jeudi 11 juillet 2019

Charles Michel, le mal aimé au sommet


Alain Raviart |

L'élection du Premier ministre belge Charles Michel à la présidence du Conseil européen a été peu saluée par les personnalités politiques belges francophones...
Voici l’histoire un peu folle d’un Premier ministre discuté par le peuple francophone mais dont le talent a séduit les Européens. Un chemin pour conquérir, une bonne fois pour toutes, le cœur de sa communauté ?
Charles Michel. Deux prénoms pour un nom. L’un ne va plus sans l’autre. Charles a su s’émanciper de Michel sans jamais s’en départir. Comme une forme de lucidité. L’homme l’est, lucide, sur la stratégie pour prendre le pouvoir. Il l’est moins sur son image qu’il n’arrive pas vraiment à imposer et à « déformater ». Il est une sorte de mal aimé. Toujours lucide, il en a bien conscience, mais cela ne suffit pas pour séduire son territoire.
Alors, quand il atteint le sommet de l’Europe avec son nouveau titre de président du Conseil et grimpe sur les cimes mondiales, il s’attend à tout sauf à cela : il n’est pas félicité par la petite planète de la Belgique francophone. Cette petite communauté politique reste (quasi) muette alors que le voisin flamand s’élève à la louange sans aucune arrière-pensée.
Les accents toniques mal placés dans ses discours, des mots mal portés par un corps un peu démantibulé et un charisme affaibli par un regard qui doute alors qu’il se veut autoritaire, n’ont pas fini de susciter les persiflages.
Certes, les présidents de partis wallons le félicitent en privé. En public, sans commentaire. Au contraire, la coprésidente d’Ecolo Zakia Khattabi l’enfonce six pieds sous terre. « La N-VA perd son meilleur allié » pourfend-elle. Vu le sacre, il ne s’agit pas d’ironie mais d’une claque, d’une fessée, d’une humiliation. Alors, pourquoi Charles Michel n’est-il pas respecté par bon nombre de ses pairs ?
A lire les sondages, l’homme ne serait pas compris par les Wallons et les Bruxellois. Il n’est pas populaire. Facile donc pour les adversaires de tirer sur un homme qui ne séduit pas. Les accents toniques mal placés dans ses discours, des mots mal portés par un corps un peu démantibulé et un charisme affaibli par un regard qui doute alors qu’il se veut autoritaire, n’ont pas fini de susciter les persiflages. Quand Jean-Marc Nollet, l’autre coprésident des verts, lui offre pendant la dernière campagne électorale une marionnette en télévision, le geste est un outrage : « Vous êtes la marionnette de la N-VA ». A croire que la fonction (de Premier ministre) ne fait pas l’homme.
PAS MAÎTRE EN SON VILLAGE
Oui, Charles en a bavé depuis tout petit avec son père qui était l’un des politiques favoris des Belges. Un « fils de ». Oui, Charles Michel continue d’en baver. Pas comme Louis, son père, soupe au lait démonstratif. Charles est bouillonnant, mais ça reste à l’intérieur… le plus souvent. Il souffre viscéralement de ne pas être maître en son village, de ne pas être adulé dans son pays. On se souvient d’un de ses passages à la Foire de Libramont. Tout allait bien. Le gouvernement bouclait un budget et des réformes, il était numéro « uno », les visiteurs l’embrassaient. Il avait adoré. Phénomène éphémère. Tout a commencé à chuter, y compris sa majorité. Aux élections, pas mieux.
Alors, son ampleur va conquérir d’autres horizons bien plus ambitieux, probablement taillés à sa juste mesure. Leader de l’Europe n’est pas une coïncidence. Une fatalité ? En même temps qu’une vocation probablement. Parce que l’homme sait mener plusieurs combats à la fois, sans jamais s’émousser. Il s’est démené avec force pour diriger la Belgique et pour se battre au niveau européen. Parallèlement, conjointement, avec le sens des priorités partagées parce que, pour lui, l’un n’allait pas sans l’autre.
