lundi 17 juin 2019

Face aux défis climatiques et sociétaux : l’amorce d’une "Renaissance sauvage"


Guillaume Logé (Marianne) 
Chercheur associé à la Sorbonne et conseiller artistique, docteur en esthétique, histoire et théorie des arts (École normale supérieure, Paris) et en sciences de l’environnement (Université de Lausanne). Il est l'auteur de Renaissance sauvage : l'art de l'anthropocène. 

Afin d'enrayer la crise environnementale, Guillaume Logé propose une "Renaissance sauvage".
Voici, dans l’ordre, une fin et un début.
La fin, d’abord, d’un système. Les marches pour le climat se multiplient à travers le monde. Le vert s’impose à tous les partis politiques et les écologistes ont réalisé un score historiquement haut aux élections européennes (Europe Ecologie-Les Verts est même arrivé en tête du scrutin devant le Rassemblement national et LREM chez les électeurs de 18 à 34 ans). La population soutient massivement "l’Affaire du Siècle" (procès intenté contre l’Etat français pour inaction contre le dérèglement climatique). Les consommateurs s’exaspèrent de l’usage d’engrais, de pesticides et autres perturbateurs aux conséquences dramatiques sur la santé. Le 6 mai dernier, ce sont les scientifiques, de nouveau, qui ont tiré la sonnette d’alarme. Le rapport de l’IPBES (Plateforme intergouvernementale sur la biodiversité et les services écosystémiques) estime notamment qu’environ un million d'espèces animales et végétales sont menacées d'extinction et que "nous sommes en train d’éroder les fondements mêmes de nos économies, nos moyens de subsistance, la sécurité alimentaire, la santé et la qualité de vie dans le monde entier".
Il s’agit d’une rupture de civilisation et il convient de la qualifier de Renaissance, dans un sens historique et philosophique.
LA FIN DU MYTHE DU "PROGRÈS"
La logique de notre capitalisme tardif, seule jusqu’aujourd’hui à occuper l’espace, touche aux extrémités de ses paradoxes. Les crises, plurielles, s’accroissent. Elles partagent les mêmes racines que l’Anthropocène : l’activité humaine est devenue le premier facteur de transformation de la Terre. Les effets se font déjà sentir et ne vont faire qu’augmenter.
Nous le découvrons dans la douleur : le mythe du "progrès" tel qu’il a été préempté par l’économie n’a pas pour finalité l’homme. Il s’associe une logique d’accumulation infinie. Il s’associe une logique économique d’accumulation infinie et inégale de richesses à travers une augmentation sans fin des capacités de production et du volume de consommation. Pour cela, il capte toujours plus les ressources d’une planète finie et se détache de toute responsabilité quant à la préservation d’un équilibre vital pour l’homme.
Voici alors un début. Les problèmes ont atteint un niveau tel que les consciences amorcent un basculement massif. Il s’agit d’une rupture de civilisation et il convient de la qualifier de Renaissance, dans un sens historique et philosophique. Souvenons-nous qu’en Italie, au XVe siècle, l’homme affirmait une vision renouvelée de lui-même et du monde.

Des siècles d’interprétation de l’idéal platonicien nous ont conduits à croire que nous nous réalisons en nous coupant de notre être animal et de notre milieu naturel. A présent, une redéfinition de notre rapport à la nature se propose comme fondation d’une civilisation nouvelle. En ce sens, cette Renaissance vient combler l’absence de Grand Récit qui immobilise nos sociétés occidentales depuis la fin des années 1960. Nous nommons "sauvage" cette invention d’un nouvel être au monde. Elle se présente comme un "grand référent" à même de rassembler au-delà des différences, d’articuler un projet commun et d’engager l’Histoire dans la cohérence d’un nouveau moment fondateur. 

