jeudi 30 mai 2019

En recevant le Vlaams Belang, le roi n'a-t-il finalement pris la décision de rompre personnellement le cordon sanitaire ? Si le roi sait qu’il risque avec ce geste symbolique d’essuyer des critiques, il ne pouvait probablement pas faire autrement.

En recevant  le Vlaams Belang, le roi n'a-t-il finalement pris la décision de rompre personnellement le cordon sanitaire ?
Si le roi sait qu’il risque avec ce geste symbolique d’essuyer des critiques, il ne pouvait probablement pas faire autrement. 
Dans Matin Première, l’avocat constitutionnaliste Marc Uyttendaele  (cf RTBF info) rappelait l’omniprésence du Vlaams Belang dans le paysage flamand, et la fracture qu’il produisait dans le pays. "La culture intellectuelle et politique n’a plus rien à voir au Nord et au sud du pays. C’est clair qu’aujourd’hui, il y a une banalisation à la fois du VB et de ses idées : il y a une porosité, tout le monde le voit, entre le VB et la N-VA. Alors que du côté francophone, il y a une défense plus nette d’un certain nombre de principes et il n’y a pas d’extrême-droite pour le moment."
C’est ce qui risque de rendre les choses plus difficiles qu’en 2014. A l’époque, la formation du gouvernement avait été plutôt aisée, les partis politiques avaient pris leurs responsabilités, estime Marc Uyttendaele : "le roi n’a pas dû jouer de rôle, il n’était pas exposé." A l’inverse, Philippe est dans une situation délicate cinq ans plus tard : la situation entre les deux communautés est devenue "irréconciliable, ajoute l’avocat. Quelle que soit l’initiative que prend le roi, elle risque d’être vivement critiquée, mise en cause, et derrière cela, c’est une certaine forme d’intégrité du système institutionnel qui est menacée."
IL CONVIENT DE RÉFLÉCHIR TRÈS PROFONDÉMENT AU MODÈLE PROPORTIONNEL
Marc Uyttendaele va plus loin : pour lui, c’est "l’agonie du modèle belge". Certains responsables politiques ne veulent par exemple pas entendre parler d’exclusives. "C’est un discours qui est complètement contradictoire, c’est-à-dire que dès le moment où vous avez des partis qui vont aux élections avec des programmes politiques, et qui prennent des engagements auprès des électeurs, et qui se rendent compte que ces engagements ne pourront jamais être tenus avec un partenaire X, c’est assez normal de mettre une exclusive, rappelle le constitutionnaliste. C’est clair qu’aujourd’hui, avec une société flamande qui est à la droite et parfois à l’extrême-droite, et une société francophone qui est à gauche et parfois à l’extrême-gauche, on ne voit pas très bien comment gérer l’intersection."
MARC UYTTENDAELE : "IL FAUT RETOURNER AUX ÉLECTIONS ET OUVRIR LE DÉBAT INSTITUTIONNEL"
Autre problème, selon Marc Uyttendaele, l’arrivée au parlement de partis "qui n’ont pas vocation au pouvoir" (le VB, le PTB), et qui risquent de "geler" les hémicycles. "Ça force presque tous les autres à se mettre ensemble pour faire une politique qui deviendra une sorte de magma informe parce qu’ils ne pourront pas s’entendre sur la mise en œuvre réelle des engagements promis aux électeurs, note l’avocat. Je crois qu’aujourd’hui il convient de réfléchir très profondément au modèle proportionnel, qui se concilie très difficilement avec une société divisée en deux comme l’est la Belgique." Quitte à penser au confédéralisme ? Sur le sujet, Marc Uyttendaele est "presque d’accord avec Bart De Wever", s’amuse-t-il. "La seule certitude que j’ai aujourd’hui, c’est qu’il n’y a pas de solution."
Même avec une coalition dans laquelle les partis flamands sont minoritaires ? "Politiquement, ça me paraît hautement improbable, parce qu’inévitablement, les partis qui prendraient cette position-là se mettraient en porte à faux dans les négociations qu’ils doivent mener pour faire partie du gouvernement flamand, affirme le constitutionnaliste. Il est clair que ça fera donc partie de la mariée pour gouverner en Flandre."


COMMENTAIRE DE DIVERCITY
"LA SEULE CERTITUDE QUE J’AI AUJOURD’HUI, C’EST QU’IL N’Y A PAS DE SOLUTION."
NOUVELLES ELECTION DANS LES SIX MOIS?