Peut-être que là-bas ils verront. Non pas le traître. Non pas celui qui a convolé avec la N-VA alors qu’il avait promis ne jamais lui passer une alliance au doigt. Car il en est convaincu : sans son pacte avec les nationalistes, le pays aurait connu la crise de régime. Cet argument était-il sincère ? A force de le répéter… L’Europe aura bien besoin de ce talent pour éviter une crise de régime, et populiste, qui lui pend également au nez.
BARBECUE ET KICKER
La reconnaissance de Charles Michel chez les siens va donc passer par l’international. Ça va marcher ? On prend tous les paris. Sans se tromper, on pourrait voir l’homme s’épanouir davantage. Remporter des victoires faciles parce que la Belgique a été encore plus compliquée pour lui. Les chefs d’Etat apprécieront peut-être davantage ses barbecues et les parties de babyfoot qu’il affectionne tant.
Chez lui, le « kicker » triomphe et est une pièce maîtresse de l’ameublement. Il choisit les bleus et non les rouges. Sinon la barre lui brûle la main. Parce qu’il ne s’arrête jamais. Parce qu’il a ça dans le sang, et pas seulement de père en fils. Il cultive à chaque minute ses dossiers, son dossier. A en perdre le sens de la vie ? Son épouse, ses enfants, avec son fils, avec Jeanne qui est un phare joyeux chez les Michel et avec la toute petite dernière, Lucie, lui rappellent l’essentiel avec douceur. Jeune papa, jeune président du Conseil européen, jeune en tout. Le plus jeune ministre et Premier ministre que le pays ait connu. Un parcours de feu et de sang, de génie et d’incompréhension.
Une nouvelle conquête en perspective. Il ne perdra jamais les Wallons et les Bruxellois de vue. La revanche sera là dans quelques années, voire avant. Du top européen il séduira la base francophone. Ce combat, il ne veut pas le perdre. Il ne se résigne jamais. Il ne se fera jamais oublier dans son pays. Au contraire. Sa nouvelle conquête mondiale est aussi une reconquête sur ses terres. Il ne veut pas rester le mal aimé.


COMMENTAIRE DE DIVERCITY
CHARLES LE MAL AIMÉ

On imagine qie Louis Michel jubile dans sa chaumière. En parfait Pygmalion il a réussi un chef d'oeuvre paradoxal: son fils Charles qui a su réaliser son rêve, devenir premier ministre et le dépasser en accédant à la présidence du Conseil de l'Europe.
Curieusement l'homme au physique étrange ,ne susite pas l'enthousiasme des Belges, pas plus d'ailleurs qu'Hermann Van Rompuy en son temps.
Herman Van Rompuy au «Soir»: «Charles Michel est beaucoup mieux préparé que moi pour présider le Conseil européen». L'affreux  Farrage le traita de "wet blanket" (serpillière mouillée)
   
Charles Michel a-t-il les qualités pour son « top job » européen ?  Se demande Béatrice Delvaux dans une analyse scrupuleuse et perspicace à laquelle je renvoie. "Il est très respecté, c’est un européen convaincu, comme son père. tout cela a été bien reçu par le président français et par la chancelière allemande."
"Pour Charles Michel, le dossier des pays de l’Est « sera très délicat et très important ». Quant au Brexit, qu’il se solde par un « no deal » ou un nouveau délai, ce pourrait être le chaos."(BD)
MG


QUELS CONSEILS LUI DONNER ? Personne n’est mieux placé pour répondre à ces questions que Herman Van Rompuy, l’autre Belge qui fut, de 2010 à 2014, le premier président permanent du Conseil européen.

