vendredi 13 septembre 2019

Le discours séparatiste a-t-il gagné les esprits en Belgique ?

Le Vif
•Source : Knack

Depuis le 26 mai, on dirait que les voix pour une Belgique unie se sont tues. Le discours séparatiste aurait-il gagné les esprits et le pays marcherait-il vers sa fin, tel un somnambule?
Wallonie: le déclin va continuer
Alain Destexhe Ex-Sénateur
L'arithmétique électorale et la volonté du CDH d'aller dans l'opposition ne laissaient guère de choix, mais l'accord de coalition PS-Ecolo-MR n'offre aucune perspective de redressement de la Wallonie.
Une politique économique marquée par l'étatisme
Il n'y a d'abord aucune mesure forte permettant à la région la plus pauvre du coeur de l'Europe de rattraper son retard sur ses voisines et singulièrement sur la Flandre. Pas de réduction des dépenses publiques et de la bureaucratie qui étouffent le secteur privé. Pas de remise en cause du couteux dispositif des Aides publiques à l'emploi (APE) qui financent des emplois publics qui perturbent le fonctionnement du marché de l'emploi. A la Fédération Wallonie-Bruxelles, le maintien du tronc commun dans le secondaire constitue une nouvelle étape vers le nivellement par le bas.
UN JARGON PRÉTENTIEUX
Il y a ensuite l'insupportable jargon censé résumer le projet de nos coalisés : "mise en place d'un nouveau modèle de société", "une terre de transition écologique, sociale, économique et démocratique". Ce langage creux néo-orwellien aux relents collectivistes devrait inquiéter. Il révèle une sorte d'arrogance, voire de morgue, celles de dirigeants d'une petite région pauvre avec peu d'entreprises et un enseignement gravement déficient, à vouloir donner des leçons à la terre entière en matière de droit de l'homme ou d'écologie. Songeons au CETA ou aux exportations d'armes.
De quelle transition sociale parle-t-on alors que la pauvreté et le chômage sont le double de la Flandre ? De quelle transition économique, alors qu'il n'y a aucune rattrapage wallon malgré les récurrents effets d'annonce depuis 20 ans (le "rebond wallon" de Jean Claude Van Cauwenberghe, le "rattrapage" de Paul Magnette). De quelle transition démocratique dans une Région dominée depuis qu'elle existe par un parti-Etat, frappée de façon presque structurelle de scandales de la gestion publique, encore récemment à Charleroi ? Et même de quelle transition écologique sous la houlette d'un certain Nollet, co-responsable, par expérimentation, précisément de cette transition écologique, de l'explosion de la bulle photovoltaïque, une énorme dette future, opportunément reportée ... après 2024. On pourrait cyniquement ajouter qu'avec une croissance nulle ou molle, cette transition écologique sera plus facilement réalisable !
PAS D'OBJECTIFS PRÉCIS SUR LA LÉGISLATURE
Il y a aussi l'absence d'objectifs chiffrés à l'échéance de la législature en 2024. Lorsqu'un délai est fixé, c'est en 2030 voire en 2050, celui d'une économie "zéro carbone". Adieu essence, gaz et mazout, donc ? Et pourquoi pas, au pays de Tintin, une fusée wallonne sur la lune en 2050 ?
Il y a encore l'édifiant paragraphe budgétaire de quelques lignes à peine. "Pas de nouvelles taxes", mais beaucoup de nouvelles dépenses (par exemple des bus en partie gratuits) et donc le recours accru à l'endettement. Personne ne rappelle que l'équilibre budgétaire était déjà annoncé par le gouvernement Magnette (PS - CDH) pour ... 2018 et par celui de Willy Borsu (MR - CDH) pour ... 2019. Bref, l'équilibre est reporté aux calendes wallonnes. Et à la Communauté, le texte est encore plus vague.
PAS D'OPPOSITION CRÉDIBLE
Il y a enfin ce consensus mou et cette absence d'opposition crédible qui plombe depuis toujours la Wallonie. La première réaction du CDH a été de trouver "cet arc-en-ciel bien pâle". On sent pointer l'opposition musclée et radicale ! Au parlement, celle-ci viendra donc du communiste PTB, l'alternative encore plus à gauche à l'étatisme qui est déjà la marque de cette nouvelle coalition.
Il y a un an à peine, l'objectif du MR était la reconduction d'une alliance avec le CDH. Après le coup de Lutgen à l'été 2017, pour avoir voulu a tout prix retourner pour un peu plus d'un an au pouvoir alors que le PS était englué dans les affaires, le MR a permis à ce dernier de se refaire une virginité et de rester le premier parti de Wallonie, donc le commandant de bord... comme toujours. Aujourd'hui, le MR doit accepter d'être la troisième roue de la charrette de cet attelage boiteux qu'on nous annonce, cerise sur le cocher, conduit par Elio di Rupo.
Les Flamands ne trouveront pas non plus matière à être rassurés par cet accord qui ne pourra que les encourager dans la voie du confédéralisme. Les régions flamande et wallonne sont désormais gérées de façon radicalement différente, minant progressivement la cohésion du pays.
A la lecture de ces accords, une seule conclusion possible : rien de nouveau sous le ciel gris wallon. Le déclin va se poursuivre. La Wallonie, qui fut à la pointe de l'industrialisation de l'Europe, vaut pourtant mieux que cela.


