute et douce. Ce n’est pas nécessairement vrai! Mais le fait
qu’il y ait des femmes dans cette fonction fait que tout le monde peut l’exercer
différemment. Même la tradition se vit autrement dans ce leadership à la fois masculin et féminin. Dans le religieux, la voix des femmes va stimuler une lecture différente des textes, une pensée de la place de l’autre. C’est la pensée des femmes, plus encore que leur corps, qui fait peur. Les religions fondamentalistes couvrent le corps des femmes.
Mais leur esprit, c’est le pire. Leur pensée est une subversion pour le système.
Il suffit de lire Mona Chollet: les femmes savantes sont toujours des sorcières.
Le savoir des sorcières va créer de la subversion et contaminer le monde, détruire
l’ordre. Donc, forcément, l’accès des femmes à ces fonctions, c’est la réticence suprême.
Si vous faites de la place aux femmes, potentiellement vous faites de la place à tous les autres. La femme rend les frontières poreuses. Leur présence dans ces fonctions ne garantit toutefois pas que ce soit plus progressiste. Les plus grands défenseurs de
l’excision dans le monde musulman sont des femmes. Beaucoup de courriers haineux que je reçois proviennent de femmes. Elles se font parfois les pires gardiennes de la tradition.
(*) Delphine Horvilleur (45 ans) est la troisième femme rabbin de France.
Née à Nancy, elle a entamé des études de médecine à Jérusalem où elle fait aussi du
mannequinat, puis étudie le journalisme au Celsa à Paris. Elle travaille à France 2, y
compris au bureau de Jérusalem, puis à RCJ à New York. Elle intègre le séminaire
rabbinique du mouvement réformé Hebrew Union College à New York. En mai 2008, elle devient rabbin du Mouvement juif libéral de France.
Elle est mariée et a trois enfants.


DEVOIR DE MÉMOIRE, ANTISÉMITISME ET SIONISME
Vincent Engel

L’antisémitisme n’est pas le racisme le plus virulent mais le plus manipulé», affirmait
récemment Michèle Sibony, professeure de lettres et militante pour la paix.
De fait, ceux qui entendent criminaliser l’antisionisme en l’assimilant à  l’antisémitisme commettent une terrible erreur de jugement.
L’antisémitisme est en recrudescence, c’est un fait. Depuis quelques semaines, le
phénomène semble s’être accru, attisé par des débordements de gilets jaunes, dont les derniers, à l’encontre d’Alain Finkielkraut, ont été largement médiatisés.
Cette médiatisation a donné de l’énergie à ceux qui entendent criminaliser l’antisionisme au même titre que l’antisémitisme. Ou comment les beaux discours et les belles intentions cachent parfois des pensées moins reluisantes…
Je sais que je prends des risques en abordant cette question, surtout de la manière dont le vais le faire. Tant pis. C’est un sujet que j’étudie depuis plus de trente ans et que je connais très bien. Sur lequel j’ai une opinion ferme et documentée.
Commençons par définir brièvement les ingrédients du cocktail: l’antisémitisme,
le sionisme et le devoir de mémoire.
L’HISTOIRE DE L’ANTISÉMITISME
S’il y a une discussion chez les historiens pour savoir s’il existe un antijudaïsme avant
l’ère chrétienne, il est évident que l’Église a joué un rôle majeur dans la diffusion et
l’ampleur de l’antijudaïsme d’abord, l’antisémitisme ensuite.
Bien sûr, Jésus est Juif et les premiers chrétiens aussi; mais avec la diffusion du
christianisme puis l’apparition de Paul, Juif converti qui, pour reprendre les termes fort justes de Michel Onfray, a universalisé sa névrose personnelle
(haine de la sexualité, de la femme, du judaïsme), cette filiation est devenue une tare
que l’Église s’est efforcée de cacher, ou un argument dont elle s’est servie pour dénigrer les Juifs.
LES RAISONS PASTORALES
Mais pourquoi cette haine? D’un point de vue pastoral, ce qui irrite au plus haut point les chrétiens est l’obstination des Juifs à ne pas reconnaître Jésus comme le Messie.
