mardi 1 octobre 2019

Chirac, l’air de rien et l’ère du vide


Par Johann Chapoutot, professeur d’histoire contemporaine à l’université Paris-Sorbonne . 

Libération

La mort du «mec sympa» nous touche, comment pourrait-il en être autrement ? Mais l’ancien président était aussi un politique à la conviction sur commande et aux engagements fluctuants.
Chirac, l’air de rien et l’ère du vide
Une fois de plus, tout est psychologique, comme si les véritables enjeux (politiques, économiques, juridiques, moraux…) n’existaient pas : «Chirac et Pompidou» (la quête du père), «Jacques et Bernadette» (le couple, malgré tout), «Chirac et Balladur/Séguin/Pasqua, etc.» (les coups tordus, le flingueur), «Chirac et Sarko» (le meurtre du père).
Et «l’émotion des Français», donc. Bien sûr que nous sommes émus et que cela «fait quelque chose». Comment pourrait-il en être autrement ? Jacques Chirac, on le répète à satiété, c’est 45 ans (et non pas 40), de vie politique, du cabinet de Pompidou Premier ministre, en 1962, à la fin du second mandat présidentiel, en 2007. 45 ans à occuper gazettes, journaux télévisés, conversations, isoloirs… Et douze ans à la tête de l’Etat, soit plus que de Gaulle et un peu moins que Mitterrand. Des successions difficiles à assumer : adolescent en 1995, j’ai mis quelques mois à accepter que le Président ne s’appelait plus François Mitterrand, mais ce curieux personnage, qui nous faisait rire (les Guignols de l’info, sur Canal, ne sont-ils pas jugés en partie responsables de son élection) et qui, très rapidement, renonça à son débit de mitraillette exaltée pour adopter le ton componctueux et la scansion solennelle qui lui permit d'«habiter la fonction», comme on dit. Successions difficiles : de Gaulle (le mythe, la statue), Pompidou (le père, le normalien intelligent et cultivé), Giscard (surhumainement doué, une mécanique intellectuelle qui le glaçait), Mitterrand (l’homme aux livres, aux pierres, à la mystique). Chirac fut sa vie entière complexé, et cela nous touche légitimement. Pour se protéger, il joua au con, avec un talent confondant : Chichi, c’était l’abruti qui enfilait les bières, engloutissait les plats, passait 10 heures au salon de l’agriculture à tâter le – désormais mythique, car c’est lui qui l’inscrivit au panthéon politique – postérieur des vaches. Le mec sympa, qui serrait des louches à foison, bouffait comme quatre, baisait tant et plus et s’exprimait avec une verdeur de corps de garde. Une réalité, certes, mais aussi une armure, dont il joua avec dextérité. L’homme revendiquait que «même les hommes politiques» eussent leur «jardin secret». Il aimait la poésie et les arts venus d’ailleurs. Il y trouvait refuge et consolation : le temps long contre la précipitation hectique de la vie politique, le vaste monde contre la finitude d’une vie, le sublime de la pensée et de la beauté contre les mesquineries, la vulgarité, les trahisons…
Tout cela nous touche, comme le drame intime, profond et sacré de ce père dont la fille aînée fut si longtemps malade. Il s’en considérait responsable : trop absent, trop exposé, trop tourné vers la quête d’une vie, celle du pouvoir. Pour échapper à cette douleur et à cette culpabilité, il fallait redoubler de meetings et de parapheurs : fuir la maladie d’une fille et la justifier, la racheter, au fond, en arrivant au sommet.
Mais, voilà, Jacques Chirac fut un homme public, politique, d’Etat – et sa personnalité, aussi passionnante soit-elle, aussi ouverte à notre empathie et disponible pour nos fantasmes (le gaulois, le français, le mec, etc.) ne justifie pas le chœur touchant des louanges et du «deuil national». Que représente-t-il dans notre histoire ? Le bilan, cela a été souligné par quelques voix discordantes, dont les éternels méchants de Mediapart qui, dans une remarquable nécrologie ont, dès vendredi, fait un réel travail de faits et d’analyse, au lieu de verser dans le larmoyant unanimisme de rigueur, est mince. Mais l’essentiel est sans doute ailleurs : Chirac, c’est «l’homme sans qualités» qui, avec un débit mécanique et solennel, une conviction de commande et le coffre traînant du fumeur invétéré, pouvait raconter tout et n’importe quoi : le sublime («les filles et les fils de la République») et l’infâme («le bruit et l’odeur»), le grandiose (contre Bush) et l’absurde (je promulgue la loi – sur le CPE – mais je ne l’appliquerai pas), le trivial et le pertinent, etc. Les imitateurs s’en donnaient à cœur joie : lisez une liste de courses avec son élocution, et ça marche aussi bien. Il fut lui-même tout et n’importe quoi : anti-Europe puis pro-Maastricht, ultralibéral (ultra, vraiment, pas néo) puis keynésien, méchant et gentil, facho et papa-poule, jeune excité et vieux sage, premier magistrat et escroc notoire, incarnation de la République et repris de justice… Comment pouvait-il en être autrement ? Le «gaullisme», dont il se réclamait, car c’était une étiquette porteuse en politique, était mort avec le Général, en 1970. Chirac était pompidolien – c’est-à-dire conservateur et libéral au niveau macroéconomique, mais radical-socialiste au ras de la motte, en circonscription – comme Pompidou le lui avait appris : clope au bec, Ricard dans la main, et gouaille de bistrot. Chirac s’est cherché toute sa vie et ne s’est jamais trouvé. Personnage important de notre histoire politique, il l’est assurément, mais une fois encore, par défaut. Il fut le prophète de l’ère du vide.


