dimanche 28 avril 2019

Allons-nous connaître le même sort que les dinosaures ?


OPINIONS LA LIBRE BELGIQUE
Une opinion de Simon Beard, Lauren Holt et Paul Upchurch. Respectivement Senior Research Associate à Cambridge, Research Associate à Cambridge et Professor of Palaeobiology à l'UCLouvain.

"Pourquoi les dinosaures se sont-ils éteints ?" Chez les paléontologues comme chez les enfants férus de dinosaures, il y a consensus : un astéroïde de 10 km de diamètre s’est écrasé il y a quelque 66 millions d’années sur l’actuelle Amérique centrale. Cette chute a provoqué un nuage de poussière et de fumée : en se répandant dans la haute atmosphère , il a obstrué le soleil, refroidi la Terre et détruit la couche d’ozone, qui protège la vie des rayonnements cosmiques nocifs.
Ces effets ont duré plus d’une décennie, dévastant sur Terre plantes et planctons. Des ravages qui ont rapidement remonté la chaîne alimentaire, tuant d’abord les grands herbivores, incapables de se procurer suffisamment de nourriture, puis les carnivores, qui se sont vite trouvés dans la même situation. Une proportion ahurissante des espèces s’est alors éteinte : 75 % d’entre elles ont disparu – y compris tous les dinosaures « non-aviaires » (qu’on distingue des oiseaux, dinosaures eux aussi). Cet événement, baptisé « extinction Crétacé-Tertiaire » , est l’une des cinq plus grosses extinctions connues au cours des 500 derniers millions d’années .
Frise retraçant les différentes ères géologiques, depuis l’apparition des dinosaures jusqu’à nos jours. Sam Noble Museum, Université d’Oklahoma © DR


UNE CONJONCTION D’ÉVÉNEMENTS
D’autres événements dramatiques coïncident toutefois avec la disparition des dinosaures. À peu près au même moment, en Inde centrale, une quantité colossale de volcans ont craché plus d’un million de kilomètres cubes d’une lave mélangée à du soufre et du dioxyde de carbone : la chaleur de ce magma a modifié le climat et provoqué des pluies acides dans le monde entier. Entre temps, un ralentissement de l’activité tectonique sous-marine a conduit le niveau de la mer à une vitesse jamais égalée dans l’histoire de la planète : un phénomène qui a dévasté les écosystèmes côtiers.
Cette conjonction d’événements a conduit à quelques débats assez passionnés pour déterminer la cause "réelle" de l’éradication des dinosaures. D’autant plus qu’à d’autres époques, des événements tout aussi dramatiques sont survenus sans qu’ils semblent avoir causé autant de dégâts.


MAIS PEUT-ÊTRE FAUT-IL POSER LA QUESTION AUTREMENT…
UN CHANGEMENT PROFOND, COMPLEXE ET INTERCONNECTÉ
De nouveaux éléments suggèrent que tous ces événements étaient peut-être interconnectés et qu’on ne peut se contenter d’expliquer l’extinction du dinosaure comme un simple processus au cours duquel un phénomène malheureux est soudainement tombé du ciel bleu et clair, tuant tout sur son passage. Il s’agirait plutôt de changements profonds, complexes et interconnectés aux systèmes globaux qui soutiennent la vie.
Vers la fin de la période crétacée, par exemple, la planète a connu une restructuration des écosystèmes terrestres , qui les a rendus plus vulnérables à un effondrement catastrophique. Cette recomposition a pu être provoquée par de multiples modifications évolutives et écologiques liées au changement climatique, par la prédominance croissante des plantes à fleurs et par les fluctuations dans la diversité et l’abondance de certains groupes de dinosaures.

Cette complexité n’est pas non plus inhabituelle dans les extinctions de masse. Pour chacune des cinq grandes catastrophes mondiales, il existe quantité de causes possibles . Astéroïdes, volcans, changement climatique (refroidissement et réchauffement), l’évolution de nouvelles espèces telles que des plantes profondément enracinées qui ont transformé pour la première fois de la roche nue en un sol riche, et même les effets d’étoiles explosant.
ASTÉROÏDES, MICRO-ORGANISMES, VOLCANS ET MÉTHANE
La plus grosse des extinctions massives, dite la « grande extinction », paraît encore plus complexe. Survenu à la fin du Permien-Trias, il y a 250 millions d’années, cet événement a tué 90 % des espèces sur Terre. Et l’on compte pas moins de sept événements catastrophiques associés à cette période dans l’histoire géologique. Pour n’en citer que quelques-unes : l’évolution de nouvelles souches de micro-organismes, un impact d’astéroïdes et une immense zone d’activité volcanique dans l’actuelle Sibérie – entrée en éruption pendant un million d’années .

Mais les principaux changements se seraient produits dans les eaux. Le fond des océans émettait d’importantes quantités de méthane, les courants océaniques stagnaient, les niveaux de dioxyde de sulfure, en augmentation, causaient la mort du phytoplancton – ensemble des organismes végétaux vivant en suspension dans l’eau –, et les niveaux d’oxygène diminuaient .
Sachant cela, on est surtout surpris d’apprendre que 10 % des espèces ont survécu, plutôt que de savoir que 90 % se sont éteintes !
TEMPS PRÉCAIRES POUR L’HUMANITÉ
Que cela implique-t-il pour la période que nous vivons aujourd’hui, qualifiée fréquemment de " sixième extinction " ?
Au Centre pour l’étude des risques existentiels , à l’Université de Cambridge, nous nous heurtons souvent au problème de nouvelles menaces, mondiales et "sans précédent". Certaines d’entre elles, comme les risques liés aux armes nucléaires ou à l’intelligence artificielle, peuvent s’apparenter à des astéroïdes tombés du ciel, et on nous demande souvent lesquelles nous inquiètent le plus. Ce que l’étude des précédentes extinctions de masse nous enseigne, c’est que cette question est sans doute mal formulée.
La vie de l’humanité est bien plus précaire que l’on ne le croie. Elle dépend d’un grand nombre de systèmes globaux, depuis l’environnement qui nous fournit en nourriture, en eau, en air pur et en énergie, jusqu’à l’économie mondiale qui offre des biens et des services, où nous le souhaitons et quand nous le souhaitons.
En se penchant sur nos connaissances historiques et géologiques, il apparaît clair que de tels systèmes peuvent facilement basculer d’une phase à une autre, pour passer rapidement, et parfois irrévocablement, de la stabilité au chaos. Les scientifiques ont déjà identifié comment cela se produirait en cas de phénomène tels que des " points de basculement climatiques " – où les effets du changement climatique commencent à s’autoalimenter et ne sont plus seulement le fruit de l’action humaine –, l’ effondrement de l’écosystème et l’ hyperinflation – où des institutions économiques auparavant stables cessent de fonctionner et où la monnaie perd sa valeur.

Une adaptation incertaine de la biosphère aux changements
Un autre enseignement de ces événements passés est qu’aucune loi de la nature n’empêche ces transformations de s’étendre à l’échelle mondiale ou de devenir catastrophique. Poussés assez loin, les systèmes globaux peuvent indéniablement s’effondrer dans une spirale mortelle, où les dommages causés à une espèce, un écosystème ou un processus environnemental généreront des problèmes pour les autres, créant une rétroaction positive qui accélère le changement et le rendautosuffisant .
En effet, tandis que l’ hypothèse de Gaïa , très populaire, suggère que les systèmes globaux agissent pour promouvoir la stabilité générale de notre planète, il n’y a pas de preuve convaincante que la biosphère s’ajuste aux changements pour soutenir le maintien d’une vie complexe.
Selon une étude récente, l’une des raisons pour lesquelles la vie semble rare sur d’autres planètes est que son émergence ne garantit en rien son développement. Sur ces planètes, la vie peut apparaître mais non se développer en raison de conditions trop hostiles. Et il n’est pas impossible que la Terre se retrouve un jour dans une telle situation.

Il n’y a pas non plus de raison pour que les systèmes que nous avons nous-mêmes conçus soient moins fragiles. Nombre de nos institutions ont montré qu’elles étaient entièrement indifférentes au bien-être humain ; tant qu’elles peuvent servir les intérêts d’une maximisation du profit à court terme, de la participation électorale et d’autres objectifs, finalement inutiles, elles le font.
Espèces spécialisées vs généralistes
Tous ces éléments ne constituent pas forcément que des mauvaises nouvelles pour l’humanité. Certains théoriciens suggèrent que les effets catastrophiques d’une extinction de masse ont tendance à évincer les "espèces spécialisées" les plus adaptées à la période, et laissent les "espèces généralistes" les plus flexibles survivre, voire s’épanouir sous de nouvelles formes . Nous pouvons donc peut-être nous réconforter du fait que les humains se soient révélés des généralistes par excellence, capables de s’adapter pour survivre – sans forcément prospérer –, à tous les habitats de la Terre, et même dans l’espace.
Mais nous devrions également réfléchir au fait qu’une grande partie de cette flexibilité nous vient des technologies que nous avons créées, et non de notre biologie. Non seulement ce sont ces mêmes technologies qui nous conduisent à pousser toujours plus loin nos systèmes globaux, mais elles sont rapidement en train de dépasser les limites de notre propre compréhension , tant elles se font complexes et sophistiquées.
En réalité, les utiliser et les maintenir requiert désormais une connaissance immense qui pourrait faire de nous des individus bien adaptés mais composant désormais à une espèce spécialiste. Et ce n’est pas vraiment une bonne nouvelle.
(1) : Ce texte a initialement été publié sur le site "The Conversation".


COMMENTAIRE DE DIVERCITY
UN COCKTAIL PARTICULIÈREMENT  MENAÇANT  
 
"Il n’y a pas non plus de raison pour que les systèmes que nous avons nous-mêmes conçus ne soient pas fragiles. Nombre de nos institutions ont montré qu’elles étaient entièrement indifférentes au bien-être humain ; tant qu’elles peuvent servir les intérêts d’une maximisation du profit à court terme, de la participation électorale et d’autres objectifs, finalement inutiles, elles le font."
Je suis personnellement extrêmement préoccupé par la fragilisation du système démocratique par exemple par rapport à la puissance des multinationales et de leurs lobbies (les GAFAS tout particulièrement ) et aussi par rapport au désamour des citoyens-consommateurs de plus en plus sous la coupe des sirènes populistes (les gilets jaunes), nationalistes (Trump, le Brexit, le groupe de Visegrad) , souverainistes ( Le Pen, De Wever, Baudet, Sebastian Kurz, Farage et le pernicieux Banone) , corporatistes et ne l'oublions surtout pas corporatistes (l'islamisme rampant qui vient encore de fraper au Sri Lanka)). Tout cela constitue un cocktail particulièrement  menaçant.
Un accident nucléaire  ( la Centrale de Fukushima Daiichi ou Tchernobyl), un attentat particulièrement meurtrier (les Twin Towers, le Bataclan, les attaques du 22mars à Bruxelles,  le massacre de musulmans  à Christchurch; de chrétiens au Sri Lanka ) un mouvement social larvé (les gilets jaunes, les manifestations anti-establishment d'Algérie) une pollution majeure, une épidémie  non maîtrisée (ebola en Afrique)  et surtout l'imprévisible  (une série d'éruptions volcaniques, un tremblement de terre, des incendies de forêt comme en a connu la Californie, l'incendie spectaculaire à puissance symbolique de Notre Dame...) etc., etc.
Tout cela peut se produire à l'insu de notre plein gré.
Citons néanmoins une fois encore et au risque de lasser le vers de Hölderlin qui est sur toutes les bouches “Là où croît le péril croît aussi ce qui sauve.”
Et  évoquons encore et toujours encore la foi d' Edgar Morin dans les vertus de l'imprévisible. Pour lui, notre civilisation serait en pleine métamorphose. Pour le meilleur ou pour le pire? That's the question!
MG

“LÀ OÙ CROÎT LE PÉRIL CROÎT AUSSI CE QUI SAUVE”: EST-CE VRAI ?
Le 15 mars 2013 par Jean-François Dortier

“Là où croît le péril croît aussi ce qui sauve”  la formule du poète Hölderlin est souvent utilisée par Edgar Morin pour montrer que les contradictions d’un système sécrètent les bases de leur propre dépassement. Ainsi  les catastrophes entrainent des élans de solidarité, les crises économiques peuvent provoquer des réactions salutaires – des Etats, des citoyens – créant ainsi les bases d’une nouvelle société.
« Là où croît le péril croît aussi ce qui sauve”  : la formule correspond à une vision hégélienne du changement où toute action provoque sa réaction contraire. Ce n’est pas un hasard : Hölderlin était l’ami de Hegel. Tout deux vivaient dans la même chambre lorsqu’ils étaient étudiants à université de Tübingen (avec un troisième larron : Schelling).
“Là où croît le péril croît aussi ce qui sauve”  : Voilà une donc une belle idée dialectique. Quelques exemples historiques l’illustrent bien : les syndicats et mutuelles sont nés en réaction aux défauts du capitalisme, l’Etat keynésien est né pour réguler les désordre du marché.
Pour autant l’idée hégélienne devrait se souvenir du troisième temps de la dialectique (1)  « la négation de la négation » : ce qu’on pourrait résumer ainsi :  là où croît ce qui sauve, croît un nouveau danger…
Quelques exemples contemporains :
– Les Etats sont intervenus pour sauver les banques et injecter des milliards pour relancer la machine économique. Cet intervention massive a évité l’effondrement des banques et soutenu l’activité dans un premier temps, mais cette intervention a provoqué un creusement historique des déficits publics provoquant une seconde onde de choc : la crise des dettes qui menace aujourd’hui l’économie européenne. Cette deuxième phase de la crise est le produit direct de la thérapie appliquée en 2009.
– Un autre exemple du même phénomène de « négation de la négation » : l’euro. Avant l’instauration de l’euro, les monnaies européennes  connaissaient d’énormes fluctuations et des attaques répétées des spéculateurs. La monnaie européenne a été l’un des moyens de créer à la fois une zone de protection, un système de régulation visant la convergence et la stabilité. Mais non seulement l’euro n’a pas provoqué la convergence attendue (loin de là !) mais son existence provoque aujourd’hui des graves turbulences économiques. L’existence de l’euro interdit à la Grèce de dévaluer (le thérapie qui servait naguère pour épurer les comptes d’un pays en grosse difficulté). La Grèce est désormais « enchainées » aux économies européennes.  Elle risque d’entrainer les autres économies dans leur chute. Plus généralement, les économies européennes sont toute enchaînée entre elle comme dans une cordée l’alpinisme : la cordée est faite pour protéger des chutes individuelles, mais si plusieurs décrochent, la cordée toute entière sera entrainée dans le vide. Ce qui devait sauver devient un danger mortel…
“Là où croît le péril croît aussi ce qui sauve”  disait le poète. Mais malheureusement «  là où l’on croit ce qui sauve, croit un nouveau danger… ».
(1) qui ne comporte pas trois temps (thèse, synthèse, antithèse) comme on le croit, mais quatre. Mais c’est une autre histoire…




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