C’est pour cette raison que Pie XI et Pie XII ne s’opposeront pas avec suffisamment de
clarté à l’antisémitisme racial nazi (que l’Église condamne, mais pas assez clairement), et il faudra attendre Vatican II pour que les phrases de la liturgie taxant les Juifs de perfidie et de déicide soient supprimées. Les légendes qui nourriront l’antijudaïsme et l’antisémitisme remontent à l’Antiquité: les meurtres rituels d’enfants, l’empoisonnement des sources, etc. Se mettront aussi en place les politiques qui conduiront à l’extermination, selon le processus décrit par Raul Hilberg dans La Destruction des Juifs d’Europe, à travers cette phrase qui, à chaque étape, est amputée de sa partie finale: « Vous ne pouvez pas vivre près de nous en tant que Juifs », avec les conversions forcées; « vous ne pouvez pas vivre près de nous », avec les expulsions (comme en Espagne à la fin du XVe). 
LES MOTIFS PSYCHOLOGIQUES
Du point de vue psychanalytique, Freud et George Steiner apportent une autre explication qui ne manque pas d’intérêt. Les peuples européens ont été christianisés de force, par la volonté d’un prince qui faisait ce choix par opportunisme politique.
Ils ont dû renoncer du jour au lendemain à un polythéisme qui permet une relation au divin beaucoup plus légère et souple. Car le monothéisme judéo-chrétien impose une exigence morale qu’aucun humain ne peut accomplir pleinement; avec lui, chacune et chacun ne peut que se sentir inférieur, coupable, «indigne d’être reçu» par un Dieu qui y consent toutefois par miséricorde, à condition d’avoir accepté une vie de soumission durant laquelle la foi aura pris le pas sur la raison.
Ces convertis de force ne peuvent pas rejeter le monothéisme chrétien, qui est la
religion d’État; mais ils peuvent rejeter leur haine sur un autre monothéisme, présenté comme déicide et perfide.
LES RAISONS ÉCONOMIQUES
Alors que, de tout temps, les Juifs n’ont jamais été, en moyenne, plus riches que leurs
voisins non-juifs, voire nettement moins riches qu’eux, l’idée du Juif riche et accapareur est ancienne. Le commerce d’argent est interdit aux chrétiens; mais les princes ont besoin d’argent et le capitalisme naissant requiert du crédit.
Les Juifs, à qui on interdit par ailleurs nombre de professions et l’accès à la propriété
terrienne, sont tout désignés pour faire ce sale boulot dont tout le monde a besoin.
Quand les dettes sont trop importantes, les princes agitent la menace du bûcher
(pour crime religieux, pas financier) ou de l’exil, et ils négocient des annulations de
dettes.
Ces clichés vont s’amplifier avec le dix-neuvième siècle. L’idée du complot juif pour la
domination du monde se répand, notamment à travers le Protocole des Sages de Sion,
un faux fabriqué par la police secrète tsariste.
Outil de propagande de la droite radicale antisémite, en Europe comme en Amérique
latine, ce pamphlet reste également une référence aujourd’hui dans les milieux islamistes, et le conflit israélo-palestinien a largement favorisé le développement de l’antisémitisme dans le monde musulman, chez ses radicaux religieux et ses nationalistes.
Repris par le pouvoir soviétique et relayé par des communistes européens, surtout depuis les années soixante et la guerre des Six-Jours, l’antisionisme radical (qui rejette la légitimité d’un État juif) est indissociable d’un anticapitalisme révolutionnaire et d’un anti-impérialisme radical, comme le rappelle Pierre-André Taguieff dans La Judéophobie des Modernes.
L’ANTISÉMITISME RACIAL
Au dix-neuvième siècle, les sciences pensent découvrir, dans la foulée des travaux de
Darwin, une manière de distinguer des groupes humains: le racisme est né, comme
«discipline scientifique». S’il y a des races, on en vient facilement à considérer que
certaines sont supérieures, d’autres inférieures. Et que les dernières menacent les
premières. Qu’il faut donc les éliminer.