Charles Michel sera le prochain président du Conseil européen, l’institution qui regroupe les chefs d’État ou de gouvernement des 28 États Membres. Une fonction qu’il cumulera, comme son prédécesseur le polonais Donald Tusk, avec la présidence du sommet de la zone euro. Le visage de l’Union européenne dans le monde sera donc ce jeune homme belge de 43 ans. Depuis Le Coq où il séjourne avec ses petits-enfants, Herman Van Rompuy, qui fut le premier président du Conseil européen, désigne deux brûlots : le Brexit et l’Etat de droit à l’Est. A 71 ans, l’ex-Premier ministre belge (CD&V) suit toujours de très près les affaires européennes.
VOUS AVEZ ÉTÉ SURPRIS PAR LA DÉSIGNATION DE CHARLES MICHEL ?
Non, car ces dernières années, il avait montré beaucoup d’ambition. Il était très actif au Conseil européen et a organisé au moins deux sommets avec la participation d’Angela Merkel et d’Emmanuel Macron et quelque 10 à 12 membres du Conseil européen. Il faut évidemment que votre profil convienne dans le puzzle. Le fait que Mark Rutte, le Premier ministre néerlandais, n’était pas candidat, l’a ainsi beaucoup aidé. Mais on a toujours de la chance, j’en ai eu aussi. Et en plus de son ambition, il est très respecté, c’est un Européen convaincu, comme son père. Tout cela a été bien reçu par le président français et par la chancelière allemande.
IL A CERTAINES DES QUALITÉS NÉCESSAIRES POUR CETTE FONCTION ?
Il était dans mon gouvernement à la Coopération et nous avons eu d’autant moins de contacts que je n’ai été Premier ministre que pendant 11 mois. Charles a ensuite été Premier ministre de la Belgique durant 5 ans et à l’étranger, c’est considéré comme un atout : ils ne sont pas à l’écoute de l’opposition wallonne. Avant de prendre ma fonction européenne, j’avais un intérêt pour la politique internationale mais aucune pratique. Après deux ou trois Conseils européens, on m’a demandé indirectement et puis directement si la présidence m’intéressait, mais je n’avais pratiquement aucune expérience du Conseil européen. Charles, lui, a une très grande expérience, il a fréquenté tout le monde. Il est beaucoup mieux préparé que moi.
C’EST L’HOMME D’EMMANUEL MACRON, SA « MARIONNETTE » ?
On dit toujours ça ! Moi, j’avais le Merkozy, souvenez-vous, j’étais une « puppet on the string » (un pantin au bout d’une corde). Mais aujourd’hui, plus personne ne dit que j’étais manipulé par les Français et les Allemands, au contraire. On doit toujours sa nomination à quelqu’un ; dans mon cas, c’était surtout au président Sarkozy qui a pris l’initiative et convaincu Merkel, même s’il ne fallait pas beaucoup d’arguments. Guy Verhofstadt était lui soutenu par Chirac et Schroeder. On est toujours soutenu par quelqu’un. Et donc, pour Charles Michel, il se peut que dans la famille libérale étendue, il a eu davantage de contacts avec le président Macron qui l’a soutenu. Mais ce n’est pas un contre-argument, au contraire. Par contre le fait qu’on parle français est toujours un argument pour les Français, je l’ai découvert avec Sarkozy.
LE PPE, GROUPE EUROPÉEN DES PARTIS DE DROITE LIÉ À LA DÉMOCRATIE CHRÉTIENNE AUQUEL APPARTIENT VOTRE CD&V, NE SORT-IL PAS TRÈS RIDICULISÉ DE CE PROCESSUS DE NOMINATION ?
Le résultat final pour le PPE n’est pas si mauvais, avec la présidence de la Commission européenne. Au vu du résultat des élections où nous avons perdu une quarantaine de sièges, il n’était plus en situation de réclamer les deux postes importants, comme ce fut le cas avec Barroso et moi, Tusk et Juncker.
QUAND MÊME, LE PPE A DÛ ABANDONNER SON « SPITZENKANDIDAT » (SA TÊTE DE LISTE AUX ÉLECTIONS EUROPÉENNES, NDLR) L’ALLEMAND MANFRED WEBER REPOUSSÉ PAR EMMANUEL MACRON ?
