mercredi 25 septembre 2019

MOYEN ORIENT ET MONDE


Face à l’Iran, les trois « mauvaises options » de l’administration US 

En moins de vingt-quatre heures, Washington a tempéré ses propos dans l’affaire de l’attaque contre des installations pétrolières de la compagnie nationale saoudienne Aramco. Si l’opération a été revendiquée par les rebelles houthis au Yémen, appuyés par l’Iran, la Maison-Blanche et l’Arabie saoudite n’ont pas hésité à pointer du doigt Téhéran – preuves à l’appui. Qualifiant mercredi, depuis Riyad, l’attaque d’« acte de guerre », le secrétaire d’État américain Mike Pompeo a nuancé son discours jeudi, à Abou Dhabi, en assurant que l’administration américaine privilégiait une « solution pacifique ». Le président américain, Donald Trump, avait affirmé quelques jours plus tôt être « prêt à riposter ». « Je peux vous dire que c’était une très grosse attaque et notre pays pourrait très facilement y répondre par une attaque beaucoup plus grosse », avait-il insisté.
Misant un temps sur une approche quasi belliciste, un temps sur une voie diplomatique, Washington semble vouloir gagner du temps. De fait, sa réponse se fait attendre. Pris en étau dans un Moyen-Orient particulièrement inflammable ces derniers mois, la Maison-Blanche ne cache pas son souhait de ne pas entrer dans une confrontation directe avec la République islamique. Alors que le Golfe semble vivre un momentum décisif pour son avenir en matière de défense militaire, L’Orient-Le Jour décrypte les différentes options à disposition de Washington pour répondre à ce qu’il considère comme une attaque de l’Iran contre son allié saoudien.

NE PAS REPLIQUER MILITAIREMENT
Première possibilité pour les États-Unis : ne pas répondre militairement à la frappe attribuée à l’Iran. Une option en continuité avec l’intention de Washington de ne pas s’engager dans un conflit ouvert. Ce, d’autant plus que rallier des soutiens sur le plan domestique en faveur d’une opération militaire serait difficile. « L’Arabie saoudite n’a plus la cote auprès des Américains, en particulier depuis l’assassinat du journaliste saoudien Jamal Khashoggi », rappelle à L’Orient-Le Jour Bruce Riedel, ex-responsable au sein de la CIA et chercheur à la Brookings Institution. Conformément à sa stratégie depuis deux ans, Donald Trump semble miser pour le moment sur une guerre verbale par tweets interposés avec les officiels iraniens et une riposte limitée aux secteurs économique et financier. Le locataire de la Maison-Blanche a d’ailleurs annoncé hier que de nouvelles mesures ont été prises contre la Banque centrale iranienne et le fonds souverain de Téhéran pour « financement du terrorisme », les présentant comme les « sanctions les plus sévères jamais imposées à un pays ».
S’en tenir à cette stratégie face à une attaque lourde de symbole sur le sol d’un des alliés majeurs de Washington dans la région présenterait néanmoins le risque pour Washington de voir la crédibilité de son parapluie sécuritaire remise en question – non seulement aux yeux de ses alliés arabes, mais aussi occidentaux. « Si les États-Unis ne réagissent pas à l’attaque, y compris militairement, je pense que l’opinion publique remettra en question la détermination américaine à protéger non seulement les pays du Golfe, mais également le flux de pétrole vers le marché, ce qui constitue l’un des plus gros enjeux », explique à L’OLJ Wa’el Alzayat, ancien expert de la politique américaine au Moyen-Orient au département d’État américain. « Cela enverrait par ailleurs un message à d’autres pays, comme la Russie et la Chine, pour dire que les États-Unis ne sont pas disposés à prendre certaines mesures, qui comportent des risques, pour protéger leurs intérêts et ceux de leurs alliés », poursuit-il.

FRAPPER DIRECTEMENT L’IRAN
C’est l’option la plus radicale dont dispose l’administration Trump. L’Iran n’a toutefois pas directement revendiqué l’attaque contre l’Arabie saoudite. La confusion persiste, rendant une attaque directe contre Téhéran compliquée à mettre en œuvre. Cela n’a pas empêché la presse américaine de dévoiler une liste de cibles potentielles en Iran. « Les planificateurs militaires du Pentagone et du commandement central des États-Unis (…) ont transmis une liste de cibles iraniennes pouvant constituer une réponse proportionnelle », écrivait mercredi le New York Times, évoquant le fait que « les options les plus agressives incluent des frappes contre la raffinerie de pétrole d’Abadan, en Iran, l’une des plus grandes au monde, ou l’île Kharg, la plus grande installation d’exportation de pétrole du pays, options rapportées pour la première fois par NBC News ». L’île de Kharg avait d’ailleurs été l’une des cibles du régime irakien lors de la guerre Iran-Irak (1980-1988), durant l’épisode de la « guerre des pétroliers ». Parmi les autres cibles potentielles, figurent les sites de lancement de missiles balistiques ainsi que des bases sous la direction des gardiens de la révolution, notamment dans le Sud-Ouest iranien.
Attaquer directement l’Iran pourrait entraîner une réaction immédiate de Téhéran. Le ministre iranien des Affaires étrangères Mohammad Javad Zarif a d’ores et déjà donné le ton jeudi en prévenant, dans une interview accordée jeudi à CNN, qu’une frappe directe américaine ou saoudienne contre l’Iran entraînerait inévitablement une « guerre totale » dans toute la région. « Si l’Iran est la cible d’une frappe américaine limitée, cela signifierait que les États-Unis ne sont pas intéressés par le fait d’élargir l’échelle et la portée de la confrontation », estime Wael Alzayat, précisant qu’il y a « toujours une chance pour que les Iraniens réagissent et (re)répondent jusqu’à conduire la situation à une escalade ».