L’ANTISÉMITISME À GAUCHE
Cet antisémitisme existe, depuis longtemps. Edmond Picard, figure majeure du socialisme belge du début du vingtième, publie un pamphlet antisémite ignoble, qu’il dédie à une amie juive… Dans cet antisémitisme, ce sont les clichés économiques qui prévalent: le Juif est assimilé aux Rothschild, au capitaliste sans scrupule, à l’usurier sans vergogne.
Après la guerre, un autre problème se posera à gauche, qui expliquera pourquoi parmi les premiers négationnistes se trouve Paul Rassinier, un ancien socialiste: l’impossibilité de ranger la question juive dans la logique des classes, puisqu’on trouve des Juifs à tous les échelons sociaux. Plus tard, la Vieille Taupe, une secte idéologique d’ultra-gauche, dérivera vers un négationnisme antisémite virulent, tout en étant exclue de la mouvance révolutionnaire anticapitaliste.
LE SIONISME
Le projet sioniste se met politiquement en place au dix-neuvième siècle, le siècle des
nationalismes. À cette époque, le judaïsme fait face à une double tension: d’une part
l’assimilation, rendue possible par les évolutions politiques, est perçue par certains
comme une menace sur l’identité juive; d’autre part, l’antisémitisme se développe, des pogroms sanglants en Europe de l’Est se multiplient et l’assimilation semble dès lors soit un ingrédient qui attise l’antisémitisme (on ne reconnaît plus le Juif à ses vêtements, ce qui exacerbe la phobie du «Ils sont partout»), soit une promesse irréalisable.
Pour sauver leur vie et préserver leur identité, des Juifs rêvent d’un État où ils seraient à l’abri. Le sionisme est donc, dès le départ, un projet qui combine six objectifs: territorial (la terre d’Israël), national (une nation juive), politique (un État indépendant), culturel (langue et culture hébraïques), démographique (rassembler les Juifs de la diaspora) et humanitaire (sauver les Juifs menacés).
Il y a eu des projets territoriaux autres qu’Israël, mais laissons cela de côté.
Il y a surtout eu des oppositions très vives au sein du judaïsme de l’époque
(les bundistes, les socialistes, qui voulaient trouver une place pour les Juifs dans leurs
pays, en maintenant la dimension culturelle; les extrémistes religieux, pour qui seul le Messie pouvait ramener le peuple juif en Israël) et des courants très variés.
Ces courants sont conscients, dès le départ, des difficultés que le sionisme créerait
vis-à-vis de la population arabe en Palestine; les solutions envisagées sont très
contrastées, de la concertation à la force. Pour Jabotinsky, l’État juif doit se créer sans
se soucier des Arabes locaux, qui pourront toujours s’installer dans un autre pays arabe de la région. Un autre courant, celui d’Ahimeir, ne cache pas sa fascination pour le fascisme italien – ce sera la base de l’extrême droite israélienne contemporaine.
Et oui, certains dirigeants sionistes ont négocié avec les nazis avant et pendant la guerre pour tenter de faire avancer le projet sioniste malgré la guerre – ou grâce à elle.
LE DEVOIR DE MÉMOIRE
L’idée de «devoir de mémoire» s’est lentement imposée comme une évidence d’abord,
comme un dogme ensuite, pour désigner le travail indispensable qui doit être mené auprès des jeunes générations, afin qu’ils se souviennent de ce qui s’est passé durant la Shoah.
Comme l’explique Peter Novick dans son essai L’Holocauste dans la vie américaine,
l’insistance sur la spécificité juive de ce génocide n’apparaît que dans les années soixante, à l’époque du procès Eichman et alors qu’une partie importante de la communauté juive américaine rompt avec l’idéal intégrationniste qui a prévalu jusqu’alors pour lui préférer la valorisation de leurs racines. Dans ce contexte, le souvenir du génocide devient un trait distinctif qui permet d’unir la communauté juive. Selon Novick, ces motivations identitaires s’accompagnent également d’une considération sociologique: appartenant essentiellement aux classes aisées, les Juifs américains ont peur de s’attirer la haine, notamment des autres minorités, et trouvent dans leur lien aux victimes du nazisme une façon de rendre immorale cette haine. Au moment de la guerre de Kippour qui, en 1973, fait à nouveau éprouver la vulnérabilité d’Israël, la mémoire de la Shoah tend à s’institutionnaliser parmi les Juifs américains qui nourrissent la crainte – largement fantasmée, selon Novick – d’assister à une recrudescence de l’antisémitisme aux États-Unis.
