mercredi 30 décembre 2020



No more champagne and the fireworks are through 
here we are, me and you feeling lost and feeling blue 
it’s the end of the party  
and the morning seems so grey so unlike yesterday 
now’s the time for us to say Happy new year happy new year
 may we all have a vision now and then of a world where every
 neighbour is a friend happy new year happy new year 
may we all have our hopes our will to try i
f we don’t we might as well lay down and die you 
and I Sometimes I see how the brave new world arrives 
and I see how it thrives in the ashes of our lives oh yes,
 man is a fool and he thinks he’ll be okay dragging on feet of clay never knowing he’s astray keeps on going anyway 
Happy new year happy new year 
may we all have a vision now and then of a world where every neighbour is a friend 
happy new year happy new year may we all have our hopes our will to try if we don’t we might as well lay down and die 
you and I Seems to me now 
that the dreams we had before are all dead, 
nothing more than confetti on the floor 
it’s the end of a decade in another ten years time
 who can say what we’ll find what lies waiting down the line in the end of eighty-nine 
Happy new year happy new year may we all have a vision now and then of a world where every neighbour is a friend happy new year happy new year may we all have our hopes our will to try if we don’t we might as well lay down and die you and I 
(Benny Andersson and Björn Ulvaeus) © 1980 Polar Music International AB Published by: Universal/Union Songs AB #ABBA

mardi 29 décembre 2020

"On se demande parfois pourquoi on a encore une classe politique belge francophone, Macron pourrait simplement envoyer un représentant pour négocier avec les Flamands"


Marie Rigot Le Soir

Selon Dave Sinardet, le comportement des partis francophones au sein de la Vivaldi met en danger la survie de ce gouvernement."Tandis que l'instabilité de l'exécutif venait plutôt du côté flamand dans le précédent gouvernement, c'est plutôt du côté francophone qu'elle vient à présent.
Une crise sanitaire sans précédent, des négociations à couteaux tirés, les débuts du gouverment De Croo... L'année 2020 aura été dense pour le monde politique. Mais si certains décideurs ont marqué les esprits durant ces mois compliqués, d'autres ont fait l'objet de vives critiques. Quelles personnalités politiques se sont démarquées positivement ? Que faut-il penser des débuts de la Vivaldi ? Quels défis attendent le nouvel exécutif en 2021 ? Dans le cadre de l'Invité du Samedi, LaLibre.be dresse le bilan de l'année 2020 avec Dave Sinardet, professeur de sciences politiques à la VUB et à l'Université Saint Louis à Bruxelles. Que retenez-vous, d’un point de vue politique, de cette année si particulière ?
J'ai dû constater qu'à un moment j'ai perdu mon intérêt pour la chose politique, enfin pour la politique politicienne. En mai, quand les négociations pour la formation d'un gouvernement fédéral ont recommencé, j'avais des difficultés à encore me motiver pour suivre et commenter les énièmes déclarations quotidiennes, émanant de toutes parts. Parce que l'analyse de fond demeurait malheureusement toujours la même. On était un an après les élections et les tentatives de formation de gouvernement restaient bloquées par des stratégies électorales, émanant d'intérêts partisans. On a toujours connu de la procrastination dans la politique belge, mais ici on a atteint un niveau vraiment destructif.
CES LONGS MOIS DE NEGOCIATIONS ONT-ILS IMPACTE DURABLEMENT LA VISION QU'A LE BELGE DU POLITIQUE ?
Si même un politologue commence à perdre le goût de la politique, il ne faut pas demander quel est l’effet sur une population qui ne débordait déjà pas de confiance à l'égard des politiques. C'est pourquoi le nouveau gouvernement De Croo ne devra pas simplement gagner la confiance des Belges, il devra aussi rétablir la confiance à l'égard du monde politique en général. Il faut dès à présent réfléchir à certaines pistes pour éviter qu'un tel scénario dramatique se reproduise. Le pire c'est qu'on ne peut pas vraiment dire que ces négociations à rallonge ont été le théâtre d'une grande bataille entre des projets idéologiques différents. Quand on compare les différentes notes avec l'accord de gouvernement de la Vivaldi, il n'y a pas de différences majeures, notamment sur le plan socio-économique. Il est donc logique de se demander pourquoi cet accord n'a pas pu être trouvé plus tôt.
QU'EST-CE QUI EST, DES LORS, A L'ORIGINE DE CE SI LONG DELAI ?
Je peux commencer par vous dire ce qui ne l'a pas causé. Certains ont postulé que le problème vient des électeurs qui ont rebattu les cartes de façon trop compliquée et non des élites politiques. Mais ce n'est pas vrai. Quand on regarde au-delà du nombril belge on voit que le résultat électoral de mai 2019 ressemble beaucoup à celui d'autres pays européens. A l'étranger également, les partis radicaux anti-establishment ont énormément progressé tandis que les partis plus traditionnels ont perdu. On a assisté un peu partout à un émiettement du paysage politique. Ailleurs aussi, la formation d'un gouvernement est devenue plus difficile qu'auparavant, mais les leaders d'autres pays réussissent néanmoins à trouver des solutions plus rapidement que la Belgique, en osant des formules nouvelles telles que des gouvernements minoritaires ou des coalitions inédites. Chez nous, on inventait par contre de nouveaux obstacles, comme l’idée qu’on ne pouvait pas former de coalition avec une minorité dans un des groupes linguistiques tandis qu’on a connu de tels gouvernements sans vrais problèmes pendant presque la moitié du temps ces 50 dernières années. Tous les partis semblaient avoir un peu peur de leur propre ombre. Je pense que cet étalement des négociations sur plus de 500 jours est avant tout dû à des stratégies politiques.
Des stratégies politiques qui ont donné lieu à pas mal de remous, notamment sur les réseaux sociaux, où certains politiques ont tiré à boulets rouges sur leurs actuels partenaires de coalition... Twitter risque-t-il de davantage compliquer les négociations à l'avenir ?
Les réseaux sociaux comme Twitter ont une influence importante depuis plusieurs années. Outre le fait qu'ils contribuent à durcir le langage politique, ils donnent la possibilité à certains acteurs politiques de réagir tout le temps, de chercher constamment le conflit. On constate que, dans le gouvernement actuel, il y a une différence Nord-Sud à ce niveau. Les partis flamands ont compris que leur intérêt était de rester soudés et de ne pas afficher leurs désaccords.
COMMENT EXPLIQUEZ-VOUS CETTE DIFFERENCE ENTRE LES PARTIS FLAMANDS ET FRANCOPHONES ?
Cela vient notamment du fait que les Flamands font face à une opposition assez forte, avec le Vlaams Belang, la N-VA et le PTB. Ils savent que s'ils ne restent pas unis, ils offrent un véritable cadeau à l'opposition. Les partis flamands ont donc moins de difficulté à suivre le marketing du gouvernement, qui prône la confiance et le respect entre partenaires. Du côté francophone, c'est un peu différent. Il n'y a pas d'opposition vraiment forte, à part le PTB. Les deux partis qui se battent pour le leadership francophone - le PS et le MR - se trouvent dans la coalition. On a l'impression que ces deux partis utilisent le gouvernement pour se profiler
l'un contre l'autre. Cela se remarque encore plus dans l'attitude de la formation libérale. Tandis que l'instabilité de l'exécutif venait plutôt du côté flamand dans le précédent gouvernement, c'est plutôt du côté francophone qu'elle vient à présent.
LES DEBUTS DE LA VIVALDI SONT-ILS, MALGRE TOUT, PROMETTEURS ?
Ce n'est pas encore tout à fait clair. Le signal positif du côté flamand est contre-balancé par les actes des francophones. Il faudra voir comment cela évolue. Alexander De Croo a-t-il réussi à prendre ses marques en tant que Premier ministre ? Était-ce compliqué de prendre la relève de Sophie Wilmès ?
Du côté flamand, Sophie Wilmès était appréciée au début mais beaucoup moins avant son départ. Il y a eu pas mal de critiques à l'égard de sa communication et de sa gestion de la crise. En octobre, beaucoup de journalistes flamands étaient assez contents du changement qui s'est opéré à ce niveau-là. Du côté francophone, c'est peut-être un peu différent, mais j'ai l'impression que De Croo est quand même assez apprécié. Il n'y a pas de grande nostalgie à l'égard de Sophie Wilmès même si elle reste très populaire. Je ne pense pas que les Belges se disent que ce gouvernement est moins efficace.
FRANK VANDENBROUCKE A FAIT UNE ENTREE FRACASSANTE. SA PERSONNALITE N'ECLIPSE-T-ELLE PAS QUELQUE PEU CELLE D'ALEXANDER DE CROO ?
Ce risque-là existe, en effet. Certains parlent déjà du gouvernement Vandenbroucke, parce qu'il pèse quand même de tout son poids dans les décisions. A son entrée en fonction, il avait vraiment un statut presque sacré dans les médias, il était très apprécié. Mais il a depuis lors commis quelques erreurs de communication, dont celle qui a fortement été attaquée par la N-VA sur la fermeture des commerces. Qui plus est, il a une ligne très dure sur la politique corona, tandis que dans la population les mesures suscitent de plus en plus une polarisation. Certains veulent des mesures strictes tandis que d'autres se posent des questions quant au maintien de règles fortes. Le ministre de la Santé pourrait donc être victime de ce ras-le-bol vis-à-vis des restrictions. Il faudra voir également quelle place il occupe dans les futures décisions du gouvernement, en dehors de cette crise sanitaire. Déjà ses opinions très tranchées irritent certains autres
membres de la coalition. Qu'en sera-t-il donc quand il y aura d'autre dossiers sur la table pour lesquels il n'est pas compétent mais qu'il connaît assez bien, comme les pensions, le travail... Il reste tout de même vice-Premier sp.a, donc va-t-il vouloir peser aussi fortement dans ces matières ? Si oui, cela pourrait créer des tensions à l'avenir.
QUELS SONT LES GRANDS DEFIS QUI SE PRESENTERONT AU GOUVERNEMENT FEDERAL EN 2021 ?
Il y en a énormément. Bien entendu, le plus grand défi actuellement reste la crise sanitaire. Même si l'on aperçoit la lumière au bout du tunnel avec l'arrivée des vaccins, on reste dans une situation très compliquée. La gestion de cette vaccination ne sera pas non plus évidente. La crise du coronavirus a également poussé les autorités à prendre une série de décisions qui donnent lieu à d'importants questionnements. Presque sans débat, on a touché à certains droits fondamentaux, en instaurant un couvre-feu par exemple. Sur le long terme, ce sera un challenge pour le gouvernement de veiller à ce que ces mesures exceptionnelles que nous connaissons n’auront pas valeur de précédent qui permet plus facilement d’ affecter nos libertés individuelles.  Mais sur le court terme, le gouvernement actuel devrait aussi réfléchir si on ne va pas déjà trop loin sur certains points, par exemple avec l’utilisation de drones Il y aura également tout le débat sur la relance qui représente un important dossier. On parle ici d'une relance de la société, de l'économie. Ce sera peut-être une occasion pour le PS d'être un peu plus visible dans ce gouvernement, de montrer qu'il existe...
LE PS NE S'EST PAS ASSEZ IMPOSE, SELON VOUS ?
Quand la N-VA dit que la Vivaldi est dominée par les francophones, c'est faux. Il suffit de regarder pour ça la répartition des compétences... J'étais assez surpris de voir que le PS, qui est le plus grand parti de ce gouvernement, n'a pas engrangé énormément en termes de compétences. Le casting socialiste est assez interpellant. Le PS n'a pas vraiment fait monter des figures avec des profils très à gauche. Certains ministres socialistes sont, qui plus est, plutôt régionalistes.
COMMENT EXPLIQUEZ-VOUS CES CHOIX ?
On dirait presque que le PS fait du pied à la N-VA. Le PS a très longtemps refusé de négocier avec les nationalistes flamands, mais il s'agissait plus d'une incompatibilité en terme d'image qu’en terme de programme. Les socialistes ont ensuite construit cet été un préaccord avec le parti de Bart De Wever. On a l'impression depuis lors qu'ils veulent rester dans cette optique-là, qu'ils pensent déjà à une alliance en 2024.
La Vivaldi va-t-elle tenir jusqu'à la fin de son mandat ? C'est difficile à dire. Une semaine, c'est une éternité en politique, comme disait Macmillan. Il y a un an, on n'aurait jamais pu prédire la crise corona et tout ce qu'elle a engendré. Mais si on se base sur la situation actuelle, j'ai l'impression que l'équipe, qui s'appuie sur un casting assez fort, est bien partie. Je n'exclus même pas que la Vivaldi soit reconduite jusqu'en 2029. C'est malgré tout un attelage qui comporte beaucoup de risques. Un gouvernement avec sept partis, c'est énorme. Chaque formation politique de plus intensifie la complexité et la difficulté de trouver un consensus. Qui plus est, l'accord de gouvernement est très vague donc ça crée plus de risques de conflits.


