lundi 25 mai 2020

Pour Noam Chomsky, les Etats-Unis "courent au précipice"


Le Vif

Les Etats-Unis courent à la catastrophe, en raison de l'absence de stratégie fédérale contre la pandémie, d'assurance-santé pour tous, et de leur mépris pour le changement climatique, a indiqué à l'AFP le philosophe américain Noam Chomsky, considéré comme l'un des pères de la linguistique moderne.

Très engagé à gauche, cet influent intellectuel de 91 ans, auteur d'une centaine d'ouvrages et professeur à l'Université d'Arizona, est confiné depuis deux mois dans sa ville de Tucson, avec sa femme brésilienne, leur chien et leur perroquet. Extraits de l'entretien.
Comment analysez-vous ce qui se passe aux Etats-Unis, pays le plus durement touché par le coronavirus?
Il n'y a pas de direction cohérente. La Maison Blanche est tenue par un sociopathe mégalomane, qui ne s'intéresse qu'à son propre pouvoir, aux échéances électorales. Il faut bien sûr qu'il maintienne le soutien de sa base, qui comprend les grandes fortunes et les grands patrons.
QUEL PAYSAGE POLITIQUE EMERGERA SELON VOUS DE LA CRISE, AUX ETATS-UNIS ET DANS LE MONDE? VA-T-ON VERS UN MONDE PLUS DEMOCRATIQUE OU AU CONTRAIRE UN RENFORCEMENT DES NATIONALISMES ET EXTREMISMES?
Dès son arrivée au pouvoir, (Donald) Trump a démantelé toute la machine de prévention des pandémies, coupant le financement des Centres de prévention des maladies (CDC), annulant les programmes de coopération avec les scientifiques chinois pour identifier les virus potentiels. Les Etats-Unis étaient particulièrement mal préparés.
La société (américaine) est privatisée, très riche, avec de gros avantages (...) mais dominée par les intérêts privés. Il n'y a pas de système de santé pour tous, absolument crucial aujourd'hui. C'est l'ultime système néolibéral.
Par bien des aspects l'Europe est pire, avec des programmes d'austérité qui amplifient le danger, des attaques portées à la démocratie, le transfert de décisions à Bruxelles et la bureaucratie de la +troïka+, non élue (Commission européenne, BCE, FMI, ndlr). Mais au moins elle a un reste de structure socio-démocrate qui apporte un certain soutien, et qui manque aux Etats-Unis.
Mais aussi grave que soit la pandémie, ce n'est pas le plus grave. On se remettra de la pandémie, moyennant un coût très élevé. Mais on ne se remettra pas de la fonte des calottes glacières des pôles et de la montée du niveau des mers et autres effets délétères du changement climatique.
Que faisons-nous là-dessus? Chaque pays fait quelque chose, pas assez. Les Etats-Unis eux en font beaucoup, courant au précipice, en éliminant programmes et régulations qui pourraient atténuer la catastrophe.
C'est la situation actuelle, mais ça peut changer. Il y a des forces mondiales qui luttent contre. La question est de savoir comment ces forces émergeront. C'est ce qui déterminera le sort du monde.
DE NOMBREUX PAYS UTILISENT LA TECHNOLOGIE POUR SURVEILLER LEUR POPULATION AFIN DE COMBATTRE LE VIRUS. SOMMES-NOUS DANS UNE NOUVELLE ERE DE SURVEILLANCE NUMERIQUE?
Il y a des sociétés qui développent des technologies qui permettent aux employeurs de voir ce que leurs employés ont sur leur écran d'ordinateur, de vérifier vos frappes sur le clavier, et, si vous vous éloignez de votre écran, de comptabiliser ça comme une pause. L'"internet des choses" est en marche. Tout objet domestique contient de l'électronique. C'est pratique (...) mais l'information va aussi à Google, Facebook et au gouvernement. Cela donne un potentiel énorme de contrôle et de surveillance, et c'est déjà là, ce n'est pas dans le futur.
Si on laisse ces géants technologiques contrôler notre vie, c'est ce qui se passera. Ca ressemblera à la Chine, où il y a des systèmes de +crédits+ sociaux, de la technologie de reconnaissance faciale partout. Tout ce que vous faîtes est surveillé. Vous traversez au mauvais endroit, vous pouvez perdre des crédits.
Ce n'est pas inévitable, de même que le changement climatique n'est pas inévitable. On peut laisser ça se produire, ou l'arrêter.


COMMENTAIRE DE DIVERCITY
LE CAUCHEMAR AMERICAIN

Si du temps de la présidence Obama un roman décrivant les années Trump était sorti, il aurait sans doute eu le même effet sur le grand public que « la dictatrice »de Diane Ducret : la sidération.
La « dictatrice », c’est du grand n’importe quoi mais il se pourrait que les années Trump soient pires encore. On peut s’attendre d’ici novembre 2020, date des prochaines élections aux pires incartades de la part du plus erratique des présidents US.
S’il devait perdre ces élections, ce serait au très vieux et très peu charismatique Biden de réparer l’irréparable. En a-t-il la stature ?
Le rêve américain se métamorphose en véritable cauchemar.
MG


L’insoutenable vulnérabilité de l’Amérique de Trump
THE ATLANTIC 

Incurie gouvernementale, inégalités record, divisions profondes… Les Américains ne pouvaient que payer un lourd tribut à la pandémie de Covid-19, analyse le journaliste et essayiste George Packer.