Au moins deux ou trois grandes familles politiques, le PPE, les sociaux-démocrates et les Verts, étaient en faveur des « spitzenkandidaten ». Pas les libéraux pour une raison purement politique : s’ils acceptaient le jeu des « spitzenkandidaten », jamais un libéral ne pouvait devenir président de la Commission. Ce ne sont donc pas des considérations intellectuelles qui sont en cause. Personnellement, je n’ai jamais été pour ce système, mais l’élimination des « spitzenkandidaten » est-elle vraiment une grande victoire européenne ? Le résultat actuel est-il vraiment meilleur que si on avait appliqué la procédure fixée ? Je n’en suis pas convaincu. Le président Macron a dit « Il faut des poids lourds, des hommes qui pèsent sur la décision ». Je fais abstraction du président du Conseil européen, mais est-ce que le résultat final, qui est soi-disant une victoire française, donne vraiment des poids lourds pour chacun des postes ?
L’IDÉE DES LISTES TRANSNATIONALES REMISE SUR LA TABLE PAR MACRON ÉTAIT-ELLE UNE SOLUTION ?
Il y a des arguments européens pour défendre cette idée, mais il y a aussi des contre-arguments. Primo, les petits pays sont désavantagés. Et secundo, quand l’idée a été lancée, on a dit que c’était dans la logique d’un contact plus direct avec les citoyens européens, mais c’était aussi un moyen partisan pour le président Macron d’avoir un accès direct à l’électorat européen dont il était dépourvu en l’absence d’une famille politique à lui. Il voulait créer son parti politique et, grâce aux listes transnationales, ne pas être cantonné à la seule France.
VOUS CONNAISSEZ URSULA VON DER LEYEN, LA NOUVELLE PRÉSIDENTE DE LA COMMISSION ?
Non, uniquement de renommée. J’ai eu une fois une petite conversation avec elle, en français d’ailleurs, quand j’étais encore en fonction.
N’EST-CE PAS INCONSCIENT ? LA PLUPART DE CEUX QUI L’ONT DÉSIGNÉE NE LA CONNAISSENT PAS.
Je suis beaucoup plus indulgent. Vous croyez vraiment que tous me connaissaient quand ils m’ont nommé ? Ils n’ont pas eu de regret ensuite, au contraire. Je reçois encore des messages disant « Tu nous manques » (il rit). Et Jacques Delors ? Quand il a été nommé, il n’était pas connu hors de France et personne n’aurait cru qu’il allait devenir le plus grand président de la Commission qu’on ait connu. Beaucoup de critiques sont un peu injustes et on a tendance à oublier l’histoire.
CETTE SEMAINE, EMMANUEL MACRON EST DEVENU LE ROI DE L’EUROPE ?
Mais non, mais non ! Quand je vois les différentes coalitions qui ont joué un rôle dans tout ce processus, c’est beaucoup plus compliqué. Le premier paquet dit d’« Osaka » a été descendu d’abord au sein du PPE contre l’avis des Français. Ensuite il y a eu le rôle très curieux du groupe de Visegrad (Hongrie, République Tchèque, Slovaquie et Pologne) et des Italiens contre le socialiste néerlandais Frans Timmermans.
POURQUOI CURIEUX ?
Si vous aviez dit à l’avance que Timmermans serait descendu, on ne vous aurait pas cru. Je n’ai lu aucun argument de ce genre contre lui en cours de campagne. Et donc, beaucoup d’influences ont joué sur la soi-disant victoire pour arriver au dernier paquet. Je trouve ridicule de dire « moi j’ai gagné ». On doit avoir un petit peu de hauteur et d’ici une ou deux semaines, personne ne saura plus rien de tout cela. De plus, il n’y a pas de roi en Europe.
AH NON ? ON A LONGTEMPS CRU QUE C’ÉTAIT MERKEL, CHANCELIÈRE D’UNE ALLEMAGNE QUI DOMINE L’EUROPE DEPUIS DES ANNÉES ?