COMMENTAIRE DE DIVERCITY
CE TRUMP AUX PETITS PIEDS

Je pense que la tâche de ce siècle, en face de la plus terrible menace qu’ait connue l’humanité, va être d’y régénérer la démocratie.
« Ce qui ne se régénère pas dégénère » rappelle Morin à chacune de ses interventions politiques. Il est clair que notre chère démocratie est en plein déclin. Feu Giscard d’Estaing y devinait un facteur de « décadanche ». Le phénomène est général ainsi que nous le dénoncions dans notre commentaire de lundi.
J'ai dû constater qu'à un moment j'ai perdu mon intérêt pour la chose politique, enfin pour la politique politicienne. Ce n’est pas moi qui dis cela mais Dave Sinardet observateur professionnel de la politique et spécialiste du fait belge. 
A propos de la difficulté de former une majorité fédérale en Belgique, il commente : »On a toujours connu de la procrastination dans la politique belge, mais ici on a atteint un niveau vraiment destructif. »
Le Soir confirme : « Si même un politologue de renom commence à perdre le goût de la politique, il ne faut pas demander quel est l’effet sur une population qui ne débordait déjà pas de confiance à l'égard des politiques. »La dynamique démocratique repose essentiellement sur la confiance or celle-ci fond comme la banquise et les glaciers de la planète.
SInardet : « C'est pourquoi le nouveau gouvernement De Croo ne devra pas simplement gagner la confiance des Belges, il devra aussi rétablir la confiance à l'égard du monde politique en général. »  Et le politologue de constater comme le fait Mounk  dans son beau livre qu’ « A l'étranger également, les partis radicaux anti-establishment ont énormément progressé tandis que les partis plus traditionnels ont perdu. On  assiste un peu partout à un émiettement du paysage politique. Ailleurs aussi, la formation d'un gouvernement est devenue plus difficile qu'auparavant »
Cependant, contrairement aux excellences francophones, les partis flamands ont compris que leur intérêt était de rester soudés et de ne pas afficher leurs désaccords.
Ils sont conscients   que « s'ils ne restent pas unis, ils offrent un véritable cadeau à l'opposition (Nva +Vlaams Belang=50%). » Du côté francophone « deux partis se battent pour le leadership - le PS et le MR -. Ils siègent dans la coalition. On a l'impression qu’ils utilisent le gouvernement pour se profiler. » En un mot comme en mille : « tandis que l'instabilité de l'exécutif venait plutôt du côté flamand dans le précédent gouvernement, c'est plutôt du côté francophone qu'elle vient à présent. »
« Certains parlent déjà d’un gouvernement Vandenbroucke, parce qu'il pèse quand même de tout son poids dans les décisions ».  Toutefois, « Le ministre de la Santé pourrait donc être victime de ce ras-le-bol vis-à-vis des restrictions. » 
En tout état de cause, la crise sanitaire a induit que « presque sans débat, on a touché à certains droits fondamentaux, en instaurant un couvre-feu par exemple. » 
«  Le PS n'a pas vraiment fait monter au gouvernement des figures avec des profils très à gauche. Certains ministres socialistes sont, qui plus est, plutôt régionalistes. » Tout se passe comme si le PS faisait du pied à la N-VA. « Le PS a très longtemps refusé de négocier avec les nationalistes flamands, mais il s'agissait plus d'une incompatibilité en terme d'image qu’en terme de programme. Les socialistes ont ensuite construit cet été un préaccord avec le parti de Bart De Wever. « On a l'impression depuis lors qu'ils veulent rester dans cette optique-là, qu'ils pensent déjà à une alliance en 2024. »
Cela fait de la Vivaldi un attelage fragile de sept partis  qui comporte beaucoup de risques. Certes le cocher De Croo est un homme habile et de très bonne volonté. Le palais a eu la main heureuse en désignant comme formateur le fils du vieil Herman comme le palais avait autrefois donné son bâton de Maréchal à Charles, fils de Louis Michel comme si la démocratie belge devenait une sorte de monarchie héréditaire par procuration.
Il se pourrait bien qu’en mettant à sa tête Georges Bouchez, ce Trump aux petits pieds,  le MR ait pris la pire décision de sa longue histoire politique. Certes Bouchez est un fils spirituel des Michel, mais par la main gauche, c'est-à-dire très gauche tout en étant très à droite. Ceci dit, le second  fils Michel issu de la main droite, ne semble pas avoir hérité de la subtilité de son père ou de son grand frère… Cette famille politique semble presque aussi complexe que celle que décortique The Crown.
MG 


lundi 28 décembre 2020

Francis Fukuyama : «Un long combat commence avec la Chine, mais nous n'allons pas nécessairement le perdre»