PRINCIPES DE LA RENAISSANCE SAUVAGE
Comme pour toute Renaissance, l’art et la philosophie, à la pointe du mouvement, convergent et s’élargissent à toute la société. De plus en plus d’artistes, de designers, d’architectes, de penseurs définissent des modes de collaboration avec la nature en rupture avec le paradigme d’un homme maître et possesseur absolu du monde qui l’entoure. A travers l’idée d’une "perspective symbiotique" propre à cette Renaissance sauvage, nous désignons une tendance qui agrège des engagements militants en faveur de l’écologie, des modes de créations collectives où ce n’est plus un seul point de vue qui domine, des stratégies pour intégrer l’action des "autres que soi" (humains ou non-humains), des œuvres de toute nature qui ouvre à une conscience interrelationnelle du réel et à une nouvelle forme d’être "sauvage".
ET QUAND BIEN MÊME, "L’EFFET REBOND" RÉPERCUTE TOUJOURS UNE ÉCONOMIE D’ÉNERGIE EN UNE CONSOMMATION FACILITÉE ET DONC EN UN ACCROISSEMENT DU PRÉLÈVEMENT DES RESSOURCES PLANÉTAIRES ET DE LA POLLUTION.
De façon très concrète, par exemple, l’artiste Tomás Saraceno s’associe à la capacité créatrice des araignées, Neri Oxman et l’équipe du MIT Media Lab sollicitent des vers à soie dans la création d’un pavillon, l’architecte Marcos Cruz intègre plantes et micro-organismes à des structures pour le bâtiment, les designers du Studio Formafantasma créent des objets à partir de produits naturels (farine, déchets agricoles, calcaire), le mycologue Phil Ross met au point des briques générées par des champignons, le philosophe Baptiste Morizot définit une diplomatie avec les animaux, le jardinier Gilles Clément trouve dans l’idée de "jardin en mouvement" un principe d’organisation, etc.
Un même élan et des fondations similaires animent les méthodes agricoles holistiques, telles que l’agriculture biodynamique ou la permaculture, dénuées de produits phytosanitaires, le travail des urbanistes tirant parti des forces en présence dans la reconfiguration de territoires, comme dans la région de la Ruhr en Allemagne, ou celui des chercheurs qui font travailler ensemble plusieurs disciplines sur un même sujet.
La Renaissance sauvage rompt avec les illusions de la géo-ingénierie et du transhumanisme, héritiers ultimes, et donc les plus furieux, du mythe progressiste qui cherche, aujourd’hui, à en faire les fondements d’un renouveau du capitalisme. Soyons clair : la technique ne règlera pas les problèmes actuels. Il n’existe pas de machines régulatrices magiques, pas plus d’énergie alternative "propre" à espérer à court-terme. Et quand bien même, "l’effet rebond" répercute toujours une économie d’énergie en une consommation facilitée et donc en un accroissement du prélèvement des ressources planétaires et de la pollution.
Si cette Renaissance sauvage se présente comme une réponse de joie et d’optimisme, c’est parce qu’elle sort de l’angoisse née du vide de sens qui ronge nos sociétés et scelle une alliance renouvelée de l’homme avec lui-même et avec la Terre. Elle n’en est pas moins extrêmement lucide. La période anthropocène dans laquelle nous sommes entrés va inévitablement durer. L’enjeu qui se pose est le suivant : allons-nous changer au plus vite de modèles afin de nous donner une chance de limiter le niveau des effets de l’Anthropocène ou allons-nous faire face à une Terre à ce point inhabitable, qu’il sera impossible de nous adapter, avec tout ce que cela signifie en termes de conflits et de chaos ?
Ne l’oublions pas : la Renaissance en Italie, à ses débuts, était le fait d’une minorité.
La Renaissance sauvage s’offre à chacun : tout citoyen peut devenir un "créateur sauvage", concourant à un monde non seulement durable mais passionnant à vivre, à la condition de nourrir honnêtement sa conscience, de changer ses aspirations en conséquence et d’avoir le courage, à son niveau, de le traduire en actes, autant dans son mode de vie que dans sa participation politique.
Ne l’oublions pas : la Renaissance en Italie, à ses débuts, était le fait d’une minorité. Elle a construit l’Histoire. Ne sous-estimons pas la puissance de changement des voix qui réclament un tournant écologique. Les tenants de l’ancien monde s’empêtrent dans les contradictions, l’ignorance ou le mensonge. Aujourd’hui, les mouvements peuvent s’amplifier avec une grande rapidité. Nul ne peut prophétiser le succès ou la défaite de cette Renaissance sauvage. Ce qui est sûr, c’est qu’elle est là, amorcée. Et qu’il appartient à une époque, la nôtre, de lui faire réorienter l’Histoire. 


COMMENTAIRE DE DIVERCITY
OPTIMISME DU DÉSESPOIR? OUI ET NON! 

Les années de décadence sont des années de bonheur, disait  feu Henri Plard, mon professeur, dans son portrait flamboyant de la Vienne Jugendstil  inspiré du "Monde d'hier" de Stéphane Zweig. J'ai relu récemment ce texte prophétique et nous y voici à notre tour, pauvres Européens incapables de s'entendre sur l'essentiel et notamment la question du climat.
Ce texte bienvenu de Guillaume Logé contient, enfin, une bonne nouvelle, celle d'une possible renaissance à laquelle nous pourrions, tous participer moyennement un sursaut éthique téméraire.
Optimisme du désespoir? Oui et non! 
Allons-nous changer au plus vite de modèles afin de nous donner une chance de limiter le niveau des effets de l’Anthropocène ou allons-nous faire face à une Terre à ce point inhabitable, qu’il sera impossible de nous adapter, avec tout ce que cela signifie en termes de conflits et de chaos ?
Ne l’oublions pas : la Renaissance en Italie, à ses débuts, était le fait d’une minorité
Si cette Renaissance sauvage se présente comme une réponse de joie et d’optimisme, c’est parce qu’elle sort de l’angoisse née du vide de sens qui ronge nos sociétés et scelle une alliance renouvelée de l’homme avec lui-même et avec la Terre
A quoi bon évoquer avec la régularité de l'horloge la montée des périls qui nous menacent si nous restons les bras ballants.
Je m'étonne que nous autres Européens ne jetions pas nos dernières forces et nos ressources d'intelligence collective et tout le potentiel de notre créativité dans un grand sursaut éthique au secours d'une démocratie de plus en plus remise en question par trop de frustrés radicalisés et d'une planète en grand péril.
L'heure est grave, plus inquiétante encore qu'en cette année 1938 où s'enclenchait la drôle de guerre et où les plus lucides, Churchill en tête sonnèrent l'alarme.  On se moque volontiers de la petite Greta Thumberg qui sonne l'alarme et s'engage sans compter contre le réchauffement qui menace. "Ces jeunes qui m’entourent"  écrit une maman en colère(je ne peux témoigner que de ceux-là), "comme sans doute tant d’autres, même et surtout ceux qui, par manque d’information, n’ont pas conscience qu’une transition écologique est urgente et indispensable, sont néanmoins tous prêts au changement. Et ils se heurtent, ces nouveaux résistants, au silence de nos confortables pantoufles…"
Sa carte blanche interpellante mérite d'être lue et méditée.
MG 


