mercredi 10 avril 2019

Et si le numérique dans les écoles menaçait le développement de l'enfant?


Une opinion de Jacques Lintermans, Docteur ès sciences (in La Libre Belgique)

SI DE NOMBREUX TRAVAUX ONT ÉTÉ CONSACRÉS AUX EFFETS DES CHAMPS ÉLECTROMAGNÉTIQUES DE RADIOFRÉQUENCE (CEM-RF) SUR LE CERVEAU, PAR CONTRASTE, LES MODIFICATIONS ÉVENTUELLEMENT PRODUITES PAR LES CEM-RF SUR LA FONCTION CÉRÉBRALE ONT ÉTÉ JUSQU’ICI RELATIVEMENT PEU ÉTUDIÉES. QU’EN EST-IL CHEZ LES ENFANTS ?
Si l’on se réfère à une revue des études expérimentales concernant les effets des CEM-RF sur la fonction cognitive des enfants, on constate que, il y a une dizaine d’années, ces effets étaient vus comme faibles ou inexistants, ce qui allait à l’encontre de l’inquiétude qui prévalait dans le public concernant la nocivité des ondes et nourrissait un soupçon vis-à-vis de l’objectivité des expérimentateurs (1).
Ceux-ci ont, depuis, utilisé des protocoles expérimentaux incluant un nombre plus élevé de sujets, et un temps d’observation plus long.
Par exemple, les effets sur les performances de leur mémoire ont été objectivement étudiés sur une population groupant plusieurs centaines d’adolescents couramment exposés aux CEM-RF. Leurs scores de capacité cognitive ont été mesurés au moyen de tests standardisés et numérisés au début et à la fin d’une année d’observation. Une altération, significativement corrélée avec les CEM-RF, est apparue en fonction de la durée cumulative d’utilisation des téléphones sans-fil et, de manière plus marquée, en relation avec les doses de CEM-RF. Les résultats sont ainsi révélateurs d’une diminution de la capacité mémorielle (2).
Ces observations ont été confirmées chez l’animal. Des dizaines de jeunes rats ont été exposés à des micro-ondes de type GSM à raison de 2 heures par semaine pendant un an. Une altération significative de leur mémoire a été mise en évidence au terme d’une évaluation expérimentale de celle-ci (3).
Il semble donc acquis qu’une exposition prolongée aux champs électromagnétiques de radiofréquence peut causer un déficit de développement de la mémoire chez l’individu jeune en période de croissance.
Cette constatation s’inscrit dans un débat qui agite les milieux concernés : faut-il utiliser les appareils électroniques pendant les cours à l’école, ces appareils émettant en permanence des ondes électromagnétiques qui traversent les enfants ? Une question qui préoccupe les autorités en charge de l’enseignement dans de nombreux pays.
En Belgique, le gouvernement wallon a tranché par l’affirmative : il faut mettre le numérique au cœur de l’école car d’une part l’éducation au numérique permettra de développer des comportements adéquats face aux nouvelles technologies et, d’autre part, l’éducation par le numérique permettra de mettre les équipements numériques (ordinateurs, tableaux interactifs, tablettes etc...) au service de nouvelles formes d’apprentissage et d’adapter davantage ceux-ci à chaque élève. C’est le programme connu sous le nom de "Pacte d’Excellence" ou "Pacte Numérique".
Les opposants à ce Pacte disent qu’il aura pour conséquences de soumettre les enfants à un bain d’ondes.
Est-ce vraiment souhaitable ?


(1) Wiedermann et al., Children’s health and RF-EMF exposure. Views from a risk assessment and risk communication perspective, Wien Med Wochensch 2011 May ; 161 (9-10) : 226-32
(2) Schoeni A. et al., Memory performance, wireless communication and exposure to radiofrequency electromagnetic fields : A prospective cohort study in adolescents, Elsevier, Environmental International Vol 85, Dec.2015, pages 343-351
(3) Nittby H. et al., Cognitive impairment in rats after long-term exposure to GSM-900 mobile phone radiation, Bioelectromagnetics 2008, 29 : 219-232 


COMMENTAIRE DE DIVERCITY
EST-CE VRAIMENT SOUHAITABLE ? 