GRAND ENTRETIEN - L'intellectuel américain revient sur les leçons de 2020, la crise démocratique américaine, le vide spirituel auquel les systèmes libéraux peinent à répondre et les difficultés des régimes autoritaires à survivre à long terme. Par Laure Mandeville
Particulièrement connu pour ses thèses sur la fin de l'histoire, Francis Fukuyama, est notamment l'auteur du livre Le début de l'histoire qui analyse les origines de nos sociétés démocratiques.
FIGARO VOX. - 2020 SE TERMINE. QUELLES LEÇONS DEVONS-NOUS TIRER DE CETTE ANNEE SI DIFFICILE, SOUMISE AUX CAPRICES DU VIRUS COVID 19 ?
FRANCIS FUKUYAMA. - Les leçons principales ont trait à ce qui, au sein de nos différentes sociétés, a aidé à combattre le virus mieux chez les uns que chez les autres. On a vu de très grandes différences d'un pays à l'autre. Certains ont affirmé que la ligne de partage passait entre démocraties et régimes autoritaires, ces derniers ayant supposément mieux géré. Ils mettent en avant la différence entre les États-Unis et la Chine, ce qui produit en effet un contraste extrême. Mais si vous regardez de plus près, l'efficacité ne dépend pas du fait d'avoir ou non une démocratie, car certaines démocraties ont plutôt bien géré, comme la Corée du Sud, le Japon ou Taïwan. En Europe aussi, on a vu des différences qui montrent que le problème n'est pas lié à la question démocratique (même si ces différences semblent se resserrer). 
D'autres facteurs sont plus importants, et notamment la capacité de l'État à faire face à des urgences de santé. Je pense que le fait que l'Asie de l'Est ait une tradition bureaucratique ancienne et forte, au sens d'une tradition de serviteurs de l'État technocrates, compétents et capables de travailler sans trop d'interférences politiques, a joué. Certes cette interférence a joué au début en Chine, quand l'État a essayé de camoufler la pandémie, mais une fois que la direction du pays a changé de braquet, les Chinois ont été assez efficaces.
Un autre facteur est lié à la confiance sociale. Dans les pays comme les États-Unis ou le Brésil, où les sociétés sont très polarisées, la réponse n'a pas été bonne. Si les gens ne se font pas confiance et s'ils ne font pas confiance au gouvernement, ils ne prendront pas les mesures recommandées par les autorités. Les États-Unis ont été particulièrement mauvais car la polarisation a été extrême dans les 4 dernières années.
Porter un masque y est devenu une affaire politique, ce qui n'a pas du tout été le cas dans la plupart des autres pays, où les gens ont tout simplement décidé qu'il s'agissait d'une contrainte qu'il fallait accepter.
Enfin, la capacité à donner l'exemple importe. Si vous avez un président populiste, qui comme Bolsonaro ou Trump, ne veut pas prendre de mesures impopulaires, vous vous retrouvez avec de très mauvais résultats. Capacité intrinsèque de l'État , degré de confiance au sein de la société, et qualités de leadership – voilà les trois éléments clé. Malheureusement, la manière dont chaque pays les a combinés à ce moment particulier, est en partie un accident de l'histoire.
La France a une tradition étatique et bureaucratique, mais l'État s'y est révélé inefficace, comme si un déclassement de plus long terme, non lié aux circonstances politiques, était en cours. Se pourrait-il que ce virus accélère le déclin de l'Occident et que 2020 marque la fin du « Siècle américain», et le début de ce que Sergueï Lavrov appelle le « monde post-occidental » ? Bref, 2021, sera-t-il un « Siècle asiatique » ?
Cette pandémie va accélérer la bascule du centre de gravité de l'économie mondiale vers l'Asie de l'Est. Cela ne concerne pas seulement la Chine. Tous les autres pays asiatiques ont géré cette crise de manière assez efficace. En ce qui concerne la force de la Chine, je ne pense toutefois pas que nous disposions d'informations suffisamment précises sur la réalité de leur rétablissement. Il y a beaucoup de rapports qui sortent sur le taux de chômage notamment, qui serait beaucoup plus élevé que ce que le gouvernement est prêt à admettre. Un rationnement de l'électricité a été mis en place dans les derniers jours, en raison de pannes de courant dans les grandes villes chinoises. Il se passe quelque chose, et nous ne savons pas très bien quoi. 
De plus, dans nos démocraties, quels que soient les problèmes que nous ayons, nous avons encore l'avantage de pouvoir nous débarrasser de nos leaders quand ils sont mauvais. C'est ce qu'on vient de faire aux États-Unis ! Notre président n'est pas encore parti, mais cela va se faire et nous aurons une nouvelle administration et un nouveau président en janvier ! C'est quelque chose qui est impossible dans les régimes autoritaires. Malheureusement, à travers le monde, on voit se multiplier les cas de ces présidents qui s'accrochent au pouvoir, comme en Ouganda, Tanzanie. Malgré leurs mauvaises décisions, on ne peut s'en débarrasser. La Biélorussie est un autre de ces cas, Loukachenko a pris de très mauvaises décisions, il a nié la réalité du virus. Mais malgré toutes les manifestations courageuses appelant à son départ, il est toujours là.
La globalisation de l'information ne mène nullement au changement politique. C'est ce que nous avons appris en Biélorussie. Elle ne se traduit pas nécessairement en levier de pression.
Ce n'est pas juste lié à la globalisation. L'Internet a vraiment affaibli tous les anciens canaux d'information, la presse traditionnelle, les médias télévisés. Au début, tout le monde pensait que ce serait formidable, et que tout le monde pourrait écrire ce qu'il voudrait, sans aller voir un journal, ou un éditeur, et sans être soumis au verrou d'une agence gouvernementale. Mais la réalité est que cette liberté a mené à la création de mondes parallèles, où les gens ne sont plus confrontés aux mêmes faits. Il y a par exemple une avalanche d'informations concernant les vaccins, toutes sortes de théories du complot, une situation sans précédent. Je ne pense pas qu'il s'agisse d'un problème insoluble. Chaque époque a montré que des ruptures politiques accompagnent toujours les mutations technologiques, et je pense que nous finirons par trouver la bonne parade. Mais pour l'instant, nous sommes dans une situation très bizarre, dans laquelle les citoyens n'ont pas les mêmes informations. La délibération et le choix démocratiques deviennent extrêmement compliqués.
Il y a par exemple une avalanche d'informations concernant les vaccins, toutes sortes de théories du complot, une situation sans précédent
La crise de la presse, générée par cette révolution, est en effet profonde. Dans un récent article publié dans la nouvelle revue d'idées American Purpose, vous écrivez que l'élément le plus dangereux de la situation, est l'émergence de démocraties illibérales, qui, comme la Hongrie, la Pologne ou même Trump aux États-Unis mettent la presse sous pression en tentant de l'influencer. Mais la crise ne commence-t-elle pas avant, avec l'incapacité du système, et des médias installés, à prendre en compte et décrire une grande partie de la réalité ? Si le populiste Donald Trump a pu faire irruption à la tête des États-Unis c'est bien parce qu'un segment extrêmement important de la société ne se sentait plus pris en compte…
C'est juste. Il y a une division sociale qui est apparue dans les pays développés entre les gens qui vivent dans les grandes villes, sont cosmopolites et connectés au monde et tous les autres. C'est vrai en Hongrie, en Pologne, en Turquie, en Russie, aux États-Unis, en Grande Bretagne. Et en France ! Si vous regardez les Gilets jaunes, ils ne correspondent pas aux vieux clivages traditionnels idéologiques, mais à des clivages sociaux. C'est une grande partie du problème. Dans nombre de riches démocraties, la Gauche s'est totalement déconnectée de sa base populaire. Au 20e siècle, elle défendait les syndicats et le prolétariat. Mais dans les 40 dernières années, la définition de l'égalité a commencé à bouger. Ce sont les femmes, les gays, les lesbiennes et les immigrés qui sont devenus les nouvelles catégories marginalisées et le cœur de cible des partis socialistes, communistes et sociaux-démocrates. Mais la conséquence est que ces partis ont perdu le contact avec la classe ouvrière blanche et les classes populaires en général. Chez vous en France, la plupart des électeurs du parti communiste, sont partis au Front national. C'est le symptôme de la révolte des classes populaires blanches, et il est visible partout. Si on veut le résoudre, il va falloir se reconnecter avec ces gens.
C'est un élément clé car si ce problème n'est pas réglé, la démocratie américaine ne pourra retrouver ses forces. Elle perdra sa prééminence sur la scène internationale, et le monde entier pâtira de cet affaiblissement. Voyez-vous une prise de conscience ? De l'extérieur, on a plutôt le sentiment que l'Amérique continue d'être traversée par deux courants révolutionnaires. D'un côté la révolte trumpienne, toujours très forte, comme l'a montré l'élection de novembre, et de l'autre, une révolution identitaire portée par la gauche radicale qui déborde des campus américains et se propage dans les médias et la presse. Et au milieu Joe Biden qui ne chevauche aucun de ces deux mouvements. Que peut-il faire ?
Il va y avoir une guerre au sein du parti démocrate, entre l'aile progressiste et les gens comme Biden. Donald Trump a fait un bien meilleur score qu'en 2016 chez les minorités, les latinos mais aussi les Afro-Américains, car beaucoup, parmi eux, rejettent vraiment l'aile gauche du parti démocrate. Jusqu'à présent, le parti était soudé par son opposition commune à Trump. Mais quand Biden sera investi président, ces grandes fissures vont s'ouvrir. Il essaiera de rassembler tout le monde, mais ce ne sera pas possible et un combat s'engagera. 
On pourrait imaginer un scénario similaire au sein du parti républicain, entre les partisans de l'idéologie du libre-échange version Reagan, et les trumpistes. Aux États-Unis malheureusement, nous n'avons pas de système proportionnel de représentation électorale. Notre système encourage un système d'oligopole de deux partis, alors qu'il y a un très gros soutien pour le centre. Si on avait un système à l'australienne, qui permette de voter pour un troisième parti, on pourrait imaginer l'émergence d'un bloc centriste qui pourrait être dominant. Malheureusement, aucun des deux partis n'y a intérêt.
Le parti républicain ne pourrait-il pas plutôt utiliser la percée de Trump dans les minorités pour revenir très fort en 2024 ? Selon moi, ce n'est pas un mouvement nationaliste blanc, mais un mouvement nationaliste et ouvrier.
Le parti républicain parle d'adopter une rhétorique plus inclusive depuis longtemps. Mais Trump a utilisé un levier racial. Regardez la bataille autour des statues des généraux confédérés. Il a expliqué qu'il voulait continuer d'honorer l'héritage de détenteurs d'esclaves et n'allait pas changer son point de vue, alors qu'on devrait pouvoir trouver une solution, en tenant compte de la complexité des situations. Il y a beaucoup de républicains qui ne veulent pas ouvrir le parti. Mais ils devraient le faire. Car les élections ont montré que nombre de membres des minorités sont réceptifs aux valeurs conservatrices. Les choses pourraient changer avec le départ de Trump.
VOUS NE PENSEZ PAS QUE TRUMP RESTERA UNE FORCE POLITIQUE MAJEURE ?
Il restera une force importante. Mais la présidence vous confère un pupitre exceptionnel qu'il n'aura plus. Quand Biden sera à la Maison blanche, l'attention va se déporter vers lui. La chance de Biden est que les vaccins seront bientôt sous contrôle. L'économie se remettra. Cela ne sera pas grâce à Biden, mais il aura peut-être de la chance. À Vous avez mentionné l'incertitude qui existe quant aux dynamiques internes à la Chine. Vous dites que nous sommes peut-être trop pressés d'annoncer qu'elle sera la prochaine super-puissance. Mais beaucoup d'experts, comme David Goldman dans son dernier livre « Nous serons assimilés », avertissent que les Chinois sont en train de gagner plusieurs batailles technologiques clé, dans la 5 G, l'intelligence artificielle…La Chine ne va-t-elle pas devenir un défi plus gigantesque encore que l'URSS, si cet État totalitaire contrôle une technologie au potentiel « totalitaire » évident ?
C'est sans aucun doute un défi bien plus grand que l'URSS. Personne ne devrait donc être complaisant sur la Chine. Nous devons prévoir le pire et tabler sur le fait qu'ils vont continuer à grandir. Mais il est important d'avoir en tête que ces avantages apparents pourraient ne pas durer. La Chine pourrait être confrontée à de nombreux défis. Elle est très endettée, elle a une population qui n'a jamais été confrontée à un chômage de masse et des revers économiques importants. Si cela se produit, et je pense que c'est inévitable, nous ne savons pas à quel point le système politique restera stable. 
De plus, nous les démocrates, pensons que la persistance au pouvoir de leaders qui n'ont de compte à rendre à personne, ne se termine jamais bien. Nous ne devons pas oublier cet élément. Les systèmes autoritaires ont du mal à s'adapter aux changements. Nous devons donc être très inquiets et vigilants à court terme, mais ne pas perdre confiance à long terme, car au bout du compte un système démocratique qui rend des comptes, sera un meilleur système.
Ne pensez-vous pas tout de même, que notre crise profonde leur ouvre une fenêtre d'opportunité ? Pendant que nous sommes occupés à nous demander si nous devons « assigner un sexe » aux enfants et autres débats sociétaux qu'ils perçoivent comme une forme de décadence de l'Occident – les Chinois ne peuvent-ils pas prendre avantage de nos divisions et imposer une forme de domination ? La technologie 5G donne le vertige, concernant sa capacité à contrôler les activités humaines…
Ils vont faire ça dans leur propre pays. Mais seront-ils capables de répandre ce contrôle à l'extérieur, cela reste une grande question. Trump a eu raison sur une partie de la politique à mener vis-à-vis de la Chine. Il a eu raison de s'opposer à Huawei et aux investissements chinois dans ces infrastructures digitales clé. Mais il a eu tort de ne pas former une coalition occidentale plus forte pour s'opposer à Pékin. Ses batailles avec ses alliés démocratiques ont affaibli son effort pour stopper la pénétration chinoise. Je pense que Biden renversera cette situation pour créer une plus grande solidarité entre alliés et bloquer les avancées chinoises. Mais cela va être un long combat. Je ne suis pas sûr que nous allons nécessairement le perdre.
Je pense que le système universitaire américain n'est pas en si mauvais état
Les universités américaines sont-elles équipées pour mener ce combat aujourd'hui ? Les Chinois produisent chaque année des milliers d'ingénieurs dans les domaines technologiques du futur, alors que sans les étudiants asiatiques et notamment chinois, l'Amérique peine désormais à faire le plein…
Je pense que le système universitaire américain n'est pas en si mauvais état. Les médias conservateurs ont une propension à se concentrer sur les crises des campus liées à l'idéologie identitariste – et bien sûr qu'il y a des choses tout à fait folles qui se produisent – mais cela ne veut pas dire que nos universités ne continuent pas à fournir une très bonne éducation et à produire de l'innovation technologique. Je pense que l'Amérique va garder l'avantage dans ce domaine. Si vous regardez les universités chinoises, le parti communiste y a étendu son emprise et tous les étudiants doivent y passer du temps à étudier la pensée de Xi JinPing et le marxisme-léninisme. Ils étudient beaucoup, certes, mais passent beaucoup de temps à apprendre l'anglais ! Il y a des limites à ce qu'un État autoritaire peut produire quand il s'agit de former des esprits capables de contester l'autorité et la vérité établies pour innover.
L'une des leçons de 2020, est de réaliser vraiment à quel point, la technologie est devenue centrale dans nos vies. Beaucoup d'entre nous ont passé leur vie sur zoom, ces derniers temps. Mais les démocraties font-elles les bons choix en matière technologique ? N'avons-nous pas trop mis l'accent sur le software au détriment des infrastructures ? Et vu le caractère monopolistique des plateformes, n'est-il pas temps de les affaiblir pour préserver nos libertés ?
J'ai présidé un Comité sur la question de la dimension des plateformes technologiques (Google, Facebook, Twitter, Amazon…) en novembre. Notre conclusion est qu'il y a plusieurs problèmes économiques et politiques liés à la taille de ces plateformes. L'élément économique est un problème de monopole classique car ces géants empêchent la compétition d'émerger.»
Mais le problème le plus aigu, c'est le rôle que ces plateformes se sont mis à jouer en tant qu'acteurs politiques. Elles ont la capacité énorme d'amplifier certaines voix et de supprimer d'autres. Et comme, contrairement à l'Europe nous ne régulons pas ce secteur de la Tech, nous comptons sur ces compagnies pour s'autoréguler. Pendant les élections, des mesures très actives pour supprimer certaines déclarations ou théories du complot ont été prises, des tweets du président ont été accompagnés de légendes pour avertir sur le fait qu'ils étaient sujets à caution, etc. Mais je ne pense pas que cela puisse être une réponse de long terme au problème.
N'EST-CE PAS DANGEREUX ? APRES TOUT, QUI SONT CES OLIGARQUES POUR DECIDER CE QUI EST VRAI OU NE L'EST PAS ?
Ils n'ont pas la légitimité. De plus, ils ne sont pas très contents de gérer cette régulation qui les met dans une situation difficile vis-à-vis de leurs clients. Nous avons émis une proposition visant à mettre en place un échelon de compagnies auxquelles les géants du tech pourraient abandonner la régulation du contenu des plateformes, des compagnies plus petites qui mettraient en place des options de filtres pour refléter plus précisément les préférences des utilisateurs et permettre de fournir des options beaucoup plus diverses de filtrage du contenu. Vous pourriez ainsi choisir ce que vous voulez voir. Il y a donc potentiellement des réponses dans l'avenir, mais nous n'avons pas encore trouvé la solution satisfaisante.
LES RESPONSABLES POLITIQUES POURRAIENT-ILS ADOPTER DES REGULATIONS COMME EN EUROPE ?
Je ne pense que cela soit envisageable, car nous n'avons pas de consensus politique large sur ce point. Mais il y a eu de gros changements ces derniers mois sur la question de la mise en place d'une régulation anti-trust. Plusieurs plaintes anti-Trust ont été déposées contre Facebook et Google et cela se dessine pour Amazon. La plupart des gens estiment qu'on a été très laxiste vis-à-vis de ces compagnies et qu'on les a laissées trop grossir. Cela ne concerne pas seulement la Tech. L'école économique de Chicago a affirmé pendant des années que la taille des compagnies ne posait pas problème. Mais l'économiste Thomas Philippon, de l'université de New-York, a montré que les prix aux États-Unis étaient désormais plus élevés qu'en Europe, car les Européens avaient mis en place des lois sur la compétitivité très contraignantes. 
EN 1989, VOTRE LIVRE CELEBRE EVOQUAIT LA VICTOIRE DE L'OUEST ET DE LA DEMOCRATIE, ET LE REVE D'UNE SOCIETE GLOBALE HARMONIEUSE. TRENTE ET UN AN PLUS TARD, LES CHOSES RESSEMBLENT PLUTOT A UN CAUCHEMAR GLOBAL ?
J'écris sur ce sujet dans mon dernier livre « Identité ». Mais si les gens avaient lu mon livre «La fin de l'Histoire » jusqu'au bout, ils auraient compris que j'évoquais déjà « le Dernier homme » de Nietzsche, pour souligner qu'à la fin de l'Histoire, les gens ne seraient pas heureux, car cette fin de l'Histoire ne leur donnerait pas un sentiment d'identité suffisant. J'y écrivais que les gens veulent quelque chose de plus qu'être des citoyens égaux et avoir un système politique libéral. Ils veulent être catalans ou écossais. Ils veulent qu'on reconnaisse leur identité de transgenre ou de lesbienne. Ils veulent que l'État mette sa force derrière eux. J'avais prévu beaucoup de choses qui se passent aujourd'hui. Il y a dans la société libérale, beaucoup de choses que les gens n'aiment pas. À L'ABSENCE DE TRANSCENDANCE ?
Oui, il y a un vide spirituel. Les gens n'ont pas le sentiment d'appartenir à une communauté, ils ne se sentent pas mus par des valeurs supérieures qui les amèneraient à se dépasser. À droite comme à gauche, ils ressentent un manque que nos sociétés libérales ne sont pas capables de combler. Le libéralisme existe car il est nécessaire dans une société qui est diverse. Si vous basez le consensus sur la race, la religion ou l'ethnicité, dans une société diverse, vous allez vers le conflit. C'est exactement ce qui se passe en Inde en ce moment. L'Inde a été construite comme une république libérale. Mais le premier ministre Modi et son parti nationaliste hindou sont en train de changer l'identité nationale pour la baser sur l'hindouisme, ce qui revient à exclure presque 200 millions de citoyens de cette communauté. Il y a une bonne raison pour laquelle l'Europe a adopté les principes du libéralisme après les guerres de religion au 16 et 17 e siècles, car c'était vraiment un moyen de gouverner des sociétés divisées. Mais cet argument va redevenir très pertinent. Les sociétés illibérales ne vont pas donner de bons résultats. Il faudra du temps pour que les gens s'en rendent compte.