À son arrivée aux États-Unis, le coronavirus a trouvé un pays en proie à de graves maux et les a exploités sans pitié. Voilà des années que nos maladies chroniques – corruption de la classe politique, sclérose de l’administration, dureté de l’économie, division et indifférence de la population – n’étaient pas traitées. Nous avions appris à vivre avec leurs symptômes. Il a fallu une pandémie pour prendre conscience de leur gravité et constater avec stupéfaction que nous étions vulnérables.
“ÉTAT DEFAILLANT”
Cette crise exigeait une réaction rapide, rationnelle, collective. Les États-Unis ont réagi comme le Pakistan ou la Biélorussie – comme un pays aux infrastructures insuffisantes, au gouvernement incompétent et corrompu. L’administration Trump a perdu deux mois irrécupérables. Le président nous a abreuvés de boucs émissaires, de vantardises, de mensonges, de théories de la conspiration et de traitements miracles. Quelques sénateurs et grands patrons se sont empressés non pas d’empêcher la catastrophe mais d’en profiter.
Les Américains se sont réveillés pour constater qu’ils étaient les citoyens d’un État défaillant. Faute de plan national et d’instructions cohérentes, les familles, les écoles et les entreprises ont dû décider seules de fermer ou non. Quand il est apparu qu’on manquait de tests, de masques, de vêtements de protection et de respirateurs, les gouverneurs des États ont prié la Maison-Blanche de leur en fournir. Celle-ci a traîné puis lancé un appel aux entreprises privées, qui n’ont pas pu répondre à la demande. États et municipalités ont dû se livrer à des enchères qui leur ont valu de payer des prix excessifs. La population s’est mise à coudre pour tenter de préserver la vie et la santé du personnel hospitalier.
UN ECHEC NATIONAL
Trump a envisagé cette crise presque entièrement en termes personnels et politiques. Craignant pour sa réélection, il a affirmé que cette pandémie était une guerre et qu’il était un président de temps de guerre.
Mais il rappelle surtout le maréchal Pétain, qui a signé l’armistice avec l’Allemagne après la défaite de la France puis formé le régime pronazi de Vichy. Comme lui, Trump a collaboré avec l’envahisseur et abandonné son pays à une catastrophe de longue durée. Lorsqu’on procédera à l’autopsie de la pandémie [aux États-Unis] dans quelques années, on pourra l’intituler L’Étrange défaite, comme le livre de l’historien Marc Bloch sur la chute de la France. Malgré d’innombrables exemples de courage et de sacrifice individuels dans tout le pays, l’échec est national.
FOSSE BEANT
C’est la troisième grande crise de notre jeune XXIe siècle. La première a eu lieu le 11 septembre 2001. Les Américains vivaient encore mentalement au siècle précédent et le souvenir de la grande dépression, de la Seconde Guerre mondiale et de la guerre froide était encore vivace. Ce jour-là, pourtant, l’Amérique profonde n’a pas considéré New York comme un repaire d’immigrés et de gens de gauche qui méritait son sort, mais comme une grande ville américaine frappée pour tout le pays. Notre réflexe a été de nous mobiliser.
Puis la polarisation de la vie politique et plusieurs décisions catastrophiques, en particulier la guerre en Irak, ont détruit l’unité nationale et alimenté l’amertume vis-à-vis de la classe politique. La deuxième crise, en 2008, a intensifié cette amertume.
Vue d’en haut, cette crise financière peut presque être considérée comme une réussite. Le Congrès a adopté un plan d’aide qui a permis de sauver le système financier. Les experts de la réserve fédérale et du ministère des Finances ont mis en place une politique monétaire et budgétaire qui a permis d’éviter une deuxième grande dépression. Les grands banquiers ont été traînés dans la boue mais pas poursuivis. La plupart ont conservé leur fortune et certains leur emploi. Il ne leur a pas fallu longtemps avant de revenir aux affaires.
C’est le milieu et le bas de l’échelle sociale qui ont souffert le plus durablement, ces gens qui s’étaient endettés et avaient perdu leur emploi, leur maison et leurs économies. Beaucoup ne s’en sont jamais remis, et les jeunes qui ont atteint leur majorité pendant la grande récession sont condamnés à rester plus pauvres que leurs parents. Les inégalités – ligne de force de la vie américaine depuis la fin des années 1970 – ont empiré.
Cette deuxième crise a creusé un profond fossé entre les Américains : entre classes supérieures et inférieures, républicains et démocrates, urbains et ruraux, Américains de naissance et immigrés, citoyens ordinaires et dirigeants. Mis à rude épreuve depuis des dizaines d’années, les liens sociaux ont commencé à craquer.
L’AVENEMENT DU POPULISME
Aussi importantes qu’elles aient été, les réformes des années Obama – en matière de santé, de finances, d’énergie verte – n’ont eu qu’un effet palliatif. La longue convalescence a enrichi les grands groupes et les investisseurs, endormi les cadres et laissé la classe ouvrière loin derrière. La récession a eu pour effet durable d’accroître la polarisation et de discréditer l’autorité, en particulier celle du gouvernement.
Les deux partis, démocrate et républicain, ont mis du temps à comprendre à quel point ils avaient perdu en crédibilité. Le populisme s’est imposé. L’arrivée de Trump au pouvoir a signé la répudiation de l’establishment républicain.
La classe politique conservatrice et le nouveau président sont cependant rapidement parvenus à un accord. Ils partageaient un objectif fondamental : exploiter les ressources publiques au profit d’intérêts privés. Les élus et donateurs républicains qui voulaient que le gouvernement en fasse le moins possible pour l’intérêt général pouvaient parfaitement s’accommoder d’un régime sachant à peine gouverner. Ils sont devenus les valets de Trump.
Celui-ci s’est mis à détruire ce qu’il restait de la vie civique. Il n’a jamais prétendu être le président de tout le pays et nous a dressés les uns contre les autres en fonction de notre race, notre religion, notre sexe, notre éducation. Son principal instrument de gouvernement, c’était le mensonge.
Trump a hérité d’un gouvernement fédéral paralysé par des années d’offensive de la droite et de baisse constante des ressources. Il a entrepris de finir le boulot et de détruire la fonction publique. Il a chassé certains des fonctionnaires les plus compétents, laissé vacants des postes essentiels et placé ses fidèles avec un objectif unique : servir ses intérêts.
Sa grande loi, l’une des plus grandes réductions d’impôts de l’histoire, a fait gagner des centaines de millions de dollars aux entreprises et aux riches. Ils lui remplissent aujourd’hui les poches pour le faire réélire. Si le mensonge était le moyen de son pouvoir, la corruption en était la fin.
DES INEGALITES RENFORCEES
Voilà donc le paysage qui s’offrait au virus : des villes prospères avec une classe privilégiée connectée au monde dépendant d’une classe invisible de travailleurs précaires ; des campagnes en pleine déliquescence et en révolte contre le monde moderne ; sur les réseaux sociaux, haine mutuelle et vitupérations ; sur le plan économique, un fossé croissant entre le capital triomphant et une main-d’œuvre sous pression ; à Washington, un gouvernement vide dirigé par un escroc ; à travers le pays, un épuisement cynique et l’absence de vision d’un avenir commun.
Le virus aurait dû unir les Américains. Avec un gouvernement différent, il aurait pu. Il aurait également dû être un grand égalisateur. Or ses effets ont été viciés dès le début par les inégalités que nous tolérons depuis si longtemps.
Au moment où il était pratiquement impossible de trouver des tests de dépistage, les plus privilégiés ont pu se faire tester alors que nombre d’entre eux ne présentaient aucun symptôme. Pendant ce temps, des personnes ayant de la fièvre et des frissons devaient patienter dans de longues files d’attente pour finir par être renvoyées chez elles parce qu’elles n’étaient pas en détresse respiratoire.
Interrogé sur cette injustice flagrante, Trump a exprimé sa désapprobation, mais a ajouté : “Peut-être que c’est la vie.” Ces privilèges ne suscitent pas grand intérêt en temps normal, mais ils ont fait scandale au début de la pandémie. C’était comme si à l’heure de la mobilisation générale, les riches échappaient à la conscription et stockaient les masques à gaz. La maladie continue de se propager et ses victimes sont pour beaucoup les pauvres, les noirs et les minorités. L’inégalité choquante de notre système de santé est évidente quand on voit les camions frigorifiques alignés devant les hôpitaux publics.
PARASITISME
On a actuellement deux catégories de travail : l’essentiel et le non essentiel. Qui sont les travailleurs essentiels ? Ceux ayant un emploi mal payé qui exige leur présence et met leur santé en danger : employés de supermarché, livreurs, éboueurs, personnel hospitalier, aides à domicile, chauffeurs routiers.
La pandémie a également mis en évidence le rôle des travailleurs non essentiels. Citons par exemple la sénatrice républicaine Kelly Loeffler, qui est entrée au Sénat en janvier [après la démission d’un sénateur pour raison de santé] et dont la seule qualification était l’immense fortune. Moins de trois semaines après, elle a vendu certaines de ses actions après une réunion confidentielle [d’une commission du Sénat] consacrée au virus, ce qui lui a valu de devenir encore plus riche. Puis elle a accusé les démocrates d’exagérer le danger et a donné à ses électeurs de fausses assurances qui les ont peut-être tués. Ces agissements sont ceux d’un parasite. Un corps politique qui place quelqu’un comme elle à de hautes fonctions est dans un état de décomposition avancé.
NIHILISME POLITIQUE
L’incarnation parfaite du nihilisme politique n’est cependant pas Trump mais Jared Kushner, son beau-fils et conseiller. Au cours de sa courte vie, celui-ci n’a cessé de progresser sous le double auspice – mensonger – de la méritocratie et du populisme.
Né dans une riche famille ayant fait fortune dans l’immobilier, il a été admis à Harvard en dépit de résultats scolaires médiocres après que son père a promis un don de 2,5 millions de dollars à l’établissement. Celui-ci a en outre aidé son fiston à se lancer dans l’activité familiale, puis Jared a poursuivi son éducation d’élite à l’université de New York, à laquelle son père a fait don de 3 millions de dollars.
Jared Kushner n’a pas réussi dans l’immobilier ni dans la presse, mais il a toujours trouvé quelqu’un pour le tirer d’affaire et sa confiance en lui n’a fait que grandir. Il s’est drapé dans les atours de l’entrepreneur téméraire, du “disrupteur” de la nouvelle économie et a fait du conflit d’intérêts son modèle d’entreprise.
Quand son beau-père est devenu président, Kushner a rapidement pris du galon au sein d’une administration qui érige l’amateurisme, le népotisme et la corruption en principe de gouvernement. Tant qu’il s’occupait de la paix au Moyen-Orient, ses interventions inefficaces avaient peu d’importance aux yeux des Américains. Depuis qu’il est devenu conseiller de Trump sur la pandémie, elles se traduisent par une avalanche de décès.
Pendant sa première semaine à ce poste, mi-mars, Kushner a coécrit le pire discours entendu au Bureau ovale. Il a interrompu le travail essentiel de certains fonctionnaires, flirté avec le conflit d’intérêts et la violation de lois fédérales et fait des promesses stupides qui sont rapidement tombées en poussière.
“Le gouvernement fédéral n’est pas conçu pour régler tous nos problèmes”, a-t-il déclaré, ajoutant qu’il ferait appel à ses relations dans le monde des affaires pour créer des centres mobiles de dépistage. Ceux-ci ne se sont jamais concrétisés. Loin d’avoir perdu confiance en lui, il a fait porter la responsabilité de la pénurie d’équipement et de matériel sur l’incompétence des gouverneurs des États.
“RENDRE SA SANTE AU PAYS”
Regarder ce dilettante traverser une crise mortelle en dispensant un jargon d’école de commerce pour dissimuler l’énorme échec de son beau-père, c’est regarder l’effondrement de toute une approche du gouvernement.
Il apparaît qu’experts scientifiques et fonctionnaires sont essentiels ; leur préférer des idéologues et des sycophantes, c’est mettre la santé de la nation en danger. Il apparaît que les entreprises ne peuvent préparer à une catastrophe ou distribuer des biens vitaux, seul un gouvernement fédéral compétent est en mesure de le faire. Il apparaît que toutes ces années à attaquer le gouvernement, à le priver de ressources, à lui ruiner le moral, ont un prix très élevé que la population paie de sa vie. Les programmes publics privés de financement et les stocks épuisés ont fait de nous un pays de second ordre. Puis est arrivé le virus, et “L’Étrange défaite”.
La lutte contre la pandémie doit aussi être une lutte pour rendre la santé à notre pays et le reconstruire. Rien ne changera avec nos dirigeants actuels. Mettre fin à ce régime n’est toutefois que le début.
Nous sommes confrontés à un choix que la crise rend on ne peut plus clair. Nous pouvons continuer à faire profil bas, repliés sur nous-mêmes, à craindre et éviter les autres et laisser le lien qui nous unit se déliter. Ou nous pouvons retenir de ces jours terribles que la stupidité et l’injustice sont mortelles, que, dans une démocratie, être citoyen est un travail essentiel, et que l’alternative à la solidarité est la mort.


