lundi 25 novembre 2019

Et si l’on osait le référendum…

Marc Uyttendaele et Vincent de Coorebyter alertent sur «la première vraie crise existentielle que l’on traverse depuis des décennies». 
Et si l’on osait le référendum…
Entretien in Le Soir

Quand la Belgique ne tourne plus, il reste les mécanos. Marc Uyttendaele, professeur de droit constitutionnel et Vincent de Coorebyter, philosophe après avoir été analyste politique, ont assurément le regard qui s’impose pour nommer ce que personne ne veut voir: la crise. En marge des «quarante ans du centre de droit public de l’ULB», nous les avons réunis dans la bibliothèque de la faculté de droit, dont les ouvrages, si on les suit bien, ne seront pas un luxe dans les prochaines semaines.
EST-CE QUE LA BELGIQUE VIT UNE NOUVELLE CRISE?
MARC UYTTENDAELE. C’est plus qu’une nouvelle crise. C’est sans doute la première vraie crise existentielle que l’on traverse depuis des décennies. Nous ne sommes plus dans les cas de figure du passé où il y avait des tensions, des enjeux, des questions sur lesquelles on savait qu’il fallait débattre et trouver un accord. Ici, on se trouve dans une situation où il y a un fossé majeur dans la carte électorale mais aussi dans le fait qu’il n’y a pas de déclaration de révision de la constitution, ce qui est une erreur politique majeure, une faute.
POURQUOI?
Parce qu’il n’y a rien à débattre entre le Nord et le Sud du pays. On doit préparer un repas, négocier un repas et le frigo est vide. La situation serait très différente si l’on pouvait travailler sur la bête, en négociant, même durement. Ici, il n’y a rien à négocier durement. Et ça, c’est tragique.
Vincent de Coorebyter. Je pense aussi que ceci est une crise et que la précédente dont on a tellement parlé n’en était pas une. En 2010-2011, 541 jours, on a l’impression que c’était la Belgique qui s’effondrait. En fait, pendant plus de 500 jours, on a tout simplement négocié la Sixième réforme de l’Etat. Que cela prenne plus d’un an, c’est normal.
C’EST AUSSI UNE CRISE PROVOQUEE PAR L’ELECTEUR.
Dans ses aspects non communautaires, oui, c’est aussi une crise produite par les électeurs. On a douze partis au parlement, c’est considérable et surtout on a ce phénomène inédit de voir les trois familles politiques traditionnelles passer ensemble sous la barre des 50%. Elles représentent 45% des voix au total. En 1987, on était à 79%. Et au-delà du quantitatif, il y a le qualitatif.
C’EST-A-DIRE?
On trouve aujourd’hui quatre familles politiques qui veulent des ruptures plus ou moins radicales. Pour certains, on veut remettre en cause l’immigration de manière radicale et on lorgne une abolition d’un certain nombre de droits fondamentaux (l’extrême droite); on veut, pour la N-VA, en finir avec la Belgique en tant que telle; on veut, pour la gauche radicale mettre un accent ultra-prioritaire sur les questions sociales sans se satisfaire d’aucun compromis. Pour les écologistes, la distance est moins grande, mais il y a quand même un appel à un changement de cap fondamental par rapport au primat de l’économie, qui devrait laisser la place à des enjeux environnementaux. Avec un rapport de force qui s’est inversé au profit de ces quatre tendances non traditionnelles et le fait que ces quatre tendances incarnent quatre enjeux majeurs, différents entre eux et ancrés dans la réalité, il est normal qu’indépendamment de la configuration institutionnelle, on ait aujourd’hui une difficulté particulière à former un gouvernement fédéral.
MU. Quand Bart De Wever dit qu’il y a deux démocraties, c’est bête et inutilement polémique. Cela étant, de manière sous-jacente, il y a quelque chose qui est exact si vous avez deux sociétés qui se séparent totalement et qui par rapport aux enjeux évoqués ne penchent pas du même côté, au contraire. C’est évidemment éminemment problématique dès le moment où il faut encore d’une manière ou d’une autre gérer des choses ensemble.
VdC. Il y a pour moi un phénomène qui reste encore un mystère. On a une sorte de surtraduction dans le vote des différences entre les deux communautés. Quand on regarde les enquêtes d’opinion, on n’a pas une différence Nord-Sud aussi marquée sur les questions migratoires et sur d’autres sujets très sensibles. Mais quand il s’agit de voter, on retrouve quasiment la moitié de l’électorat flamand qui est prête à voter pour des partis séparatistes et de droite voire d’extrême droite et climatosceptiques, là où du côté francophone la tendance majoritaire va dans un sens tout différent. Quand Bart De Wever dit qu’il y a deux démocraties, moi je dirais plutôt il y a une démocratie, une opinion publique complexe mais pas aussi polarisée qu’il le dit, mais bien deux traductions électorales qui sont aujourd’hui presque incompatibles. Et ça, c’est un phénomène très préoccupant.
MU. Je comprends très bien le raisonnement, mais en même temps c’est très difficile de dire qu’une traduction électorale n’est pas le reflet de l’état d’esprit d’une société.
VOUS DITES QUE C’EST UNE CRISE DU SYSTEME, EXISTENTIELLE, MAIS L’INSTITUTIONNEL N’EST PAS SUR LA TABLE…