Tout indique qu'il sera quasiment impossible de former une coalition  au niveau fédéral. Il faudra sans doute retourner aux urnes dans moins de six mois... On peut imaginer que Di Rupo, selon son habitude, s'empressera de conclure des alliances avec les écolos à Bruxelles et en Wallonie. En Flandre, la partie sera plus compliquée. Tactiquement, Bart De Wever a tout intérêt à faire traîner les choses et, si rien ne se révèle possible , à conclure un alliance avec le Belang, maintenant que le cordon sanitaire est symboliquement et politiquement rompu.
"Le Roi a-t-il commis un acte politique en recevant le président du Vlaams Belang?"  me demande un ami. Et de répondre:  "probablement que oui !   Choquant dira une ancienne ministre dont le grand-père avait collaboré avec l'envahisseur nazi !
Froid dans le dos ajoutera le nouveau président du CD-H (anciennement PSC) oubliant peut-être que Léon Degrelle, autre grand catholique avait été reçu par Léopold III en 1936 !
Les autres présidents de partis ont eu la sagesse de ne pas s'exprimer sur ce sujet hormis Charles Michel qui a appelé à la sérénité!
En tout état de cause, le Roi a joué son rôle de chef de l'Etat en recevant tous les  présidents de partis ! C'est- Uytendaele le confirme- la mission qui lui est constitutionnellement dévolue au niveau fédéral ! Philippe sent-il venir le confédéralisme à grands pas et va-t-il essayer de se maintenir en place coûte que coûte en préservant l'avenir de la monarchie? Acceptera-t-il , le cas échéant, pour lui ou pour sa fille un rôle protocolaire  comme le  grand-duc Henri de Luxembourg?"
Parfaite bilingue, Elisabeth pourrait jouer ce rôle à la perfection.
A tort ou à raison, le roi a donc reçu le président d'un parti radical antisystème.  Ce qui est sûr , commente Knack, c'est que Tom Van Grieken (président du Belang) et son équipe savent s'y prendre pour créer l'émulation au sein de l'opinion publique. L'homme fort du Belang a étudié la science de la communication et travaillé dans le marketing. Il sait mieux que personne l'importance des symboles.
Le look BCBG des jeunes loups du Belang est comme un hiéroglyphe de leur volonté de s'afficher comme l'exact contraire des barbes hirsutes islamistes ou des voiles communautaristes. Un ami flamand dont la fille enseigne la morale dans un athénée gantois  m'explique que cette dernière doit faire face à des gamins aux cheveux courts et à la tenue impeccable  qui, de plus en plus nombreux,  contestent son enseignement. Il semblerait même que Van Grieken inciterait les élèves à mettre sur You Tube des vidéos tournées en classe dénonçant les propos de profs qui seraient ressentis par eux comme gauchisants. Ca promet!
Louis Tobback est catégorique : 'De kiezers van het Blok stemmen met hun darmen' Les électeurs du Belang ont voté avec leurs tripes. Et le vieux briscard de dénoncer la recul de la raison face à la dictature de l'émotionnel. Leur conviction est simple: "das schaffen wir nicht!" Ils s'inscrivent en faux par rapport à l'optimisme affiché en 2015 par Angela relativement à l'intégration des flux massifs d'immigrés.
Herman Matthijs (prof UGent, VUB) se montre plus nuancé dans son excellente analyse des chiffres parue dans Knack. En  examinant les résultats des élections fédérales et régionales côte à côte et les coalitions possibles, Herman Matthijs se demande si - de facto - nous n'avons pas déjà créé toutes les conditions  d'une confédération. Nous laisserons la conclusion à Olivier Mouton qui signe une lettre téméraire aux électeurs flamands dans le Vif. Il ne "pense pas que le vote de dimanche exprime un désir d'indépendance de la Flandre. Du moins pas explicitement."
C'est là un voeu pieux que caressent beaucoup de Francophones. Mais plus le temps passe, moins je suis pour ma part convaincu qu'ils aient raison de se montrer aussi optimistes. Il ets sans doute plus tard qu'ils n'imaginent sur l'horloge qui affiche le compte à rebours.
MG


CHERS ÉLECTEURS FLAMANDS, JE VOUS AI COMPRIS...
Olivier Mouton Journaliste politique au Vif/L'Express