COMMENTAIRE DE DIVERCITY

C’est décidément plus alarmant encore que ce qu’on avait imaginé de pire… 



dimanche 24 mai 2020

L’Open VLD se choisit un président proche de la N-VA


Jacques Hermans La libre Belgique

Le Gantois Egbert Lachaert succède à Gwendolyn Rutten à la tête des libéraux flamands.
Le verdict est tombé vendredi à la mi-journée : le chef de groupe à la Chambre Egbert Lachaert présidera l’Open VLD durant les cinq prochaines années. Il a été élu vendredi, dès le premier tour. L’avocat de 42 ans domicilié à Merelbeke l’emporte haut la main avec 61 % des suffrages soit largement le double du score réalisé par son principal rival, Bart Tommelein, le bourgmestre d’Ostende. La députée bruxelloise Els Ampe obtient 7,3 % et Stefaan Nuytten moins de 2 %.
Le Gantois succède à Gwendolyn Rutten qui dirigea le parti pendant plus de sept ans et dont on se souvient qu’elle se voyait bien, fin 2019, endosser l’habit de Première ministre dans une coalition Vivaldi excluant la N-VA.
Vendredi, à l’annonce de sa victoire, le nouveau président a dit vouloir assurer un retour aux fondamentaux de la doctrine libérale.
Le nouvel homme fort de l’Open VLD devra cependant d’abord s’atteler à remettre de l’ordre dans sa formation politique. Qualifié de "parti le moins fiable de Flandre" (selon l’étude relayée dans le livre Het DNA van Vlaanderen ), l’Open VLD ne parvient plus à relever la tête.
Une tuile après l’autre
Même le processus de désignation du président a foiré. Programmée pour la fin mars, l’élection a dû être ajournée de deux mois à cause de la crise sanitaire. Et lorsque le scrutin a enfin pu avoir lieu, on s’est rendu compte que les membres pouvaient émettre plusieurs votes. La procédure informatique a dû être suspendue. De quoi écorner un peu plus l’image d’un parti qui se prétend pourtant à la pointe dans la numérisation de la société.
Le parti semble paralysé par la guerre des clans qui le ronge. Des sensibilités très différentes - allant d’un libéralisme populaire plus à gauche (tendance Bart Tommelein, Bart Somers) à un libéralisme plus fondamental, bleu foncé, plus à droite - doivent co-exister au sein de l’Open VLD. Et c’est loin d’être simple.
En ces temps sans sondages, sans débats, sans repères, la méfiance et la suspicion prennent le pas sur la sérénité. Certains appellent de leurs vœux une refonte des structures, d’autres tablent sur une nécessaire continuité en ces temps troublés. L’Open VLD est un parti en déclin qui plafonne aujourd’hui à 15 % des suffrages alors qu’il dépassait les 25 % il y a quinze ans…
Si Bart Tommelein, le candidat de l’establishment, prônait un libéralisme populaire, le président élu Egbert Lachaert promet de revenir à un libéralisme décomplexé. Lachaert fut déjà candidat à la présidence il y a huit ans. Mais il avait dû s’effacer devant Gwendolyn Rutten.
CHANGER DE NOM
Le nouveau boss réussira-t-il à faire cohabiter toutes ces sensibilités sous un même toit ? Ou la famille libérale s’achemine-t-elle vers une scission comme c’est actuellement le cas aux Pays-Bas avec D66 plus à gauche et le VVD davantage à droite ? Le président Egbert Lachaert, que l’on dit assez proche de la N-VA, pourrait incarner un Open VLD nouvelle mouture et pourrait tenter de mener une opération de renouvellement à l’image de celle que mène actuellement Conner Rousseau au SP.A. Il annonce la tenue de divers congrès à l’automne et propose que le parti change de nom pour mieux relever les défis de demain.


COMMENTAIRE DE DIVERCITY
RADICALISATION ?

L’Open VLD, un parti en déclin qui plafonne aujourd’hui à 15 % des suffrages alors qu’il dépassait les 25 % il y a quinze ans, s’est  choisi un président proche de la N-VA. C’est dire que  Vivaldi ne verra jamais le jour. En revanche une coalition NVA/PS/MR/VLD peut devenir une option. Mais c’est compter sans le frein de la FGTB qui fera tout pour l’empêcher.
Constatons avec inquiétude que le Vlaams Belang est de plus en plus plus populaire en Flandre. Dans les sondages, il est devenu  le premier parti en Flandre avec 24,5% d'intentions de vote, une progression de 6% par rapport au dernier scrutin régional de mai 2019, selon une étude des universités de Bruxelles (VUB) et d'Anvers rapportée par la VRT et le Standaard samedi. Le Belang plaide clairement en faveur de l’indépendance de la Flandre.  La principale victime de sa progression est la N-VA, qui recule de 4,5% à 20,3%. Suivent le CD&V à 11,9% (-3,6%), l'Open Vld à 11,6% (-1,5%), Groen à 11,1% (+1%) et le sp.a à 11% (+0,6%). C’est dire qu’ensemble le Belang, la NVA et un éventuel VLD « droitisé » totaliseraient une majorité capable d’envisager une sécession du royaume e Belgique. 
A l'extrême gauche, le PVDA progresse de 2,9% à 8,2%. Bart De Wever reste la personnalité la plus populaire, devant Tom Van Grieken (Vlaams Belang), Alexander De Croo (Open Vld), Conner Rousseau (sp.a), Peter Mertens (PVDA), Jan Jambon (N-VA), Koen Geens (CD&V), Maggie De Block (Open Vld), Theo Francken (N-VA) et Hilde Crevits (CD&V).
Il es remarquable que Lachaert, candidat de droite ait totalement distancié les autres candidats plus marqués sociaux libéraux. En somme, on observe la même droitisation qu’au MR qui a opté pour Bouchez au détriment de la socio libérale Christine Dufraigne  
Lachaert entend bien imposer de l'innovation  en se concentrant sur un certain nombre de thèmes dans les domaines du travail, de l'économie et de l'efficacité gouvernementale, « les gens attendent de nous que nous soyons les leaders du marché le libéralisme doit redevenir un vaste mouvement qui s'adresse à de larges couches de la population. » En somme comme au temps de Guy Verhofstadt.
Il parie sur le fait que l'Open Vld (ou son successeur) pourra à nouveau obtenir 20 % des voix. Avant la crise Corona , Lachaert est surtout apparu comme la figure de proue de la résistance du parti libéral à un gouvernement violet-vert autrement dit Vivaldi.
Tommelein, son challenger, ne veut pas que l'Open Vld devienne un parti de droite. La Flandre se radicalise en se « droitisant » tandis que la Wallonie se cabre sur sa gauche.
MG

