mardi 16 avril 2019

Notre-Dame de Paris: «C’est le cœur de la nation qui est en flammes»

Par  Gilles Boutin 

FIGAROVOX/ENTRETIEN - Le toit de la cathédrale a été ravagé par un incendie ce lundi soir. L’historien Camille Pascal nous rappelle que depuis plus de 850 ans, transcendant les régimes successifs, l’édifice a systématiquement occupé une place centrale dans l’histoire de la nation française.

Camille Pascal est agrégé d’Histoire, ancien conseiller de Nicolas Sarkozy. Il a publié en novembre 2017 aux Presses de la Renaissance, Ainsi, Dieu choisit la France ou la Véritable Histoire de la Fille Ainée de l’Église.

FIGAROVOX.- Le toit de la cathédrale Notre-Dame de Paris s’est intégralement effondré à la suite d’un incendie ce lundi soir, suscitant l’émoi et conduisant le président de la République à reporter sa prise de parole devant clôturer le grand débat. Dans quelle mesure peut-on parler de traumatisme national?
Camille Pascal.- Ce n’est pas un traumatisme, c’est une amputation à vif de la mémoire nationale et de l’identité de la France. La cathédrale veille sur la France depuis plus de huit siècles et demi : il n’est pas un événement heureux ou malheureux qui n’ait été salué ou alerté par ses cloches. Et bien au-delà des divers changements de régimes, il n’est pas excessif de dire que ce qui est en flammes, c’est le cœur de la nation, c’est ce que nous sommes. Que l’on soit Français depuis des siècles ou depuis hier, et quelle que soit notre religion, Notre-Dame de Paris, c’est la France.
Elle a été abîmée par le temps, désacralisée, transformée en temple dédié au Culte de la Raison sous la Révolution, pillée en 1830… Mais dîtes-vous bien que la charpente datait du premier quart du 13ème siècle! À part la flèche construite par Viollet-le-Duc, qui date du 18ème siècle, le reste de la charpente avait été construit entre 1220 et 1240. Certains arbres avaient même été coupés entre les huitième et neuvième siècles... Ce sont donc 1000 ans qui sont partis en fumée.
(...)

COMMENTAITE DE DIVERCITY
NOTRE DRAME DE PARIS
"850 ans, la Révolution Française, les 2 guerres mondiales... rien n'a détruit ce monument témoin de l'histoire française, rien !
Il aura fallu attendre le 21ème siècle et toute notre technologie et la compétence extrême de nos techniciens pour accomplir ce que le temps n'a pas réussi à réaliser jusqu'ici : la destruction de Notre Dame de Paris !" Commente un forumeur.

L’incendie de la cathédrale de Reims en 1914 a été vécu comme un cauchemar et un traumatisme par le peuple de France. Ce drame national fut érigé en symbole de la barbarie allemande. Aujourd’hui, un siècle plus tard,  bien qu’il faille attendre les résultats de l’enquête, il semblerait que la négligence humaine, autrement dit la connerie d'un imbécile ignare,  soit à l'origine de notre drame de Paris…
Je me souviens  de l'émotion de Germain Bazin évoquant les larmes aux yeux l'incendie criminel de la cathédrale de Reims. Bazin grand historien de l'art et conservateur en chef du Louvre venait dispenser à l'Université de Bruxelles, tous les samedis matin son cours magistral d'initiation à l'histoire des arts à des étudiants à peine réveillés de la guindaille de la veille. La cathédrale gothique manifestait, à ses yeux, au delà de l’esprit christianisme, l'expression du génie français.        
Dans la cathédrale gothique, disait-il, l’intérieur l’emporte sur l’extérieur : au spectaculaire de la façade elle oppose le recueillement de l’intérieur, espace sacré où la lumière du jour ne parvient que filtrée par les vitraux. Et de citer Hegel: "L’essence de la cathédrale gothique réside dans « le jaillissement du sol et l’élancement vers le ciel » 
Quant à l’extérieur de la cathédrale, il est en grande partie déterminé par l’intérieur : les trois portails correspondent à la nef et à ses deux collatéraux, « les arcs-boutants reproduisent les intervalles et le nombre des piliers intérieurs » l’orientation vers la hauteur s’exprime « dans la forme pointue du toit » . Le XIXe siècle sera enclin à considérer dans la flèche le trait culminant de la cathédrale gothique, et de nombreuses flèches, comme celle de Notre-Dame de Paris reconstruite par Viollet-le-Duc et achevée en 1858, sont aujourd’hui des créations du XIXe siècle. C'est précisément cette flèche sublime qui a brûlé hier comme une vulgaire allumette et s'est écrasée sur les combles en feu. Spectacle dantesque, vision d'apocalypse!
C’est l’élan vers la hauteur qui détermine le caractère propre de la cathédrale gothique. Quelle est donc la force qui provoque ce jaillissement? En 1833, Michelet, dans son Histoire du Moyen Age, reprend la thèse hégélienne d’une architecture spirituelle : « Il y a là quelque chose de plus fort que le bras des Titans... Quoi donc? Le souffle de l’esprit. "
            Dans la première moitié du XIXe siècle, et même bien au-delà, la redécouverte du gothique est en effet étroitement liée à l’affirmation des identités nationales : la cathédrale se trouve ainsi enrôlée au service d’un nationalisme volontiers agressif, et devient l’incarnation du Volksgeist, ou esprit des peuples, en lequel s’incarne, selon Hegel, l’histoire de l’Absolu.  En Allemagne, l’orgueil national, exacerbé par les guerres napoléoniennes, se fixe sur la cathédrale de Cologne.
En France, le puissant roman de Victor Hugo, Notre-Dame de Paris (1831) fait de la cathédrale parisienne la cathédrale par excellence du génie français. Celui-ci, qui triomphe avec la Révolution, se retrouve paradoxalement dans cette œuvre d’un peuple bourgeois, libéré par franchises des servitudes de la féodalité.
Germain Bazin -il était né en 1905- insistait pour  démontrer que le gothique allemand, incapable d’invention, doit en vérité tout à la France.
C’est toujours le peuple qui apparaît, pensait-il comme le véritable auteur de la cathédrale. La cathédrale sera donc création collective, œuvre utopique qui rassemble tous les hommes, sans distinction de conditions, dans l’enthousiasme de l’édification.
La cathédrale est l’œuvre d’une spiritualité obscure, qui pressent l’infini dans un espace où résonnent de multiples voix. La cathédrale immense forêt de pierre, participe d'une architecture végétale; dans le dernier quart du XVIIIe siècle, Goethe déjà la comparait à un "arbre divin qui s’élançait vers le ciel ."
C'est dire si l'incendie de Notre Dame de Paris est de nature à frapper l'inconscient collectif du peuple français qui attendait ce soir-là avec fébrilité et impatience la parole présidentielle après des semaines de débat intensif sur l'avenir de la France et sans doute aussi de l'Europe. Le président se taira et ira se recueillir sur les débris fumants de Notre Dame sous une pluie de fines cendres odorantes. Notre drame de Paris s'inscrira en lettres de feu dans la mémoire collective française  un peu comme cette phrase terrible de Valéry qui nous hante cent ans après qu'elle fut prononcée .
"Et nous autres, civilisations, nous savons maintenant que nous sommes mortelles." Paul Valéry  La Crise de l' Esprit, première lettre(1919)
MG

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