mardi 14 mai 2019

Le Décodage politique du jour: voici la preuve que les élections sont plus incertaines que jamais


ANTOINE CLEVERS  (La Libre Belgique)

Qu’il est loin le temps où le Premier ministre venait d’office, presque par nature, presque par obligation, des rangs du CVP, devenu le CD&V. Depuis le début de la campagne électorale, les candidatures plus ou moins déclarées se multiplient.

Dans la course au 16, rue de la Loi, on recense…
• le candidat logique, Charles Michel (MR), Premier ministre sortant, qui espère rempiler à condition que ce soit à la tête d’un gouvernement de réformes socio-économiques, et non institutionnelles, comme il l’a répété dimanche 
• “la” candidate, trop rare, Gwendolyn Rutten, présidente de l’Open VLD, qui a déclaré ce lundi que “si la balle est dans notre camp, j’assumerai cette fonction avec plaisir (...) Nous ne laisserons pas passer la chance qu'une femme devienne Première ministre” 
• le candidat contre-nature, Jan Jambon (N-VA), dont le parti rêve toujours de la fin de la Belgique 
• le candidat désigné d’office, Wouter Beke, président du CD&V, qui ne se déclare pas, mais qui sait que son heure est peut-être venue 
• les candidats timorés, les écologistes Jean-Marc Nollet (Écolo), Kristof Calvoou Meyrem Almaci (tous les deux Groen), que les sondages propulsent sur le devant de la scène 
• le candidat nostalgique, Elio Di Rupo, président du PS et ancien Premier ministre, qui caresse encore l’espoir de retrouver le poste 
• le candidat discret, Paul Magnette, qui assure que son avenir se situe à la tête du Parti socialiste, mais qui, dans un coin de la tête, n'écarte aucun scénario…

Cette abondance de premiers-ministrables démontre, en fait, que les élections du 26 mai sont plus incertaines que jamais. À ce jour, bien malin celui qui pourra prédire la composition des futurs gouvernements (fédéral et régionaux) puisqu’on ne sait même pas quelles majorités seront arithmétiquement possibles. Le simple fait que les observateurs demandent à autant de personnes si elles sont prêtes à assumer la plus haute fonction politique en Belgique est, en soi, une preuve d’incertitude. Les jeux sont hyper ouverts. Vivement la vérité des urnes. 


COMMENTAIRE DE DIVERCITY
LE JEU EST OUVERT 

Tellement ouvert que chacun, y compris les meilleurs politologues y perdent leur latin. Ce qui est neuf c'est que Bart De Wever donne l'impression de perdre son sang froid. Tout se passe comme si tous semblaient vouloir se liguer contre lui et son parti.



L’HISTORIEN ET SOCIOLOGUE ANALYSE, DANS UN ENTRETIEN AU « MONDE », LA MONTÉE
DES MOUVEMENTS POPULISTES EN EUROPE. POUR LUI, LEUR FORCE EST DE SE PRÉSENTER COMME LES MEILLEURS DÉFENSEURS DE LA DÉMOCRATIE.

Marc Lazar. / yann legendre (Le Monde)
Professeur d’histoire et de sociologie politique, spécialiste reconnu de l’Italie contemporaine, Marc Lazar est directeur du Centre d’histoire de Sciences Po et président de la School of Government de la Libre université internationale des études sociales (Luiss), à Rome. Il analyse le phénomène populiste, objet de son nouveau livre Peuplecratie. La métamorphose de nos démocraties (Gallimard, 192 pages, 19,50 euros), qu’il cosigne avec le sociologue italien Ilvo Diamanti.
Pourquoi ce néologisme un peu lourd de « peuplecratie », alors que l’étymologie grecque de démocratie, c’est « le pouvoir du peuple » ?
Je dois reconnaître qu’en italien cela sonne mieux : popolocrazia. Ilvo Diamanti, avec qui j’ai écrit ce livre, est aussi un éditorialiste de talent, inventeur de mots. L’émergence de nouvelles pratiques politiques, voire de nouveaux régimes, nécessite de forger de nouvelles notions. Ainsi, dans les années 1930 et 1950, celle de « totalitarisme » pour tenter d’appréhender ce que pouvaient avoir en commun le bolchevisme, le fascisme et le nazisme.