'BELGISCHE ZIEKTE MAAKT OOK ECHTE ZIEKEN'

Tom Van Grieken , Voorzitter Vlaams Belang (Knack)

Het is stilletjes aan voor iedereen duidelijk, de Belgische structuren zijn medeplichtig aan de slechte aanpak van de coronacrisis. In de plaats moeten we werk maken van homogene bevoegdheden voor de deelstaten, zo schrijft Vaams Belang-voorzitter Tom Van Grieken.
België werkt niet. In normale omstandigheden zorgt de 'Belgische warboel' (de woorden van Het Laatste Nieuws) voor grappige en minder grappige Belgenmoppen en heel veel staatsschuld. U kent het, de permanente paradox tussen onze grote belastingvoet en onze matige tot slechte publieke diensten. Maar afgelopen weken en maanden was er weinig om te lachen. Want deze keer eiste onze Belgische staat geen hoongelach op in het buitenland, maar medelijden en rouwbetuigingen. Deze keer eiste België levens op.
Wanbeheer in België meer de schuld van België zelf dan van wat anders
De overheidsdocumenten maken duidelijk dat het geen kwestie is van luiheid van onze ambtenaren. Ik citeer: de rapporten "stellen dat er lange dagen geklopt worden - de verslagen bewijzen dat ook - maar dat ze al te vaak op de limieten van onze staatsstructuur botsen." Wat die limieten zijn, is duidelijk. De Belgische structuren zijn ingewikkeld en zorgen voor slecht en/of laattijdig beleid. Het ene niveau weet vaak niet wat het wel en niet kan en wie de rekeningen moet betalen is al even snel een hekel vraagstuk.
De vele staatshervormingen van de afgelopen decennia hebben een ingewikkeld spinnenweb gemaakt waar het doel vooral bleek te zijn om alles in België te blokkeren, en zo het status quo en België zelf te beschermen. Bevoegdheden werden vooraleer ze werden geregionaliseerd, eerst opgesplitst. Zo kregen de deelstaten wel het vet van de staat, maar nooit de spieren. We kregen gezondheidszorg, maar niet volksgezondheid. We kregen werkloosheidmonitoring, maar niet de werkloosheidsuitkeringen. We kregen de kosten, maar niet de inkomsten. Maar nu hebben we gemerkt wat dit cynisch Belgisch gebruik ons kan kosten behalve miljarden euro's aan Vlaamse transfers.
Wordt het geen tijd voor wat realisme?
Herfederalisering als oplossing voor Belgisch kluwen is een fata morgana
Maar als we beginnen met te praten over duurzame oplossingen, laat je dan niet bedotten. De cynici die medeplichtig zijn aan dit decenniaoude wanbeleid en het ontwerpen van het spinnenweb waar we niet van kunnen ontsnappen, zijn nu dezelfde stemmen die oproepen tot herfederalisering. Want, zo klinken hun sofismen, 'de bevoegdheden zijn te verspreid, we concentreren ze best op één centraal, federaal niveau'. Laat dat nu net het niveau zijn dat het slechtst van allemaal werkt. Laat dat nu net het niveau zijn dat het wereldrecord houdt in om ter langst zonder een regering zitten. Een wereldrecord overigens dat volgende maand verbroken kan worden, tenzij iemand natuurlijk Wilmès II als een volwaardige regering wil beschouwen. Dat zou bijna even cynisch zijn als België als een volwaardig land beschouwen.
Neen. De oplossing ligt in homogene bevoegdheden beschikbaar stellen voor Wallonië en Vlaanderen. Daar bestaat wel democratische cohesie, daar kunnen wel regeringen gevormd worden die min of meer de democratische uitslag respecteren. Met homogene bevoegdheden kan je werken als een lichaam met vet én spieren. Een lichaam heeft verder nog eten nodig, en het liefst kiezen we dat eten zelf in plaats van dat we ons dat laten voorschrijven. Vlaanderen - en Wallonië - dienen dus echt fiscaal autonoom te worden. Niet de fiscale schijnautonomie die we hebben verkregen met de mogelijkheden om bij gottekes wat opcentiemen of afcentiemen in te stellen, maar om echt belastingen te kunnen heffen of knippen, om te doen wat we willen doen.
Mijn partij stelt zich daarom dan ook constructief op. We weten dat de enige duurzame oplossing Vlaamse onafhankelijkheid is, maar in tussentijd willen we graag meewerken aan elke meerderheid in het parlement die homogene bevoegdheden wil delegeren aan de deelstaten, dit met de bijhorende financiële capaciteiten. Zo vermijden we bijvoorbeeld vijf (federale!) ministers voor mondmaskers en krijgen we één Waalse bevoegde minister en één Vlaamse. Dit het liefst voor meer bevoegdheden dan mondmaskers alleen. En dit het liefst vroeger dan later. Het liefst voor een volgende crisis. We hebben genoeg mensen ten grave gedragen, laten we nu de 'Belgische warboel' maar eens voorgoed begraven.

samedi 23 mai 2020

Les plages de la Côte d’Opale bondées: le préfet du Nord pourrait revenir sur leur réouverture


Le Soir
Les plages et les commerces de la Côte d’Opale ont été pris d’assaut en cette fin de semaine ensoleillée.
Les plages de la Côte d’Opale ont eu du succès en ce jeudi d’Ascension. Une équipe de France 2 a réalisé un reportage sur ce sujet, et les images parlent d’elles-mêmes : plages bondées et files devant les magasins du littoral.
Les journalistes ont suivi une équipe de policiers chargés de faire respecter les mesures sur une plage de Bray-Dunes. Interdit de faire un pique-nique sur le sable ou de bronzer : les plages sont seulement ouvertes pour le sport et la promenade, pas les activités statiques. La police municipale de Dunkerque est venue en renfort pour faire respecter ces règles. Ce jour-là, 35 amendes ont été distribuées.
 « Le but de nôtre présence, c’est d’éviter une fermeture et de vivre un déconfinement progressif supportable, rappelle Franck Chacon, commandant de la compagnie gendarmerie de Dunkerque-Hoymille. Si personne ne comprend, le danger et le risque, c’est la fermeture. »
Le préfet du Nord, Michel Lalande, avait été clair sur ce point : ces mesures de réouverture des plages sont « dérogatoires et précaires. Si des débordements sont constatés, le préfet sera amené à revenir sur cette dérogation ».


COMMENTAIRE DE DIVERCITY
UN DECONFINEMENT ROCK AND ROLL ?

C’était à redouter. « Le printemps du déconfinement donne des airs de fête à ce pays encore endolori, au point de lui faire oublier que la crise économique à venir sera plus cruelle encore que l'épidémie elle-même. Le temps est suspendu. » (N. Poliny)
 Le Français n’en peuvent plus d’être confinés. A la belle discipline démocratique respectée pendant près de deux mois exemplaires a succédé le relâchement collectif sur les plages d’opale de la République où la flamme de l’esprit français a vacillé. Une seconde vague de contamination est donc à redouter. 
Surtout, il est à craindre que se produise exactement le même relâchement quand la Vlaamse Kust sera à son tour envahie par des hordes de vacanciers d’un jour ou en séjour.  
« Rien n'est plus tentant que de s'appuyer sur l'esprit grégaire.. Si les citoyens soupçonnent que les appels à la mobilisation générale n'ont pour but que de leur faire accepter ce qu'ils refusaient avant la crise, ils se replieront sur leurs intérêts particuliers et la défense tatillonne de leurs prérogatives. Mais, pour la défense sincère du bien commun, les Français ont encore dans leur majorité des trésors de courage et de ferveur. »
On lira avec affliction le parallèle que Natacha Poliny établit entre « l’étrange  défaite de mai 40 » et la situation actuelle.
En juin quarante la bannière de la démocratie fut mise en berne en France et en Europe pendant quatre ans. Est-il insensé d’imaginer que seule une dictature verte sera capable  de discipliner les peuples d’Europe frappés par une nouvelle montée des périls. C’est apparemment le pas que va franchir  Diane Ducret qui signe avec "La dictatrice" un roman d'anticipation, qui attrape  sa lectrice, son lecteur par la manche et qui le secoue jusqu'à lui faire se poser des questions qu'il ne s'était pas, ou n'avait pas envie de se poser sur le féminisme, la démocratie, le rapport aux autres, l'écologie, le militantisme, la douleur physique et morale, la politique, la liberté. Ce roman est bruissant de tous les remous entrechoqués de notre monde, qu'ils soient politiques, sociaux ou environnementaux. A la lectrice, au lecteur de voir, de se faire une idée ! La société d'Aurore Henri ne résoudra rien. Elle est liberticide : la surveillance détecte ceux qui ne respectent pas les principes eunomiques abusifs... "Nous avions toujours pensé que le monde serait en paix lorsque les femmes le gouverneraient. Nous avions tort". 
À la fin de la lecture, il nous reste cette question: Aurore Hernri, qui voulait affranchir les femmes des codes sociétaux du genre pour les voir devenir égales des hommes, est-elle parvenue à ses desseins ?
Et si l'avenir de l'Europe était synonyme de pauvreté, de crises économiques, de crises politiques? Que ce passerait-il si une femme décidait de s'opposer au discours des hommes politiques qui veulent détruire l'Union Européenne?
Diane Ducret imagine le destin possible de l'Europe à travers la vie d'une femme qui au départ n'a rien d'une révolutionnaire. Suite à un geste fou dans une manifestation populaire, Aurore Henri se retrouve en prison. Cependant l'actualité ne l'oublie pas, et sa popularité ne fait que s'accroitre grâce à des messages féministes hebdomadaires destinés aux femmes européennes. A sa sortie de détention, le destin de la jeune femme prend une toute autre tournure... La voilà propulsée sous les feux de la rampe, et elle ne tarde pas à devenir dirigeante de la "Nouvelle Europe". Mais peut-on résister aux affres du pouvoir sans tomber dans la dictature?
On sort de ce bouquin comme quand on se réveille d’un mauvais cauchemar. Il est vrai qu’on se réveille dans un monde gagné par l’étrangeté et la confusion.
MG


LA FLAMME DE L'ESPRIT FRANÇAIS
Natacha Polony
Directrice de la rédaction de Marianne

Le soleil brille, les oiseaux chantent et les milliards volent. Le printemps du déconfinement donne des airs de fête à ce pays encore endolori, au point de lui faire oublier que la crise économique à venir sera plus cruelle encore que l'épidémie elle-même. Le temps est suspendu. Nous flottons dans une bulle spéculative de bien-être, entre les reportages télévisés sur ces Français qui préparent leurs vacances et les chiffres encore rassurants des baisses du nombre d'entrées aux urgences. Les trains sont vides, comme les rues et les boutiques, mais la facture n'arrivera qu'à l'automne, quand les banques auront allègrement refusé les prêts pourtant garantis par l'Etat et quand les entreprises qui ne cochent pas toutes les cases auront été privées d'aides.
La façade, quant à elle, est sauve. Comme au bon vieux temps du traité de Versailles, on peut proclamer que « l'Allemagne paiera », même si nous sommes les vaincus et que tout cela est monnaie de singe. Emmanuel Macron et Angela Merkel sont tout sourire : le couple franco-allemand est « relancé » et l'Europe est sauvée. Cinq cents milliards. France et Allemagne vont proposer aux Vingt-Sept de s'endetter en commun à hauteur de 500 milliards d'euros. Qui s'ajoutent, donc, aux 750 milliards de la Banque centrale européenne, aux 540 prévus par le « mécanisme européen de stabilité » et par la Banque européenne d'investissement, aux 1.100 milliards de l'Allemagne, aux 110 plus 300 milliards du prêt garanti par l'Etat de la France… L'Europe devient une immense auberge espagnole. Mais peu importe, puisque l'unique but de cette annonce est de contrer l'effet douche froide de l'arrêt de la Cour constitutionnelle de Karlsruhe. Le 5 mai, l'institution allemande avait rappelé sèchement que la primauté du droit communautaire sur la Loi fondamentale votée par le peuple allemand comme sur tout droit national (primauté imposée en 1964 par une jurisprudence de la Cour de justice de l'Union européenne sans aucune consultation des citoyens) ne lui semble pas s'appliquer lorsque ce droit communautaire va à l'encontre de l'« identité constitutionnelle » allemande. Aussitôt, panique à bord : l'Allemagne allait-elle laisser les pays de l'Europe du Sud se débrouiller seuls face à la pire crise économique de l'histoire récente ? Mais non ! Victoire : Emmanuel Macron a convaincu Angela.
UN AVERTISSEMENT
La vérité est autre. La chancelière allemande sait qu'un refus de solidarité risquerait de se solder par un éclatement de l'euro. Le jeu solitaire de l'Allemagne pourrait lui valoir une monnaie réévaluée à la mesure de son économie, donc renchérie de 30 % par rapport à la France. Adieu compétitivité. Adieu marché européen soumis. Cette apparence de solidarité dans laquelle la France ou l'Italie contribueront à peu près autant qu'elles toucheront sauvera les apparences et la balance commerciale allemande. Mais ne soyons pas chagrins alors que nous sommes enfin dehors. Nous nous ferons croire qu'Emmanuel Macron a sauvé la France et l'Europe, et qu'il est ce jeune colonel posant à Montcornet, le 17 mai 1940, les bases du redressement futur.
Le président devrait pourtant lire une œuvre majeure qui nous raconte ce que fut ce printemps 1940 aussi sûrement que le fait l'Etrange Défaite de Marc Bloch. Manuel Chaves Nogales était un journaliste réfugié espagnol qui assista de l'intérieur, au plus proche du pouvoir, à la débâcle. Et l'Agonie de la France* est le portrait d'un pays à la fois rongé depuis 1936 par ce qu'il appelle la « guerre civile larvée », menant à des haines farouches, et prêt à se lever en masse pour défendre la patrie. Ce qu'il observe est une formidable énergie du peuple savamment éteinte par un commandement militaire réactionnaire qui vouait à ces citoyens soldats un mépris sans nom. La « drôle de guerre » fut avant tout le moment de la destruction méticuleuse, par des procédures absurdes, de la combativité, de l'engagement et du sentiment d'union nationale. Ces officiers savaient intimement que leur stratégie était calamiteuse et qu'ils couraient à l'échec, mais aucun, nous dit Nogales, ne fit l' « effort intellectuel » d'imaginer autre chose. Une chose, cependant, est certaine : malgré les tentations révolutionnaires, du côté des ligues comme de celui des communistes - tentations inassouvies et nourrissant les frustrations -, ce n'est pas le peuple qui a rêvé d'un régime autoritaire mais les élites qui ont cessé de croire en la démocratie, provoquant l'effondrement. 
« En voulant en finir avec la démocratie, on en finit avec la France, écrit le républicain espagnol. En voulant détruire l'esprit libéral, on détruisit l'esprit français. »
Souvenons-nous de cet avertissement alors que rien n'est plus tentant que de s'appuyer sur l'esprit grégaire et la peur du chaos, et de mentir allègrement, pour masquer l'incurie. Si les citoyens soupçonnent que les appels à la mobilisation générale n'ont pour but que de leur faire accepter ce qu'ils refusaient avant la crise, ils se replieront sur leurs intérêts particuliers et la défense tatillonne de leurs prérogatives. Mais, pour la défense sincère du bien commun, les Français ont encore dans leur majorité des trésors de courage et de ferveur.
* L'Agonie de la France, de Manuel Chaves Nogales, La Table ronde, coll. « Quai Voltaire », 2013.


vendredi 22 mai 2020

Que fêtent les chrétiens en ce jeudi de l'Ascension?