Cet article en dit à la fois trop et pas assez.
Trop? Certes l'exposition à des radiations ne saurait être que nocive aux cellules neuronales. On s'en doutait, on l'a prouvé scientifiquement and so what?
Pas assez?  Ce qui est incontestable c'est que les smartphones et autres objets nomades (Attali) électroniques et/ou numériques  ont envahi l'univers de nos têtes blondes et aussi des moins blondes. Il suffit d'observer un rang-on fait encore des rangs?- disons plutôt un groupe de jeunes ados en rue pour s'apercevoir que la majorité d'entre eux sont branchés et en ligne. L'école n'y est pour rien "Ptite Poucette" (Michel Serres, un grand scientifique lui aussi) est partout. L'ouvrage du grand scientifique s'inscrit dans une réflexion sur les humanités numériques (le titre se réfère au pouce fréquemment utilisé par les enfants du numérique (digital natives), pour pianoter sur les téléphones portables. Michel Serres soutient que "la naissance et l'expansion du numérique provoque une mutation anthropologique majeure, notamment au niveau de l'organisation des savoirs et de l'utilisation des facultés cognitives de l'homme comme la mémoire". Vous avez dit mémoire?
Interroge également sur le devenir de l'éducation et de la pédagogie dans la société de l'information,  Michel Serres se montre  plutôt optimiste et enthousiaste quant aux avancées permises : il soutient  notamment que les enfants du numérique ont davantage accès aux personnes et aux savoirs. Il cite Wikipédia comme exemple notable.

Michel Serres, diplômé de l’Ecole navale et de Normale Sup, a visité le monde avant de l’expliquer à des générations d’étudiants. Historien des sciences et agrégé de philosophie, ancien compagnon de Michel Foucault, avec qui il a créé le Centre universitaire expérimental de Vincennes en 1968, il a suivi René Girard aux Etats-Unis, où il enseigne toujours, à plus de 80 ans. Ce prof baroudeur, académicien pas tout à fait comme les autres, scrute les transformations du monde et des hommes de son œil bleu et bienveillant. Son sujet de prédilection : la jeune génération, qui grandit dans un monde bouleversé, en proie à des changements comparables à ceux de la fin de l’Antiquité. La planète change, ils changent aussi, ont tout à réinventer. «Soyons indulgents avec eux, ce sont des mutants», implore Michel Serres, par ailleurs sévère sur sa génération et la suivante- la mienne-, qui laisseront les sociétés occidentales en friche.
Les idéalistes voient un progrès, les grognons, une catastrophe. Pour Serres," ce n’est ni bien ni mal, ni un progrès ni une catastrophe, c’est la réalité et il faut faire avec." Et d'ajouter: "les relations entre élèves et enseignants ont changé. Mais personnellement, cela ne m’inquiète pas. Car j’ai compris avec le temps, en quarante ans d’enseignement, qu’on ne transmet pas quelque chose, mais soi."
Le grand Jaurès le disait déjà!
"Ce que l’on sait avec certitude, c’est que les nouvelles technologies n’activent pas les mêmes régions du cerveau que les livres. Il évolue, de la même façon qu’il avait révélé des capacités nouvelles lorsqu’on est passé de l’oral à l’écrit. Que foutaient nos neurones avant l’invention de l’écriture ? Les facultés cognitives et imaginatives ne sont pas stables chez l’homme, et c’est très intéressant. C’est en tout cas ma réponse aux vieux grognons qui accusent Petite Poucette de ne plus avoir de mémoire, ni d’esprit de synthèse. Ils jugent avec les facultés cognitives qui sont les leurs, sans admettre que le cerveau évolue physiquement."
C'est dire  si la carte blanche de Jacques Lintermans, Docteur ès sciences  manque singulièrement de nuance , sinon de discernement.
MG


LIBÉRATION A INTERROGÉ  MICHEL SERRES, AUTEUR DE  PETITE POUCETTE, LA GÉNÉRATION MUTANTE
Par Pascale Nivelle— (Libération 2011)