C’est un petit peu court. Moi, j’étais très favorable au programme lancé par Emmanuel Macron à la Sorbonne en septembre 2017. Mais à vrai dire, deux ans et demi après, il n’y a pas eu beaucoup de réalisations. Pour un roi, le résultat n’est pas impressionnant. Il a aussi été très isolé dans son refus d’octroyer un nouveau délai aux Britanniques sur le Brexit. La prise de décision dans le Conseil européen est encore plus compliquée que de mon temps, car le tandem franco-allemand ne marche plus comme autrefois. Sinon, le programme de la Sorbonne aurait été mieux réalisé. Ce n’est pas parce qu’en dernier lieu il y a eu, disons, un accord franco-allemand sur la distribution des postes, qu’on peut dire que la France et l’Allemagne ont dicté leur volonté. Le moteur que j’ai connu, je ne le retrouve pas. Et c’est dommage car l’Europe et certainement la zone euro ont besoin d’une alliance franco-allemande vraiment forte.
N’EST-CE PAS ÉTONNANT ET DANGEREUX QUE TOUS LES NOUVEAUX DIRIGEANTS DE L’UNION SOIENT ORIGINAIRES DES PAYS FONDATEURS ?
À l’époque, c’est moi qui voulais Donald Tusk comme président du Conseil, j’ai dirigé toute l’opération. Après consultation des 27, je l’ai proposé d’abord aux Français puis à Mme Merkel en leur disant : celui-là fera l’unanimité. Il faut aussi avoir des candidats d’envergure : Tusk l’était. Or, quand je vois les Premiers ministres du groupe de Visegrad, je ne suis pas convaincu qu’il y a là un futur président du Conseil ou de la Commission. La Bulgare Georgevia aurait fait l’affaire mais elle ne semblait pas soutenue par son propre gouvernement. Et si les Polonais et les Hongrois avaient eu des candidats, ils ont tout fait ces dernières années pour se marginaliser à cause de ce qui se passe dans leur propre pays. Ils ont un pouvoir négatif, certainement s’ils sont aidés par les Italiens, mais ils n’ont certainement pas un pouvoir positif. Ils sont sous la procédure de l’article 7 (qui prévoit des sanctions punissant la rupture de l’Etat de droit, NDLR), ce n’est pas le meilleur argument pour réclamer un poste important dans l’UE. Mais on ne peut pas généraliser. Dans les quatre pays du groupe de Visegrad, la Slovaquie vient d’élire fortement une dame très favorable aux libertés démocratiques, sur un programme anti-corruption. Les États baltes ne sont pas non plus les meilleurs alliés de Visegrad. Même en Bulgarie, où il y a des populistes, le Premier ministre est souvent en désaccord avec Visegrad.
«C’EST PETIT DE PAS AVOIR FÉLICITÉ CHARLES MICHEL. EN FLANDRE, ON EST FIERS»
Les partis francophones n’ont guère félicité Charles Michel pour sa nomination à la présidence du Conseil européen. « Cela manque de hauteur », nous déclare Herman Van Rompuy qui voit une valeur ajoutée immatérielle pour notre pays dans la présence d’un compatriote à ce niveau.
CHARLES MICHEL DOIT FAIRE UN PEU PLUS DE VAN ROMPUY ET UN PEU MOINS DE TUSK : UN PEU PLUS DE DISCRÉTION ET UN PEU MOINS DE DÉCLARATIONS ?
C’est le résultat qui compte. La méthode aide bien sûr, mais ce que j’ai fait n’est pas la seule façon de remplir cette fonction. Quand on a été comme Donald Tusk Premier ministre dans une majorité absolue d’un grand pays de 40 millions d’habitants et chef de son parti, on a une position tout autre que moi qui avais été Premier ministre pendant 11 mois d’une coalition de 5 partis que je n’avais même pas formée. On ne devient pas quelqu’un qui travaille dans l’ombre quand on a fait tout autre chose pendant des années.