FOCUS FIGARO - Selon le catéchisme de l'Église catholique, l'Ascension du Christ «marque l'entrée définitive de l'humanité de Jésus dans le domaine céleste de Dieu d'où il reviendra».
Par Jean-Marie Guénois Figaro

L'Ascension est un pont prisé du mois de mai. Très pratique, cette fête chrétienne tombe toujours un jeudi puisqu'elle est célébrée quarante jours après Pâques. Mais rien n'empêcherait la conférence des évêques de France de décider qu'elle soit désormais fêtée un… dimanche!
C'est déjà le cas dans des pays très catholiques comme l'Italie ou l'Espagne. Mais aussi aux États-Unis. Au cours des années 70, et avec l'accord du Vatican, les évêques de ces Églises ont décidé de fêter l'Ascension le dimanche qui suit ce jeudi, soit quarante-trois jours après Pâques. Pourquoi? Par esprit civique précisément afin d'éviter un… pont et une cessation d'activité pour la société!
Dans le contexte d'ultralaïcité française - chasse aux crèches de Noël ou autres croix des portes des cimetières -, il serait très intéressant d'observer les réactions politiques si l'Église de France décidait de ne plus fêter l'Ascension un jeudi! Verrait-on se lever une défense laïque pour le maintien d'une fête pourtant très chrétienne?
Aucun évêque de France n'oserait toutefois formuler cette idée. Dans l'Hexagone, le pont de l'Ascension a donc encore de beaux jours devant lui. Il est une institution comme en Autriche, Allemagne, Suisse, Islande, où le sens de la fête religieuse ne s'est toutefois pas perdu comme en France. Il existe aussi en Indonésie, pourtant premier pays musulman du monde mais où la communauté chrétienne est respectée…
«ET IL MONTA AU CIEL»
Mais que fêtent les chrétiens ce jeudi de «l'Ascension»? Un point essentiel de leur foi même s'il est difficile à concevoir. Au point que bon nombre de protestants réformés ont tendance à laisser tomber cette célébration en désuétude.
Tout part de la Bible. Selon deux récits des Évangiles - Marc (chapitre 16, verset 19) ; Luc (chapitre 24, verset 51) - et selon un récit des actes des apôtres (chapitre 1, versets 6-11), le Christ est «monté aux cieux» après avoir été «ressuscité des morts». Le «credo» qui est résumé de la foi chrétienne écrit noir sur blanc à propos du Christ: «Et il monta au ciel». Et ce dans sa version la plus œcuménique, le «symbole de Nicée» commun aux trois confessions chrétiennes, catholique, orthodoxe et protestante.
Voici ce que dit l'évangéliste Marc: «Le Seigneur Jésus, après leur avoir parlé, fut enlevé au ciel et s'assit à la droite de Dieu.».
Encore plus précis, voici ce que relatent les actes des apôtres: «C'est à eux (les apôtres, ndlr) qu'il s'était montré vivant (Le Christ, ndlr) après sa Passion: il leur en avait donné bien des preuves, puisque, pendant quarante jours, il leur était apparu, et leur avait parlé du royaume de Dieu. (…) Réunis autour de lui, les Apôtres lui demandaient: “Seigneur, est-ce maintenant que tu vas rétablir la royauté en Israël?” Jésus répondit: “(…) vous allez recevoir une force, celle du Saint-Esprit qui viendra sur vous. Alors vous serez mes témoins à Jérusalem, dans toute la Judée et la Samarie, et jusqu'aux extrémités de la terre. Après ces paroles, ils le virent s'élever et disparaître à leurs yeux dans une nuée”. Et comme ils fixaient encore le ciel où Jésus s'en allait, voici que deux hommes en vêtements blancs se tenaient devant eux et disaient: “Galiléens, pourquoi restez-vous là à regarder vers le ciel? Jésus, qui a été enlevé du milieu de vous, reviendra de la même manière que vous l'avez vu s'en aller vers le ciel”.»
Le catéchisme de l'Église catholique définit donc la fête de l'Ascension du Christ comme suit: «Elle marque l'entrée définitive de l'humanité de Jésus dans le domaine céleste de Dieu d'où il reviendra». (n°665)
Comme l'indique le texte des actes des apôtres, la fête de l'Ascension précède de dix jours dans l'Église la fête de la Pentecôte. Elle marque la «descente de l'Esprit Saint» sur les apôtres et le début de leur prédication. Ce qui sera aussi le début de l'Église catholique: les apôtres sont délivrés de la peur et partent prêcher publiquement pour annoncer la résurrection du Christ.
Aspect moins connu, la fête de l'Ascension est liée à la Pentecôte mais tout autant à la croyance des Chrétiens dans le «retour» du Christ sur terre «à la fin des temps», comme le dit le credo, symbole de Nicée: «Il reviendra dans la gloire, pour juger les vivants et les morts et son règne n'aura pas de fin.»


COMMENTAIRE DE DIVERCITY
DRÔLE DE FÊTE !

« Mais que fêtent les chrétiens ce jeudi de «l'Ascension»? Un point essentiel de leur foi même s'il est difficile à concevoir. Au point que bon nombre de protestants réformés ont tendance à laisser tomber cette célébration en désuétude. »
Il faut bien dire que pour tous ceux, et ils sont nombreux, qui se sont détachés du joug catholique, cette fête de l’ascension est une totale incongruité. Cela a du sens de fêter le 11 novembre qui marque le retour de la paix après quatre ans de guerre et cela en aurait de fêter le 8 mai comme la délivrance du joug nazi en Europe et dans le monde. Curieusement le 8 mai n’est pas chômé quand l’Ascension bénéficie d’un pont. Il serait judicieux dans une Europe sécularisée de revoir une fois pour toute ces traditions catholiques désuètes et de renoncer à introduire d’autres célébrations religieuses au nom de la présence de nouvelles religions sur le sol européen. N’est- il pas grand temps que la religion devienne une affaire essentiellement privée et personnelle, complètement étrangère à la chose publique, à la sphère publique et au calendrier public ?
MG   

mercredi 20 mai 2020

« Il est des moments où des actions sont possibles et où une politique plus juste peut émerger… Nous vivons un moment de ce genre »