COMMENTAIRE DE DIVERCITY
LE CREPUSCULE DES DEMOCRATIES ?
LE SALUT NE VIENDRA PAS DES ESPRITS AU GARDE A VOUS. (Jean Burgers, résistant belge exécuté par les nazis pendant la guerre)

« Il y a une bonne raison pour laquelle l'Europe a adopté les principes du libéralisme démocratique après les guerres de religion au 16 et 17 e siècles, car c'était vraiment un moyen de gouverner des sociétés divisées. »
Le rédacteur en chef et éditorialiste du Morgen Bart Eeckhout écrivait récemment: Si le gouvernement veut que le plus de citoyens possible continuent à faire leur devoir, il doit d’abord lui-même rétablir la confiance. 
« comment retablir la confiance perdue ? »
Pendant plus de cinq cent jours, les Belges ont grogné, râlé, rué dans les brancards à cause de l’impossibilité de former un gouvernement. Et voici que  l’imprévisible Se produit sous la forme d’une majorité Vivaldi.
Il faut pourtant que les Belges, jamais satisfaits, rouspètent, contestent et expriment sur les réseaux sociaux leur profond ressentiment d’individualistes perpétuellement frustrés. En cause les mesures sanitaires trop ceci pour les uns, pas assez comme cela pour les autres.
Les réseaux sociaux sur lesquels se déchainent les détracteurs de la démocratie sont une « gangrène pour le processus démocratique ».  Ils expriment « l’exacerbation individualiste » qui exige mille droits sans se reconnaître beaucoup de devoirs. 
Il serait temps d’ouvrir les yeux: » la cote de la démocratie en Europe aux States et partout dans le monde est en chute libre et nous fonçons tout droit vers les régimes autoritaires, appelés  illibéraux, par euphémisme. »  
Dans « le peuple contre la démocratie  Yascha Mounk propose une enquête incisive et décisive sur le déclin démocratique et ses conséquences…  "La déconsolidation  démocratique est enclenchée,"l'érosion du respect pour les normes démocratiques" s'aggrave chaque année, et, désormais, tant en Amérique du Nord qu'en Europe, le modèle autoritaire-populiste baptisé "illibéral" attaque avec une virulence corrosive l'écosystème politique des démocraties. 
Comment remettre la démocratie libérale sur pied ?
Selon Yascha Mounk il se pourrait que la démocratie vienne  un jour à disparaître . Il nous faut donc être plus vigilants et commencer enfin à nous battre pour les valeurs auxquelles nous tenons le plus. 
Jamais les citoyens des démocraties n’ont été aussi critiques envers leur système politique. Jamais encore ne se sont-ils montrés aussi ouverts  à l’égard des alternatives autoritaires. 
A l’instar d’autres populistes à travers le monde, Trump est autant un symptôme de la crise actuelle que sa cause . Il ne serait jamais parvenu à conquérir la Maison Blanche si tant de citoyens ne se montraient pas si désenchantés  à l’égard de la démocratie 
Une nouvelle génération de populistes risque de naître. 
C’est déjà le cas en Flandre où le Belang, comme le mythique joueur de flûte de Hamelin, attire une jeunesse privilégiée mais  désenchantée, désemparée ; un peu comme le djihadisme attire les jeunes gens en décrochage scolaire et social dans la couronne des communes  du Nord de la capitale. Les uns comme les autres sont animés par le ressentiment, un phénomène auquel la philosophe et psychanalyste à la mode Cynthia Fleury a consacré un livre compliqué.  
Si Trump est contraint de mettre genou à terre face à la courte victoire de Biden, le Trumpisme n’a pas capitulé pour autant. 
« Dans les années à venir, se lever pour défendre ce que nous considérons comme important demandera de plus en plus de courage. Il nous faudra accepter de grands sacrifices. » (Mounk)
Le vieil Edgar Morin déclare dans sa récente interview au Monde
« Je crois en la nécessité d’organiser et de fédérer des oasis de résistance de vie et de pensée, de continuer à montrer la possibilité de changer de voie, de ne pas sombrer nous-mêmes dans les vices de pensée que nous dénonçons. » 
 Mounk : » Ceux d’entre nous qui se soucient de nos valeurs et de nos institutions, sont-ils déterminés à se battre vraiment  pour leurs convictions sans égard pour les conséquences ? » 
La démocratie, fille des lumières, est menacée aux Etats Unis par la ploutocratie dollar, nous en avons parlé ensemble, en Occident par les démocratures à la Poutine ou Erdogan, par l’illibéralisme à la Orban et la particratie à la belge, 
Même dans les régions les plus riches et les plus stables politiquement, la confiance dans les institutions démocratiques diminue rapidement en particulier chez les jeunes et c’est, selon moi, la révélation la plus préoccupante de ces dernières années.
Dans leur article commun  Yasha Mounk et Roberto Stefan Foa, professeur de sciences politiques à l'université de Melbourne, constatent qu'au cours des dernières décennies, les gens, c'est-à-dire les citoyens consommateurs  électeurs se sont progressivement distanciés  "refroidis" (cooled) à l’égard de la démocratie.  La participation électorale a chuté, comme nous l’observons chez nos voisins français et l'adhésion aux partis politiques s'est effondrée en Belgique et dans pratiquement toutes les démocraties du globe. Constatons en le déplorant, le désintérêt des Belges pour les partis traditionnels qui ont peiné à former tous ensemble une majorité démocratique.
Les deux  chercheurs se sont surtout alarmés du fait que les citoyens d'Amérique du Nord et d'Europe occidentale n’hésitent plus à critiquer ouvertement  leurs dirigeants politiques, singulièrement sur les réseaux sociaux. 
" Ils sont devenus plus sceptiques et surtout plus  cyniques  sur la valeur de la démocratie en tant que système politique, surtout, ils se sentent beaucoup moins optimistes quant à l'influence que leurs actions pourraient avoir sur la politique, et, par conséquent plus enclins à exprimer leur soutien à des alternatives autoritaires ". (Mounk)
C’est précisément ce que l’on observe en Flandre et aussi, ne nous voilons pas la face, en France où la presse de qualité le dit de plus en plus ouvertement : Emmanuel Macron n’est pas du tout sûr d’être réélu au profit de très illibéral Rassemblement National national.  Et on ne peut être que troublé par les fait que le général De Villiers, chef d’Eta major démissionnaire de l’Etat major français, incarnation de l’ordre républicain, soit crédité dès à présent de 20 % des intentions de vote des Français avant même qu’il ait exprimé sa volonté d’être candidat. De même qu’on se demande avec inquiétude en Allemagne qui succèdera à l’inoxydable chancelière Merkel en fin de mandat.
Parmi les répondants à l’enquête de nos deux chercheurs, ils observent que  les  plus âgés nés juste avant et juste après la Seconde Guerre mondiale, sont les seuls à regarder le concept de démocratie comme quasiment sacré. 
Aux États-Unis, seuls 30 % des citoyens interrogés adhèrent  aux principes de la démocratie. En Europe, le tableau est à peine moins dramatique. En 1995, 16 % des répondants américains âgés de 16 à 24 ans ont déclaré que la démocratie n'était pas, selon eux  la meilleure façon de diriger le pays, tandis qu'en 2011, 24 % partagent cette affirmation. 
La question essentielle à savoir celle qui concerne « la confiance dans le système démocratique » est également sondée par leur enquête.
Seulement 16 % des citoyens britanniques disent avoir confiance dans leurs hommes politiques. Tous ceux qui ont regardé les nombreux épisodes de The Crown- c’est mon cas, je le concède sans honte- le comprendront sans peine pourquoi.  
Mais, selon Mounk, tout  cela ne veut pas dire que les gens se désintéressent de la politique. Inévitablement, la perte de confiance a entraîné une réduction du nombre d'adhérents aux partis politiques aux États-Unis et en Europe. Dans le même temps, le nombre de mouvements protestataires a augmenté, songeons aux gilets jaunes.  Les gens expriment désormais leurs opinions dans des pétitions en ligne et provoquent des campagnes virales sur les médias sociaux. Pour des centaines de milliers de personnes, le seul moyen d'être politiquement actif est désormais  l'internet.
Alors, au lieu d’inciter les gens à aller voter-  ce fut la stratégie des partisans de Biden- ne serait-il pas temps demande Mounk que les élections viennent au peuple et qu'on  permette aux citoyens  de voter en ligne.
Quel risque  pourrait-il y avoir à essayer d'autres systèmes basés sur les nouvelles technologies ? Cela donnerait un nouveau souffle à la politique, augmenterait l'engagement, stimulerait le débat et démontrerait que les anciennes pratiques démocratiques peuvent être adaptées à l'ère numérique.


Depuis ses origines , la démocratie a reposé sur trois facteurs cruciaux qui ne se vérifient plus aujourd’hui
1. Une augmentation rapide du niveau de vie (ex 30 glorieuses)
2. La prépondérance d’un seul groupe ethnique
3. Les communications de masses étaient le domaine réservé des élites politiques et financières. 30 
Il faut absolument que nous réformions notre politique économique nationale et internationale afin de lutter contre les inégalités et de répondre à la, promesse de l’élévation du niveau de vie.
Un répartition plus équitable de la croissance économique n’est pas une question de justice distributive, elle est une question de stabilité politique.
Ensuite, il nous faut repenser ce que l’appartenance et la « participation » signifient dans un Etat nation moderne. 
Les citoyens tirés au sort après la crise des gilets jaunes avaient pris très à coeur leur mission proposer  dans le cadre d’une convention citoyenne des mesures susceptibles de relever le défi du réchauffement climatique : Make our Planet great again avait dit Macron en début de mandat. . Peine perdue. Le président a fait mine d’oublier l’affaire. C’est bien plus qu’une erreur d’appréciation, c’est une faute politique et un pied de nez à cette démocratie participative que réclament les Français
Aussi difficile soit il pour les pays ayant une conception monoethnique  d’eux même d’accueillir des nouveaux venus ou des minorités, une telle évolution constitue la seule alternative réaliste à la tyrannie et à la guerre civile. Mais la noble expérience de la démocratie multiethnique ne peut réussir que si tous ses membres parviennent à mettre l’accent sur ce qui les unit davantage que sur ce qui les sépare. Enfin nous avons besoin d’apprendre à résister aux effets dévastateurs d’internet et des réseaux sociaux.
A l’époque où nous considérions que la démocratie était une expérience risquée et fragile, nous avons investi d’immenses ressources pédagogiques et intellectuelles dans la promotion de notre système politique. Les écoles et les universités savaient que leur tâche la plus importante était d’éduquer les citoyens. Est-ce encore le cas aujourd’hui ? Si on en croit le prescrit des projets éducatifs qui sont censés proposer des réponses politique à la question quels types de citoyen voulons nous former, la réponse est oui. En revanche  si on s’en réfère aux réalités de terrain comme l’a fait notre tenue de mercredi dernier, le scepticisme s’impose.
Clairement, les ennemis de la démocratie libérale semblent plus décidés à réformer notre monde que ses défenseurs.
Si nous voulons préserver à la fois la paix et la prospérité, la souveraineté populaire et les libertés individuelles, nous  devons accepter qu’il nous faudra accomplir des efforts extraordinaires pour défendre nos valeurs. 
« «Il y a une bonne raison pour laquelle l'Europe a adopté les principes du libéralisme démocratique après les guerres de religion au 16 et 17 e siècles, car c'était vraiment un moyen de gouverner des sociétés divisées. »
« Au bout du compte un système démocratique qui rend des comptes, sera un meilleur système. »
Le moment n’est-il pas venu de régénérer la démocratie libérale car tout ce qui ne se régénère pas dégénère selon Edgar Morin.
MG



dimanche 27 décembre 2020

Climat : il faut "réparer" la planète, affirme Antonio Guterres (ONU)


Le secrétaire général de l’ONU Antonio Guterres a appelé mercredi, dans un discours à l’université Columbia de New York, à "réparer" la planète face au réchauffement climatique, simultanément à la reconstruction post-Covid d’un "nouveau monde".
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"L’équilibre écologique de la planète est rompu" et "l’humanité fait la guerre à la nature, c’est suicidaire", a-t-il dénoncé, en réclamant que le sommet prévu le 12 décembre pour le cinquième anniversaire de l’Accord de Paris sur le climat permette de déclencher un véritable mouvement positif.
"L’année prochaine, nous avons l’opportunité d’arrêter le pillage (des ressources de la Terre) et d’entreprendre une guérison", a-t-il ajouté, en plaidant pour une réduction substantielle du recours aux énergies fossiles.
"Récupérer du Covid et réparer notre planète doivent être les deux faces d’une même pièce", a estimé le chef de l’ONU, pour qui "un nouveau monde est en train de prendre forme". 
Car sur le plan de l’environnement, la trajectoire est mauvaise. "La biodiversité s’effondre. Un million d’espèces sont menacées d’extinction. Les écosystèmes disparaissent sous nos yeux. Les déserts s’agrandissent. Les zones humides se perdent. Chaque année, nous perdons 10 millions d’hectares de forêts", a-t-il ainsi égrené.
"Les océans sont surexploités et étouffés par les déchets plastiques. Le dioxyde de carbone qu’ils absorbent acidifie les mers. Les récifs coralliens sont blanchis et meurent. La pollution de l’air et de l’eau tue 9 millions de personnes chaque année", a aussi affirmé Antonio Guterres, en mettant en garde contre la possibilité de voir se multiplier les virus à l’avenir.
Selon lui, "faire la paix avec la nature" doit "être la priorité absolue pour tout le monde, partout. Dans ce contexte, la sortie de la pandémie est une opportunité. Nous pouvons voir des lueurs d’espoir sous la forme d’un vaccin. Mais il n’y a pas de vaccin pour la planète", a-t-il relevé.
En se félicitant des premiers engagements vers la neutralité carbone émis par la Chine, l’Union européenne, le Japon ou la Corée du Sud, il a espéré que ce "mouvement" prenne une ampleur mondiale. "Chaque pays, ville, institution financière et entreprise devrait adopter des plans pour passer à zéro émission nette d’ici 2050", a-t-il demandé.


COMMENTAIRE DE DIVERCITY
CHANGER DE VOIE !
IL N’Y A PAS DE VACCIN POUR LA PLANETE

« Les Etats doivent s'associer pour lutter contre le rechauffement climatique ou notre monde sera perdu », Antonio Guterres
La pandémie de coronavirus illustre les méfaits de la désunion.
"Je crois que l'échec à contenir la propagation du virus, parce qu'il n'y a pas eu suffisamment de coordination internationale (...) doit faire comprendre aux pays qu'ils doivent changer de voie", a-t-il déclaré à l'AFP avant l'ouverture de l'Assemblée générale des Nations Unies le 21 septembre. »
« Changer de Voie. » C’est le cri testamentaire du vieil Edgar Morin le sage centenaire qui depuis des décennies embouche la trompette alarmiste. Il prédit le pire, à moins d’une bifurcation incertaine. Il est vrai que l’improbable a quelquefois surgit quand on pensait que tout était perdu. Ainsi, dit-il, la fragile Athènes a-t-elle triomphé de l’écrasante Perse ou l’armée soviétique et son alliée l’hiver russe ont-ils mis la puissante Wehrmacht en déroute à Stalingrad et changé de la sorte brutalement, dès 1942, le rapport des forces et l’issue finale de la guerre.
"Ils (les Etats) doivent agir ensemble face à la menace climatique, bien plus grave que la pandémie en soi - c'est une menace existentielle pour la planète et nos vies mêmes", a-t-il insisté dans des entretiens accordés à plusieurs membres de l'alliance de médias Covering climate now, dont l'objectif est de renforcer la couverture des questions liées au climat.
J’écris cela tandis que le vent qui souffle en tempête projette des giclées de pluie contre les vitres de mon cabinet de travail. Temps d’apocalypse pour ponctuer la fin d’une « annus terribilis » à l’aube d’une année nouvelle qu’on aimerait souhaiter «  mirabilis »  à chacune et à chacun. Les chances qu’elle le devienne sont aussi minces que de vouloir renverser la vapeur. La vapeur ! C’est par là que le drame a commencé, par la première révolution industrielle propulsée par la machine à vapeur relayée par la fée électricité, ensuite par la civilisation du tout au  pétrole.   
"Soit nous sommes unis, soit nous sommes perdus," a-t-il lancé, appelant notamment à adopter "de vraies mesures de transformation dans les domaines de l'énergie, des transports, de l'agriculture, de l'industrie, dans notre mode de vie, sans lesquels nous sommes condamnés."
En vérité, il nous faut tous, nous le savons, changer de paradigme et décider de vivre autrement, plus sobrement, plus écologiquement. Ce sera difficile quand on voit que beaucoup déjà répugnent à respecter des restrictions sanitaires pour nous protéger du covid.
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« Les évolutions d'émissions de gaz à effet de serre mondiales ne permettent déjà pas d'envisager de tenir l'objectif de maintenir le réchauffement "nettement sous" 2°C depuis le début de l'ère industrielle, encore moins celui plus ambitieux de 1,5°C. »
Les victimes du covid sont visibles, nous avons tous perdu des êtres chers fauchés par le virus mais le réchauffement c’est quelque chose de beaucoup plus insidieux. Certes nous avons eu chaud cet été, très chaud même  mais déjà nous l’avons oublié. Certes nous avons vu des images des forêts californiennes et sibériennes  dévorées par les flammes, des vidéos  de glaciers et de banquises qui fondent comme neige au soleil tandis que les ours blancs pataugent hébétés dans les eaux fondantes à la recherche de quelque rare nourriture.  Nous avons tous regardé « Demain » et les reportages  d’espèces animales menacées par la sécheresse, le braconnage, l’indifférence et la cupidité des hommes mais peu encore se sentent concernés par ce suicide collectif qui dit à peine son nom de toutes les espèces, y compris la nôtre. La hausse potentiellement dévastatrice du niveau des océans est irréversible.
« Et si les confinements massifs de populations imposés à travers le monde face au Covid ont conjoncturellement fait baisser les émissions - jusqu'à 8% mondialement sur l'année selon certaines estimations - les scientifiques soulignent que l'évolution globale ne va pas ralentir sans changements systémiques, notamment en matière d'énergie et d'alimentation. » C’est à chacune et à chacun de nous de modifier enfin notre modus vivendi individuellement et collectivement. « Ce qui ne se régénère pas » dit encore Morin « dégénère ! »J’ai regardé comme vous « le monde respire » et me suis promis, comme vous, de prendre, au seuil de l’année nouvelle, quelques bonnes résolutions comme ont fait celles et ceux qui ont commencé à réformer leur style de vie. C’est assurément indispensable si on ne peut pas que se termine en apocalypse la formidable « aventure humaine ». Allons nous enfin prendre conscience de notre « communauté de destin » sur cette « terre patrie » comme dit Morin qui souffre et a du mal à respirer, comme les victimes du covid et celles des brutalités policières aux States. « I cannot breathe » nous dit la terre ? « How dare you » a lancé la petite Greta aux grands de ce monde qui répugnent à agir autrement que dans le bref horizon du court terme celui de la prochaine élection. « Make the planer great again » avait proclamé Macron en début de mandat, tandis que Nicolas Hulot était encore le phare gouvernemental et l’alibi climat de son gouvernement d’énarques fantômes.
 « Pour atteindre 1,5°C, les émissions de gaz à effet de serre devraient baisser de 7,6% par an sur la prochaine décennie, selon les experts climatiques de l'ONU. »
L’ONU enfin se réveille par la voix de son secrétaire général. Mais qui se préoccupe de l’ONU et de son Président?
Côté réchauffement, 2019 a été la deuxième année la plus chaude dans le monde, après 2016, et les experts s'attendent à ce que la température moyenne mondiale battre un nouveau record au cours de la prochaine période quinquennale (2020-2024).
Et le secrétaire général de l'ONU de mettre en garde: "Pour les cinq prochaines années, nous nous attendons à des choses absolument terribles en matière de tempêtes, de sécheresses et autres impacts dramatiques sur les conditions de vie de nombreuses personnes dans le monde".
 "C'est le moment de se réveiller", a-t-il lancé en soulignant que beaucoup repose sur les actions qu'entreprendront - ou pas - les principaux émetteurs: Chine, Etats-Unis, Union européenne, Russie, Inde et Japon. 
“Éveillés, ils dorment.” (Héraclite) nous sommes des somnambules commente Morin car même dans l’éveil, nous restons dans le sommeil, car nous sommes inconsciemment mus par des forces qui nous possèdent. L’être humain, lui, n’agit pas toujours de façon prévisible, d’où sa capacité à innover, à créer.
"Nous n'avons jamais été aussi fragiles, nous n'avons jamais autant eu besoin d'humilité, d'unité et de solidarité". Surtout, prenons conscience que de tous les périls qui nous menacent, c’est le déclin de la démocratie qui doit le plus nous inquiéter à court terme. 
M. Guterres a enjoint les Etats à ne pas favoriser les investissements dans les énergies fossiles et s'engager au contraire vers la "neutralité carbone" à l'horizon 2050.
"La pollution et non la population" doit autant que possible payer les taxes pour financer cette transition, a-t-il insisté.
"Je ne veux pas revenir à un monde où la biodiversité est remise en cause, où les énergies fossiles ont plus de subventions que les renouvelables, un monde où les inégalités aboutissent à des sociétés avec de moins en moins de cohésion et créent de l'instabilité, de la colère, de la frustration". 
Gutteres a évidemment raison : le ressentiment gagne les esprits les plus paisibles et pacifiques. L’indignation gronde et la colère envahit les esprits.  "Je crois qu'il nous fait un monde différent, une normalité différente, et je crois que nous avons une opportunité d'y arriver", a-t-il conclu. 
Le vieil Edgar Morin, encore lui,  déclare dans sa récente interview au Monde
« Je crois en la nécessité d’organiser et de fédérer des oasis de résistance de vie et de pensée, de continuer à montrer la possibilité de changer de voie, de ne pas sombrer nous-mêmes dans les vices de pensée que nous dénonçons. »  

Voulons-nous, faire partie de ces oasis de résistance, de vie et de pensée ? 
J’aimerais conclure en invoquant la  parabole du Colibri Colibri qui tire son nom d’une légende amérindienne, racontée par un autre donneur d’alarme, Pierre Rabhi, son fondateur. Un jour, dit la légende, il y eut un immense incendie de forêt. Tous les animaux terrifiés, atterrés, observaient impuissants le désastre. Seul le petit colibri s’activait, allant chercher quelques gouttes avec son bec pour les jeter sur le feu. Après un moment, le tatou, agacé par cette agitation dérisoire, lui dit : "Colibri ! Tu n’es pas fou ? Ce n’est pas avec ces gouttes d’eau que tu vas éteindre le feu ! "
Et le colibri lui répondit : "Je le sais, mais je fais ma part."
Soyons donc les colibris plutôt que le « bull » de bronze, le taureau de Wall Street (symbole du mouvement boursier à la hausse)  plutôt que le veau d’or que renversera Moïse en descendant le mont Sinaï chargé des tables aux dix commandements. A ces dix commandements il faudra toutefois en ajouter un onzième qui figure dans le Coran : « tu ne feras pas dégât sur terre. » Ce sera mon vœu volontariste pour une année mirabilis.
MG


samedi 26 décembre 2020

Le linguiste Jean-Marie Klinkenberg: «Les langues nationales sont injustement boudées»