L’EXPÉRIENCE DE LA SUÉDOISE FAITE, SI ON CARICATURE, D’UNE N-VA PROCHE DE VISEGRAD ET D’UN CD&V PLUS « SUDISTE » ET DROIT-DE-L’HOMMISTE PEUT AIDER CHARLES MICHEL DANS L’ART DE RÉCONCILIER LES CONTRAIRES ET DE FAIRE LE GRAND ÉCART ?
C’est vrai pour Charles et pour tout Premier ministre belge. La Belgique est un pays compliqué pas seulement parce qu’il a un gouvernement de coalition mais parce qu’il y a chez nous le nord et le sud. La Flandre n’est pas du tout proche de Visegrad, mais elle comprend davantage les arguments nordiques tandis que la Wallonie appartient au monde latin et comprend plutôt les sensibilités des pays du sud. Et donc on doit gérer non seulement une différence de langue mais aussi de culture. Avec des problèmes qui sont surmontables : l’Europe l’a prouvé dans la crise de la zone euro et la Belgique l’a prouvé pendant deux siècles – cela devient de plus en plus difficile. Et donc je crois qu’avoir travaillé avec différentes cultures est un avantage pour ce poste. Une coalition est une chose mais une coalition avec deux ethnies, c’est autre chose. Et cela n’a rien à voir avec la N-VA. Quand j’étais dans le gouvernement Dehaene, les Flamands pensaient autrement que nos collègues francophones sur des thèmes qui n’avaient rien à voir avec le communautaire. Charles Michel a eu cette expérience, disons, de façon plus prononcée, mais cela aide. Même si les divergences sur l’Europe qu’a eues la Suédoise ne l’ont jamais empêché d’avoir une attitude proeuropéenne au sein du Conseil européen. La Belgique n’a jamais été considérée comme un pays qui devient eurosceptique, je dirais même au contraire.
CHARLES MICHEL A FAIT LE GRAND ÉCART ULTIME LORS DU « PACTE DE MARRAKECH » ?
C’était la fin. Toute l’histoire de Marrakech est très curieuse mais pendant 4 ans, Charles Michel a pu faire ce qu’il voulait faire sur la scène européenne. Le caméléon, ce n’est pas Michel mais la N-VA qui pratiquait une position eurosceptique, en ayant des doutes sur le fonctionnement de l’Union. De Wever a dit que l’Union européenne est juste un traité. Mais c’est beaucoup plus que cela, cela fait partie de nos institutions, de notre vie économique et politique, de notre ADN !
QU’EST-CE QUE CELA RAPPORTE À LA BELGIQUE D’AVOIR UN BELGE À CE NIVEAU ?
Il y a une certaine fierté nationale, je ne sais pas si c’est le cas pour Charles Michel comme ce le fut avec moi.
LES PARTIS FRANCOPHONES NE L’ONT GUÈRE FÉLICITÉ…
C’est « kleintje », un petit peu petit, cela manque de hauteur. Même en Flandre, le fait que ce soit un Belge est très bien accepté. Je reçois beaucoup de réactions : « Tu as un successeur, on est fiers ». Il y a toujours des pisse-vinaigre mais cette nomination belge a une valeur ajoutée immatérielle : « Un des nôtres a une fonction européenne importante, il fréquente les grands de ce monde ». Les gens m’ont vu avec Obama, Poutine : même si moi je relativise beaucoup, la population le fait moins. Cela compte. Mais je ne sais pas dire ce que cela rapporte concrètement en termes économiques. J’ai fait cela pendant 5 ans, je trouvais que c’était assez, que j’avais fait mon devoir. Le premier décembre 2014, j’ai arrêté sans aucune peine. Mais j’avais 67 ans. Quand Charles Michel terminera – j’espère qu’il aura un deuxième mandat –, il aura 48 ans, c’est une tout autre perspective.
UN CONSEIL À VOTRE « SUCCESSEUR » ?