L’Holocauste, comme on le nomme aux USA, ou la Shoah (terme popularisé par le film de Lanzmann) devient ainsi le symbole intemporel, sinon mythique, de la condition juive, inexorablement marquée par la persécution et la haine.
Dans les années 1980, l’image d’Israël perdant de son aura morale, notamment en raison de la guerre du Liban et de la colonisation des Territoires palestiniens occupés, le souvenir des crimes nazis contre l’Humanité n’en fonctionne que davantage comme un ciment identitaire parmi les Juifs américains: il constitue désormais le seul élément susceptible d’unir un groupe en réalité disparate.
Un véritable lobby se met alors en place, en vue de transmettre la mémoire du génocide à travers l’enseignement et la construction de musées.
Il en résulte une centralité du génocide dans l’identité juive, qui tend parfois à la
fétichisation et qui déborde dans l’espace public américain.
UN PROJET MORBIDE, HEUREUSEMENT ABANDONNÉ
Lorsqu’on brandit l’exigence de ce devoir, songe-t-on à ce qu’il y a d’extravagant dans
cette demande? Jamais dans l’histoire de l’humanité n’a-t-on demandé à des adolescents d’intégrer dans leur mémoire individuelle un événement vieux de plus d’un demi-siècle, avec la conscience que cet événement a un impact réel sur leur vie, leur présent et leur avenir. Je ne dis pas que cette exigence est fausse. Au contraire, je crois que ce qui s’est passé dans les camps remet en cause tout l’Occident et que, tant que nous n’aurons pas compris comment et pourquoi cela a été possible, notre civilisation sera comme le coyote du dessin animé, qui continue à courir dans le vide, inconscient que le sol s’est dérobé sous ses pattes. Mais pour autant, il ne suffit pas de brandir le «devoir»; il faut trouver la manière et, surtout, constamment renégocier les raisons et les objectifs.
La caricature du devoir de mémoire, c’est à Sarkozy qu’on la doit: au début de son
mandat, il a voulu que chaque enfant français prenne en charge la mémoire nominale d’un enfant juif mort dans les camps. On ne peut pas concevoir mémoire plus morbide, plus négative. À part enrichir une génération de psychanalystes, ce projet, heureusement abandonné, aurait été une abomination.
LE DÉSIR DE MÉMOIRE
Dans un essai en phase d’achèvement, je reviendrai sur ces questions et sur la nécessité de substituer le «désir» au «devoir». Mais pour ce qui nous concerne aujourd’hui, il est évident que les enseignants qui tentent d’inculquer cette mémoire rencontrent des difficultés très grandes. « Encore les Juifs »…
Car le «devoir de mémoire» est désormais indissociable d’un risque de réduction du
peuple juif à la souffrance. Cela a conduit certains, y compris des Juifs, à dénoncer ce qu’on appelle de manière excessive le Shoah Business. Elie Wiesel, prix Nobel de la Paix, s’est toujours opposé à ce que l’on inclue dans ce lieu la mémoire des autres génocides.
S’il y a des arguments pour justifier le maintien de la singularité absolue de la Shoah, il y en a pour refuser que cette singularité soit une distinction qui ferait des autres
génocides des événements de moindre importance. D’autant que, dans leur délire,
les nazis visaient d’autres peuples que les Juifs, à commencer par les Tsiganes, trop
souvent oubliés dans les commémorations, mais aussi les Noirs, et d’autres groupes,
comme les homosexuels.
Une autre objection jaillit désormais spontanément: pourquoi faire mémoire des
souffrances juives quand on voit comment l’armée israélienne se comporte envers les
Palestiniens? À une époque où les amalgames sont légions, comment à la fois maintenir la singularité radicale du génocide – un peuple est exterminé simplement parce qu’il a le tort d’exister–, refuser l’invocation de ce drame pour justifier l’injustifiable et faire entendre l’injustice et les violences infligées aux Palestiniens par l’armée israélienne sans établir de comparaison infamante, qui ne servirait aucune des deux causes?