COMMENTAIRE DIVERCITY
UN DIAGNOSTIC MEDICAL

Alain Destexhe, qu'on l'aime ou qu'on le honnisse est médecin de formation. Son diagnostic est d'une précision chirurgicale. Ce projet de coalition est suicidaire pour une Wallonie déjà exsangue, région pauvre de l'Europe peu encline  à un s'imposer un remède de cheval pour sortir de l'ornière. Est ce grave docteur? Grave au point que Jules Gheude croit le moment venu de sortir du bois et d'adresser sa lettre ouverte au président. Macron. Ultime bouteille à la mer ou premier pas vers un rapprochement avec Paris. Apparemment, Gheude ne compte guère de nombreux partisans pour soutenir son projet de rattachement à la France.


LETTRE OUVERTE À MONSIEUR LE PRÉSIDENT DE LA RÉPUBLIQUE FRANÇAISE
•Source : Le Vif
Jules Gheude
Essayiste politique
Monsieur le Président, par le biais de trois ouvrages intitulés " C'était de Gaulle " (Editions de Fallois/Fayard), Alain Peyrefitte nous a restitué les nombreux entretiens qu'il eut avec le Président Charles de Gaulle. Alors que, pour la seconde fois depuis 2010, le Royaume de Belgique est confronté à une crise politique qui menace sa survie même, il n'est pas sans intérêt de relire ce que votre illustre prédécesseur disait à ce sujet.
Je sais bien qu'après la Libération, il aurait suffi que je claque des doigts pour que la Wallonie demande son rattachement à la France. Mais justement, j'estimais qu'il ne m'appartenait pas de claquer des doigts. Il aurait fallu que les Wallons ou leurs représentants légitimes prennent l'initiative. (...) Un moment, j'avais songé à faire un voyage qui aurait commencé à Gand, je me serais arrêté à Dinant où j'ai été blessé en 14, à Namur, capitale de la Wallonie, j'aurais descendu la Meuse jusqu'à Liège, dont Michelet disait qu'elle était plus française que la France. Ç'aurait été comme le Chemin du Roy au Québec. Mais j'ai résisté à la tentation.
Notez bien que depuis mon retour aux affaires, une de mes premières initiatives a été d'inviter le Roi et la Reine des Belges. On ne m'a jamais rendu l'invitation. On avait trop peur, sans doute, des manifestations populaires en Wallonie.
J'avais reçu une délégation de Wallons, bien décidée à préparer le rattachement. Elle m'avait expliqué que les Flamands étaient de plus en plus arrogants et finiraient par faire d'eux-mêmes sécession. C'est peut-être comme cela que ça finira.
La Wallonie existe, mais il n'y a pas une nation wallonne, les Wallons n'ont jamais cherché à devenir un État. Ils demandent à être intégrés au sein de la République, dont ils ont déjà fait partie. (...)
Beaucoup de Wallons pensent qu'ils seraient mieux traités par la France que par la Flandre. C'est probable. Ils retrouveraient au sein de la France la fierté d'appartenir à une grande nation, la fierté de leur langue et de leur culture, le goût de participer aux grandes affaires du monde et de se battre pour de grandes causes humaines.
Toutes choses qu'ils ont perdues dans leur association contre nature, imposée par les Anglais, avec les Flamands qui ne les aiment pas et qu'ils n'aiment pas. Pour les besoins de l'unité de la Belgique, on a raboté ce qu'ils avaient de différent. Ils en sont frustrés.
Il y a un malaise belge (...). Il ne faut pas exclure qu'il aboutisse à une crise, surtout au cas où l'équilibre entre les deux fractions viendrait à se rompre.
Tenus le 29 juillet 1967, ces propos témoignent d'une extrême clairvoyance. Le constat du général de Gaulle se voit corroboré par l'évolution que connaît aujourd'hui la Belgique.
En 2010-2011, le Royaume a traversé sa plus longue crise politique, avec 541 jours sans gouvernement de plein exercice. La situation était telle que la commission des Affaires étrangères de l'Assemblée nationale française avait chargé deux de ses membres - Robert Lecou (UMP) et Jean-Pierre Kucheida (PS) - d'une mission d'information sur le sujet.
Adopté le 15 février 2012, le rapport des intéressés soulignait que la division de la Belgique en deux groupes linguistiques de plus en plus cohérents et dissemblables compromettait dangereusement sa survie.
Le problème majeur réside dans le fait que la Flandre est parvenue, au terme d'un long combat, à s'ériger en Nation. Le terme figure expressément dans le préambule de la "Charte pour la Flandre", qui a été adoptée en 2012.
Comme l'a fort bien perçu le général de Gaulle, on ne trouve pas un phénomène équivalent en Wallonie.
La mouvance nationaliste flamande n'a cessé, ces dernières années, de s'affirmer. Elle est aujourd'hui incarnée par la N-VA (Nieuw Vlaamse Alliantie), première force politique du pays avec près de 30%.
L'article 1er des statuts de cette formation vise à faire de la Flandre une République souveraine au sein de l'Europe.
Indépendantiste, lui aussi, mais situé à l'extrême-droite, le Vlaams Belang a également progressé de manière significative lors des élections législatives et régionales du 26 mai dernier.