Il faut être l’écoute de tout le monde, ne discriminer personne. Je visitais toutes les capitales une fois par an. Je tenais cela de la politique nationale où je visitais tous les arrondissements. Cela demande de voyager beaucoup mais c’est très utile car en période de crise, cela compte : on a établi des relations plus personnelles de confiance. Il faut aussi prendre des initiatives pour que ce moteur indispensable pour l’Union et la zone euro marche à nouveau, comme dans le passé. Parvenir à un budget européen sera un gros travail pour Charles Michel. J’ai dû me confronter à cela à l’époque, mais trouver un accord sera beaucoup plus difficile que de mon temps. On peut faire sans la bonne entente franco-allemande, mais on est beaucoup aidé quand elle est là. Il faut donc y travailler.
«LES DEUX DOSSIERS CHAUDS: L’ETAT DE DROIT ET LE BREXIT»
Pour Charles Michel, le dossier des pays de l’Est « sera très délicat et très important ». Quant au Brexit, qu’il se solde par un « no deal » ou un nouveau délai, ce pourrait être le chaos.
LES PAYS DE L’EST, AU BALCON DES INSTANCES EUROPÉENNES, VONT CONTINUER À TIRER SUR BRUXELLES ?
Pour Charles Michel, ce sera un dossier très délicat et très important. Imaginons que toutes les procédures de dialogue et de concertation avec la Pologne et la Hongrie échouent et qu’on aille au Conseil européen demander l’application de l’article 7 (qui prévoit des sanctions punissant la rupture de l’État de droit, NDLR). Imaginons que la grande partie des États membres trouve que les valeurs européennes ont été violées : que fait-on ? On passe à l’ordre du jour faute de l’unanimité nécessaire – la Hongrie et la Pologne se soutiendront – pour appliquer cette bombe nucléaire ? On ferme le dossier ? Dans une Union européenne patrie de la démocratie politique, on constaterait, qu’appliquer les procédures de suivi d’un État membre ne mène à rien ? Et c’est fini, on ne fait rien ?
IL FAUT ÊTRE « DU BON CÔTÉ DE L’HISTOIRE » AUSSI À CE MOMENT-LÀ ?
Cette situation pourrait se produire, j’espère que non mais il faut y réfléchir.
C’EST LE DOSSIER LE PLUS DIFFICILE POUR MICHEL ?
Avec le Brexit qui n’est pas fini. S’il y a un « no deal » et que la Grande-Bretagne quitte l’Union européenne sans accord, le chaos sera tel qu’après un temps assez bref, ils viendront négocier avec l’Union. Et tous les vieux problèmes de l’accord avorté reviendront à la surface : les dettes, la frontière irlandaise. Même avec un « hard Brexit », les problèmes ne seront pas finis. Et c’est uniquement le Conseil européen qui peut en décider, car c’est éminemment politique. On peut aussi imaginer que face au chaos qui s’annonce, la Grande-Bretagne demande encore un délai. Il y aura un débat entre les 27, la position française est connue mais d’autres ont un tout autre point de vue. Et si nous n’acceptons pas le délai, c’est nous qui serons responsables du chaos.
LA MIGRATION ?
Là, nous ne sommes pas devant une situation de crise mais face à un problème « structurel ».Tandis qu’on connaît les dates pour le Brexit et qu’on sait que quelque chose doit se passer pour l’article 7.
LA ZONE EURO EST UN DES ENJEUX PRINCIPAUX POUR LE PRÉSIDENT MACRON ?
Le renforcement de la zone euro s’impose comme le soulignait le discours de Macron à la Sorbonne, mais je ne suis pas très impressionné par le budget européen qui n’est pas pour moi une grande priorité, pas plus que l’idée d’un ministre des Finances. On doit travailler sur la finalisation de l’union bancaire et en particulier la garantie bancaire européenne des dépôts. On peut encore beaucoup travailler sur l’union économique pour susciter plus de convergence. Il y a aussi tout le paquet de la politique industrielle que les Allemands ont fini par accepter face à la concurrence américaine et chinoise. Mais là non plus, il n’y a pas de crise. L’euro est une monnaie forte, la deuxième au monde.

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