L’ANTISIONISME «RADICAL»
Un point doit être précisé: il est impensable de dénier aujourd’hui à Israël le droit
d’exister. Cela veut dire: assurer sa protection – c’est là que les divergences surgissent.
Si on entend par antisionisme radical l’ambition de rayer l’État d’Israël de la carte, alors oui, il y a une forme d’antisionisme qui rejoint l’antisémitisme.
Mais on ne peut pas pour autant, comme certains responsables politiques tentent de le faire actuellement (en particulier le président Macron), amalgamer l’antisémitisme et  l’antisionisme. S’il y a un antisionisme radical, il y a aussi un sionisme radical, qui a instrumentalisé la Shoah pour justifier la politique de colonisation du gouvernement israélien. Ce sionisme exige un attachement inconditionnel de tous les Juifs et de tous leurs alliés à Israël. Les Juifs qui ne soutiennent pas inconditionnellement les politiques des gouvernements israéliens successifs ne sont, à leurs yeux, pas dignes d’être Juifs.
Pourtant, les Juifs qui s’affichent comme antisionistes ne veulent pas la disparition de
l’État d’Israël, même ceux qui soutiennent le boycott (BDS), comme l’UJFP(l’Union juive française pour la paix), ils veulent un État qui respecte les Droits humains,
les conventions internationales, et non un État colonialiste et fondé sur des principes
proprement racistes, puisque les nouvelles lois votées en Israël consacrent le caractère «juif» du pays et réduisent les droits des non Juifs.
La question qui se pose, c’est l’articulation réelle entre l’antisémitisme et le sionisme.
Et les connivences qui peuvent parfois s’établir entre ces supposés ennemis.
«TOUCHE PAS À MON JUIF»
C’est le titre que Francis Van de Woestyne a choisi pour un récent éditorial dans La Libre, dans lequel il revient sur cette montée de l’antisémitisme. Je ne doute pas que les intentions de Van de Woestyne soient généreuses; mais pourquoi ce paternalisme absurde?
Le «pote» de Coluche inscrivait une relation d’égalité. On est potes tous les deux.
«Mon» Juif, c’est «ma» chose. Je suis devenu professeur à l’UCL en partie parce que
j’étais Juif, comme me l’a avoué mon patron après ma défense de thèse, qui du coup
aurait «réussi à en placer un». Ce qui ne l’a pas empêché, quelques années plus tard,
de me reprocher « d’avoir l’intelligence de [ma] race, mais aussi ses défauts »; je n’étais pas assez discret. Ou lorsque j’ai publié une chronique écharpant Mgr Léonard, de m’écrire que « lorsqu’il s’agit de passer à la caisse », ça ne me dérangeait pas de travailler chez les catholiques. Donc, oui, j’ai été «son» Juif. Ce n’est pas très glorieux, ni pour lui ni pour moi.
Dans un récent entretien, Michèle Sibony rappelle ceci: « L’antisémitisme n’est pas le
racisme le plus virulent mais le plus manipulé. » Parce qu’il s’inscrit dans une histoire millénaire et qu’il y a eu la Shoah. Parce qu’il y a le «devoir de mémoire» qui pèse sur toutes les consciences, au risque de provoquer un rejet catastrophique de cette mémoire.
Dans le cadre des actions des gilets jaunes, les propos antisémites ont été largement
amalgamés aux propos antisionistes et ont contribué à discréditer encore plus le
mouvement, à le criminaliser (comme je l’ai déjà dénoncé à plusieurs reprises, ici).
Car l’antisémitisme est un crime. Il est le crime absolu. Pour faire tomber le mouvement des gilets jaunes, c’est l’arme fatale. Mais c’est un argument avancé par des gens dont l’intention première n’est pas de préserver les Juifs; c’est une instrumentalisation scandaleuse, comme le dénoncent Sibony et l’UJFP :
« Placer les juifs au cœur de la division sociale, c’est le rôle historique de l’extrême
droite qu’assument aujourd’hui sans complexe les soutiens de Macron.