COMMENTAIRE DE DIVERCITY
CHIRAC, «L’HOMME SANS QUALITES ?»

Jean-Luc Mélenchon, le chef de la France insoumise : "recevons la tristesse, car elle a ses raisons. Il aimait la France mieux que d'autres depuis. Et pour cette part-là, nous lui sommes reconnaissants".
« Chirac s’est cherché toute sa vie et ne s’est jamais trouvé. Personnage important de notre histoire politique, il l’est assurément, mais une fois encore, par défaut. Il fut le prophète de l’ère du vide. » Jean-François Kahn dresse dans Le Soir le portrait d’un homme « boulimique bouffeur » qui entretenait savamment son image de « beauf » mais dont la culture et les connaissances artistiques, les lettres et la poésie en particulier, étaient immense.
Ce portrait qui vaut largement son pesant d’hommages nous montre les limites de la constitution de la Vème République.
Les successeurs de Chirac le Débonnaire n’ont pas vraiment réussi à faire mieux.
MG


Chirac, le dernier monarque

LE CLIN D’ŒIL DE SERGE RAFFY. Quel Chirac les Français célèbrent-ils depuis l’annonce de sa mort ? D’où vient cette ferveur singulière lors des célébrations d’hommage ? Et si la bonne réponse se résumait à un mot : la nostalgie ?

Les Français sont un peuple versatile. Cette vérité n’est pas nouvelle. Aujourd’hui, elle prend une couleur particulière. Celle d’une nostalgie qu’on pourrait qualifier d’Ancien Régime. Comment expliquer autrement ce déferlement quasi idolâtre qui entoure le départ vers l’au-delà de l’homme qui murmurait à l’oreille des plus humbles ?

Certes, il y a le respect pour un chef d’Etat qui s’est maintenu au pouvoir durant douze ans. Certes, il y a la fascination pour la bête politique, le bretteur infatigable, le buveur de Corona, le blagueur à l’humour de corps de garde, le grand escogriffe si « près des gens », si empathique, l’acteur politique qui aurait fait un carton dans les films de Michel Audiard. Plus Français que lui ? Impossible. Certes, il y a l’homme qui a dit non à la guerre en Irak, celui qui a reconnu la responsabilité de Vichy comme complice des rafles anti-juives sur notre sol.

Tout cela n’est pas rien, bien sûr. Au contraire. Et pourtant, il flotte sur ces célébrations populaires un parfum de mélancolie. Jacques Chirac est notre dernier monarque. Le dernier à avoir effectué un septennat, modèle instauré par de Gaulle pour marier une bonne fois pour toutes la royauté et la République en un seul corps, un président élu au suffrage universel, aux pouvoirs immenses, quasi monarchiques. Un Pacs entre Louis XVI et Robespierre.

Jacques Chirac a-t-il trahi de Gaulle ?La mort du roi républicain

Depuis la Révolution française, la France fait du yoyo entre deux systèmes, monarchie (parfois sous la forme impériale) ou République (plus ou moins autoritaire). Le fondateur de la Ve République voulait en finir avec cette fragilité politique quasi génétique. Depuis 1958, tous les locataires de l’Elysée ont connu ce frisson, cette fièvre du monarque républicain. Jacques Chirac en avait, plus que tout autre, toutes les qualités. Il occupait le haut et le bas du spectre politique. Enarque et paysan. Intellectuel et buveur de gros rouge qui tache. Grand par la taille, donc inaccessible, et, dans le même temps, si familier, si familial, si près du plancher des vaches.

Pourquoi donc s’est-il tiré une balle dans le pied en instaurant, avec l’aide de Lionel Jospin, le diabolique quinquennat qui a bouleversé la mécanique de la Ve République, en transformant un président, à peine élu, en déjà candidat à sa propre succession ? Le virage hollandais d’Emmanuel Macron, déjà tourné vers 2022, en cette fin d’année, en est la forme la plus éclatante. Le quinquennat a totalement modifié la fonction présidentielle, la dépouillant, pour le pire ou le meilleur, de ses attributs monarchiques. Une forme de filouterie institutionnelle aux conséquences majeures. La principale ? La mort du roi républicain.

Nicolas Sarkozy et François Hollande, chacun à leur manière, ont été victimes de ce tsunami invisible. Leur crédibilité « présidentielle » est littéralement partie en fumée. C’est ce terrible paradoxe que nous vivons aujourd’hui. Les Français pleurent à chaudes larmes un roi républicain, le dernier d’une dynastie éteinte après lui. La politique peut-elle survivre sans une part de mystique ? C’est un sujet que les historiens vont pouvoir méditer encore de nombreuses années.



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