Match
PARIS MATCH BELGIQUE : En 1918, la « grippe espagnole » a fait plus de 50 millions de morts dans le monde. Après cette gigantesque pandémie, d’autres fléaux épidémiques ont marqué le siècle qui a suivi. La « grippe asiatique » en 1958-1959, la « grippe de Hongkong » en 1968-1969, et au cours des vingt dernières années seulement : Sras, Mers, Ebola, Zika. Les experts avaient alerté au sujet de l’apparition inévitable d’un nouveau virus grippal dévastateur. Pourtant, face au Covid-19, le monde a été pris au dépourvu. Sommes-nous incapables de tirer les leçons de l’histoire et d’anticiper les dangers qui nous menacent ?
PASCAL CHABOT : Vivre est de toute manière un exercice risqué. Il faut partir de là. Parmi tous les risques possibles, chaque société crée sa propre hiérarchisation. Dans la nôtre, cette hiérarchie a placé au premier rang des risques majeurs celui d’un accident technologique, parce que nous avons été très marqués par la catastrophe de Tchernobyl survenue en 1986. On a vu apparaître ensuite le risque terroriste, qui a traumatisé les imaginaires et les consciences. Et désormais, le risque climatique s’impose à nous. Il s’agit en l’occurrence d’un risque global, mais qui s’exprime localement au travers des tsunamis ou des incendies australiens, par exemple. Au cours des 30 dernières années, ce sont ces trois types de risques qui ont dominé. Ce qui ne veut pas dire que les experts n’en voyaient pas d’autres, mais ils étaient considérés comme moins prépondérants. Des plans étaient prêts sans doute, mais pas suffisamment car, le propre du risque, c’est justement d’être imprévisible. Des consciences étaient alertées, mais sans que cela permette de modifier la hiérarchie des risques. Ce qui est compréhensible d’une certaine manière, parce qu’on ne peut pas gérer une société en martelant sans cesse la possibilité d’un accident majeur, d’une pandémie ou de ravages causés par des destructions. La relativisation du risque, voire son calcul si on est une compagnie d’assurances, sont une manière pour les sociétés humaines de le mettre hors de leur champ de vision. On a donc relativisé le risque de pandémie virale avec les conséquences que l’on sait aujourd’hui. Ce qui illustre le fait que vivre est un exercice risqué et que l’imprévisible est la constante de la condition humaine. On vous parlera toujours de prévisibilité du risque, mais la vérité, c’est qu’on ne sait jamais ni quand, ni comment, et que le réel est bien plus puissant.
PARTANT DE CE POINT DE VUE, PEUT-ON FAIRE LE PROCES EN IMPREVOYANCE DES DIRIGEANTS ?
Je trouve qu’on a toujours beau jeu de dire après coup : « je le savais », « cela nous pendait au nez », etc. Vu la multiplicité des risques, ces procès ne sont globalement pas très sérieux. Ceci étant dit, l’intendance est une nécessité. Je m’explique : il n’est pas raisonnable de vivre au quotidien dans la crainte de l’incendie, mais il faut cependant faire en sorte d’avoir des extincteurs à portée de main au cas où il se produirait. C’est la question des masques et de leur pénurie. Il s’agit de deux choses différentes : d’un côté, l’intendance pour être en capacité de faire face à un risque prégnant ; de l’autre, l’impossibilité pour nos sociétés d’avoir pour unique horizon la perspective d’une pandémie. J’ajoute que dans ce procès en imprévoyance, il faut tenir compte d’un phénomène grandissant : la demande du contrôle total de tout ce qui peut sembler nocif à l’existence humaine. Nous vivons dans des bulles artificielles à l’intérieur desquelles cette notion de contrôle est centrale. Cela correspond à la mentalité de l’époque : nous demandons du contrôle par rapport aux grandes infrastructures, aux technologies numériques, à la sécurité routière, à l’alimentation, à la santé et à bien d’autres domaines. D’une certaine façon, la société de la connaissance est également une société du contrôle. Nous sommes tellement imprégnés par cette manière de penser et d’agir que, lorsque qu’un événement échappe à notre contrôle, d’abord, on s’en étonne – pourquoi n’y a-t-il pas de vaccin contre ce virus ? – et ensuite, on incrimine ceux qui sont en dernier recours les responsables de l’intendance du monde globalisé, c’est-à-dire les politiques. Il y a là une profonde immaturité. Parce que, certes, il existe une obligation de moyens, de sorte que l’on soit en mesure de maîtriser le plus de choses possibles, mais on ne peut pas réclamer une obligation de résultat sous la forme d’un contrôle absolu. Sauf à se méprendre totalement sur ce qu’est vivre, sur la possibilité de l’imprévisibilité et puis, surtout, sur le concept de liberté, car une société du contrôle total est une société liberticide. D’ailleurs, on l’expérimente en ce moment : la façon la plus efficace de lutter contre le coronavirus, c’est de supprimer tous les contacts sociaux. Ca fonctionne, mais ce n’est pas une solution viable sur le long terme. Le risque de vivre doit donc demeurer ce qu’il est : une expérience surprenante, agréable et parfois très problématique.
Il n’est pas raisonnable de vivre au quotidien dans la crainte de l’incendie, mais il faut cependant faire en sorte d’avoir des extincteurs à portée de main au cas où il se produirait.
JUSTEMENT, A LA FAVEUR DE LA CRISE SANITAIRE, ON VOIT POINDRE CERTAINES DERIVES LIBERTICIDES POTENTIELLES, DES EXCES D’AUTORITARISME, DE NOUVELLES FORMES DE CONTROLE, NOTAMMENT CELUI DE NOS DONNEES PRIVEES, JUSTIFIES PAR LA NECESSITE DE NOUS PROTEGER CONTRE LA MENACE VIRALE. Y VOYEZ-VOUS UN DANGER ?
C’est un risque réel qui, effectivement, s’est approché de nous comme jamais avec cette crise. Les technologies numériques occupent désormais une place centrale dans nos existences. Nos ordinateurs et nos smartphones savent tout de nos comportements et de nos échanges. Tout peut être en principe écouté et analysé. Cette confiance que nous faisons aux technologies de la communication est une dépossession d’un droit à la vie privée. C’est le premier grand problème. Le second tient au fait que nous sommes consentants et même désireux d’avoir du contrôle. Un peu comme dans « 1984 » (Ndlr. Roman d’anticipation de Georges Orwell publié en 1949) où les citoyens demandent et acceptent le contrôle. Autrefois, on parlait de servitude volontaire ; à présent, nous vivons une sorte d’acceptation volontaire du contrôle. Je le répète, nous sommes de plus en plus nombreux à vouloir que tout soit contrôlé, y compris les virus. Ce désir croissant ouvre la porte à des dérives qui peuvent être liberticides. Pour s’en prémunir, il n’y a guère que les limites imposées par la loi à cette société du contrôle. A cet égard, le RGPD (Ndlr. Règlement général sur la protection des données à caractère personnel adopté par l’Union européenne) est une avancée majeure. Au nom de la liberté, cette protection institutionnelle constitue un garde-fou. Néanmoins, il existe une grande ambiguïté dans la mesure où il est paradoxal de vouloir nous arracher à la toile du contrôle que nous tissons nous-mêmes. Notre dépendance aux smartphones et aux autres outils numériques qui captent toutes nos informations personnelles est telle, qu’il est devient très difficile de penser une société qui contrôlerait sans vraiment le faire. L’anonymisation des données est peut-être une piste de solution.
Il est paradoxal de vouloir nous arracher à la toile du contrôle que nous tissons nous-mêmes
DANS CETTE CRISE, QU’EST-CE QUI VOUS INTERPELLE LE PLUS ?
La prise de conscience, jamais expérimentée auparavant dans toute mon existence, que le gel d’une société soit possible et qu’on finit par s’y habituer. Je suis frappé par le côté incongru, absurde peut-être de la situation, tout à fait inédite, aberrante même, ressentie les premières semaines quasiment comme un état de guerre, avec tous les affects qui l’accompagnent, la peur, l’incertitude, les émotions très négatives. Et puis, au bout de quelque temps, par une sorte de plasticité humaine, on s’habitue à ne voir personne, à mettre des masques, à garder ses distances. Cette grande habituation humaine est étonnante, mais elle fait peur aussi, car elle peut déboucher sur des formes de vie que nous n’imaginions pas possibles. Hannah Arendt disait d’ailleurs que « les hommes normaux ne savent pas que tout est possible ». Je trouve cette phrase d’une grande actualité.