Tous ceux qui reprennent cet agenda à leur compte font rigoureusement preuve d’antisémitisme. »
SIONISTES ET ANTISÉMITES, MÊME COMBAT?
Comme je l’ai déjà défendu, on peut trouver des convergences entre l’extrême droite et les radicaux islamistes ; ils veulent tous que les musulmans quittent l’Europe.
Mutatis mutandis, il existe aussi une connivence entre un certain sionisme et un certain antisémitisme; en s’accaparant la mémoire du génocide et en l’instrumentalisant, le gouvernement israélien et les sionistes radicaux poussent les pays occidentaux à faire de l’antisionisme un crime au même titre que l’antisémitisme.
En instrumentalisant les actes réels d’antisémitisme et en amplifiant leur couverture
médiatique, ils espèrent ainsi créer un mouvement dans la diaspora qui pousserait les Juifs européens à gagner Israël.
C’est oublier que l’antisémitisme n’a pas besoin de Juifs pour être virulent.
Il est inscrit dans l’inconscient collectif de nombreux pays, peut-être tout simplement
parce que les Juifs, comme les Tsiganes, ont toujours su préserver une identité malgré l’absence d’une nation.
C’est oublier aussi que l’antisionisme est une opinion, pas un crime.
Le sionisme est un projet politique; on ne peut pas être raciste en s’opposant à un projet politique, surtout lorsque ce projet est fondé justement sur un critère d’appartenance à un peuple. Le sionisme est un projet politique qui peut être critiqué, qui l’a été depuis l’origine et continue à l’être, y compris au sein du peuple juif.
C’est d’ailleurs ce que proclame très clairement l’association américaine Jewish Voice for Peace, qui montre que le mouvement décrit plus haut, en Amérique, est peut-être en train de s’infléchir et que le soutien inconditionnel envers Israël n’est plus garanti.
Cette association s’oppose en effet sans équivoque au sionisme contemporain:
« Si le sionisme est une idéologie politique du XIXe siècle qui a émergé à un moment où les Juifs étaient définis comme irrévocablement en dehors d’une Europe chrétienne », il est depuis devenu « un mouvement de colonisation, instaurant un État d’apartheid où les Juifs ont plus de droits que les autres habitants ». Et l’UJPF précise:
«Les dénonciations pacifiques du colonialisme sioniste, basées sur le droit international et les résolutions des Nations Unies, ne peuvent en aucun cas être confondues avec les actes antisémites odieux qui se produisent dans des pays comme la France, l’Allemagne ou la Pologne qui n’ont pas encore accompli leur travail mémoriel sur la complicité de leurs dirigeants et d’une partie de leurs populations avec le génocide des Juifs lors de la Deuxième Guerre mondiale. » Ce qui a également le mérite de remettre le travail de mémoire à sa juste place: ce sont surtout les non Juifs, les États qui hier ont collaboré à l’extermination ou qui n’ont rien fait pour l’empêcher, qui sont confrontés à ce «devoir» de mémoire. Les Juifs ont le droit, eux, de construire un avenir sur d’autres références et d’autres bases que le martyre.
C’est oublier enfin qu’on ne construit pas la paix en exacerbant les ressentiments et en pratiquant l’amalgame. Que des antisémites soient aussi antisionistes, c’est logique. À condition de ne pas perdre de vue que certains antisémites sont pro-sionistes, que certains sionistes ont instrumentalisé et instrumentalisent encore l’antisémitisme pour faire avancer leur projet, et qu’il est logiquement incorrect de tirer comme conclusion que les antisionistes sont tous des antisémites.
Et si un Juif est antisioniste, ce n’est pas parce qu’il souffrirait de cette fameuse
«haine de soi»; c’est parce qu’il place l’amour des autres au même rang que l’amour des siens.


QUATRE JOURS APRÈS SON AGRESSION EN MARGE DU DERNIER ACTE DES GILETS JAUNES À PARIS,
ALAIN FINKIELKRAUT REVIENT SUR LE CHOC SUBI.
Ce nouvel antisémitisme est, selon lui, bien loin de celui des années 30.
