lundi 18 novembre 2019

Pourquoi les francophones ont tant de mal à apprendre le néerlandais


Jacques Hermans

Pour Wim Vandenbussche, professeur à la VUB, il faut casser les préjugés. Le néerlandais n’est pas plus difficile qu’une autre langue et s’apprend en jouant. Un néerlandophone se sert de 6 000 à 7 500 mots dans le langage courant.
 Interview.

On est homme autant de fois qu’on connaît de langues. (Goethe) De fait, maîtriser plusieurs langues est un atout majeur ouvrant des portes sur des horizons inconnus. Mais ce n’est pas si simple et pour les francophones, l’apprentissage du néerlandais ressemble parfois au parcours du combattant. Certains avouent même être allergiques à la langue de Gezelle… Alors, peut-on rendre l’apprentissage du néerlandais plus attractif, plus sexy, en cassant certains préjugés ? La Libre a posé la question au professeur Wim Vandenbussche, linguiste à la VUB et membre de l’Académie royale de langue et littérature flamande.
LE NEERLANDAIS EST-IL UNE LANGUE PLUS DIFFICILE A APPRENDRE QU’UNE AUTRE ?
On entend dire parfois que le néerlandais fait partie des vingt langues au monde les plus difficiles à maîtriser. Le chinois, le hongrois ou la langue arabe seraient encore plus compliqués à apprendre selon un classement sur Internet alors que l’anglais, l’espagnol et l’allemand seraient plus faciles à apprendre. C’est faux car aucune langue n’est plus difficile à apprendre qu’une autre. Certes, un germanophone apprendra plus facilement une langue germanique et un francophone une langue romane. Tout comme un francophone aura plus de facilités à apprendre l’italien que le chinois car l’italien est une langue indo-européenne, ce que le chinois n’est pas. La vraie difficulté, c’est la maîtrise d’éléments non familiers ou inconnus d’une langue étrangère. Certains linguistes prétendent que l’islandais est plus ardu que le suédois ou que le néerlandais médiéval est plus difficile à apprendre que le néerlandais d’aujourd’hui. Mais ce jugement ne concerne qu’une partie des aspects de la langue, par exemple les conjugaisons ou les déclinaisons. Du point de vue de la langue, il est aussi facile pour un francophone d’apprendre le néerlandais que pour un néerlandophone d’apprendre le français.
QUELS SONT LES OBSTACLES A L’APPRENTISSAGE DU NEERLANDAIS ?
Prenons la place des mots dans la phrase. En néerlandais, on dit : "Hij is groot" dans la phrase principale. Dans une phrase subordonnée, on dira : "omdat hij groot is." Ni le français ni l’anglais ne connaissent cette inversion : " Il est grand. Parce qu’il est grand." On dit que le néerlandais et l’anglais ont beaucoup en commun mais dans ce cas de figure, c’est le français qui ressemble davantage à l’anglais. Autre difficulté propre au néerlandais : quand utiliser les articles définis de ou het ? Il n’y a pas de remède miracle lorsque l’on doit mémoriser les noms communs : c’est du par cœur !
EN ANGLAIS, ON ECRIT "ELASTIQUE" MAIS ON PRONONCE "CAOUTCHOUC"… LA PRONONCIATION DU NEERLANDAIS POSE-T-ELLE DES PROBLEMES PARTICULIERS AUX FRANCOPHONES ?
Pas dans la même mesure que l’anglais car la langue néerlandaise est davantage phonétique que l’anglais. Ce qui ne signifie pas que la prononciation est simple… demandez à un francophone de répéter : "God is goed"… La consonne "g" est tout sauf facile à prononcer pour eux. Pareil pour les consonnes et les gutturales. Ensuite, le néerlandais compte davantage de voyelles que les cinq voyelles que comptent l’alphabet : a, e, i, o, u. Si on inclut les diphtongues (voyelle qui change de timbre en cours de prononciation ; en français moderne toutefois, il n’existe plus de diphtongues, NdlR), on arrive à une vingtaine de voyelles…
COMBIEN DE MOTS FAUT-IL CONNAITRE POUR MAITRISER LE NEERLANDAIS PARLE ?
Le grand dictionnaire de la langue néerlandaise Van Dale compte 250 000 mots ou plus. Un néerlandophone se sert de 6 000 à 7 500 mots dans le langage courant. Un aiguilleur du ciel n’a pas besoin de 5 000 mots d’anglais pour faire décoller ou atterrir un avion en toute sécurité. Mais ne lui demandez pas d’expliquer dans cette même langue comment procéder pour changer un pneu de voiture… il aura bien du mal. Le nombre de mots à utiliser dépend du contexte. Ce n’est pas parce que j’arrive à prononcer cinq ou six phrases en espagnol que je maîtrise cette langue… La langue française, qui cultive l’abstraction et la description, aime les paraphrases. L’allemand, et le néerlandais dans une moindre mesure, vénère les substantifs kilométriques. Un exemple. En néerlandais, le mot ‘er’ ne compte que deux lettres. Mystérieux et fascinant, ce minuscule vocable intrigue et sa complexité laisse pantois. J’ai connu un collègue linguiste qui a donné trente heures de cours rien que pour expliquer les acceptions multiples et variées de ce petit mot fort énigmatique du point de vue linguistique…