FRAPPER LES SUPPLETIFS IRANIENS AU YEMEN, EN SYRIE ET EN IRAK
Depuis le début de l’intervention de la coalition dirigée par l’Arabie saoudite au Yémen en mars 2015, les Américains n’ont jamais frappé directement les houthis. Pour Washington, s’impliquer dans le conflit yéménite maintenant semblerait contradictoire compte tenu des pressions actuellement exercée par les États-Unis pour forcer l’Arabie saoudite à s’en désengager. En Syrie, les Américains pourraient cibler une ou plusieurs positions des gardiens de la révolution (pasdaran), très actifs dans le pays. Deux éléments viennent toutefois compliquer une telle opération : le parapluie militaire russe – notamment les missiles S-300 et S-400 implantés par le Kremlin en Syrie – et la symbolique de la frappe. Celle-ci serait de bien moindre ampleur en Syrie du fait que le pays est déjà en guerre et que les lignes géopolitiques sur place sont assez floues, sans parler du fait qu’Israël mène déjà depuis plus de deux ans des frappes sur les positions des combattants iraniens ou pro-iraniens sur place. C’est donc chez le voisin irakien qu’une réponse américaine semble le plus « appropriée ». Mais une telle frappe mettrait en danger des milliers de soldats américains présents en Irak. Des frappes sur le territoire irakien pourraient par ailleurs placer Bagdad dans une situation délicate. Tiraillé entre les relations qu’il entretient avec les États-Unis d’un côté et l’Iran de l’autre, le gouvernement irakien a répété à maintes reprises vouloir rester neutre dans la confrontation Washington-Téhéran. Le gouvernement de Bagdad, et en particulier des groupes irakiens proches de l’Iran, pourraient aller jusqu’à demander le départ des troupes américaines. Ces groupes ont par ailleurs le soutien du leader chiite Moqtada al-Sadr, hostile à la présence américaine en Irak.



COMMENTAIRE DE DIVERCITY
PERSONNE  JAMAIS N’A MIS LA PERSE A GENOUX HORMIS ALEXANDRE LE GRAND …

Que Trump se méfie de lui-même…
Il pourrait être tenté d’attaquer l’Iran dans le dessein d’en tirer un avantage électoral pour 2020. Que ce président imprévisible et sanguin  qui méprise l’histoire se souvienne quand même que l’Union soviétique se suicida  en Afghanistan et que  sa vaillante Amérique perdit la face au Vietnam et ensuite en Irak. Un troisième revers de cette ampleur  serait un désastre pour les Etats Unis.

MG


«UNE LEÇON A MEDITER POUR TRUMP: MEME ROME N’A PAS REUSSI A CONQUERIR LA PERSE»
Vox Monde | Par Stéphane Ratti