Le Soir

On croit trop vite que l’anglais est un passe-partout estime Jean-Marie Klinkenberg, éminent linguiste et professeur émérite de l’Université de Liège. Or la demande pour les langues de proximité est très forte.
Selon Jean-Marie Klinkenberg, l’anglais est utile, mais la connaissance des autres langues nationales est nettement plus avantageuse. - 
Pour celui qui a été durant des années président du Conseil de la langue française et de la politique linguistique, être polyglotte est un plus.
Quelle place ont les langues sur le marché de l’emploi ?
Ça a toujours été important, mais ça l’est davantage à partir du moment où il y a beaucoup de mobilité. L’Europe, la libre circulation des personnes, tout ça joue énormément. Mais il ne faut pas non plus fantasmer cette connaissance des langues. On constate par exemple qu’aux deux extrémités de l’échelle sociale, on peut parfaitement rester unilingue et bien réussir. Je pense au petit commerçant qui vend des tomates dans un quartier, il peut parfaitement rester arabophone par exemple, tout en demandant à son fils de l’aider dans la comptabilité. A l’autre extrémité, vous avez les immigrés de luxe des grandes multinationales américaines qui arrivent et qui repartent en ne parlant qu’anglais. Mais entre les deux, la connaissance des langues est un plus, c’est évident.
Un plus qui peut influencer une carrière ?
Une enquête a été faite il y a quelques années en Fédération Wallonie Bruxelles sur le régime des langues dans le marché du travail. On s’apercevait que le minimum pour un cadre pour progresser, c’était d’être trilingue néerlandais, français, anglais. Et évidemment, avec une langue supplémentaire, l’espagnol par exemple, c’est encore un plus. L’enquête est assez ancienne, mais je pense que les conclusions n’ont pas dû changer beaucoup.
Et côté salaire, un polyglotte gagne plus ?
Chez nous, on ne dispose pas de données qui permettent de croiser la pratique des langues et le salaire. Ce type d’enquête est interdit. Par contre, ça existe en Suisse et au Canada. En Suisse, des enquêtes montrent que l’anglais est utile, mais que la connaissance des autres langues nationales est nettement plus avantageuse. Un Suisse francophone qui connaît l’allemand bénéficiera d’un supplément de salaire plus élevé qu’avec la connaissance de l’anglais. Même chose pour un Suisse germanophone. Connaître le français lui permettra de faire évoluer son salaire beaucoup plus qu’avec la seule connaissance de l’anglais. L’anglais est utile, mais les langues nationales proches sont peut-être injustement boudées, à cause de ce fantasme d’un marché où l’anglais permettrait tout. Au Canada, on constate que celui dont la langue maternelle est une langue moins performante sur le marché de l’emploi peut espérer une plus grande progression salariale. Ainsi, l’anglophone qui apprend le français ne gagnera pas beaucoup plus, contrairement au francophone qui apprend l’anglais, car le français est la langue minoritaire dans ce cas-là. Certes ces études ne se déroulent pas en Belgique, mais elles donnent quand même une idée sur la manière dont fonctionne le régime des langues dans les pays développés occidentaux.
Chez nous aussi, il faut donc relativiser le rôle de l’anglais…
Le marché de l’emploi est fantasmé. On croit que c’est l’anglais qui peut être partout un sésame, alors que notre partenaire économique le plus important, c’est l’Allemagne. Il est certain qu’aujourd’hui, des compétences en allemand permettent de trouver des parts de marché dans toute l’Europe centrale. Là, il y a vraiment une inadéquation. Je sais aussi qu’en Flandre, il manque de francophones, car il y a de moins en moins de personnes qui font des études de français. Il y a une inadéquation entre les grandes représentations qu’on a du marché et les véritables attentes.
Aujourd’hui, la croissance économique se trouve en Chine, doit-on se mettre au chinois ?
Je n’ai pas de chiffres précis sur le sujet. Mais je peux dire de manière grossière que, par exemple, le développement de l’économie japonaise a certainement déclenché un intérêt pour le japonais, il y a des centres d’études japonaises dans nos universités, etc. Mais cet intérêt n’est pas proportionnel à la croissance économique du Japon. C’est aujourd’hui la même chose avec le chinois. On s’intéresse de plus en plus au chinois via des demandes de formations et les universités en offrent toutes, mais ce n’est pas proportionnel à l’importance économique de la Chine. Il n’y a quasi pas de chinois dans les écoles secondaires par exemple.
On peut de plus en plus s’aider d’outils digitaux comme Google Translate. Est-ce qu’ils vont changer notre rapport aux langues ?
Un intellectuel français a dit qu’un jour qu’on ne devrait plus apprendre les langues puisque le digital devient tellement performant qu’on pourra parler grâce à des traducteurs simultanés. Je constate que Google translate s’améliore d’années en années. Il est certain que ça aura une répercussion sur la demande d’apprentissage en langue, mais je ne sais pas si c’est dans dix, vingt ou trente ans. En tout cas, ce n’est pas encore pour demain.


COMMENTAIRE DE DIVERCITY
EN FLANDRE, IL MANQUE DE FRANCOPHONES, CAR IL Y A DE MOINS EN MOINS DE PERSONNES QUI FONT DES ETUDES DE FRANÇAIS.

L’inverse est tout aussi vrai. Les Wallons n’ont jamais adoré le flamand, désormais ils l’ignorent superbement au profit de l’anglais, évidemment.
On est autant de fois homme qu'on parle de langues disait à peu près Goethe. Ça me fait penser à ce proverbe africain : Un homme qui parle une langue vaut un homme un homme qui parle deux langues vaut deux hommes; un homme qui en parle trois vaut toute l'humanité.
Et quid du globish que seuls les Anglais refusent de parler car il leur semble, à raison,  qu’il est la caricature grimaçante et réductrice de leur belle langue si complexe ?
On ne saurait leur donner tort. Autrefois le français raffiné était la langue parlée avec grâce dans toutes les cours d’Europe y compris à Saint Petersburg.  Qu’on s’imagine un instant qu’ au lieu d’être anglais le globish soit une variation volapük du français une sorte d’esperanto aux accents romans, francophones. Quelle horreur ! On serait les premier, nous les francophones à franchement le bouder. N’est-il pas paradoxal que le globish soit l’anglais parlé dans toute l’Europe hormis au Royaume uni because Brexit. Take back controle of English.
« Un intellectuel français a dit qu’un jour qu’on ne devrait plus apprendre les langues puisque le digital devient tellement performant qu’on pourra parler grâce à des traducteurs simultanés. Je constate que Google translate s’améliore d’années en années »
Il est bien surprenant que le  linguiste Jean-Marie Klinkenberg se réfère à Google GTranslate quand chacun sait que Deep L lui est très largement supérieur. Si j’enseignais encore les langues vivantes, je me servirais en classe très largement de cet auxiliaire indispensable de tout traducteur qui se respecte.
MG


AUTANT DE FOIS HOMME QU’ON PARLE L’ANGLAIS
Contribution externe La Libre Belgique 
 
Non, il ne faut pas s’inquiéter de la domination du globish, forme dépouillée de l’anglais, présentée comme la solution intégrée aux problèmes de communication dans le monde. 
UNE OPINION DE JACQUES HERMANS, EDITEUR
Selon un sondage Eurobaromètre de la Commission européenne, plus de 38 % des Européens sont capables de mener une conversation en anglais. La même étude révèle que 12 % des Européens affirment se débrouiller en allemand et en français. L’anglais progresse sur le Vieux Continent et en tête du peloton, on retrouve nos voisins du nord : pas moins de 90 % des Néerlandais déclarent s’exprimer "fluently" en anglais. Et le Belge ? Notre pays est le reflet de la moyenne européenne : 38 % de nos compatriotes affirment pouvoir s’exprimer avec plus ou moins d’aisance dans la langue de Shakespeare. C’est un score bien en deçà de la prestation néerlandaise mais tout de même honorable. Epousant le mode de penser anglo-saxon, on peut dire que le "Vliegende Hollander" est né polyglotte. Il y a belle lurette qu’il a adopté l’anglais, nouvelle "lingua franca". "Imposer sa langue, c’est imposer sa pensée" , affirme Claude Hagège. Même si le prix à payer de cette nouvelle "lingua franca" est de voir se généraliser toujours plus la pensée anglo-saxonne.
Dans nos contrées aussi, l’expression "On est autant de fois homme qu’on connaît de langues" prend tout son sens. L’anglais, "indeed", est entré dans nos vies, elle règne en majesté. En politique, dans les universités, dans les entreprises "mainly", l’anglais est un visa qui ouvre des portes. Est-ce à dire que par les temps qui courent, mieux vaut privilégier les valeurs marchandes sans pour autant négliger les valeurs éthiques ? C’est facile et le monde entier a compris. Comme disent les linguistes, dans bien des cas, les mots utilisés sont transparents. "It’s obvious", vous voyez ce que je veux dire : le "template management" et autres "balanced scorecard" sont des "must have" car il y a là un "competitive advantage which makes the difference", nous en avons parlé lors des "team building sessions".
Bruxelles polyglotte
Dans la capitale de l’Europe, l’anglais est devenu, dans 90 % des cas, la langue véhiculaire des eurocrates. Dans le monde de l’édition et des médias, l’anglais a pignon sur rue et pour s’assurer d’une audience mondiale, il est "highly recommended" de se faire éditer dans la langue de Churchill. Comme le disent les jeunes : c’est cool et pas badant. La plupart des articles scientifiques sont publiés en anglais. Il serait facile ici de paraphraser le général de Gaulle : "A Bruxelles chacun a deux langues maternelles, l’anglais et puis la sienne." Outre-Moerdijk, de nombreux "educated speakers" considèrent l’anglais comme leur seconde patrie. De fait, pourquoi ne pas encourager l’usage de l’anglais sans rancune et même avec entrain ? Quitte à ce que le néerlandais, langue parlée par un peu plus de 20 millions de locuteurs dans le monde, soit relégué au rang de langue des petites choses de tous les jours, impropre à l’usage scientifique.
Les Néerlandais préfèrent résumer la situation de la sorte : l’anglais en cycle de master, là où c’est fonctionnel. Mais des cours de néerlandais sont nécessaires. De 2009 à 2013, l’ensemble des matières enseignées en anglais chez nos voisins du nord est passé de 64 % à 80 %. Dans les écoles supérieures, 15 % de l’enseignement se fait déjà en anglais et en cycle de bachelier aussi, l’enseignement en anglais se généralise de plus en plus. Ainsi, le nombre de professeurs internationaux donnant leurs cours exclusivement en anglais ne cesse d’augmenter. Les universités sollicitent de plus en plus souvent un financement international et les formalités administratives se font en… anglais. Enfin, les programmes Erasmus (5 à 6 millions d’étudiants ont déjà bénéficié d’une mobilité internationale depuis 25 ans) ont eux aussi accéléré l’introduction de l’anglais dans le monde universitaire.
Speak globish !
Certains pourtant s’inquiètent de la prééminence de l’anglais à l’université, dénonçant cette hégémonie linguistique anglo-saxonne perçue comme une réelle menace à la survie des langues dites mineures. Le néerlandais mais aussi le français s’anglicisent, à coups d’intrusions et d’emprunts linguistiques, qui, à doses homéopathiques, restent acceptables car la langue est le miroir d’une communauté, elle vit et évolue avec elle.
Le dernier vaccin contre tout effondrement de la tour de Babel est présenté comme la solution intégrée aux problèmes de communication internationale : le globish. Il s’agit d’un langage artificiel qui est une forme dépouillée de l’anglais possédant une grammaire simplifiée et qui ne compte pas plus de 1 500 mots. D’aucuns prétendent que cette version light de l’anglais courant permet désormais de converser, efficacement et sans grands efforts ni connaissance approfondie de la grammaire, avec les anglophones d’abord, mais aussi avec les autres, les non anglophones - c’est-à-dire 88 % des habitants de la planète. Le globish donnerait même aux francophones un avantage considérable sur les anglophones qui se persuadent d’être compris partout, mais ne le sont guère… C’est aussi la seule initiative pouvant permettre au français de se maintenir en une place enviable face à l’anglais, en lui conservant une diffusion de qualité et de prestige, en soutien de sa culture. Le globish a même réussi à détrôner l’espéranto - idiome artificiel parlé par quelques dizaines de milliers de passionnés dans le monde mais qui n’a jamais vraiment décollé sur le Vieux Continent. L’idiome a réussi à s’imposer comme "lingua franca" à l’échelle de la planète quitte à provoquer une levée de boucliers de la part d’une poignée de linguistes et de sociologues. Ces mêmes détracteurs affirment que "l’anglicisation radicale" et la forte progression de ce dialecte mondial à l’université se font aux dépens de l’acquisition du vocabulaire spécialisé dans la langue maternelle. Ils craignent en outre que cette expansion constitue une menace pour la diversité culturelle ainsi que pour la pureté de la langue anglaise.
Une focalisation trop exclusive sur la "lingua franca" constitue-t-elle une réelle menace en créant un fossé entre le monde universitaire et le citoyen ? Cette tendance conduit-elle à l’étiolement de la langue et à une dégradation de la qualité de la pensée ? Rien à ce jour ne prouve que les nuances et la précision de la langue naturelle ne s’évaporent au profit du dialecte universel mis en cause. Il est dès lors exagéré de prétendre que l’anglicisation de l’enseignement supérieur pourrait à la longue entraîner une ségrégation sociale dont les premières victimes sont les immigrés. La science ne perdra jamais le contact avec la collectivité, ni sa légitimité ni sa crédibilité à cause de l’anglais qui ne fait que faciliter la communication entre des locuteurs de nationalités variées. En revanche, faire du globish sa seule langue véhiculaire serait une grave erreur.