POUR BIEN PARLER LE NEERLANDAIS, IL FAUT FREQUENTER UN NATIVE SPEAKER ?
La pratique, encore et toujours la pratique… Rien de tel qu’un bon bain linguistique. L’immersion totale. Fréquenter un néerlandophone est un must have ! Pas besoin d’avoir la bosse des langues. Je dirais : à chacun son néerlandophone, surtout pour acquérir du vocabulaire. Ensuite, le motif de l’intégration est un puissant dopant pour l’apprentissage d’une langue étrangère. C’est le mérite de Laurette Onkelinx d’avoir changé, en Communauté française, le décret rendant possible l’enseignement en immersion. Un bon bain de langues, c’est vraiment la Rolls Royce des méthodes linguistiques pratiquées aujourd’hui. Les Flamands sont généralement assez anglophiles : ils baignent depuis leur enfance dans une culture anglophone. Mes enfants aussi regardent beaucoup des programmes de télévision en… anglais. L’anglais en Flandre et aux Pays-Bas continue de gagner du terrain. Les francophones, eux, regardent davantage les chaînes françaises.
CHEZ L’ENFANT EN BAS AGE, L’APPRENTISSAGE SIMULTANE DE PLUSIEURS LANGUES EST-IL UNE BONNE CHOSE ?
La capacité d’absorption linguistique chez l’enfant est impressionnante. Dans un cerveau d’enfant, une langue renforce l’autre. Il est faux de dire que l’apprentissage simultané de plusieurs langues nuit à l’une ou à l’autre langue. Un idiome ne viendra jamais cannibaliser l’autre… Il faut stimuler cette opportunité d’apprentissage car c’est précieux. L’Union européenne préconise à l’heure actuelle l’apprentissage de deux langues plus une autre. Je dirais : il faut aller plus loin encore. D’expérience, je sais qu’il faut saisir cette opportunité sans pareille. Je maîtrise six langues et j’ai appris le portugais sur le tard… Cette langue m’a donné l’occasion de découvrir des régions et une littérature que j’ignorais. Quel enrichissement ! Et puis, les employeurs se mettent à genoux pour des candidats multilingues, c’est un atout capital.
QUE FAIRE FACE A L’ANGLAIS QUI DOMINE DE PLUS EN PLUS ?
C’est une évidence, l’anglais continue de progresser en Europe et ailleurs. En Flandre, les jeunes misent sur l’anglais, le français est souvent leur deuxième ou troisième choix. Se limiter à l’anglais serait une erreur. Indéniablement, la connaissance de plusieurs langues en Belgique reste un atout de tout premier plan. Francophones et Flamands ont tout intérêt à être polyglottes. Je peux comprendre que des expatriés, de passage en Belgique pour une période limitée, décident de ne pas apprendre le néerlandais. Mais il faut en assumer les conséquences… c’est évidemment le repli sur sa propre communauté. Si on ne pratique pas la langue, on se prive de beaucoup de choses. C’est vrai, l’anglais est la nouvelle langue véhiculaire (lingua franca) du monde scientifique mondial. Beaucoup d’universités proposent des formations en anglais afin d’attirer plus d’étudiants. Aux Pays-Bas, pour les filières techniques, l’enseignement est parfois donné uniquement en anglais. L’accord flamand a verrouillé ce nombre. À la demande des universités, la Flandre a plafonné le nombre de cours en anglais en baccalauréat à 9 % au lieu de 6 % auparavant. E n master c’est moins de 25 %. La Communauté française a fait de même. L’équilibre à trouver est néanmoins subtil. Plusieurs universités étrangères ont des antennes à Bruxelles et proposent plusieurs filières en anglais à nos étudiants.
MAIS LE NEERLANDAIS EST FORCEMENT UNE LANGUE MINORITAIRE ?
On a répertorié environ 7 000 langues à l’échelle planétaire. Le néerlandais compte un peu plus de 23 millions de locuteurs. Ce n’est pas une petite langue… ce serait plutôt, à l’échelle mondiale, la plus grande des petites langues. En règle générale, nous percevons le néerlandais comme un petit domaine linguistique parce qu’il est parlé essentiellement dans des régions du monde où il se trouve en concurrence immédiate avec l’anglais ou l’espagnol : Pays-Bas, Flandre, Afrique du Sud.
COMMENT RENDRE L’APPRENTISSAGE DU NEERLANDAIS PLUS ATTRACTIF ?
Il faut éradiquer les préjugés et développer des activités ludiques qui donnent envie de parler même en faisant des fautes, c’est capital. Pour cela, il faut aussi recruter des enseignants, il y a urgence. La pénurie de ces profils sur le marché de l’emploi a de sérieuses conséquences pour notre économie. Tout cela est repris dans l’accord gouvernemental : la Flandre a son plan d’action en faveur du néerlandais, de sa littérature. Des dizaines de traductions sont prévues pour faire connaître encore davantage la littérature flamande en dehors de nos frontières.


