lundi 9 décembre 2019

Boris Cyrulnik : "Avec les Gilets jaunes, nous sommes dans une contagion émotionnelle"



Spécialiste du concept de "résilience", neuropsychiatre et essayiste Boris Cyrulnik livre à We Demain son regard sur le mouvement des Gilets jaunes, alors que des manifestations se tiennent partout en France ce samedi 8 décembre.
Par Max Armanet I Publié le 8 Décembre 2018


WE DEMAIN : LA RESILIENCE EST UN CONCEPT DE PROJECTION DANS UN TEMPS LONG.  AVEC LES GILETS JAUNES, UN PHENOMENE D’IMMEDIATETE REVENDICATRICE S’EST EMPARE D’UNE MAJORITE DU CORPS SOCIAL. EN FACE LE POUVOIR DONNE EGALEMENT LE SENTIMENT D’UNE INCAPACITE A S’ADAPTER OU A ANTICIPER. LE TEMPS COURT DOMINE, VOYEZ-VOUS UNE CAPACITE RESILIENTE POINDRE A LA LECTURE DE CES EVENEMENTS ?

Boris Cyrulnik : Je ne parlerai pas de résilience à propos des  Gilets jaunes car, pour parler de résilience, il faut qu'il y ait eu reconstruction après le trauma. Pour l'instant, on est en train de préparer ce trauma : il a commencé et flambe de plus en plus, on est dans l'affrontement au présent. Attention, l'émotion non structurée, non programmée peut déclencher une épidémie.

Depuis le Moyen-Âge, il existe régulièrement des épidémies d'émotions, de folies contagieuses et meurtrières. L'Amok, en Asie, par exemple : des hommes et des femmes, qui perdent la tête, partent sabre à la main sur les marchés pour massacrer des gens, sachant qu'ils seront à leur tour massacrés. Les Américains ont gardé cette expression quand un jeune dans un lycée ou un collège rentre et massacre ses camarades de classe. Ces phénomènes de folie meurtrière sont donc récurrents, souvent déclenchés par un individu dont la personnalité n'est pas fermée, pas structurée et qui, soumis à la contagion des émotions, se laisser embarquer et perd la tête.

Actuellement, la contagion émotionnelle prend une ampleur formidable à cause de notre technologie. Le mouvement "Indignez-vous" a été le premier test pour voir comment une épidémie se déclenchait. Le massacre de Charlie hebdo a été causé par une épidémie émotionnelle, déclenchée par un petit groupe d’islamistes se pensant comme un média. Les printemps arabes, quant à eux, ont débuté par une aspiration collective à la générosité portée par les réseaux sociaux qui s’est transformée en Daesh, un feu qui n'est pas éteint, dont les braises vont couver et se transmettre pendant plusieurs générations.

Avec le mouvement des Gilets jaunes, nous sommes au début non pas de la résilience mais du fracas. Dans le Midi, les paysans emploient une métaphore : "quand l'incendie démarre on l’arrête avec une branche". Le pouvoir n’a pas su l’éteindre quand une branche aurait suffit. Une fois l'incendie démarré, il faut attendre que tout soit brûlé et à ce moment-là seulement on peut reconstruire une nouvelle société. L’évolution se fait souvent par catastrophe, biologique, climatique, inondations… Après l'incendie ou l'inondation, une autre faune et une autre flore réapparaissent. Les sociétés évoluent aussi par catastrophe.

NORMALEMENT, UNE SOCIETE EST STRUCTUREE POUR REGULER CES CONTAGIONS EMOTIONNELLES : STRUCTURES DE POUVOIR, DE GOUVERNEMENT, CORPS INTERMEDIAIRES. ON A RINGARDISE TOUS CEUX DONT LA FONCTION PERMETTAIT LA MEDIATION, LA REGULATION DE L’EMOTION SOCIALE. COMMENT ANALYSEZ-VOUS CETTE DIFFICULTE DU GOUVERNEMENT A CANALISER L'INCENDIE ?