Or, qu’ils soient au pouvoir ou dans l’opposition, les mouvements populistes d’aujourd’hui sont en train de faire muter les bases mêmes de la démocratie libérale et représentative.
La démocratie, dans sa pratique moderne, se fonde sur la séparation des pouvoirs et sur tout ce qui relève de l’Etat de droit né des Lumières. Nous entrons maintenant, sous la pression de ces mouvements, dans une tout autre période…
QU’EST-CE QUI CHANGE ?
Ces mouvements populistes et leurs leaders martèlent que la souveraineté du peuple est sans limite. Tous les contre-pouvoirs doivent céder le pas au suffrage universel.
Le deuxième élément qui les caractérise est la mise en avant non seulement d’une démocratie directe mais aussi d’une démocratie immédiate, sans aucune forme de médiation, passant outre les corps intermédiaires et les partis.
Leur discours est celui d’une urgence permanente. Ils clament qu’il y a des solutions simples pour tous les problèmes, d’où leur demande d’une pratique référendaire systématique. Ils ont compris aussi la révolution que représentent les réseaux sociaux, qu’ils utilisent à fond.
La « peuplecratie » serait donc à la fois une nouvelle phase de la démocratie et une menace pour celle-ci ?
La « peuplecratie » n’a pas encore vaincu, mais elle est là comme un grand défi pour la démocratie libérale et représentative.
Les populistes ont déjà réussi à imposer leur façon de faire de la politique et leur temporalité, à tel point que ceux qui veulent les combattre ne peuvent qu’avoir la tentation de recourir à leur tour à ce que nous appelons le style populiste.
Matteo Renzi, le leader du centre gauche en Italie, se posait en « rottamatore », celui qui envoie à la casse le vieux système. Emmanuel Macron aussi pendant sa campagne se revendiquait comme le candidat antisystème, alors même que son parcours passant par l’ENA, la haute fonction publique et la banque Rothschild incarne celui des élites françaises. Bien sûr, les politiques mises en avant par ces deux leaders n’ont rien à voir avec celles prônées par les mouvements populistes, mais cela montre à quel point la « peuplecratie » a contaminé nos manières de concevoir la chose publique.
« LA “PEUPLECRATIE”, SI ELLE ARRIVE AU POUVOIR, CONSTITUE UNE ÉTAPE VERS QUELQUE CHOSE D’AUTRE : LA DÉMOCRATIE ILLIBÉRALE OU LA “DÉMOCRATURE” COMME À VARSOVIE ET À BUDAPEST »
EST-CE UNE SITUATION QUI ÉVOQUE CELLE DES ANNÉES 1930 ?
Il y a des différences fondamentales avec cette période. Ainsi, en France, les populistes d’alors comme les Ligues en appelaient à un régime autoritaire voire dictatorial, parce que la démocratie était inefficace.
La force des populistes contemporains est de renverser le logiciel et de se présenter comme les meilleurs défenseurs de la démocratie et de clamer que, eux, à la différence de la « caste » ou de l’« établissement » n’ont pas peur du peuple. Et d’interpeller les partis traditionnels : pourquoi n’instaurez-vous pas les référendums ? Pourquoi n’organisez-vous pas des consultations sur Internet ?
Ainsi, ces mouvements s’inscrivent à la fois dans la continuité des anciens mouvements populistes et dans la rupture : comme eux, ils jouent sur le « tous pourris » et sur l’opposition entre le « pays réel » et le « pays légal » [selon l’expression de Charles Maurras]. Mais, dans le même temps, ils surfent sur la critique de la politique au nom d’une meilleure prise en compte de la participation populaire et sur l’aspiration à une autre politique.
Leur force est d’être à la jonction de ces deux thématiques face à des partis traditionnels incapables de répondre à ce double défi…