COMMENTAIRE DE DIVERCITY
IL N’Y A PAS DE BOSSE DES LANGUES

Le secret c’est d’avoir entendu une autre langue que le parler maternel avant l’âge fatidique de 12 ans. J’ai enseigné le néerlandais pendant des décennies et je ne connais pratiquement pas d’exception à cette règle. Le père de Montaigne qui voulait que son fils parlât latin couramment l’avait compris en recrutant un précepteur ecclésiastique qui le parlait couramment. Donc cette constatation est même valable pour une langue morte. Vous me direz que le latin n’était pas mort à la Renaissance. Erasme de Rotterdam l’utilisait bien plus que sa langue maternelle, le néerlandais. Le latin était alors la langue des gens instruits. Il, permettait de se comprendre dans l’Europe entière comme l’anglais aujourd’hui. L’aristocratie- et la bourgeoisie après elle- l’a compris en recrutant des gouvernantes étrangères pour enseigner l’anglais ou l’allemand à sa progéniture. Et cela marchait parfaitement. 
L’immersion quand il est pratiqué avec des enseignants  native speakers (langue maternelle néerlandais) mise tout sur cette pédagogie ludique et redoutablement efficace. Mais les parents auraient tort d’attendre des résultats immédiats. Le processus prend quelquefois plusieurs années sauf chez des sujets très réceptifs.
Il faut surtout se garder de mélanger les deux langues à la maison.
Mathilde et Philippe ont choisi d’inscrire leurs enfants dans l’enseignement flamand. Elisabeth est parfaitement bilingue à 18 ans.
Ce sera notre première souveraine à parler le néerlandais à la perfection. La vraie question est de savoir si elle règnera avant que la Belgique ne s’évapore.
Avec les parents on parle français, rien que français. C’est une règle d’or ; à l’école avec la « juf » on s’exprime en néerlandais.
Les chansons sont un moyen bien utile de fixer des notions structurelles- entendez grammaticales- en s’amusant. L’immersion par l’école qui a un succès considérable chez les parents de la classe moyenne mise beaucoup sur cet apprentissage ludique. Quand on parle deux langues couramment on n’a aucun mal à en apprendre une troisième voire une quatrième.
Le gros problème de l’enseignement par immersion, c’est de recruter des enseignants de l’autre régime linguistique. 
MG

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