Le pouvoir a été trop bon, au mauvais sens du terme parce qu’une société se construit dans la violence. Tous les États, toutes les nations se construisent dans la violence car elle est une valeur adaptative. Les peuples guerriers et leurs aristocraties se sont approprié des terres dans la violence et ont construit des frontières. Phénomène nécessaire pour se protéger. Quand un pays progresse, la paix donne envie de négocier, de devenir des alliés. Aujourd'hui, au Proche-Orient et dans les pays en guerre, on valorise la violence des hommes souvent au détriment des femmes. Dans un tel contexte, la violence n'est que destruction, elle n'est plus adaptative mais désadaptative.

Souvent, on laisse se développer un incendie de forêt parce qu'on n'ose pas frapper fort au début. Hélas, lorsque le feu est démarré, il est trop tard, on est soumis à un phénomène incontrôlable ; il faut attendre la fin du ravage pour se mettre à reconstruire mais on paie très cher. C'est un système biologique, climatique ou social évolutif, qui se répète de manière cyclique.

Il y a déjà eu cinq extinctions sur la planète. Nous sommes en train de préparer la sixième par excès de technologie : il ne s'agit pas de chasser la technologie mais de comprendre pourquoi il n’y a pas de progrès sans effet secondaire. Actuellement, on ne fait pas attention aux effets secondaires, on laisse se développer un phénomène qui devient de moins en moins contrôlable, avant de devenir irréversible. Il génère un important malaise social, une exclusion économique et territoriale. Dans le domaine social, deux stratégies se mettent en place : une qui contrôle et socialise la violence, une autre qui, au contraire, érotise la violence, dans un plaisir de détruire, de reprendre le pouvoir sous une forme archaïque de socialisation. C'est la loi du plus fort. Face à eux, ceux qui ne veulent pas employer cette forme de violence se mettent en position de vulnérabilité.

Toutes les folies meurtrières s'arrêtent un jour. Le tout c’est de savoir quand et combien on les aura payées ? La Deuxième Guerre mondiale a coutée 60 millions de morts. La folie islamiste continue ses ravages meurtriers…

COMMENT ANALYSEZ-VOUS CE PROCESSUS OU LA CONTAGION EMOTIONNELLE DEMEURE FORTE ? PEUT-ON ARRETER CETTE CONTAGION EMOTIONNELLE QUI A SAISI LA FRANCE ?

Même si je ne suis pas politicien, il me semble qu'il est encore temps ; mais si les pompiers continuent à oublier leurs métiers, tandis que d’autres  soufflent sur les braises, alors le mistral va tout embrasser. Il nous reste quelques heures,  quelques jours pour décider. On est dans une contagion émotionnelle qui permet à des gens hétérogènes de se regrouper dans une manifestation de violence émotionnelle. Selon moi, plus une théorie est stupide plus elle marche. Ainsi, définir un ennemi collectif fantasmé a l'avantage de solidariser des gens qui n’ont rien à voir entre eux. Il n’y a pas de programme, et sans programme de quoi discuter ? Il n'y a donc guère de négociation possible.

LES CORPS INTERMEDIAIRES SEMBLENT PASSES DE MODE, DISCREDITES. COMMENT ANALYSEZ-VOUS CELA ? PAR QUOI LA SOCIETE PEUT-ELLE LES REMPLACER ?

On a discrédité le scoutisme, les syndicats… Si nous étions rationnels, il y aurait des syndicats valorisés, qui permettent,  là où il y a  conflits, de se disputer, de discuter, avec qui on peut se mettre autour d'une table, passer des ententes plus ou moins bonne, et recommencer de façon argumentée autant de fois que nécessaire.  Ce n’est pas le cas. Les gens qui actuellement mettent le feu ne sont pas syndiqués, sont hors société. Toutes ces institutions discréditées sont le révélateur d'une misérabilité sociale. Quand la société est structurée, l'expression violente des gens ne va pas très loin. On arrête la braise en tapant avec une branche.

Si la société en place est vulnérable, elle laisse se développer l’incendie. Je crains que bientôt on espère le sauveur, l'homme providentiel pour lequel on va voter afin qu'il rétablisse l'ordre.  Ce qu'on voit actuellement au Brésil, Turquie, Proche-Orient, Italie… Des sauveurs démocratiquement élus pour imposer la paix, pour éteindre l’incendie. On est dans des mécanismes archaïques de socialisation, probablement parce que les êtres humains ne savent pas vivre en paix et peut être que le malheur fait partie de la condition.