Samedi dernier, le philosophe français a été pris à partie par des gilets jaunes en marge de l’acte XIV du mouvement. «Grosse merde sioniste», «fasciste», «raciste», voici quelques-unes des insultes que l’on entend sur une vidéo qui a fait le tour des réseaux sociaux. L’homme que l’on voit sur la vidéo insulter Alain Finkielkraut a été interpellé ce mardi 19 février.
QUATRE JOURS APRÈS CETTE AGRESSION VERBALE À VOTRE ENCONTRE, DANS QUEL ÉTAT D’ESPRIT ÊTES-VOUS?
Quand j’ai été invectivé, le sentiment qui dominait en moi c’était d’abord la stupeur.
J’ai été frappé par la soudaineté des violences. C’est seulement dans un deuxième temps que j’ai été horrifié. Car je ne voyais pas les visages de mes agresseurs en gros plan, je ne les ai vus qu’après, et en plus je ne pensais pas que ce moment pouvait devenir «historique» car je ne voyais aucune caméra.
Je suis rentré chez moi et je n’avais qu’une idée: raconter cette mésaventure à mon
épouse pour qu’au moins quelqu’un le sache. Quand j’ai vu ces images la haine m’a frappé.
Je ne peux pas dire non plus que ça a été un traumatisme puisque d’entrée de jeu, j’ai
reçu un nombre considérable de messages de soutien et cette sympathie m’a évidemment fait chaud au cœur.
EST-CE QUE CES TÉMOIGNAGES DE SYMPATHIE VOUS ONT AUSSI RASSURÉ
SUR L’ÉTAT DE LA SOCIÉTÉ EN FRANCE?
Je n’ai jamais pensé qu’en France la haine des juifs était majoritaire, mais mon inquiétude n’en demeure pas moins très grande. D’abord à titre personnel. Mon visage n’est plus anonyme. Je suis à la merci, à tout moment, d’une insulte ou même pire… Mais ma deuxième inquiétude porte à la fois sur la nature du nouvel antisémitisme et l’identité de ceux qui l’expriment. On ne m’a pas traité, d’après ce que j’ai vu et entendu, de «sale juif».
J’ai été traité de «grosse merde sioniste» de «fasciste» et de «raciste».
Et l’homme qui m’a dit «La France est à nous» est un salafiste qui me montrait son
keffieh en même temps qu’il m’insultait. Autrement dit, son insulte n’était pas une
variante du slogan la «France aux Français», c’était une manière de dire «la France est vouée à devenir une terre d’islam et toi, en tant que juif, tu n’y as pas ta place.
Va à Tel Aviv où d’ailleurs tu n’as pas ta place non plus, parce que les juifs y ont volé une terre qui appartient aux Palestiniens; donc – selon lui – aux musulmans». Ça, c’est une forme inattendue d’antisémitisme. Et ce qui m’inquiète, c’est que nous sommes intellectuellement désarmés devant cette expression, parce que nous considérons l’antisémitisme comme une variante du racisme alors que maintenant, l’antisémitisme parle la langue de l’antiracisme. Que faire face à l’expression d’une haine antiraciste?
LE MOUVEMENT DES GILETS JAUNES A-T-IL DÉSINHIBÉ L’ANTISÉMITISME,
SOUS COUVERT D’ANTISIONISME?
Parmi mes agresseurs, il n’y avait pas de bouchers, d’artisans, de petits commerçants ou de dirigeants de petites entreprises. Donc les gilets jaunes du début, les «légitimes», pn’étaient pas là, boulevard Montparnasse. Cela étant, vous avez raison: ce mouvement est perméable à des discours très inquiétants. Des discours conspirationnistes et notamment l’association «Macron-Rothschild». Donc, en effet, tout ça resurgit. Mais, il ne faut pas sous-estimer la place prise dans cette haine par une certaine gauche radicale. Je le vis depuis des années et c’est très exactement ce que j’ai entendu
boulevard Montparnasse. Je voudrais ajouter qu’il y a eu quelques petits couacs dans les réponses que j’ai reçues. Je voudrais en signaler une, très intéressante: celle
d’Aude Lancelin, (ancienne journaliste à la rédaction de Marianne et de l’Obs NDLR).
