vendredi 27 septembre 2019

Le milieu enseignant choqué par le suicide d’une directrice d’école

Par   Marie-Estelle Pech  (Figaro)

Retrouvée morte lundi dans son établissement de Pantin, elle avait au préalable adressé des courriers où elle y décrivait un profond épuisement professionnel et de mauvaises conditions de travail.
Son suicide, le week-end dernier, dans le hall de l’école maternelle qu’elle dirigeait, soulève beaucoup d’émotion. Dans une longue missive envoyée samedi juste avant sa mort à une quinzaine de directeurs d’école et à l’inspection d’académie locale, Christine Renon, 58 ans, directrice de l’école Méhul de Pantin (Seine-Saint-Denis), décrit son épuisement professionnel, son sentiment de solitude face aux parents et à l’administration... Un courrier douloureusement ressenti dans le milieu enseignant - et largement partagé sur les réseaux sociaux- car il met en lumière le «mal-être» ressenti par la profession, lié à un sentiment d’isolement et de manque de reconnaissance.
«LES DIRECTEURS SONT SEULS!»
«Samedi, je me suis réveillée épouvantablement fatiguée, épuisée après seulement trois semaines», commence la directrice, décrite par son entourage comme célibataire et sans enfant, très investie dans son travail. «Une femme très digne, dotée d’un solide sens de l’humour, le pilier de l’école», témoigne une mère d’élève. Christine Renon raconte dans son courrier les soucis «accumulés», le risque de fermeture de classe qui concourt «au stress», «des petits soucis à régler» en permanence qui occupent tout le temps de travail, des enseignants «épuisés» par les rythmes scolaires, le bricolage, l’absence de matériel, d’ordinateurs... «Les directeurs sont seuls!», se désole-t-elle, évoquant son «épuisement». Seuls face à des parents qui ne «veulent pas de réponses différées». «Tout se passe dans la violence de l’immédiateté», ajoute-t-elle. Ses dernières phrases sont déchirantes: «Je me demande si je ne ferai pas une petite déprime!!» écrit-elle, tout en conservant la force de remercier les «parents d’élèves élus», les «parents en général», ses «collègues directeurs», ses collègues «pour leur travail avec leur classe ( «et bravo, les nouveaux arrivants!», ajoute-t-elle), les «enfants qui ont fréquenté et fréquentent encore l’école», «les animateurs». Avant de demander à l’institution de «ne pas salir mon nom».
UNE ENQUETE ADMINISTRATIVE OUVERTE
Un rassemblement est prévu jeudi soir devant son école, où sont scolarisés environ 300 enfants. Le corps de l’enseignante a été découvert lundi matin dans le hall de l’école, avant l’arrivée des enfants. Mais la mort est vraisemblablement intervenue samedi. Sur place, les enquêteurs ont retrouvé «plusieurs courriers écrits de sa main pour informer de son choix» et «une affichette à l’entrée de l’école à l’intention de la gardienne». L’Éducation nationale a envoyé sur place l’inspecteur d’académie et mis en place une cellule d’écoute. Le comité d’hygiène, de sécurité et des conditions de travail a été saisi par l’académie de Créteil. Une enquête administrative a été confiée mercredi à l’inspection générale.


COMMENTAIRE DE DIVERCITY
«TOUT SE PASSE DANS LA VIOLENCE DE L’IMMEDIATETE» 

Cette brève est franchement pathétique. Que l’on imagine l’immense souffrance de cette femme que l’on décrit comme engagée et compétente. Le drame s’est produit moins d’un mois après la rentrée scolaire. Il illustre de manière tragique le caractère insoutenable du métier de directeur aujourd’hui face notamment à la pression insensée exercée par certains parents.
Dans les années soixante, le chef d’école était investi d’un pouvoir extravagant tandis que sa charge administrative était tout à fait supportable. Patron incontesté de son bahut, toute autorité émanait de lui notamment sur le plan de la sacro sainte discipline.    Le monde a changé depuis et avec lui l’école, son reflet, microcosme de toutes les contradictions et de tous les paradoxes.
Je fus chef d’école d’un gros athénée communal dans les années quatre vingt et j’ai senti très vite que le temps des préfets de droit divin exerçant un pouvoir de type vertical « du haut vers le bas » était à jamais révolu. Et je m’en réjouis. Le chef d’établissement continuait à incarner les valeurs de l’établissement et était en quelque sorte l’incarnation vivante et le garant du projet d’école.  De vertical, le pouvoir, le « vouloir » comme je disais,  s’exerçait de manière plus horizontale, par délégation.  Il s’agissait de « donner carte blanche » à toute initiative émanant du corps professoral et aussi  des élèves.
A lui de proposer une vision, un projet, un style, à lui d’insuffler un esprit et d’innover. Personne n’illustra mieux ceci que Francis Bonnet préfet de Charles Janssens, « visionnaire et funambule » selon l’expression d’un échevin ixellois de l’époque. C’est que Francis, pédagogue de formation, très proche de Louis Vande Velde, patron de la faculté de pédagogie de l’ULB,  était animé d’une énergie et d’une créativité phénoménales. Pareil  pour Francine Debreuck préfète de Decroly, une très grande dame. Il y en a avait alors quelques uns  et quelques unes  de cette trempe et leur établissement renommé refusait du monde.
Le chef d’école subit de multiples pressions de la part du ministère (les fameuses circulaires à respecter scrupuleusement faute de quoi les subsides ne sont pas accordés) du pouvoir organisateur (politique ou religieux), des puissants syndicats d’enseignants, des associations de parents, des élèves…
De quoi vous donner le tournis. Il m’est arrivé de vivre des situations paradoxales. Un jour, un commandant de gendarmerie surgit dans  mon bureau avec l’ordre d’évacuer l’école. Le poste de gendarmerie proche avait reçu un appel ; annonçant qu’une bombe allait exploser dans l’école. Je refusai d’obtempérer, sachant très bien qu’il devait y avoir  une interro importante programmée ce jour là. Mais aurai-je la même attitude en 2019 après que nous avons vécu une cruelle vague d’attentats. J’en doute.
C’est que le métier a changé du tout en tout en quarante ans. Tous les directeurs d’école que j’ai croisés au cours des dernières années n’ont qu’une seule hâte : être admis à la retraite. La plupart sont menacés par le burn out, cette maladie contagieuse du XXIème siècle.
Les pouvoirs organisateurs peinent à trouver des candidats pour exercer cette fonction clé. On exige du chef d’école qu’il anime ses équipes pédagogiques mais la charge administrative écrasante ne lui en laisse guère le temps. On pourrait imaginer cependant que le poste d’économe qui existe soit dévolu à des gestionnaires professionnels spécialement formés à cette intention. On en est loin. Le chef d’école que la paperasse retient dans son bureau pourrait être libéré de la gestion du personnel et du bâtiment pour se consacrer tout entier à l’accompagnement des équipes et singulièrement au coaching des enseignants débutants.
La nouvelle ministre de l’enseignement de la Communauté française semble avoir un nouveau dada : aménager le temps scolaire et revoir le calendrier des vacances. Non Madame, vous faites fausse route. Il y a plus urgent : réformer le statut des chefs d’école et veiller à leur formation tout en revalorisant leurs barèmes. Si on entend, comme on nous le dit, réformer l’école en profondeur, c’est par là qu’il faudrait commencer.
Le suicide de cette directrice d’école française est un coup de semonce en direction du monde politique. Monsieur Blanquer, ce ministre passéiste s’est contenté de tweeter sa tristesse. Il est à redouter qu’il devra beaucoup tweeter avant la fin de son mandat.
MG     



Aucun commentaire: