mercredi 11 décembre 2019

Coens et Bouchez, les nouveaux faiseurs de roi

Olivier Mouton
Journaliste politique au Vif/L'Express

La crise identitaire belge a atteint un nouveau paroxysme. Six mois et demi après les élections, pour tenter de mettre fin au jeu de dupes auquel on assiste depuis des mois, le roi a lancé le mardi 10 décembre deux présidents de parti fraîchement élus pour une nouvelle mission d'information.
Georges-Louis Bouchez (MR) et Joachim Coens (CD&V) sont les nouveaux "faiseurs de roi", dont les partis constituent désormais la charnière "centrale" d'un paysage politique fédéral dominé par le PS et la N-VA. Ils doivent tenter de sortir le pays de l'ornière et forcer des compromis.
Pour réussir leur mission, les présidents du CD&V et du MR devront vraisemblablement fermer une porte et tenter d'en ouvrir une autre.
Première étape : les deux hommes pourraient rouvrir une porte à la N-VA. Joachim Coens, peu après son élection à la tête du CD&V, a dit qu'elle devrait "jouer un rôle" dans la formation du futur gouvernement fédéral. Du côté flamand, Open VLD et CD&V prendraient un risque énorme en entrant dans une majorité "kamikaze", minoritaire dans leur groupe linguistique, sans avoir au moins donné la possibilité aux nationalistes de jouer cartes sur table. Georges-Louis Bouchez, durant la campagne électorale du MR, a répété qu'il serait malsain de laisser de côté le premier parti du pays. Tous deux devraient donc mettre réellement Bart De Wever à l'épreuve. Le leader nationaliste a-t-il vraiment l'envie de réussir ? On peut en douter à l'écoute de ses diatribes contre les "électeurs passifs francophones". Mais on ne peut le laisser éternellement dans sa posture préférée de Calimero. Cette première étape viserait à forcer ce dialogue PS - N-VA qui n'a pas eu lieu. Quitte à constater que la N-VA ne voit d'autre issue que le confédéralisme, inacceptable côté francophone.
Deuxième étape : Georges-Louis Bouchez et Joachim Coens pourraient, une fois cette porte refermée, prolonger le travail entamé par Paul Magnette et "bleuir" sa note. Le président du PS a eu le mérite de construire un récit cohérent et de travailler sur le fond des politiques à mener. Sa note finale a été recalée par le MR, l'Open VLD et le CD&V, mais... temporairement. Et elle a balisé un chemin qui a le mérite d'exister. Il manquait l'un ou l'autre geste complémentaire - surtout sur le terrain de la flexibilité socio-économique - pour convaincre ces trois partis de monter dans une coalition d'unité nationale alliant socialistes, libéraux, sociaux-chrétiens et écologistes. Les présidents du MR et du CD&V peuvent réorienter la rédaction de ce récit commun. Le retour vers la N-VA serait une façon intelligente ou machiavélique - c'est selon... - de forcer de nouvelles concessions du PS.
LA REUSSITE DE COENS ET BOUCHEZ PASSERA PAR LEUR CAPACITE A METTRE LEURS TRIPES SUR LA TABLE.
"Au vu des coalitions fédérales possibles, il n'y a qu'une certitude : il faudra bien, à terme, qu'un parti cède, en sachant qu'il risque de préparer sa défaite en 2024", avançait le politologue Jean-Benoit Pilet (ULB), au soir des élections. Pour atteindre ce point de basculement, la crise risquerait de pourrir longtemps et d'abîmer en profondeur notre vivre ensemble. Voilà pourquoi la nouvelle mission royale doit avancer à rythme soutenu. Georges-Louis Bouchez et Joachim Coens remettront un premier rapport au Palais le 20 décembre. Ils ont une obligation de résultat. Car l'alternative serait un retour aux urnes qui creuserait encore le fossé belgo-belge.
Ces deux informateurs pourront-ils faire le pari de l'audace, de la créativité et de l'ambition pour négocier un programme gouvernemental susceptible d'affronter les défis de notre temps - socio-économiques, climatiques, identitaires, démocratiques ? L'équation complexe du moment ne laisse pas augurer de folles ambitions. Mais leur réussite passera précisément par leur capacité à mettre leurs tripes sur la table et à affronter les vents mauvais.


COMMENTAIRE DE DIVERCITY
QUICK  ET FLUPKE AU PALAIS ROYAL
Après la tournée de l’agent quinze alias Magnette- son  travail était avant tout de rétablir, voire simplement d’instaurer, un climat de confiance-  c’est le tour de Quick Coens et Flupke Bouchez les deux bleus du landerneau belge tout  fraîchement élus présidents de leur parti de monter sur le carrousel. Coup de poker audacieux et parfaitement inattendu voire imprévisible mais très subtil de la part du Palais. De Wever s’est mis tout seul hors jeu par ces déclarations détestables.  Bouchez (MR) marqué à droite s’est montré ouvert au dialogue avec la NVA, quant à Coens junior (CD&V), patron du port de Zeebruge et bourgmestre de Damme c’est un notable « installé » au profil de gestionnaire plutôt conservateur. C’est dire qu’après un coup de barre à gauche côté arc en ciel, le roi tente un coup de barre à droite côté NVA sans dérouler pour autant tout de suite  le tapis rouge au roi De Wever : une chose à la fois ; patience son tour viendra.
MG


COALITION FEDERALE : «TOUT RESTE POSSIBLE, LE PIRE Y COMPRIS» (revue de presse)
Chacun sa méthode pour trouver une solution pour faire face à la crise que traverse la Belgique, y compris l’insulte.
par Patricia Labar

L’informateur Paul Magnette (PS) a demandé au Roi à être déchargé de sa mission. Le chef de l’État tient sa décision en suspens et a entamé des consultations. Dans ses éditos, la presse francophone estime qu’il est plus que temps d’agir et de trouver une solution face à la crise politique mais « le bout du tunnel est encore bien loin ».
Dans son édito dans Le Soir, Béatrice Delvaux, pointe la méthode utilisée par Bart De Wever : l’insulte. « Faux ! Ils ont tout faux ! Des ringards ! Car la solution à la grave crise politique que traverse le pays, bon sang, mais c’est bien sûr, c’est l’insulte. Pas un gros mot qu’on ose dans son petit bureau avec ses collègues de parti. Non, non, la bonne grosse blague face caméra, histoire que toute la Flandre comprenne que les « autres » ne méritent pas le respect, qu’on peut les salir, histoire de mieux les faire détester et de tout faire exploser.
 « J’ai rencontré M. Magnette et il a le goût de sa bouillie arc-en-ciel bien en bouche (…) Il faudra beaucoup de dentifrice flamand pour se laver la bouche. », a déclaré à la VRT Bart De Wever. « Y a pas à dire c’est classe, ça rehausse le niveau et ça fait avancer le schmilblik. On en est où après ça ? Ah oui, à « moins 20 » sous zéro, disait hier le président de la N-VA en clôture de son florilège ».
« Et voilà le Wallon/francophone replacé dans le rôle de l’ennemi et de l’assisté, l’Open VLD héritant au passage du rôle du traître corrompu. Le président du plus grand parti du pays, lui, se met hors jeu, évite de prendre des responsabilités – trop risqué, n’est-ce pas ? – en tirant sur ses « camarades », quelques jours pourtant après avoir exigé le lead des négociations. Cinéma ! », poursuit notre éditorialiste.
 « La politique belge aujourd’hui a besoin de responsables au-dessus de la mêlée et non de bateleurs. De stratèges et non de tacticiens pyromanes adeptes du « tout est permis ». Allez croire qu’à la fin ce sont les plus intelligents qui gagnent… », conclut Béatrice Delvaux dans Le Soir.
« TEMPS PERDU »
« Reynders et Vande Lanotte, Demotte et Bourgeois, Magnette et puis… », s’interroge dans son édito L’Avenir « Tout reste possible, le pire y compris. »
Le journal regrette « le temps perdu, gaspillé en de vaines postures politiques, de part et d’autre, à défendre des orientations et à construire des programmes voués à l’échec, de toute façon. Et qui, au bout du compte, visent surtout à se donner le beau rôle ». « Tous les scénarios sont possibles, conclut le journal, des plus minimalistes aux plus machiavéliques : en confiant une mission à un président libéral, en prolongeant encore Paul Magnette, en confiant les clés à Bart De Wever et, pourquoi pas, en passant par plusieurs de ces cases avant de lancer un appel aux hommes et aux femmes de bonne volonté, dans une ultime tentative, avant de repasser par les urnes. Autrement dit : patience, même si cette farce n’a déjà que trop duré. »
Dans son édito, pour les journaux du groupe Sudpresse, Benoît Jacquemart craint que le travail de l’informateur Paul Magnette soit « jeté à la poubelle ». « Non pas parce que le job que lui avait confié le roi Philippe n’aurait servi à rien mais parce que le vrai travail de l’informateur Magnette était peut-être avant tout de rétablir, voire simplement d’instaurer, un climat de confiance entre les différents partis condamnés à trouver une majorité fédérale, ceux pressentis pour un arc-en-ciel, auxquels se joindrait le CD&V. »
Pour le groupeSudpresse, on se dirigerait donc vers un arc-en-ciel. « Les libéraux émettent plus que des réserves sur les notes de Paul Magnette mais les portes ne sont pas fermées, loin de là. Et une nouvelle discussion va pouvoir commencer. Plus de six mois après les élections de mai, maintenant que les représentants de sept ou huit partis se parlent enfin, il est temps qu’ils évoquent des projets concrets, de ceux qui nous touchent dans notre vie quotidienne. (…). Et l’éditorialiste de conclure : « Un échec aujourd’hui serait désastreux ».
« UNION NATIONALE »
« Mais l’implication des nationalistes dans le processus de formation d’un hypothétique exécutif fédéral constitue un pari tout aussi dangereux Tous les arguments ont déjà été avancés pour estimer que la mise à l’écart de la N-VA était un scénario à risques, pour la Flandre et pour la Belgique.. Davantage, peut-être », estime La Libre qui propose de « constituer une majorité d’union nationale alliant libéraux, socialistes, écologistes, démocrates-chrétiens pour faire face aux défis climatiques, économiques, sociaux et autres ? ». Et le journal de poursuivre : « Cette majorité pourrait aussi préparer une réforme de l’État, non pas pour scinder le pays, mais pour le faire fonctionner (…) Il est peut-être « trop tôt » pour envisager cette union nationale. Le CD&V ne s’engagera dans un arc-en-ciel que si Bart De Wever a échoué à former un gouvernement. Mais le PS, incontournable, goûtera-t-il à la « bouillie » .de la N-VA ? Le bout du tunnel est encore bien loin. », conclut l’édito de La Libre.

COMMENTAIRE DE DIVERCITY
« LE BOUT DU TUNNEL EST ENCORE BIEN LOIN »
Qu’aurait fait Albert II ou le roi Baudouin ?
Sans doute exactement la même chose, ce "que doit faire désormais ce pauvre Roi, dans son majestueux palais, en tant que 'prince' d'un pays désespérément divisé."
La situation actuelle est surréaliste : un gouvernement ultra minoritaire en affaires courantes depuis plus d’un an avec les partis embusqués dans leurs tranchées et un  « CD&V qui ne s’engagera dans un arc-en-ciel que si Bart De Wever échoue demain-ou après demain- à former un gouvernement »  Il échouera sans doute !  L’homme est fatigué, prématurément usé par une exposition excessive aux medias et menacé par un Francken qui n’attend qu’une chose : le remplacer pour flirter ouvertement avec le Belang. « La politique belge aujourd’hui a besoin de responsables au-dessus de la mêlée et non de bateleurs » (B. Delvaux)
Vous me direz que c’est moins dramatique qu’une France en état de coma clinique, un Royaume Uni en phase de désunion, une Allemagne en attente du pire, une Italie en sursis politique, on continue… une  Amérique « trumperisée » etc , etc. Le monde politique ne va pas bien il se « démonde » sous nos yeux ébahis. La démocratie est en péril, les  régimes autoritaires ont le vent en poupe. C’est redoutablement dangereux !
Continuons donc à vivre dans l’ombre du volcan. Tant que le pétrole coulera, tout ira …à veau l’eau.
MG
"MAGNETTE EST EN PARTIE RESPONSABLE", "PAUVRE ROI", "ON TOUCHE LE FOND"
 revue de presse des médias flamands

Maxime Defays 
L'informateur royal Paul Magnette a demandé lundi au Roi d'être déchargé de sa mission, quelques semaines après l'avoir commencée, après le dépôt de la version finale de son rapport au souverain.
Après les duo Reynders-Van de Lanotte et Demotte-Bourgeois, Paul Magnette a demandé d'être déchargé de sa mission un peu plus d'un mois après avoir été nommé par le Roi. Un Roi, dont la position délicate est vivement commentée par la presse flamande. Voici une revue de presse de ce que pensent les éditorialistes du nord du pays, au lendemain de la remise du rapport final de Paul Magnette au souverain.
HET NIEUWSBLAD
"La mission était désespérément compliquée et elle ne s'est pas améliorée", déplore le quotidien flamand, qui juge l'actualité politique comme "une mauvaise pièce de théâtre". "En raison de sa stratégie, Paul Magnette est en partie responsable car il ne s'est tourné que vers l'Open VLD pour tenter de former un gouvernement sans la N-VA", continue-t-il.
HET BELANG VAN LIMBURG
Le quotidien limbourgeois sent un "Parfum de crise" (en français dans le texte) régner sur le pays et pointe la complexité de l'échiquier politique. Il relève aussi les possibilités qui se présentent désormais au Roi : soit la prolongation de la mission de Paul Magnette, soit la nomination de Koens Geens (CD&V), qui pourrait tâter le terrain du côté de la N-VA et étudier ainsi la possibilité d'une coalition incluant les nationalistes flamands.
HET LAASTE NIEUWS
Le journal le plus lu au nord du pays, Het Laatste Nieuws, parle lui aussi de "parfum de crise qui commence progressivement à prendre le dessus à la rue de la Loi" et déplore le temps perdu depuis les élections du 26 mai. "Le pays est au même stade qu'après les élections de mai dernier, c'est-à-dire nulle part". HLN regrette que l'ensemble des partis ne pensent qu'à leurs intérêts personnels, tout en délaissant ceux du pays.
Par ailleurs, le quotidien plaint le rôle du Roi ("Arme koning der Belgen", "Pauvre roi des Belges") et s'adresse au souverain directement :"Sire, votre pays vous échappe un peu plus chaque jour". Et de terminer, en français : "On ne sait pas où l'on va, mais on y va tout droit."
GAZET VAN ANTWERPEN
"Le seul avantage de l'impasse politique dans laquelle le pays est plongé est que nous avons peut-être touché le fond", commente le quotidien anversois. Comprenez qu'on ne pourrait pas tomber plus bas. Pointant les profondes divisions qui règnent dans notre pays (entre les partis et les communautés), et les scénarios possibles (arc-en-ciel sans la N-VA ou une coalition avec les nationalistes), le journal se demande dans son éditorial ce "que doit faire désormais ce pauvre Roi, dans son majestueux palais, en tant que 'prince' d'un pays désespérément divisé ?"
"Tout cela sonne comme le début d'un conte de fées", explique-t-il. "Mais dans ceux-ci, on ne parle jamais de confédéralisme ou de réformes de l'État. Et les contes de fées, eux, se terminent généralement bien", conclut le quotidien anversois.

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