COMMENTAIRE DE DIVERCITY

Celui qui ne connaît pas les langues étrangères ne connaît rien de sa propre langue.
Johann Wolfgang von Goethe

vendredi 25 décembre 2020

En Pologne, la crise de l’Eglise accélère la déchristianisation du pays


L’épiscopat polonais, un des plus conservateurs d’Europe, paye cher sa proximité avec le parti Droit et justice, au pouvoir depuis 2015. Par Jakub Iwaniuk(Varsovie, correspondance)
 « LE MONDE »
Le 16 décembre, les commémorations des révoltes ouvrières de 1970 contre le régime communiste, qui ont à l’époque coûté la vie à 40 personnes et fait près de 1 100 blessés, ont pris une tournure inattendue. Durant la cérémonie officielle dans la ville de Gdynia, sur les bords de la Baltique, en présence du chef de l’Etat, Andrzej Duda, l’évêque de Gdansk, Wieslaw Szlachetka, a dénoncé dans son discours ceux qui, « sous la bannière de beaux slogans d’égalité, de tolérance et de liberté », restent « encore aujourd’hui coincés mentalement dans cette idéologie criminelle [le communisme], en lui donnant une nouvelle forme ». L’évêque a ensuite précisé qu’il avait à l’esprit les organisateurs des Marches de l’égalité, les Gay Pride polonaises, en faveur des droits des homosexuels. 
Difficile de trouver une meilleure illustration du fossé qui sépare l’épiscopat polonais, un des plus conservateurs d’Europe, du message précurseur porté par le pape François. Bien des hiérarques se sont fait le relais des violentes campagnes homophobes, carburant électoral de la majorité nationale conservatrice du PiS (Droit et justice) depuis deux ans. Dans un pays catholique à 90 %, sous les gouvernements du PiS, l’alliance du trône et de l’autel a pris des proportions jamais vues depuis 1989. Une posture que l’Eglise paie cher. Selon l’institut de sondage de référence CBOS, depuis l’arrivée du PiS au pouvoir en 2015, le taux d’opinion positive vis-à-vis de l’Eglise dans la société polonaise est tombé de 62 % à 41 %.
Autant dire que la crise est profonde. Ces dernières semaines, les manifestations massives de femmes pour le droit à l’avortement ont fait l’effet d’un électrochoc. L’arrêt du 22 octobre du Tribunal constitutionnel, étroitement contrôlé par l’exécutif, qui a rendu inconstitutionnel le critère de malformation du fœtus autorisant l’avortement, a eu pour conséquence de rendre l’interruption volontaire de grossesse quasi illégale. La décision a été inspirée par le chef de la majorité, Jaroslaw Kaczynski, qui a fini par céder à des années de pression des catholiques fondamentalistes et de l’épiscopat. 
Dégradations d’églises
Le week-end qui a suivi l’arrêt du tribunal, le pays a assisté à des dégradations autour des églises et des troubles de messes d’une ampleur inédite. Il aura fallu quelques jours pour effacer les graffitis rouges sur les parvis des lieux de culte. Durant les semaines suivantes, une ambiance de guerre culturelle s’est installée dans le pays, des métropoles aux campagnes, donnant lieu, là aussi, à des scènes jamais vues. Lors des manifestations à Varsovie, d’imposants cordons de police, mais aussi des catholiques fondamentalistes ainsi que des milices nationalistes, protégeaient les principales églises. 
La réaction de l’opinion publique fut sans appel : seulement 13 % des Polonais ont approuvé l’arrêt du tribunal. Selon l’étude CBOS précédemment évoquée, depuis le seul mois de septembre, le taux d’opinion positive vis-à-vis de l’Eglise a chuté de 8 points. Celui de la majorité au pouvoir est passé également d’environ 40 % à 30 % d’opinions favorables. Après l’arrêt du tribunal, l’Eglise s’est retrouvée au banc des accusés et au centre de l’attention médiatique.
« L’Eglise polonaise a besoin d’une révolution » ; « L’Eglise polonaise perd des fidèles à une vitesse éclair » ; « Nous avons besoin d’un [pape] François polonais », titrait notamment le quotidien conservateur de référence Rzeczpospolita. Dans une de ses tribunes, le journaliste ultracatholique Tomasz Terlikowski, qui avait qualifié le pape François d’« hérétique », a lui aussi posé le constat de manière lucide : « L’arrêt du Tribunal constitutionnel et les manifestations qu’il a engendrées ont révélé la dramatique faiblesse de l’Eglise. Elle a non seulement arrêté de parler aux jeunes, mais a perdu sa capacité de communiquer avec le monde et d’influencer la réalité. » Les années 1980, où l’Eglise jouissait d’une popularité considérable en tant que refuge de l’opposition au régime communiste, paraissent bien loin. 
Scandales pédophiles
Dans le dernier bastion catholique d’Europe, on a l’impression d’assister à la fin d’une époque. Celle de Jean Paul II, canonisé neuf ans après sa mort en 2005 et pape au souvenir éternel. Quasiment tous les hiérarques de l’Eglise polonaise en place aujourd’hui ont été nommés lors de son pontificat. Ceux-là même qui se retrouvent sous le feu des critiques pour leur conservatisme, leur décalage avec la société et leur lien étroit avec le pouvoir. De plus en plus de scandales pédophiles apparaissent également au grand jour, touchant des prélats de renom, accusés, au mieux, de camoufler massivement le problème.
La mémoire d’Henryk Jankowski, le prêtre iconique du syndicat Solidarnosc, décédé en 2010, est confrontée aux révélations sur sa double vie pédophile. De même que celle d’Eugeniusz Makulski, le constructeur de la monumentale basilique Notre-Dame de Lichen, symbole populaire de la victoire du catholicisme polonais sur le régime communiste. Le film documentaire indépendant Seulement ne le dis à personne, de Tomasz Sekielski, dénonçant le camouflage systémique des faits pédophiles par la hiérarchie épiscopale, a affiché, en mai 2019, 20 millions de vues sur le Web en l’espace d’un week-end. C’est plus de la moitié de la population du pays. D’autres films, sur le grand écran cette fois, dénonçant l’hypocrisie du clergé, son rapport à l’argent et son train de vie, ont battu des records d’audience en salle. L’un d’entre eux, La Communion (2019), de Jan Komasa, a été le candidat polonais aux Oscars.
La défiance est telle que le tabou parmi les tabous se brise : faut-il désacraliser Jean Paul II et commencer à porter un regard plus lucide sur son pontificat ? Le cardinal Stanislaw Dziwisz, secrétaire de Jean Paul II durant tout son règne et intime parmi les intimes, est soupçonné d’avoir occulté des affaires pédophiles et dissimulé au pape de nombreuses informations gênantes. Celui qui reste le gardien et le promoteur de la mémoire du pape polonais est devenu en l’espace de quelques années symbole de l’omerta et des péchés de l’Eglise.
« Au seuil de changements systémiques »
Toujours est-il que les Polonais font preuve d’une attitude pleine de paradoxes à l’égard de « leur » défunt pape : selon une étude réalisée le 17 novembre, 51 % des interrogés considèrent que Jean Paul II n’a « pas agi suffisamment » pour remédier au problème de la pédophilie dans l’Eglise, 31 % qu’il n’a « rien fait ». Ce qui n’empêche pas les interrogés d’évaluer positivement son pontificat à 86 %.
Bien des observateurs se demandent si la Pologne est en passe de suivre le chemin de l’Irlande, qui a connu en l’espace de deux décennies une perte considérable d’influence de l’Eglise dans la vie publique. L’apostasie, l’acte de « désinscription » des registres de l’Eglise et, donc, d’abandon du catholicisme, est devenue un slogan à la mode, en particulier chez les jeunes. Selon les statistiques officielles de l’Eglise polonaise, en l’an 2000, 47,5 % des Polonais pratiquaient régulièrement lors des messes dominicales. En 2019, ce chiffre est tombé à 38 %. Mais d’autres études montrent que de nouvelles formes d’évangélisation et de pratique de la foi, extérieures aux structures de l’Eglise, se multiplient.
L’historien et politologue Rafal Matyja, de l’université de Varsovie, soutient que « la radicalisation des slogans anticléricaux dans les récentes manifestations de femmes n’a pas rebuté la société vis-à-vis de leurs postulats, bien au contraire. La Pologne est au seuil de changements systémiques qui peuvent redéfinir les relations entre l’Eglise et l’Etat ». Mais, précise-t-il, cela se fera « seulement après un changement de pouvoir ». Jaroslaw Kaczynski, qui affirmait dans les années 1990 que des liens trop étroits entre les partis politiques et l’Eglise étaient « le meilleur moyen de déchristianiser la Pologne », est depuis devenu un fin manipulateur de la religion à des fins politiques. Mais force est de constater que le temps lui a donné raison : les liaisons dangereuses entre le pouvoir et l’Eglise commencent in fine à nuire à l’un comme à l’autre.


COMMENTAIRE DE  DIVERCITY
L’ULTIME MESSAGE DE JESUS

Jésus est né en Palestine il y a deux millénaires et son Eglise, ultime bastion de l’intégrisme catholique se meurt aujourd’hui en Pologne patrie du pape qui a terrassé en 1989 son plus puissant ennemi : l’union soviétique. Les événements qui secouent désormais la catholicité polonaise nous fournissent l’ultime preuve de la perversité que constitue l’alliance, la symbiose de l’Eglise et de l’Etat, ce qu’on appelait autrefois l’union du sabre et du goupillon. Il s’agit bien d’un plaidoyer a contrario en faveur du meilleur des système c'est-à-dire du meilleur cadre structurel et constitutionnel possible, celui de la laïcité à la française. Il ne s’agit pas, comme peut on donner l’impression la laïcité à la belge, de pourfendre le religieux et son personnel clérical en prônant une morale essentiellement laïque. Non, ce n’est pas cela la finalité de la République. Il s’agit tout au contraire de fournir un cadre politique, social, culturel, spirituel qui garantisse à tous, croyants et non croyant la liberté de penser, de croire ou de ne pas croire. La laïcité c’est le contraire de l’église conquérante ou de l’islamisme envahissant. C’est l’imposition à tous de respecter les croyances et les convictions de chacune et de chacun sans les imposer à personne mais en faisant en sorte que chacun puisse exercer son culte ou son non culte dans le cadre de sa vie privée. Pas de religion dans l’espace public et point d’ingérence du temporel dans le spirituel. Non ce n’est pas cela le message évangélique du Noël chrétien. Quoique, comme le proclame Edgar Morin, qui n’est ni croyant ni incroyant : le salut ne peut venir que des hommes et des femmes de bonne volonté. Et sans doute est ce précisément cela l’ultime message de Jésus de Nazareth.
MG


Malgré la pandémie, le Roi opte pour un message de Noël résolument positif (vidéo)
Pour ce Noël si particulier, le Roi cible les leçons de la crise et pointe ce que l’on peut en retirer de positif : notre capacité à faire face, à apprécier les choses différemment, à dépendre les uns des autres « ce qui est une force ». Avec un mot d’encouragement particulier pour les jeunes.


Philippe: «cette année-ci, tout est différent» 
Par Martine Dubuisson Le Soir

Ce Noël 2020 ne ressemble à aucun de nos derniers 25 décembre. Pour personne. Pour le Roi non plus. Alors cette année, pas de diffusion du traditionnel discours royal en ouverture des JT de midi et du soir, le jour du réveillon. L’allocution de Philippe a plutôt clôturé une émission de concerts et d’hommages, diffusée sur les quatre chaînes nationales, entre 18 et 19 heures ce jeudi. Une allocution adaptée aux circonstances, car, déclare-t-il d’emblée, « cette année-ci, tout est différent » : pas de grande fête « en famille, avec nos enfants, parents, grands-parents, amis », mais un Noël « dans notre bulle, ou seuls » en gardant « nos distances ».
 
"Nous avons tous pris conscience de notre fragilité": voici le discours de Noël du roi Philippe
Mais rapidement, Philippe ajoute : « Heureusement, nous savons que l’amour et l’amitié sont plus forts que la séparation. » Parce que c’est un message positif malgré tout que le Roi veut délivrer en ce Noël si particulier. Malgré la pandémie à laquelle « beaucoup, trop nombreux, hélas, paient un prix très élevé, jusqu’à y laisser la vie », malgré « les défis immenses » qui demeurent.
Philippe préfère insister sur « la réelle perspective de sortie de la crise » dans les prochains mois. Même s’il ajoute aussitôt : « Sans aucun doute, nous en sortirons différents ». Car le cœur du message du Roi (bien dans son rôle, comme il le conçoit du moins, d’encourager et de regarder vers l’avenir) est là : tirer les leçons de cette crise, cibler ce que l’on peut en retirer de positif.
« Nous sommes capables de faire face »
Ce que nous pouvons retenir de cette crise, assure-t-il, c’est d’abord que « nous sommes capables de faire face ». Les preuves ? « Nos soins de santé ont tenu bon, grâce à l’effort admirable de tous ces gardiens de nos vies ». Beaucoup ont assuré « la continuité de leurs activités professionnelles » ou « offert de l’aide », dans un « élan de générosité impressionnant » dans tout le pays. Il cite les bénévoles qui ont gardé les enfants d’une infirmière, fait des courses pour un voisin, aidé en maisons de repos ; les étudiants qui « donnent des cours en ligne aux élèves de primaire et de secondaire », ou aident dans les hôpitaux ; ce chef cuisinier qui « prépare des repas pour les sans-abri ».
Ensuite, plaide-t-il, ce que la pandémie nous a appris, c’est à « regarder les choses différemment et les apprécier autrement » ; à prendre « conscience de notre fragilité » et de notre dépendance les uns vis-à-vis des autres » qui est « une force sur laquelle nous pouvons nous appuyer ». Nous avons aussi mieux compris, dit-il, « ce que vivent les personnes victimes d’exclusion ou souffrant de solitude ». C’est dès lors son vœu de Noël : « Faisons-en sorte que chacun ait sa place dans la société. Ne tolérons plus jamais l’exclusion. »
« Les mesures sont nécessaires »
Et contrairement au Roi de Suède, qui a asséné dans une vidéo la semaine dernière « Je pense que nous avons échoué » dans la gestion de la pandémie, Philippe affiche logiquement son soutien aux « mesures, nécessaires, qui ont été prises dans la lutte contre le coronavirus », malgré qu’elles « affectent nos libertés individuelles, et entraînent parfois de lourdes conséquences ». Et ici encore, il tente de positiver : « Ces contraintes, cherchons à les assumer, plutôt que de les subir. Car nos libertés ne font pleinement sens que lorsqu’elles sont vécues avec et pour les autres, pour le bien de toute la communauté. »
Voilà qui rejoint, logiquement encore, le message du gouvernement : protégeons-nous les uns les autres, c’est tous ensemble que nous vaincrons le virus. « Le jour viendra où nous pourrons de nouveau nous voir et passer du temps ensemble sans contraintes », encourage Philippe. Et où nous pourrons aussi, ajoute ce catholique convaincu dans une énumération assez inhabituelle pour un Roi des Belges à Noël, « retourner dans nos églises, synagogues, mosquées et temples ».
Sa dernière note d’encouragement, le Roi tient à la dédicacer aux jeunes en particulier : « Je sais que les temps sont durs pour vous. Votre jeunesse peut vous sembler en partie sacrifiée. Oui, elle est momentanément mise entre parenthèses. Mais bientôt, vous pourrez à nouveau déployer vos ailes, réaliser vos rêves, et nous inspirer à construire ensemble un avenir meilleur. »
La famille royale, assure-t-il en conclusion de ce message résolument positif, « regarde l’année nouvelle avec confiance. Une année où nous pouvons à nouveau aller de l’avant. » Le tout sur fond de sapin et, surtout, de nombreuses bougies allumées – les Belges étant invités à illuminer leur logement pour Noël –, car « la Chaîne de Lumières est un symbole de lien et d’espoir »