entrepris d’envahir la Perse quatre fois, et toujours en vain, raconte Stéphane Ratti, professeur d’histoire de l’Antiquité à l’université de Bourgogne-Franche-Comté*. Il n’est pas indifférent de le rappeler en ces temps de crise entre Washington et Téhéran, juge l’universitaire.
«Comparaison n’est pas raison» enseigne la sagesse populaire, ce qui en latin se dit «omnis comparatio claudicat», «toute comparaison est boiteuse». On peut néanmoins se demander si la crise entre les États-Unis et l’Iran ne permet pas quelques rapprochements avec l’Antiquité invitant aujourd’hui Washington à la prudence.
L’Iran actuelle est essentiellement l’héritière du puissant empire parthe des Arsacides qui perdura six siècles entre le IIIe siècle avant J.-C.et le IIIe après J.-C. et de l’empire perse des Sassanides dont l’apogée se situe entre le IIIe et le VIIe siècles après J.-C..Se sont succédé en ce vaste espace de puissants monarques qui portaient le nom dynastique de Phraatès pour les Parthes, de Sapor ou encore Châhpuhr, qui signifie «chef», pour les Perses.
On connaît en Jules César (100-44 avant J.-C.) le conquérant des Gaules mais on sait moins que son grand rêve se développait plutôt en Orient et consistait à soumettre l’empire des Parthes. Jérôme Carcopino expliquait ainsi dans sa biographie indépassée du dictateur romain que si ce dernier avait accepté le titre de roi — un titre ô combien dangereux à Rome depuis qu’on en avait chassé le tyrannique roi Tarquin en 509 avant notre ère —ce n’était que dans le but de pouvoir, grâce à ce titre, rivaliser en prestige avec le seul et véritable Grand Roi, celui des Parthes.
Au deuxième siècle avant notre ère, Caton l’Ancien répétait qu’il fallait détruire Carthage. Comme en écho, au IVe après J.-C., le parti militaire et traditionaliste romain criait à toutes occasions par la bouche de l’un de ses plus illustres représentants, l’historien latin Ammien Marcellin: «Il faut détruire la puissance perse!» Ce qui n’avait jamais été fait par le passé malgré les tentatives, toutes demeurées infructueuses et soldées par des humiliations militaires, des empereurs romains parmi les plus avisés comme Trajan (98-117 après J.-C.), Alexandre Sévère (222-235) ou encore le grand Constantin lui-même (306-337).
La guerre entre les deux empires ne négligeait pas la propagande ou la communication la plus spectaculaire. Ainsi lorsque l’empereur romain Valérien fut fait prisonnier par les Perses, à l’âge de 70 ans, en 260 de notre ère, le roi Sapor fit-il éditer des bijoux, des camées, célébrant la capture de son ennemi. Il humilia en outre son rival en le contraignant, si l’on en croit le polémiste chrétien Lactance, de lui servir de marchepied «chaque fois qu’il lui prenait l’envie de monter à cheval ou sur son char». Sans doute aussi le Perse commandita-t-il les reliefs de Bishapour, en Iran, qui montrent, sculptés dansla roche, les empereurs romains Gordien et Valérien vaincus respectivement en 238 et 260. La propagande des Perses répondait à celle des Romains qui exposaient sur le forum des tableaux évocateurs de leurs propres succès.
La mort de Julien en 363 et l’échec de l’invasion de la Perse par les troupes romaines marque sans doute un tournant dans le destin de l’Empire
Bref, personne à Rome n’était capable de se hisser à la hauteur d’Alexandre le Grand, vainqueur des Parthes en son temps, et cela blessait le sentiment patriotique des Romains. Pire encore: en 363 le dernier empereur païen, Julien, entreprit, depuis Antioche, de pénétrer en territoire perse par la voie du Tigre, à la tête d’une armée nombreuse et «suivi de près par une nuée d’embarcations portant des machines de siège». Mais il échoua une nouvelle fois à réaliser le vieux rêve de César en y laissant lui-même la vie, au cours d’une escarmouche aux pieds de la citadelle de Ctésiphon, la capitale de l’empire perse, à proximité de l’actuelle Bagdad.
Déjà, en 1991, George H. W. Bush, aurait pu tirer profit, au cours de la première guerre du Golfe, afin de préparer au mieux l’opération «Tempête du désert», de la lecture de l’œuvre historique d’Ammien Marcellin. Cet historien latin, qui avait participé au sein de son état-major, à l’expédition funeste de Julien, signale dans les livres 24 et 25 de son ouvrage (les Res Gestae) les difficultés mêmes auxquelles les soldats américains n’échapperont pas à leur tour quelque seize siècles plus tard: les températures torrides, les assauts de moustiques,le sable omniprésent et surtout les puits de pétrole en feu… Ammien Marcellin raconte avec force détails que des nappes de bitume affleuraient dans le désertet s’enflammaient spontanément causant la panique parmi les légionnaires romains. Dans les nuages de sablesles soldats de Julien croyaient voir divers prodiges et sous un soleil hallucinantils ne pensaient plus qu’à rentrer au pays, abandonnant tout sens des réalités. La région désorientait l’état-major romain et faisait perdre aux meilleurs stratèges leur lucidité, affolés qu’ils étaient par des prodiges surnaturelsqui ne cessaient, entre crues, tornadeset embuscades ennemies, de les assaillir sans que jamais l’ennemi se laisse apercevoir. Aveuglé par son désir de gloire et l’ambition de devenir un nouvel Alexandre, Julien emprunta «la torche funeste de Bellone», la divinité guerrière, pour mettre le feu, au sens propre,à ses vaisseaux afin d’empêcher tout projet de retraite. Mais cela ne suffit pas.
L’expédition perse de Julien s’acheva par une déroute militaire et une humiliation diplomatique terrible, Rome cédant à la Perse de nombreuses places fortes et de larges territoires. L’aristocratie romaine rumina longtemps l’échec contre les Perses. La mort de Julien en 363 et l’échec de l’invasion de la Perse par les troupes romaines marque sans doute un tournant dans le destin de l’Empire.
Ammien Marcellin le pressentit et mit en garde tous ceux qui, à l’avenir, tenteraient l’aventure en Mésopotamie et au-delà vers l’est: «Nous savons parfaitement que certains esprits peu lucides répètent les expériences malheureuses et que, bien qu’ils aient été vaincus, ils recommencent les guerres comme des naufragés reprennent la mer et finissent par retomber dans les pièges dont ils ont été si souvent victimes».
*Agrégé de lettres classiques. Auteur de nombreux ouvrages, Stéphane Ratti publie Esprit libre (Éditions universitaires de Dijon, col. «Essais», 176 p., 10 €), recueil de ses textes parus dans Le Figaro entre 2015 et 2019.

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