VdC. Il l’est quand même au travers d’un certain nombre de déclarations de la N-VA qui n’a pas l’air d’être tout à fait prête à monter dans un gouvernement fédéral sans certaines conditions.
MU. Le problème, c’est que l’institutionnel aujourd’hui n’est pas palpable mais qu’il est là tout le temps. Tout est institutionnel. On dit qu’on ne parle pas de ça mais on ne parle que de ça. Je suis convaincu que quelle que soit l’issue de la mission d’information de Paul Magnette, les prochaines élections, dans trois mois, dans deux ans ou dans cinq ans, inévitablement, cette fois-ci impliqueront un débat plus existentiel, et dont on ne connaît pas le résultat. Le Québec a résolu un certain nombre de ses problèmes en organisant des référendums qui ont donné des résultats qui ont peut-être fâché certains mais qui étaient clairs et avec lesquels tout le monde a dû vivre.
VdC. À propos du référendum, les enquêtes d’opinion montrent jusqu’ici que la volonté séparatiste en Flandre, c’est 10 à 15% maximum. Vous voyez l’écart par rapport aux intentions de vote déclarées pour des partis séparatistes. Dans ce genre de situation, il peut effectivement y avoir un intérêt à isoler les problèmes. Et à ne pas voir le Vlaams Belang et la N-VA capitaliser sur une série d’enjeux et de dynamiques et pouvoir porter jusqu’au bout leur projet séparatiste alors qu’en réalité ils sont minoritaires en Flandre sur ce projet séparatiste. L’intérêt du référendum, c’est précisément d’interroger le peuple souverain sur un enjeu précis. Car le bulletin de vote reste un moyen grossier très insuffisant quand vous avez une multiplicité d’enjeux.
VOUS ETES DONC FAVORABLES A UNE FORME DE REFERENDUM?
VdC. Si les partis politiques ne parviennent pas à traiter la question institutionnelle en bon ordre et en tant que telle, qu’on demande une indication au peuple souverain au moins sur la question cruciale du maintien ou pas de la Belgique. Tout en essayant d’écarter l’hypothèse tartufienne et impraticable de se prononcer sur le «confédéralisme», dont personne ne peut savoir ce qu’il recouvre. Il faudrait parvenir à se mettre d’accord sur une question claire qui consisterait au moins à dire qu’il y a une volonté populaire de maintenir un cadre belge ou une volonté populaire éventuellement de travailler à sa dissolution. Cela ne règle pas tout mais cela pourrait quand même calmer quelques ardeurs du côté flamand et délégitimer certains projets qui sont séparatistes sans tout à fait le dire.
MAIS MONSIEUR LE CONSTITUTIONNALISTE, ON NE PEUT PAS FAIRE DE REFERENDUM EN BELGIQUE!
MU. On ne peut pas mais vous savez on ne pouvait pas non plus faire de consultation sur la question royale. On l’a fait. Le droit est là aussi pour être producteur de solutions et si demain on décide de manière suffisamment large que cela doit être fait, il convient que le droit soit adapté pour que cela se fasse.
SI L’IDEE D’UN REFERENDUM OU D’UNE CONSULTATION DEVAIT GAGNER LA SCENE POLITIQUE, NE RISQUE-T-ON PAS D’ASSISTER A UNE CRISE TRES AIGUË, UNE INSTABILITE NOTAMMENT FINANCIERE…
MU. Allons! C’est vrai que pour le moment, ça va super-bien! Que l’Union européenne dit qu’au niveau budgétaire, on est au top. Et que sur le plan de la gestion démocratique, on va super-bien aussi, on sent une implication de la population… Non!, à un moment donné il faut avoir le courage de constater l’ampleur du désastre. Le discours que les francophones ont tenu souvent, «nous sommes demandeurs de rien», on l’a déjà payé quelques fois! Et à un moment donné, je pressens aussi qu’il y a une lassitude chez les francophones par rapport aux diktats qui viennent du nord du pays. Dans une démarche référendaire, on doit interroger le Nord mais on doit aussi interroger le Sud. Il est possible que l’attachement à la Belgique ne soit pas aussi fort que les partis francophones ont tendance à le croire.
VdC. D’ordinaire, dans un pays à deux grandes composantes dont l’une est dominante, c’est la dominée qui prend sa liberté et qui rompt. Les francophones, si l’on excepte la revendication purement budgétaire de continuer à bénéficier d’un certain nombre de flux financiers, auraient toutes les raisons de rompre le contrat belge. Parce qu’au niveau fédéral, ils ne sont pas tout à fait traités à égalité par les Flamands. Il y a le nœud gordien de Bruxelles, il y a cet intérêt budgétaire, mais je partage la remarque de Marc et je pense qu’une partie de la population francophone n’est pas viscéralement attachée à la Belgique au point d’accepter n’importe quelle couleuvre que veulent lui faire avaler des partis politiques flamands, en particulier la N-VA ou le Vlaams Belang. On pourrait être très surpris.
MAIS UN REFERENDUM, C’EST UN SAUT DANS L’INCONNU.
VdC. Vous avez raison, et si j’étais responsable politique, je ne suis pas sûr que je dirais en conscience que c’est cela qu’il faut faire. Je n’ai de toute façon pas assez réfléchi à cela pour le dire. Mais si c’est un saut dans l’inconnu, on y sera peut-être un jour contraint parce que le connu, lui, a vu se refermer toutes les portes et les fenêtres. Pour le moment le connu ne nous mène à rien. Nous sommes dans un cul-de-sac.

COMMENTAIRE DE DIVERCITY
NOUS SOMMES DANS UN CUL-DE-SAC.

La où il y a une impasse il y a une issue dit le proverbe chinois. Mais nous ne sommes pas en Chine mais en Belgique, mais pour combien de temps encore ?
La Belgique serait elle comme l’Otan vu par Macron en état de « mort cérébrale » ?  Personnellement, il y a très longtemps que j’en suis convaincu.
 « Il faudrait parvenir à se mettre d’accord sur une question claire qui consisterait au moins à dire qu’il y a une volonté populaire de maintenir un cadre belge ou une volonté populaire éventuellement de travailler à sa dissolution. je pense qu’une partie de la population francophone n’est pas viscéralement attachée à la Belgique au point d’accepter n’importe quelle couleuvre que veulent lui faire avaler des partis politiques flamands, en particulier la N-VA ou le Vlaams Belang. On pourrait être très surpris. »
Il est devenu assez inconfortable d’être né à Bruxelles d’un père flamand et d’une mère francophone et d’habiter désormais en pays mosan. J’ai longtemps cru naïvement que c’était ça être belge. Je ne le crois plus désormais. Être belge ? Je me demande désormais vraiment ce que c’est. Mais peut être cette question aura-t-elle bientôt perdu toute pertinence.  
MG

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