COMMENTAIRE DE DIVERCITY
«CETTE ANNEE-CI, TOUT EST DIFFERENT»
 C’EST DANS LA CONSCIENCE DE MES FAIBLESSES QUE JE PUISE MA FORCE

Le roi Philippe s’inscrit de plus en plus dans la ligne du roi Baudouin son oncle. Il prêche dans le même esprit mais en se gardant bien d’annoncer sa couleur qui est celle d’un catholicisme rechristianisé. 
En effet, ce message de Noël, sans crèche ni santons mais  assorti d’un sapin païen et d’une abondance de cierges allumés se lit comme une variation sur le thème du bon Samaritain qui constitue le centre de gravité des évangiles et de Mathieu XXV si je les ai bien compris.
MATHIEU XXV
« J'ai eu faim, et vous m'avez donné à manger; j'ai eu soif, et vous m'avez donné à boire; j'étais étranger, et vous m'avez recueilli; j'étais nu, et vous m'avez vêtu; j'étais malade, et vous m'avez visité; j'étais en prison, et vous êtes venus vers moi.
Les justes lui répondront: Seigneur, quand t'avons-nous vu avoir faim, et t'avons-nous donné à manger; ou avoir soif, et t'avons-nous donné à boire?
Quand t'avons-nous vu étranger, et t'avons-nous recueilli; ou nu, et t'avons-nous vêtu?
 Quand t'avons-nous vu malade, ou en prison, et sommes-nous allés vers toi?
 Et Jésus leur répondra: Je vous le dis en vérité, toutes les fois que vous avez fait ces choses à l'un de ces plus petits de mes frères, c'est à moi que vous les avez faites.
Je vous le dis en vérité, toutes les fois que vous n'avez pas fait ces choses à l'un de ces plus petits, c'est à moi que vous ne les avez pas faites. »

LA FOI DECANTEE 
Pierre de Locht, chanoine malgré lui, pensait que le message de Jésus pouvait se décanter ainsi : Mathieu XXV et la parabole du bon Samaritain. « Paix aux hommes de bonne volonté » dont il était une  lumineuse incarnation.
MG

jeudi 24 décembre 2020

"La culture n'est pas une variable d'ajustement!"


500 organisations artistiques et socioculturelles des quatre coins du pays, principalement de Bruxelles et de Wallonie, ont signé cette carte blanche qui remet en question le sort fait à la culture dans la gestion de l'épidémie de Covid-19.
Rappelons que la gestion de l'épidémie de Covid-19 en 2020 en Belgique s'est traduite, entre autres, par deux grandes périodes de confinement. Une première instaurée en catastrophe au printemps, puis une seconde arrivée sans surprise à l'automne. Dès le mois de mars, nombre de scientifiques annonçaient déjà que la crise sanitaire durerait probablement deux ans, jusqu'à ce que le virus disparaisse ou que soient trouvés les moyens médicaux pour le soigner ou s'en prémunir. Il s'agissait donc, dès l'été, d'avoir une approche plus prévoyante et anticipative, permettant d'éviter un nouveau confinement.
Pourtant, c'est la capacité d'accueil des hôpitaux qui a été la base inamovible des choix politiques, sans tenir compte des besoins exprimés par le secteur des soins, ni des effets dévastateurs d'un confinement sur la santé physique et psychologique de la population. Sans oublier les désastres économiques pour les secteurs à l'arrêt, en particulier l'horeca, la culture, le sport, les métiers de contact, les petits commerces, qui sont à chaque fois parmi les premiers à devoir fermer et les derniers à pouvoir rouvrir.
Car il n'a échappé à personne que les restrictions ne s'appliquent pas de la même manière à différents pans de la société: certains sont considérés comme de simples variables d'ajustement et sont régulièrement mis à l'arrêt pour permettre à d'autres, jugés "essentiels", de continuer à tourner. Pendant le premier confinement, un tiers de la population active a continué de se rendre au travail. Le second confinement est allé plus loin en offrant des dérogations permettant à toute industrie, usine ou entreprise où le télétravail n'est pas possible, de continuer ses activités. À la rentrée de septembre, les écoles ont rouvert sans être néanmoins dotées des moyens nécessaires pour contenir la circulation du virus. Depuis le déconfinement d'été, les transports en commun n'ont pas suffisamment adapté leur offre ni leurs mesures de précaution. Avec le reconfinement d'automne, des couvre-feux inquiétants pour les libertés publiques nous ont empêché de sortir en rue tard en soirée, même seul.e, tandis qu'une foule de personnes pouvait continuer à se côtoyer en journée dans les transports publics, les centres commerciaux, certaines entreprises, etc.
Il y a eu, certes, des évolutions. Au printemps, on a par exemple vu les marchés en plein air être interdits alors que les supermarchés tournaient à plein régime; tandis qu'à l'automne, les marchés alimentaires sont restés ouverts - et même les librairies. Mais il y a des tendances lourdes. Elles se sont encore confirmées avec la décision de rouvrir les commerces à l'approche de Noël et de reporter les autres questions aux calendes grecques.
LA CULTURE N'EST PAS UNE VARIABLE D'AJUSTEMENT!
Dans le secteur de la culture, des protocoles stricts ont été appliqués dès le mois de juin et constamment renégociés, pesant lourdement sur la capacité d'accueil et donc souvent sur la survie économique des lieux concernés, mais permettant au moins de maintenir des activités et du lien social (sauf pour les salles de concerts "debout" qui n'ont jamais pu rouvrir). Alors qu'aucune étude, aucun cluster n'ont montré que les lieux culturels seraient des foyers de contagion (ils seraient même parmi les plus sécurisés tous secteurs confondus), on doute fortement que leur fermeture puisse contribuer à combattre l'épidémie.
Notre colère naît du désastre causé par cette deuxième mise à l'arrêt, alors que rien n'a été fait dans l'entre-deux pour soutenir efficacement le secteur des soins de santé, ni pour mettre à contribution les secteurs qui ont accumulé de larges profits pendant cette période. Cela fera bientôt un an que nous vivons sous le régime d'un confinement à géométrie variable, qui privilégie de fait les géants de la distribution au détriment de l'économie locale, qui institue des habitudes virtuelles qui marqueront notre société pour longtemps, qui prend le parti de préserver la productivité et le temps salarié plutôt que le temps social et culturel, sans prendre en considération la misère psychique et morale qu'entraînent les carrières ruinées, les métiers perdus, le lien social réduit à néant ou presque, le désespoir des personnes âgées isolées ou enfermées dans les maisons de repos... Car tout n'est pas question d'argent. Et quand bien même, malgré les aides actuelles (insuffisantes voire inexistantes dans bien des cas où la précarité est déjà la norme), l'État ne se dote pas de moyens nécessaires pour garantir la survie de secteurs ainsi mis à l'arrêt...
Les mois qui viennent ne seront probablement pas épargnés par le virus, mais nous refusons de continuer à vivre dans un cycle répétitif de confinements ciblés qui mettent en sourdine la vie sociale, pédagogique, culturelle, associative, sportive... Il faut "arrêter d'arrêter" à tout va. Sortir d'une vision à court terme, d'une opposition infernale entre confinement ou hécatombe, d'une politique dictée essentiellement par les courbes et leurs interprétations anxiogènes, des décisions autoritaires et arbitraires qui mettent à mal l'avenir de notre société d'une manière plus définitive que la pandémie actuelle.
Ces choix n'ont rien d'une fatalité. Il existe d'autres manières de faire face à une épidémie. Dans des circonstances similaires, d'autres pays ont par exemple choisi d'établir des restrictions en fonction des tailles des lieux et du nombre de personnes qui y sont concentrées plutôt que de la nature des activités, ou encore de privilégier les secteurs les plus fragiles qui ne survivraient pas à des arrêts d'activité successifs...
"Vivre avec le virus", c'est répartir le poids des mesures sur l'ensemble de la société. Et s'il faut privilégier certains secteurs par rapport à d'autres, ce n'est certainement pas ceux choisis jusqu'ici par les autorités belges, mais plutôt ceux qui créent des liens dans le monde réel, qui font le tissu de nos territoires et de nos sociétés. En particulier, dans une période de restrictions importantes de nos libertés, y compris démocratiques, la fonction critique et émancipatrice de la culture est plus indispensable que jamais. Toutes les activités et tous les espaces de rencontre, de partage, de dialogue et de débat, sont essentiels à la vie sociale et à toute vie humaine, et doivent revenir au centre des préoccupations.


COMMENTAIRE DE DIVERCITY
LA CULTURE NE S’HERITE PAS, ELLE SE CONQUIERT André Malraux

« Il existe d'autres manières de faire face à une épidémie. »
En particulier, dans une période de restrictions importantes de nos libertés, y compris démocratiques, la fonction critique et émancipatrice de la culture est plus indispensable que jamais.
Il nous faut un nouveau Brecht disait Jacques De Decker.
... Il faut "arrêter d'arrêter" à tout va. Sortir d'une vision à court terme, d'une opposition infernale entre confinement ou hécatombe, d'une politique dictée essentiellement par les courbes et leurs interprétations anxiogènes, des décisions autoritaires et arbitraires qui mettent à mal l'avenir de notre société d'une manière plus définitive que la pandémie actuelle.
André Malraux  pensait que la tâche du prochain siècle, en face de la plus terrible menace qu’ait connue l’humanité, allait être d’y réintégrer les dieux. Je pense plutôt que notre tâche de demain ce sera de proclamer la culture en sachant, comme le rappelle le même André Malraux que la culture ne s’hérite pas, elle se conquiert.
Il va y a avoir de nouveaux  roaring twenties, des années folles et une explosion d’exubérance culturelle comme dans le Berlin des années vingt,  après le terrible sevrage de la culture. Berlin des années vingt
Qui donc se souvient ? »
 Il va falloir rouvrir les cafés philo et pas philo, les restos du cœur et de l’esprit, les salles de concert,  les théâtres, il sera nécessaire de sortir Brecht de la naphtaline et de réinventer le théâtre engagé pour réveiller l’esprit critique, stimuler le discernement et la pulsion jubilatoire. 
MG

Berlin des années vingt,
Quel est le devin
Qui aurait prédit
Ce que tu devins ?
Cette nuit dingue
Perdant ses fringues
Pour vendre sa peau
À la nuit des longs couteaux

Les femmes avaient des cravates
Et tous les hommes étaient maquillés
On voyait des acrobates
Et ils étaient déséquilibrés
On buvait de la fumée
Comme on fumait des idées
Pianos déglingués
Rythmant des baisers,
Dépourvus d'identité

Berlin des années vingt,
Quel est le devin
Qui aurait prédit
Ce que tu devins ?
Putain frigide
Couleur suicide
Tu faisais ton lit
Sur un manteau vert-de-gris

Les artistes et les banquiers,
Les chauffeurs de taxi, les clochards
Buvaient dans le même verre
L'alcool facile du désespoir
Sur les vitres la buée
Laissait l'avenir caché
Chanteuse d'un soir
Tu n'as pas su voir
Plus loin que le coin du bar

Berlin des années vingt
Qui donc se souvient ?
Françoise Mallet-Joris