Il ne manque, en fait, que 5 sièges à la N-VA et au Vlaams Belang pour détenir ensemble la majorité absolue au Parlement flamand.
Depuis 1970, la Belgique a connu six réformes institutionnelles, au fil desquelles elle n'a cessé de s'alléger au profit des régions et des communautés.
Un fait majeur s'est produit en 1999, lorsque le Parlement flamand s'est clairement prononcé en faveur d'un système confédéral, basé sur deux États, Flandre et Wallonie, avec une cogestion par ceux-ci de Bruxelles.
C'est ce confédéralisme que la N-VA entend aujourd'hui mettre sur la table des négociations. Son constat est simple : Flamands et Wallons vivent sur deux planètes distinctes et constituent deux démocraties différentes. Le fossé économique qui les sépare est béant. Alors que la Flandre opte pour une vision de droite, axée sur l'esprit d'initiative et l'innovation (elle réalise à elle seule 80% des exportations belges !), la Wallonie penche plutôt vers le salariat, de préférence dans le secteur public. Vu ce contexte, il convient de mettre un terme aux transferts financiers de la Flandre vers la Wallonie, qui représentent quelque 7 milliards d'euros par an. Libre à la Wallonie de faire les choix politiques qu'elle souhaite, à condition d'en assumer pleinement la responsabilité financière !
Pas question, pour les partis wallons, et notamment le PS qui arrive en tête, de s'engager dans ce confédéralisme, qui impliquerait la scission de la sécurité sociale et aboutirait finalement à la disparition du pays.
Depuis plus de trois mois, deux informateurs royaux s'efforcent de débroussailler le terrain, mais la tâche relève de la quadrature du cercle.
Impossible de mettre autour de la table la N-VA et le PS qui sont comme chien et chat sur le plan socio-économique et ont des visions diamétralement opposées quant à l'avenir du pays.
Monsieur le Président,
L'hypothèse d'une implosion du Royaume de Belgique ne relève nullement de la chimère. Elle doit être envisagée sérieusement par l'Union européenne.
Si la Flandre devait proclamer unilatéralement son indépendance, on voit mal comment la France pourrait ne pas la reconnaître. Feu François Perin, ce brillant constitutionnaliste liégeois qui joua un rôle politique majeur durant le seconde moitié du 20e siècle, confiait au journal "Le Soir", en août 2011 :
Le mouvement flamand, d'étape en étape, a gagné sur toute la ligne. Il a gagné de devenir une nation, avec un esprit collectif qui, de fil en aiguille, deviendra une conscience nationale. Bart De Wever - le leader de la N-VA - est dans la ligne, et logiquement, il dit : "Nous voulons un État flamand indépendant". Et vous avez aurez noté que pour expliquer ça, il va d'abord à Londres, chez Cameron, il y a quelques mois. Il connaît l'histoire, De Wever. L'Angleterre - la France n'y verra pas d'inconvénient -sera le premier État à reconnaître l'indépendance de la Flandre quand celle-ci sera proclamée. (...) Le nationalisme flamand est bien ancré. (...) Il ne s'arrête pas, il ne s'arrête jamais.
Les responsables wallons refusent de voir la réalité en face. Ils s'accrochent, de manière suicidaire, à une Belgique dont le démantèlement est devenu inéluctable.
Mais rien n'est pire que de se retrouver un jour le nez sur le poteau, contraints de réagir dans la précipitation.
C'est la raison pour laquelle je m'adresse aujourd'hui à vous, en tant que Wallon soucieux de l'avenir de sa région.
Si la Wallonie devait se retrouver seule à son corps défendant, elle serait confrontée à une situation intenable. Elle ne pourrait compter sur Bruxelles, dont les habitants, à plus de 70%, déclarent souhaiter un statut autonome en cas de disparition du pays.
L'amitié qui vous lie à Charles Michel, notre actuel Premier ministre et futur Président du Conseil européen, est bien connue Voici ce que déclarait son père, Louis, le 28 octobre 1996 - il était alors président du Parti réformateur - au journal "Le Figaro" :
Entre un État wallon replié sur lui-même et la France, je choisis la France.
Voilà plus de dix ans que je m'efforce, par le biais de mes essais, chroniques de presse et conférences, de préparer les esprits wallons à cette échéance.
Outre le général de Gaulle, diverses personnalités politiques françaises se sont déclarées prêtes à accueillir les Wallons le jour où ils en exprimeraient clairement le désir.
Comme l'a écrit l'historien namurois Félix Rousseau :
Sans aucune contrainte, de leur pleine volonté, les Wallons sont entrés dans l'orbite de Paris et, depuis sept siècles, avec une fidélité qui ne s'est jamais démentie, n'ont cessé de participer à la culture française.
C'est au nom de ces liens indéfectibles que je vous prie de recevoir, Monsieur le Président, mes très respectueuses salutations.

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