Les populistes de l’Est, notamment quand ils sont au pouvoir, comme Viktor Orban en Hongrie, n’hésitent pas pourtant à instaurer un pouvoir autoritaire…
La « peuplecratie », si elle arrive au pouvoir et si elle se consolide, constitue en effet une étape vers quelque chose d’autre : la démocratie illibérale ou la « démocrature » déjà à l’œuvre à Varsovie et à Budapest.
« IL Y A UN PHÉNOMÈNE POPULISTE, MAIS DES POPULISMES AU PLURIEL, QUI NE SONT PAS TOUS D’EXTRÊME DROITE OU DE DROITE »
Comment définir le populisme ?
L’abondante production en science politique sur le sujet s’articule autour de deux pôles. D’un côté, il y a ceux qui estiment qu’il s’agit d’une nouvelle forme d’idéologie politique fragile, peu structurée mais qui se substitue aux grandes idéologies du XIXe siècle désormais en déclin. De l’autre côté, ceux qui, comme nous, considèrent le populisme avant tout comme un style politique.
LA DIMENSION XÉNOPHOBE EST-ELLE CONSTITUTIVE DU POPULISME ?
Pas nécessairement. Il y a un phénomène populiste, mais des populismes au pluriel, qui ne sont pas tous d’extrême droite ou de droite. Il y a des mouvements populistes de gauche comme Podemos, en Espagne, Syriza, en Grèce. Il y a des mouvements populistes régionalistes. Une forme nouvelle des populismes actuels est constituée par la figure de l’homme d’affaires se lançant en politique, dont l’archétype fut Silvio Berlusconi et qui a triomphé outre-Atlantique avec Donald Trump ou en République tchèque avec Andrej Babis.
Ils prétendent qu’un pays se gère comme une entreprise et se réfèrent sans cesse au bon sens populaire et aux supposées valeurs du peuple. Leur acception même du peuple varie. Pour certains, le peuple, c’est le populus – le peuple citoyen, conscient –, pour d’autres la plebs, la plèbe, c’est-à-dire la masse. Il y a aussi l’ethnos, c’est-à-dire le peuple sur une base ethnique… Ou encore le peuple comme consommateur auquel s’adressait volontiers Silvio Berlusconi. Les mouvements populistes combinent ces diverses acceptions.
« LA DÉFIANCE VIS-À-VIS DE LA POLITIQUE COMME DES INSTITUTIONS REND LA SITUATION EXPLOSIVE »
COMMENT EXPLIQUEZ-VOUS CETTE MONTÉE DES MOUVEMENTS POPULISTES ?
Nous avons construit l’Union européenne (UE), mais pas le peuple européen. Il faut aussi prendre en compte la grave détresse sociale : le chômage, la précarité, les inégalités et la pauvreté. Cependant, il n’existe pas un lien direct entre crise économique et vote populiste : terreau du populisme avec le parti FPÖ, l’Autriche est l’un des pays les plus riches de l’UE avec un chômage très bas…
Un autre facteur est la perception de l’islam comme une menace après les divers attentats. Les flux de migrants expliquent les replis identitaires, d’autant que les deux grands modèles d’intégration – le modèle multiculturel et le modèle républicain à la française – sont en crise.
Mais il y a surtout la défiance vis-à-vis de la politique comme des institutions. Cela rend la situation explosive. A peine 4 % des Italiens ont confiance dans les partis et 11 % des Français. Même en Allemagne, les grands partis de masse tels que la CDU-CSU (démocrates-chrétiens) et le SPD (sociaux-démocrates) s’effondrent. Toute la question est de savoir si la démocratie peut se passer des partis… Et, si oui, par quoi les remplacer…
POURQUOI VOUS CENTREZ-VOUS SUR LA FRANCE ET L’ITALIE ?
Ce qui nous frappe, c’est au contraire la convergence des problèmes dans des pays qu’on oppose souvent. On a parfois expliqué la montée du populisme en Italie par la faiblesse des institutions. Nous avons en France des institutions supposées stables, une administration efficace et nous avons à relever le même défi.
« EN ITALIE, LE GOUVERNEMENT POPULISTE AURA BIENTÔT UN AN ET L’OPINION CRÉDITE SES DIRIGEANTS DE FAIRE CE QU’ILS ONT PROMIS »
L’ITALIE RESTE-T-ELLE UN LABORATOIRE ?
Au cours des cent dernières années, ce pays a beaucoup innové dans le champ politique pour le meilleur comme pour le pire. Le fascisme, Berlusconi et aujourd’hui un gouvernement populiste – avec la Ligue, d’extrême droite, et l’inclassable Mouvement 5 étoiles (M5S) –, le seul à la tête d’un des pays fondateurs de l’UE.
Mais c’est aussi le pays qui a su mettre sur pied une démocratie solide à même de résister au terrorisme dans les années 1970-1980. L’Italie a été aussi le premier grand pays de l’UE à systématiser le recours aux primaires pour choisir les élus ou les leaders de partis. Mais au mot de laboratoire, aucune situation n’étant exportable telle quelle, je préfère celui de sismographe.
QUELLES LEÇONS PEUT-ON DÉJÀ TIRER DE L’EXPÉRIENCE DE CE GOUVERNEMENT POPULISTE ?
Ce gouvernement, crée le 1er juin 2018, aura bientôt un an et il reste le plus populaire parmi les gouvernements de l’UE. Cela peut sembler étonnant, vu la faiblesse de son bilan. Les enquêtes d’opinion montrent, qu’aux yeux des Italiens, ces dirigeants populistes sont toujours considérés comme apportant un sang neuf, quand bien même Matteo Salvini, le leader de la Ligue et l’homme politique le plus populaire du pays, a un long passé de politicien. L’opinion les crédite aussi de faire ce qu’ils ont promis, au point que cela récrée un peu de confiance dans les institutions.
Il y a une disparité croissante, au sein de la coalition, entre le M5S, en déclin, et la Ligue, dont le leader, Matteo Salvini, en campagne permanente, se pose en rempart face à l’immigration. Un sujet porteur dans un pays qui fut longtemps une terre d’émigration et où l’arrivée de migrants depuis plus de vingt ans a été un véritable choc culturel.
Le pays pourrait glisser vers une démocratie illibérale autour de l’homme fort Salvini. Mais la démocratie italienne pourrait aussi réussir à métaboliser la charge populiste pour se rénover en profondeur.
Marc Lazar est professeur d’histoire et de sociologie politique, directeur du Centre d’histoire de Sciences Po et président de la School of Government de la Luiss (Libre université internationale des études sociales, Rome). 


COMMENTAIRE DE DIVERCITY 

Un excellent papier qui renvoie à un livre important dont j'ai commencé la lecture.
Il nous explique que nous sommes en train de changer d'ère et que la démocratie représentative ne sera plus jamais comme avant. Il s'agit d'un phénomène de dimension européenne et qui affecte aussi les Etats-Unis. La dynamique conquérante des
populismes est le symptômes d'un problème démocratique majeur.
Elle résulte de la mode de l'antipolitique qui est à la fois rejet de toute politique et aspiration à une tout autre forme de régime.
Elle s'accompagne d'un rejet des élites regardées comme corrompues et peu digne de confiance. Ce phénomène est largement relayé et renforcé par la force et l'omniprésence  de la parole numérique sur internet et les réseaux sociaux.  Il affectera  inévitablement le scrutin belge du 26 mai dans deux semaines à peine. Beaucoup d'électeurs demeurent dans l'hésitation et bien malin est celle ou celui qui prédira le nom du prochain premier ministre.
Le suspense risque de durée de longues semaine voire des mois, des années...
MG





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