VOUS ANNONCEZ QU’UN «NOUVEL HUMAIN» EST NÉ. QUI EST-IL ?
Je le baptise Petite Poucette, pour sa capacité à envoyer des SMS avec son pouce. C’est l’écolier, l’étudiante d’aujourd’hui, qui vivent un tsunami tant le monde change autour d’eux. Nous connaissons actuellement une période d’immense basculement, comparable à la fin de l’Empire romain ou de la Renaissance.
Nos sociétés occidentales ont déjà vécu deux grandes révolutions : le passage de l’oral à l’écrit, puis de l’écrit à l’imprimé. La troisième est le passage de l’imprimé aux nouvelles technologies, tout aussi majeure. Chacune de ces révolutions s’est accompagnée de mutations politiques et sociales : lors du passage de l’oral à l’écrit s’est inventée la pédagogie, par exemple. Ce sont des périodes de crise aussi, comme celle que nous vivons aujourd’hui. La finance, la politique, l’école, l’Eglise… Citez-moi un domaine qui ne soit pas en crise ! Il n’y en a pas. Et tout repose sur la tête de Petite Poucette, car les institutions, complètement dépassées, ne suivent plus. Elle doit s’adapter à toute allure, beaucoup plus vite que ses parents et ses grands-parents. C’est une métamorphose !
CETTE MUTATION, QUAND A-T-ELLE COMMENCÉ ?
Pour moi, le grand tournant se situe dans les années 1965-1975, avec la coupure paysanne, quand la nature, notre mère, est devenue notre fille. En 1900, 70% de la population française travaillait la terre, ils ne sont plus que 1% aujourd’hui. L’espace vital a changé, et avec lui «l’être au monde», que les philosophes allemands comme Heidegger pensaient immuable. La campagne, lieu de dur travail, est devenue un lieu de vacances. Petite Poucette ne connaît que la nature arcadienne, c’est pour elle un terrain de loisirs et de tourisme dont elle doit se préoccuper. L’avenir de la planète, de l’environnement, du réchauffement climatique… tout est bousculé, menacé.
Prenons l’exemple du langage, toujours révélateur de la culture : il n’y a pas si longtemps, un candidat au concours de l’Ecole normale était interrogé sur un texte du XIXe siècle qui parlait de moissons et de labourage. Le malheureux ignorait tout le vocabulaire ! Nous ne pouvions pas le sanctionner, c’était un Petit Poucet qui ne connaissait que la ville. Mais ce n’est pas pour ça qu’il était moins bon que ceux des générations précédentes. Nous avons dû nous questionner sur ce qu’étaient le savoir et la transmission.
C’EST LA GRANDE QUESTION, POUR LES PARENTS ET LES ENSEIGNANTS : QUE TRANSMETTRE ENTRE GÉNÉRATIONS ?
Déjà, Petit Poucet et Petite Poucette ne parlent plus ma langue. La leur est plus riche, je le constate à l’Académie française où, depuis Richelieu, on publie à peu près tous les quarante ans le dictionnaire de la langue française. Au siècle précédent, la différence entre deux éditions s’établissait à 4 000 ou 5 000 mots. Entre la plus récente et la prochaine, elle sera d’environ 30 000 mots. A ce rythme, nos successeurs seront très vite aussi loin de nous que nous le sommes du vieux français !
Cela vaut pour tous les domaines. A la génération précédente, un professeur de sciences à la Sorbonne transmettait presque 70% de ce qu’il avait appris sur les mêmes bancs vingt ou trente ans plus tôt. Elèves et enseignants vivaient dans le même monde. Aujourd’hui, 80% de ce qu’a appris ce professeur est obsolète. Et même pour les 20% qui restent, le professeur n’est plus indispensable, car on peut tout savoir sans sortir de chez soi ! Pour ma part, je trouve cela miraculeux. Quand j’ai un vers latin dans la tête, je tape quelques mots et tout arrive : le poème, l’Enéide, le livre IV… Imaginez le temps qu’il faudrait pour retrouver tout cela dans les livres ! Je ne mets plus les pieds en bibliothèque. L’université vit une crise terrible, car le savoir, accessible partout et immédiatement, n’a plus le même statut. Et donc les relations entre élèves et enseignants ont changé. Mais personnellement, cela ne m’inquiète pas. Car j’ai compris avec le temps, en quarante ans d’enseignement, qu’on ne transmet pas quelque chose, mais soi. C’est le seul conseil que je suis en mesure de donner à mes successeurs et même aux parents : soyez vous-mêmes ! Mais ce n’est pas facile d’être soi-même.
