mercredi 15 mai 2019

Comment l'école aide à faire face à la pensée dominante


Le Vif   OPINIONS 

Une chronique de Cécile Verbeeren, professeure de français en 6e technique de qualification dans une école d'Anderlecht.

Le contexte du 26 mai m’amène à faire réfléchir les élèves à l’importance du débat. L’école est un rempart décisif contre le conformisme intellectuel qui s’étend.
Joli mois de mai et ses élections. Dans le contexte du 26 mai prochain, qui donnera l’occasion à certains élèves d’exprimer leur vote, pour la plupart, pour la première fois, j’ai planifié de travailler l’oral à travers le débat régulé dans les classes de cinquième secondaire. L’occasion d’aborder les thèmes de la campagne, d’apprendre à défendre une opinion et de réfléchir à l’importance du débat dans une démocratie. Dès le choix du thème, je me rends vite compte que cette séquence ne sera pas de tout repos et je me rends tout aussi vite compte que pour qu’il y ait opinion, il faut qu’il y ait intérêt. Je propose donc aux élèves quelques sujets de débat mais leur précise que je suis ouverte à tout thème qui les inspire.
Après un temps de préparation à la recherche d’arguments de toutes sortes et d’exemples pour les illustrer, nous lançons les débats. Deux duos se font face avec une parole régulée par un modérateur. Le premier thème proposé par un élève ne touche pas aux élections : livre ou série ? Tatiana entre en scène : "Tu sais pas lire, c’est pour ça que tu regardes des séries." Adam réplique : "À la récré, je vais t’insulter ta race. Ta grand-mère, c’est pas parce qu’elle a regardé des séries qu’elle sait pas lire…" Yaëlle tente de nuancer : "C’est rien à voir ce que vous dites."
À la fin de ces dix premières secondes de débat, en voyant mon air dépité, toute la classe a… éclaté de rire ! Il me semble juste de préciser qu’à l’intérieur des classes, il y a globalement une grande tolérance des uns vis-à-vis des autres et la plupart du temps, un grand respect. Les élèves n’ont pas jugé ce manque de profondeur. Néanmoins, cette entrée en matière m’a invitée à cogiter aux raisons de cette difficulté voire incapacité à débattre et à réfléchir à des pistes pour aider les jeunes à améliorer leur capacité à argumenter.
C’est évident que cela est en grande partie lié à l’âge des élèves et au quotidien socio-culturel dans lequel ils évoluent. L’adolescence est une période d’un large désintérêt pour ce qui est matière à débat et d’une relative nonchalance face à l’énergie que demande l’argumentation. Les élèves sont plutôt dans l’émotif et le passionnel. Ils cherchent leur place au sein de la société loin d’un contexte "intellectuel" auquel, de surcroît, ils considèrent avec humilité ne pas appartenir. À ce sujet, un des rôles fondamentaux de l’école est de leur (re)donner confiance.
Au désintérêt adolescent s’ajoute la désillusion ou l’éloignement face aux débats qui ne satisfont plus la jeunesse. Pour exprimer ses idées, elle préfère se mobiliser. Un bel exemple de cette mobilisation est les marches pour le climat. Une méfiance face aux politiciens s’est installée car leurs préoccupations sont bien loin de celles des jeunes et qu’ils semblent incapables de les rencontrer. Cela est palpable dans la gestion faite des biens publics, dans les discordes infantiles au sein et en dehors des majorités et dans les débats qui opposent les uns aux autres.
Ces informations, traitées par les médias puis ensuite relayées par les réseaux sociaux, parviennent à nos jeunes et les rendent indifférents car ils savent que l’information est de plus en plus maltraitée, accentuée voire faussée. De plus, les algorithmes des réseaux sociaux dictent leur fil d’actualité et les submergent d’articles et vidéos qui se répètent et les cloisonnent. Ils leur montrent l’opinion des gens qui pensent comme eux et ne leur proposent pas d’avis contraire. D’une part, cela rend plus compliqué l’accès à la bonne information et d’autre part, cela limite drôlement les idées car il n’y a pas de confrontation de celles-ci, ce qui n’amène pas à devoir défendre son point de vue.
Le danger latent à cette insipidité dans le débat se trouve dans l’espace qu’il laisse à une pensée dominante, à une forme de conformisme intellectuel. Une fois encore, l’école semble être un rempart décisif face à cet assaut. Pour contrer cela, je pense qu’il est essentiel de continuer à transmettre à nos élèves les grands courants d’idées pour les élever des faits et leur donner une base pour réfléchir, penser et argumenter. 


COMMENTAIRE DE DIVERCITY
"CES DÉBATS QUI NE SATISFONT PLUS LA JEUNESSE" 

Quelle banalité et quelle condescendance vis à vis de ces pauvres élèves anderlechtois qui baragouinent un mauvais français!
En avril 1976, j'ai 29 ans et j'enseigne le néerlandais à l'athénée F Blum à Schaerbeek. Mes élèves de rhéto qui vont voter pour la première fois me demandent de leur expliquer le système des partis. C'est pour "le Blum Times" leur journal scolaire dont ils m'ont bombardé éditeur "irresponsable" comme dira le chef d'établissement.
Pourquoi ne pas inviter à l'école un jeune membre de chaque parti politique et les faire débattre demande l'un des potaches. Oui pourquoi pas ? Demandez au préfet, vous verrez bien! Il les renverra à l'échevin qui se trouvait être Roger Nols en personne en remplacement du titulaire de la fonction. Contre toute attente, Nols accepte mais il y met des conditions: cela se fera à la maison communale, dans la salle du Conseil de la Maison communale et toutes les rhétoriciennes et tous les rhétoriciens de la commune seront présents. Il y aura des journalistes! Les élèves acceptent mais exigent que l'un d'entre eux mène les débats. Chiche, François René Martens relève le défi. Il sera parfait. Ce fut un moment magnifique  de participation des élèves, un des  plus beaux de ma longue carrière. Martens deviendra prof à son tour. Il est retraité aujourd'hui. "Je pense qu’il est essentiel de continuer à transmettre à nos élèves les grands courants d’idées pour les élever des faits et leur donner une base pour réfléchir, penser et argumenter." Je pensais cela aussi il y a 42 ans. Mes élèves étaient alors plutôt dans le rationnel et le pragmatisme et pas du tout  dans "l’émotif et le passionnel."
Je mets l'Echevin de l'Education de Schaerbeek actuel au défi de refaire ce débat  près d'un demi siècle après le feu vert donné par Roger Nols.
Il reste 13 jours avant le scrutin, c'est tout à fait jouable!
MG

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