Ce mercredi, le Roi a reçu le président du Vlaams Belang - une première depuis 1936 : l'heure est grave.
Comme Bart De Wever le suggérait, on évoque désormais ouvertement un chemin vers le confédéralisme. Que la crise politique soit aussi longue que celle de 2010/11 ou pas, que l'on finisse par retourner voter ou pas, elle marquera un nouveau tournant pour le pays.
Chers amis flamands, avant toute chose, pouvez-vous me dire si j'analyse bien le signal que vous avez envoyé dimanche, en votant massivement pour des partis indépendantistes et porteur d'une vision restrictive de l'immigration ? Tout d'abord, vous avez visiblement peur.
(...) Les enquêtes universitaires montent que ce sentiment d'inquiétude existe tout autant du côté francophone. A l'heure de la globalisation technologique, les communautarismes se renforcent, les tribus serrent les coudes et les identités cherchent à se défendre. Le lendemain du scrutin, j'ai directement commandé le dernier livre de Bart De Wever, Over Identiteit. Pour mieux comprendre. Depuis des années, il construit son discours sur l'importance de la communauté. Au fond, il cherche à vous rassurer comme le fait Elio Di Rupo avec le clientélisme socialiste chez nous. Seuls les tonalités changent et s'opposent. Mais nous cherchons, au fond, les mêmes réponses.
Chers amis flamands, je comprends votre peur, même si je me demande dans quelle mesure on ne l'instrumentalise pas à des fins politiques. Comme tous les francophones, je suis par ailleurs surpris que cette crainte-là dépasse celle, autrement existentielle pourtant, du risque de la fin de l'humanité et de la nécessité d'agir urgemment pour ralentir le réchauffement climatique. Le mouvement des Jeunes pour le climat n'a-t-il pourtant pas pris de l'ampleur chez vous, avec cette jeune femme dont le nom, Aruna De Wever, contraste ironiquement avec celui du leader nationaliste ? Votre Région n'est-elle pas en première ligne du futur combat contre la montée des eaux ? J'ai bien entendu, durant la campagne, qu'il y avait une foi plus grande, de votre côté, sur les perspectives offertes par les progrès de la science. Nos interprétations divergent peut-être sur le choix de sortir rapidement ou non du nucléaire. Ou sur la nécessité d'adapter plus ou moins fortement rapidement nos modes de vie. Mais franchement, ce combat-là ne nécessite-il pas une réponse commune, européenne même ?
Chers électeurs flamands, je comprends votre ras-le-bol. Vous en avez marre de ces francophones arrogants, moralisateurs et donneurs de leçons. Croyez-bien que cela me dépasse souvent, moi aussi. Je ne comprends pas pourquoi on ne respecte pas la majorité de ce pays et pourquoi l'on prétend aimer la Belgique sans chercher à vous comprendre. Cela m'énerve d'entendre le président du PS prôner à un moment à ce point délicat de faire un gouvernement sans majorité flamande - même si je trouve gonflé votre courroux après une législature avec le MR ultra-minoritaire. Et cela m'irrite de lire des opinions pour dire que l'on quittera le pays si l'extrême droite arrive au pouvoir en Flandre - c'est tellement facile, tellement réducteur. Je sais encore votre exaspération historique à l'égard de l'attitude hautaine des francophones - même si l'ère des 'fransquillons' est depuis longtemps révolue. Je sais aussi votre crainte de la tâche d'huile qui menace votre culture et votre langue minoritaire. Vous en avez, par ailleurs, marre de payer pour la Wallonie et tout autant marre d'avoir pour capitale une ville de Bruxelles gérée de façon chaotique. Puis-je être sincère ? Cela me rend fou, moi aussi, de voir que cela prend tant de temps pour reconvertir notre économie, pour remettre de l'ordre dans nos institutions et faire les choix audacieux qui s'imposent. Nous avons été écoeurés par les affaires des dernières années et nous sommes loin de la caricature de ces "Wallons dans leur hamac" lancée de façon provocatrice - je devrais dire "électoraliste" - par Jan Jambon. L'urgence absolue consiste à transformer l'essai d'une Wallonie prospère. Voulez-vous que je vous dise quelque chose ? Si vous cherchiez à comprendre, vous comprendriez que les votes très à gauche des électeurs francophones, dimanche dernier, sont tout autant l'expression de peurs que les vôtres. Elles disent un ras-le-bol de ne pas être entendu et d'être méprisé. Ce sont, comme dans votre cas, un appel à une autre politique. Et à un parler vrai. Car oui, on sait aussi reconnaître de notre côté le talent d'un Bart De Wever, son courage de reconnaître sa défaite au soir des élections et, quand ce n'est pas trop teinté de cynisme, sa capacité à appeler un chat un chat. A ne pas user de la langue de bois.
Chers amis flamands, je vous ai compris. Et je ne pense pas que votre vote de dimanche exprime un désir d'indépendance de la Flandre. Du moins pas explicitement. J'aimerais, au fond de moi, vous parler de la nécessité de reconstruire un dialogue entre nous et de faire pression pour la mise en place d'une circonscription fédérale permettant à nos politiques de reparler à nos deux opinions publiques. Mas au fond de moi, je pense qu'il est trop tard, que c'est inaudible et qu'il est temps de regarder les choses en face. Ne nous séparons pas, non, gardons un lien commun, un Etat que l'on peut appeler "confédéral" si l'on veut et préservons Bruxelles comme trait d'union, mais jetons les bases d'une autre cohabitation, plus simple, plus claire, plus compréhensible. Allons au bout du chemin vers l'autonomie, en réformant l'Etat sur base de critères et de valeurs simples : une plus grande démocratie, une plus grande lisibilité et une plus grande efficacité. Croyez-moi, en disant cela, je ne saute pas de joie à l'idée de construire un Etat wallon "éco-communiste", bien au contraire. Je pense qu'en prenant le temps de clarifier les choses, nous prendrons nos destins en mains. Et paradoxalement, nous réapprendrons à nous respecter. Et, qui sait, à trouver des réponses communes à ces maux qui ne sont pas si différents d'une Région à l'autre.

Aucun commentaire: