vendredi 24 mai 2019

Saura-t-on faire l'économie de la révolution ?

Par Jacques Attali,
L'Express

Tous les pays d’Occident, la France en particulier, et bien d’autres pays du monde, sont au bord de révolutions brutales, dont les conséquences seront désastreuses pour des décennies ; ou très positives, si on sait les anticiper et régler intelligemment à l’avance les contradictions qu’elles traduisent.
Une révolution (je ne parle pas ici de révolutions scientifiques, artistiques, intellectuelles, toujours bienvenues ; mais de révolutions politiques) se déclenche toujours quand un régime ne sait plus assurer à ceux qu’il prétend servir le bien-être auxquels ils estiment avoir droit, et quand il ne fait plus assez peur pour se maintenir par la force. Alors, les révoltes deviennent des révolutions.
Ces révolutions commencent par inspirer des espoirs fous, dérapant souvent ensuite dans des dérives sanglantes, entraînant des contrerévolutions plus sanglantes encore ; jusqu’à ce que, des années, ou des décennies plus tard, les ambitions de la révolution initiale soient retrouvées, et ses idéaux servis, dans un contexte raisonnable et équilibré.
Rares sont les peuples qui ont réussi à faire l’économie de la révolution et de la contrerévolution, pour en arriver directement au régime le plus réaliste, conciliant le souhaitable et le possible.
Aujourd’hui, toutes les conditions sont réunies pour que se déclenchent un jour prochain, dans plusieurs pays, des révolutions d’une extrême violence.
Les régimes en place semblent en effet incapables de résoudre les difficultés et les frustrations, réelles ou ressenties, d’un grand nombre de citoyens : un travail absent, non rémunérateur, ou aliénant ; des services publics délabrés ; des territoires ruraux oubliés ; une agriculture en plein désarroi ; un environnement dégradé ; une précarité croissante ; des vies personnelles en miettes.
Ces régimes, se sentant menacés, se crispent et accordent de plus en plus de privilèges aux classes dominantes et à leurs enfants, rendant plus fous de colère encore ceux qui en sont exclus.
Quand ces colères ne sont que celles des plus pauvres, soumis et faibles, rien ne se passe. Quand elles atteignent, comme aujourd’hui, les classes moyennes, et quand celles-ci en déduisent qu’elles n’ont plus rien à perdre, la révolution devient possible.
On voit très bien la forme qu’elle pourra prendre bientôt, en France et dans d’autres pays d’occident : les peuples ne se contenteront plus du dégagisme soft, qui a conduit à remplacer une classe politique discréditée, par une autre, qui se prétendait nouvelle, mais qui n’était, en fait, qu’un autre avatar de la précédente, et qui n’a pas mieux réussi. Les peuples se révolteront contre tous ceux qui sont pensés comme ayant du pouvoir,dans les entreprises et les cités ; et en particulier contre leur capitale. Ils s’abandonneront alors à des chefs autoritaires, sortis des rangs du peuple, (ou à des pseudostars populistes, mêlant le simulacre au réel) avec la promesse d’accorder à tous les privilèges anciennement réservés aux élites et de protéger les peuples des menaces du monde. Mêlant ce qui s’est déjà annoncé en Italie, en Ukraine, et en Hongrie.
On peut être sceptique et refuser de penser que de telles révolutions soient possibles. Mon intuition est que tout se met en place pour qu’elles le deviennent. Très bientôt. Les révoltes, les colères, les manifestations d’aujourd’hui n’en sont pas des substituts. Ils en sont des signes précurseurs.
Comme à chaque révolution de ce genre, ceux des puissants d’aujourd’hui qui échapperont aux foudres des nouveaux dirigeants émigreront, en attendant que ces révolutions échouent, ce qui ne manquera pas d’arriver, après un temps plus ou moins long.
La contrerévolution sera encore une fois terrible, d’autant plus terrible que les privilégiés auront eu peur, ou qu’ils auront perdu des leurs et des biens dans la révolution.
Même si on n’apprend jamais rien de l’Histoire, on pourrait faire l’économie de ces désastres annoncés ; en organisant la nation comme elle le sera, quoi qu’il arrive, après les ravages de la révolution et de la contrerévolution : une nation beaucoup plus juste, beaucoup plus empathique, ouverte au monde, capable de penser aux intérêts des générations suivantes.
Pour y parvenir, il faudrait que les arrogantes élites d’aujourd’hui, veuillent bien laisser une part importante du pouvoir à ceux qui en sont le plus privés ; en particulier, aux femmes issues des territoires fragiles de la république, de la campagne et des quartiers : elles portent, mieux que personne, l’espoir de l’avenir. Sans violence, sans concession.


COMMENTAIRE DE DIVERCITY
PESSIMISME D'HUMEUR?

On me dit souvent d'humeur pessimiste dans mon proche entourage.
Soit. Je mets volontiers  cela sur le compte de l'âge qui vient imperceptiblement, ce qui forcément tempère l'optimisme. Jamais pourtant je n'aurais écrit un post aussi  noir que celui qu'ose ici Jacques Attali qui lui non plus n'est pas précisément un perdreau de l'année mais qui est, néanmoins, un des meilleurs observateurs du temps long en politique.
Et pourtant toutes mes lectures des dernières années confirment  une impression de fin de régime et de bord du gouffre. Quand on me demande si la situation socio politique actuelle évoque pour moi les années 1912/13 ou plutôt 1931/32/33, je réponds volontiers: plutôt 1786/87/88...Et je m'explique: jamais depuis des décennies les différences de revenus et de pouvoir d'achat n'ont été aussi criantes qu'aujourd'hui. Rarement, le fossé entre le peuples et ses élites à été aussi béant pour ne pas dire carrément inconciliable autrement dit entre les privilégiés et le peuple des sans grade, les gens de rien, comme les appelle Macron, les sans dents, comme disait Hollande dans le livre assassin de son ex-compagne.
Les quatre derniers présidents de la République française n'ont pas réussi grand chose contre le chômage hormis de plomber la dette française. Ce n'est guère plus brillant chez nous ou en Italie.
Il est évident que le phénomène singulier des gilets jaunes rend soudain visible l'étendue de la détresse de la classe moyenne inférieure française. Mais c'est pareil  en Belgique et partout en Europe et aussi aux Etats Unis. Il y a des gilets jaunes partout même s'ils ne revêtent pas tous la chasuble fluo.
Les élections européennes toutes proches vont sans doute se solder par un triomphe des paris populistes qui font entrer en force au parlement européen.  Nigel Farage se prépare à faire des ravages au détriment de Thérésa May qui ne tardera pas à jeter l'éponge. Marine Le Pen qui se sent pousser des ailes exige déjà la tête de Macron si elle devait l'emporter au européennes. Et que feront les Allemands qui tournent le dos au parti d'Angela Merkel et au SPD actuellement coalisés à l'avantage de Alternativ für Deustschland?
Nous assistons depuis une grosse décennie à l'agonie de la social-démocratie européenne qui avait su jusqu'ici amortir les chocs  et faire prendre patience aux plus démunis. La social-démocratie est à bout de souffle partout en Europe et Obama a cédé son fauteuil présidentiel à Donald Trump. "Une révolution se déclenche toujours quand un régime ne sait plus assurer à ceux qu’il prétend servir, le bien-être auxquels ils estiment avoir droit, et quand il ne fait plus assez peur pour se maintenir par la force. Alors, les révoltes deviennent des révolutions."
J'invite chacune et chacun à méditer ces paroles avant de prendre sa décision en âme et conscience dans l'isoloir.
MG

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