VOUS DITES QUE LES INSTITUTIONS SONT DÉSUÈTES ?
Il faudrait de profondes réformes dans toutes les institutions, mais le problème, c’est que ceux qui les diligentent traînent encore dans la transition, formés par des modèles depuis longtemps évanouis.
Un exemple : on a construit la Grande Bibliothèque au moment où l’on inventait Internet ! Ces grandes tours sur la Seine me font penser à l’observatoire qu’avaient fait construire les maharajahs à côté de Delhi, alors que Galilée, exactement à la même époque, mettait au point la lunette astronomique. Aujourd’hui, il n’y a que des singes dans l’observatoire indien. Un jour, il n’y aura plus que des singes à la Grande Bibliothèque. Quant à la politique, c’est un grand chantier : il n’y a plus de partis, sinon des machines à faire élire des présidents, et même plus d’idéaux. Au XIXe siècle, on a inventé 1 000 systèmes politiques, des marxistes aux utopistes. Et puis plus rien, c’est bizarre non ? Il est vrai que ces systèmes ont engendré 150 millions de morts, entre le communisme, la Shoah et la bombe atomique, chose que Petite Poucette ne connaîtra pas, et tant mieux pour elle. Je pense profondément que le monde d’aujourd’hui, pour nous, Occidentaux, est meilleur. Mais la politique, on le voit, n’offre plus aucune réponse, elle est fermée pour cause d’inventaire. Ceci dit, moi non plus, je n’ai pas de réponses. Si je les avais, je serais un grand philosophe.
La seule façon d’aborder les conséquences de tous ces changements, c’est de suspendre son jugement. Les idéalistes voient un progrès, les grognons, une catastrophe. Pour moi, ce n’est ni bien ni mal, ni un progrès ni une catastrophe, c’est la réalité et il faut faire avec. Mais nous, adultes, sommes responsables de l’être nouveau dont je parle, et si je devais le faire, le portrait que je tracerais des adultes ne serait pas flatteur. Petite Poucette, il faut lui accorder beaucoup de bienveillance, car elle entre dans l’ère de l’individu, seul au monde. Pour moi, la solitude est la photographie du monde moderne, pourtant surpeuplé.
LES APPARTENANCES CULTURELLES N’ONT-ELLES PAS PRIS DE L’IMPORTANCE ?
Pendant des siècles, nous avons vécu d’appartenances, et c’est ce qui a provoqué bien des catastrophes. Nous étions gascons ou picards, catholiques ou juifs, riches ou pauvres, hommes ou femmes. Nous appartenions à une paroisse, une patrie, un sexe… En France, tous ces collectifs ont explosé, même si on voit apparaître des appartenances de quartier, des communautés autour du sport. Mais cela ne constitue pas les gens. Je suis fan de rugby et j’adore mon club d’Agen, mais cela reste du folklore, l’occasion de boire de bons coups avec de vrais amis… Quant aux intégrismes, religieux ou nationalistes, je les apparente aux dinosaures. Ma Petite Poucette a des amis musulmans, sud-américains, chinois, elle les fréquente en classe et sur Facebook, chez elle, partout dans le vaste monde. Pendant combien de temps lui fera-t-on encore chanter «qu’un sang impur abreuve nos sillons» ?
QUE RÉPONDEZ-VOUS À CEUX QUI S’INQUIÈTENT DE VOIR ÉVOLUER LES JEUNES DANS L’UNIVERS VIRTUEL DES NOUVELLES TECHNOLOGIES ?
Sur ce plan, Petite Poucette n’a rien à inventer, le virtuel est vieux comme le monde ! Ulysse et Don Quichotte étaient virtuels. Madame Bovary faisait l’amour virtuellement, et beaucoup mieux peut-être que la majorité de ses contemporains. Les nouvelles technologies ont accéléré le virtuel mais ne l’ont en aucun cas créé. La vraie nouveauté, c’est l’accès universel aux personnes avec Facebook, aux lieux avec le GPS et Google Earth, aux savoirs avec Wikipédia. Rendez-vous compte que la planète, l’humanité, la culture sont à la portée de chacun, quel progrès immense ! Nous habitons un nouvel espace… La Nouvelle-Zélande est ici, dans mon iPhone ! J’en suis encore tout ébloui !
Ce que l’on sait avec certitude, c’est que les nouvelles technologies n’activent pas les mêmes régions du cerveau que les livres. Il évolue, de la même façon qu’il avait révélé des capacités nouvelles lorsqu’on est passé de l’oral à l’écrit. Que foutaient nos neurones avant l’invention de l’écriture ? Les facultés cognitives et imaginatives ne sont pas stables chez l’homme, et c’est très intéressant. C’est en tout cas ma réponse aux vieux grognons qui accusent Petite Poucette de ne plus avoir de mémoire, ni d’esprit de synthèse. Ils jugent avec les facultés cognitives qui sont les leurs, sans admettre que le cerveau évolue physiquement.
L’ESPACE, LE TRAVAIL, LE SAVOIR, LA CULTURE ONT CHANGÉ. ET LE CORPS ?
Petite Poucette n’aura pas faim, pas soif, pas froid, sans doute jamais mal, ni même peur de la guerre sous nos latitudes. Et elle vivra cent ans. Comment peut-elle ressembler à ses ancêtres ? Ma génération a été formée pour la souffrance. La morale judéo-chrétienne, qu’on qualifie à tort de doloriste, nous préparait tout simplement à supporter la douleur, qui était inévitable et quotidienne. C’était ainsi depuis Epicure et les Stoïciens.
Savez-vous que Louis XIV, un homme pas ordinaire, a hurlé de douleur tous les jours de sa vie ? Il souffrait d’une fistule anale, qui n’a été opérée qu’au bout de trente ans. Son chirurgien s’est entraîné sur plus de 100 paysans avant… Aujourd’hui, c’est un coup de bistouri et huit jours d’antibiotiques. Je suis le dernier client de mon dentiste qui refuse les anesthésies, il n’en revient pas ! Ne plus souffrir, c’est un changement extraordinaire. Et puis, on est beaucoup plus beau aujourd’hui. Quand j’étais petit, les paysans étaient tous édentés à 50 ans ! Et pourquoi croyez-vous que nos aïeux faisaient l’amour habillés, dans le noir ? La morale, le puritanisme ? Rigolade ! Ils étaient horribles, tout simplement. Les corps couverts de pustules, de cicatrices, de boutons, ça ne pouvait pas faire envie. La fraise, cette collerette que portaient les nobles, servait à cacher les glandes qui éclataient à cause de la petite vérole ! Petite Poucette est jolie, elle peut se mettre toute nue, et son copain aussi. Quand on la prend en photo, elle dit «cheese», alors que ses arrière-grands-mères murmuraient «petite pomme d’api» pour cacher leurs dents gâtées.
Ce sont des anecdotes révélatrices. Car c’était au nom de la pudeur, et donc de la religion et de la morale, qu’on se cachait. Tout cela n’a plus cours. Je crois aussi que le fait d’être «choisi» lorsqu’on naît, à cause de la contraception, de l’avortement, est capital dans ce nouvel état du corps. Nous naissions à l’aveuglette et dans la douleur, eux sont attendus et entourés de mille soins. Cela ne produit pas les mêmes adultes.
L’INDIVIDU NOUVEAU A UNE TRÈS LONGUE VIE DEVANT LUI, CELA CHANGE AUSSI LA FAÇON D’APPRÉHENDER L’EXISTENCE…
Une longue vie devant et aussi derrière lui. L’homme le plus cultivé du monde des générations précédentes, l’uomo di cultura, avait 10 000 ans de culture, plus un peu de préhistoire. Petite Poucette a derrière elle 15 milliards d’années, du big bang à l’homo sapiens, le Grand Récit n’est plus le même ! Et on est entrés dans l’ère de l’anthropocène et de l’hominescence, l’homme étant devenu l’acteur majeur du climat, des grands cycles de la nature. Savez-vous que la communauté humaine, aujourd’hui, produit autant de déchets que la Terre émet de sédiments par érosion naturelle. C’est vertigineux, non ? Je suis étonné que les philosophes d’aujourd’hui, surtout préoccupés par l’actualité et la politique, ne s’intéressent pas à ce bilan global. C’est pourtant le grand défi de l’Occident, s’adapter au monde qu’il a créé. Un beau sujet philosophique.

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