Aujourd’hui elle dirige quand même le site d’information Le Média qui est très proche de La France Insoumise et elle s’en est prise à moi avec une violence extrême.
D’abord, elle a dit, répondant à Benjamin Griveaux (porte-parole du gouvernement
français NDLR), que dans la vidéo on n’entendait absolument pas que j’avais été traité de «sale juif» et que tout cela était encore un mensonge pour faire monter la haine dans le pays. Elle entend «grosse merde sioniste» par des gens qui veulent me casser la gueule et elle ne voit aucun problème! Cette haine-là, Aude Lancelin lui accorde une médaille de respectabilité puisque dans un autre message, elle dit que j’ai été insulté en tant qu’«incitateur à la haine publique». Autrement dit, je suis porteur de haine.
Donc, ceux qui m’insultent ont raison.
QUEL DIAGNOSTIC POSEZ-VOUS SUR CETTE BANALISATION DE L’ANTISÉMITISME?
On banalise ce type d’attaques parce qu’elles ont toutes les apparences de la morale.
Encore une fois, Aude Lancelin est convaincue que je suis raciste.
Quand je dénonce l’antisémitisme dans les banlieues, je suis raciste. Quand je dis qu’il y a des territoires perdus de la République et que dans les lycées et collèges de certaines communes, les juifs sont livrés en pâture à d’autres élèves, quand je dis que de nombreuses familles sont obligées de déménager je ne dis pas le vrai: je suis raciste!
C’est cette situation qui est extrêmement difficile à vivre. Heureusement, Aude Lancelin est minoritaire.
MARDI, UN RASSEMBLEMENT CONTRE LES ACTES ANTISÉMITES EN FRANCE A RASSEMBLÉ 20.000 PERSONNES À PARIS. Y ÉTIEZ-VOUS? ET EST-CE QUE CE TYPE DE RASSEMBLEMENT VOUS RASSURE?
Non, je n’y étais pas et ce rassemblement me rassure à demi. Je trouve réconfortant que des gens viennent exprimer leur allergie à l’antisémitisme. C’est très bien, mais certains discours m’ont paru totalement à côté de la plaque et certaines pancartes aussi.
On a sorti de l’armoire «Touche pas à mon pote» (slogan officiel de l’association française SOS Racisme, NDLR) et finalement, on a manifesté contre le racisme, contre «la bête immonde». Ce n’est pas ça que nous vivons, ce n’est pas vrai.
Alors «Touche pas à mon pote» d’accord, mais si justement ce sont nos potes qui
attaquent les juifs on fait quoi? À un moment, il faut regarder la réalité en face et
arrêter de nous faire sans cesse le coup des années 30. Oui, il y a des petits nazillons
qui, ici ou là, profanent des tombes juives. C’est horrible, mais ce n’est pas le fantôme
d’Hitler qui nous menace aujourd’hui, pas du tout. Aujourd’hui, mes agresseurs, si vous leur dites «Regardez la Shoah» ils vous répondent «Eh bien justement, nous sommes tellement sensibles à ce que les juifs ont vécu que nous ne supportons pas de voir les sionistes refaire la même chose aux Palestiniens»… Voilà ce qu’ils vous disent.
VOTRE AGRESSEUR A ÉTÉ ARRÊTÉ CE MERCREDI ET VOUS AVEZ ÉTÉ VOUS-MÊME ENTENDU PAR LA POLICE. POURQUOI N’AVEZ-VOUS PAS DÉPOSÉ PLAINTE?
Parce que soit le procureur réussit à le poursuivre pour injure à caractère raciste, soit il ne réussit pas. On me dit que si on veut poursuivre pour simple injure publique, alors il faut que je dépose plainte. Mais pour moi, ça n’a pas de sens. Il ne m’a pas simplement injurié. Il a tenu un discours idéologique épouvantable et il m’a menacé de mort ce qui est plus qu’une injure. C’est le discours idéologique qu’il faut condamner en tant que tel.
Je n’ai pas envie de porter plainte pour injure. Il s’agit de bien autre chose que d’une
injure.


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