ENTRE DÉSARROI PROFOND ET RÉVOLTE, LA RÉACTION DES JEUNES FACE AU CLIMAT
La Libre Belgique
OPINIONS
Une opinion de Françoise Laurent, maman de quatre enfants inquiets pour la planète.

Toujours l’aube revient, avec les infatigables appels des oiseaux, couvrant encore (quand ce sont des oiseaux de mauvais augure) le brouhaha sourd de la ville qui s’éveille, au loin. Mais c’est la nuit qui retient nos enfants, petits et grands, dans ses recoins les plus sombres : au creux des lits, à l’abri des couettes, ils se débattent dans des mondes silencieux, sans trilles de merles ni bourdonnements d’insectes. Juste le bruit des machines, la grisaille des fumées et le clapotis de flots gris.
Sur la table du petit déjeuner, à peine sortis de leurs cauchemars, ils trouveront dans le journal du jour de nouvelles annonces de catastrophes à venir. Pas faim. À l’école, au collège, à l’université, on leur parlera encore de changements climatiques, des quelques années de répit avant que cette terre, la leur, celle sur laquelle on les a lancés sans garde-fou, ne devienne un grand cimetière. Il leur faudra pourtant avancer, apprendre, étudier ; s’accrochant à l’idée qu’ils ou elles pourront peut-être changer le cours de cette nauséabonde histoire. Certains vont manifester, les plus âgés ont voté et ne comprennent pas, au lendemain du 26 mai, ces discussions qui butent sur des frontières alors que les vents mauvais, eux, n’en connaissent pas. Pour la plupart, Occidentaux privilégiés, ils ont reçu depuis leur naissance tout ce dont ils avaient besoin et même beaucoup plus : inclus dans le bel héritage, une bombe à retardement. Quand ils en prennent conscience, ils s’encouragent les uns les autres à vivre autrement, plus simplement, à se passer de ce qui hier encore paraissait indispensable. Ils nous interrogent, nous les parents, nous bousculent, nous poussent dans nos retranchements et nos contradictions. Rêveurs, ils nous rappellent qu’il y a plus de bonheur et de vie dans le vol d’un oiseau que dans celui d’un avion, même s’ils ont parfois utilisé ce moyen de transport-là pour partir à la découverte du monde et de ses habitants, et que cela a forgé aussi leur détermination car il y a, là-bas, des gens qu’ils ont appris à connaître et à aimer. Juste des terriens, comme eux, parfois premières victimes des cataclysmes.
DÉPRIME ET RÉVOLTE
Mais quelquefois la force leur manque et, découragés, nos jeunes de lointaine insouciance sombrent dans la déprime. Ou laissent tomber études et formations et choisissent une autre voie. Comment rester dans les rails quand l’avenir qu’on leur a promis s’ils étaient bien sages, s’ils respectaient la sacro-sainte trinité travail-famille-patrie, ce futur n’est en réalité que mirage et désolation ? Ne reste alors que la révolte, le chemin de la désobéissance civile : à 18, 19 ou 20 ans, quelques-uns s’installent sur des ZAD (zones à défendre) et, calmes, pacifiques mais déterminés, occupent des territoires promis à la construction d’autoroutes ou de centre de loisirs. S’engagent dans un combat teinté de désespoir. Car ils savent la hausse déjà irréversible des températures, les îles de plastique, la chute de la biodiversité (entre autres réjouissances), et ne peuvent assister sans réagir à la construction d’un énième parc d’attractions. Ou d’un ruban de bitume de plus, pour permettre l’acheminement rapide de marchandises…indispensables. Les autorités, les "sachants", ceux qui leur demandent de retourner gentiment dans le système pour travailler à l’infinie croissance et puis consommer, surtout, ne savent-ils donc pas où on va ? Visiblement, non, car ils continuent à endormir leurs administrés en leur offrant, ce n’est pas nouveau, du pain et des jeux. Sédatifs potentiellement mortels.
Ces jeunes qui m’entourent (je ne peux témoigner que de ceux-là), comme sans doute tant d’autres, même et surtout ceux qui, par manque d’information, n’ont pas conscience qu’une transition écologique est urgente et indispensable, sont néanmoins tous prêts au changement. Et ils se heurtent, ces nouveaux résistants, au silence de nos confortables pantoufles…


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