COMMENTAIRE DE DIVERCITY
« ATTENTION, L'EMOTION NON STRUCTUREE, NON PROGRAMMEE PEUT DECLENCHER UNE EPIDEMIE. »

« Actuellement, la contagion émotionnelle prend une ampleur formidable à cause de notre technologie. »  Ernst Jünger et Martin Heidegger avaient dénoncé cette dérive technicienne dès les années vingt, bien avant le désastre hitlérien. 

« Avec le mouvement des Gilets jaunes, nous sommes au début non pas de la résilience mais du fracas. » "Quand l'incendie démarre on l’arrête avec une branche". 
 Le pouvoir n’a pas su l’éteindre quand une branche aurait suffit. Une branche d’olivier ?
Intéressant !  Mais qu’est ce à dire concrètement ? Bert Brecht pensait que l’ascension d’Arturo Ui alias Hitler était résistible. Mais qu’aurait-il fallu faire pour empêcher cet incendiaire de vouloir jouer au pompier providentiel ? Il aurait fallu rédiger le traité de Versailles autrement et ne pas acculer l’Allemagne au désespoir social, économique, métaphysique ce que comprirent très bien les vainqueurs de la seconde guerre mondiale en instaurant le plan Marshal, une intuition géniale qui nous a garanti sept décennie de paix et de prospérité mais le sortilège bénéfique a aujourd’hui épuisé ses effets.

« Les sociétés évoluent aussi par catastrophe » ;  « une société se construit dans la violence. Tous les États, toutes les nations se construisent dans la violence car elle est une valeur adaptative. »
 « Aujourd'hui, au Proche-Orient et dans les pays en guerre, on valorise la violence des hommes souvent au détriment des femmes »
.Dans un tel contexte, la violence n'est que destruction, elle n'est plus adaptative mais désadaptative. »

« Il y a déjà eu cinq extinctions sur la planète. Nous sommes en train de préparer la sixième par excès de technologie » 
« Il faut comprendre qu’il n’y a pas de progrès sans effet secondaire. » «  Actuellement, on ne fait pas attention aux effets secondaires, on laisse se développer un phénomène qui devient de moins en moins contrôlable, avant de devenir irréversible. Il génère un important malaise social, une exclusion économique et territoriale. »

« Toutes les folies meurtrières s'arrêtent un jour. Le tout c’est de savoir quand et combien on les aura payées ? » « La folie islamiste continue ses ravages meurtriers… »

« On a discrédité le scoutisme, les syndicats… Si nous étions rationnels, il y aurait des syndicats valorisés, qui permettent,  là où il y a  conflits, de se disputer, de discuter, avec qui on peut se mettre autour d'une table, passer des ententes plus ou moins bonne, et recommencer de façon argumentée autant de fois que nécessaire. »
Constatons qu’en France, les syndicats très décriés sont en train de reprendre la main avec une mobilisation de grévistes répondant à leur appel comme rarement auparavant. Ce qui est compliqué ce n’est pas de provoquer une grève quand tous sont mécontents mais de la terminer en mettant les antagonistes autour d’une table et en négociant une solution non pas sous le coup des émotions mais de la manière la plus rationnelle. 
Mais attention qu’on arrive vite à un résultat, une trêve, un armistice un apaisement, une paix des braves. 
« Les gens qui actuellement mettent le feu ne sont pas syndiqués, sont hors société.  Si la société en place est vulnérable, elle laisse se développer l’incendie. »
 « Je crains que bientôt on espère le sauveur, l'homme providentiel pour lequel on va voter afin qu'il rétablisse l'ordre.  Ce qu'on voit actuellement au Brésil, Turquie, Proche-Orient, Italie… Des sauveurs démocratiquement élus pour imposer la paix, pour éteindre l’incendie. » Somme nous dans ce cas de figure dans la France d’Emmanuel Macron ?
Tapie dans l’ombre Marine Le Pen attend son heure. 

Elle a compris que « les êtres humains ne savent pas vivre en paix et peut être que le malheur fait partie de la condition. »
Merci Boris Cyrulnik de nous forcer à regarder cette débauche d’ émotions avec les lunettes du bon sens et de la raison critique. 
MG


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