BEAUCOUP S’INTERROGENT SUR LE MONDE D’APRES. LA PANDEMIE A REVELE TOUTE UNE SERIE DE FAILLES DANS NOTRE SOCIETE. ENTRE CEUX QUI PENSENT QU’ELLE NE SERA PLUS JAMAIS LA MEME, ET CEUX QUI SONT AU CONTRAIRE PERSUADES QUE RIEN NE VA CHANGER, LE CHAMP DES POSSIBLES EST LARGE. QUEL SCENARIO A VOTRE FAVEUR ?
Pour réfléchir à cette question, on a tendance à se nourrir de ce que nous venons de vivre. Dès lors, on est amené à envisager le monde de demain au départ des trois artifices qui se sont imposés à nous depuis deux mois. Tout d’abord, l’artifice de la solitude. Quiconque se promenait en ville ces dernières semaines, avait pratiquement la rue pour lui tout seul et pouvait profiter pleinement du calme extraordinaire. C’était une expérience assez plaisante, mais il s’agit d’un artifice, car une ville ça coûte extrêmement cher et personne ne peut se payer l’usage exclusif d’une rue. Le deuxième artifice, c’est celui de la conservation du mouvement. Nous nous sommes arrêtés, la société s’est globalement arrêtée, mais en réalité beaucoup de choses ont continué de tourner pour nous permettre de profiter malgré tout de ce gel temporaire des activités humaines. Enfin, il y a l’artifice de la temporisation. Cette agréable sensation d’apaisement, tout à la joie de prendre du temps pour soi et pour les siens. Le confinement, c’était en quelque sorte un dimanche, un long dimanche, même si ce n’est bien sûr pas vrai pour une série de professions comme les soignants, les métiers de la logistique, les pouvoirs publics, etc. Par conséquent, lorsque nous réfléchissons à l’après, nous le faisons en ayant en tête le souvenir de ces artifices dominicaux qui nous incitent à rêver. Je crois qu’il faut certainement pouvoir s’en inspirer, mais en même temps se dire qu’une société hyper complexe comme la nôtre ne peut pas être faite uniquement de dimanches.
VOUS VOULEZ DIRE QUE LE REVEIL DU LUNDI MATIN RISQUE D’ETRE DOULOUREUX ?
Il existe aussi, c’est le côté pragmatique. De cette vie du dimanche, il faut pouvoir conserver une conscience assez forte du rapport physique différent que nous avons éprouvé relativement au temps, à la qualité de l’air, au stress, à l’odeur des villes, etc. Je crois que nous en garderons longtemps la trace dans nos corps et cela nous permettra de poser des choix existentiellement différents pour l’après. Nous avons là un terreau phénomélogique d’expériences qui aura fait évoluer les mentalités et qui va certainement nourrir les transitions à venir. Toutefois, il y a d’un côté les mentalités et, de l’autre, les faits. C’est-à-dire l’appareil de production. Le système en tant que tel répond a des impératifs matériels extrêmement puissants. Par exemple, si nous avons pu télétravailler confortablement, on le doit à Internet dont on oublie parfois qu’il fonctionne grâce à une infrastructure colossale en termes de satellites, de câblages et d’énergie. Dans le monde d’avant, nous étions confrontés au « value gap », c’est-à-dire le fossé entre nos désirs et nos comportements. Très souvent, nous nous retrouvions en porte-à-faux entre les deux. Nous pouvions par exemple exprimer le souhait sincère de ne plus prendre l’avion, puis nous finissions par le prendre quand même, avec un peu de mauvaise conscience, en se disant qu’après tout il n’était pas possible de faire autrement. La crise sanitaire a selon moi agrandit ce fossé en rendant nos mentalités peut-être plus vertueuses et plus résilientes, mais tout en nous faisant mieux percevoir la nécessité de conserver un ensemble de réalités matérielles issues de l’appareil de production. Nous voyons que la nature n’est pas toujours notre grande alliée comme les discours écologiques voudraient nous le faire croire, elle est aussi capable de nous envoyer la pire des saloperies. Pour subsister, l’existence humaine a donc besoin de s’abriter derrière d’importantes couches immunitaires. Or, il s’agit de couches technologiques qui consomment de grandes quantité d’énergie, qui produisent du plastique nécessaire pour la fabrication de nos masques, qui s’appuient sur des tests nucléaires, etc., on pourrait multiplier les exemples. Bref, le « value gap » est un fait incontournable. Je ne crois dès lors pas du tout à un monde d’après qui soit magique. Mais je pense cependant que l’on va se nourrir des expériences positives vécues pendant la crise pour trouver un équilibre harmonieux entre ce que j’appelle le progrès utile et le progrès subtil. Le premier étant en raccourci le rendement, la productivité, l’efficacité, tandis que le second recouvre tout ce qui n’est pas l’utilitarisme, c’est-à-dire la durabilité, la diversité, bref la trame véritable de l’existence.
Je ne crois pas du tout à un monde d’après qui soit magique
QUELLE FORME DE TRANSITION POURRAIT PRENDRE CETTE SOCIETE POST-COVID ?
Elle se situerait quelque part entre l’hypothèse écologique de la remise à zéro et celle, très économique, du retour au « business as usual ». Je disais en début d’entretien que nous vivons dans des bulles. Toute la question est à présent de savoir ce que nous voulons laisser entrer dans nos bulles et ce dont nous ne voulons plus. La notion la plus opérante pour effectuer ce choix, c’est celle de qualité et, singulièrement, de qualité de vie. Il nous appartient de définir de nouveaux standards de qualité en-dessous desquels tout ce qui nous est proposé serait automatiquement disqualifié. Il s’agit d’une réponse institutionnelle qui permet d’en finir à la fois avec la grande utopie du « reset » et les discours cyniques sur le thème du « tout va reprendre comme avant ».
POURQUOI LA QUALITE DE VIE COMME POINT FOCAL DE CETTE VOIE MEDIANE QUE VOUS PRIVILEGIEZ ?
Dans notre société cosmopolite et muticulturelle, plus personne ne s’accorde sur ce qu’est le bien. Nous vivons un pluralisme de la définition du bien. En revanche, nous nous accordons de mieux en mieux sur ce qu’est la qualité de l’air, de l’eau, de l’alimentation, des soins de santé, etc. Partant, nous devons travailler à définir un concept systémique de la qualité qui prenne également en compte les aspects qualitatifs de la production, des chaînes d’approvisionnement ou encore du travail. Mais pour en arriver là, il faut sortir de l’opposition stérile entre écologie et technologie. On a vécu un XXe siècle complètement polarisé autour de l’antagonisme entre, d’un côté, le retour à la nature toute entière positive et, de l’autre, les technologies capables du pire, ce qu’elles ont été au regard des deux guerres mondiales. Cette contradiction ne peut plus alimenter notre réflexion pour affronter les défis du XXIe siècle. Le rapprochement entre les deux est possible et nécessaire, mais il réclame toutefois un effort plus important de la part des technologies qui doivent devenir plus vertes et s’accompagner d’une fiscalité plus juste. Si nous parvenons à les voir non pas comme la cause de tous les maux, mais comme une partie de la solution, avec en point de mire un idéal de qualité défini de façon politique, nous pourrons alors sortir de la querelle entre les tenants du nouveau radical et les cyniques de l’ancien monde. Ancien monde duquel on ne peut pas dire qu’il n’y a rien à sauver. La preuve, c’est qu’en en ayant été privé à cause du confinement, nous sommes beaucoup à regretter certains de ses bons côtés. Ce temps de parenthèse que nous avons vécu, il faut maintenant tâcher d’en faire un temps de bascule.
Il faut sortir de l’opposition stérile entre écologie et technologie
LA CRISE PEUT-ELLE ACCELERER CE PROCESSUS DE BASCULEMENT VERS LE « NOUVEAU MONDE »?
Je le pense, en effet. C’est sans doute l’aspect positif de cette crise qui s’impose comme un principe de réalité. Les scénarios-catastrophes peuvent parfois se transformer en situations réelles auxquelles les sociétés humaines se retrouvent alors exposées. En ce sens, ce que nous vivons en ce moment, est peut-être une sorte de répétition générale de certains événements catastrophiques qui nous attendent dans le futur. J’imagine donc, et j’ose espérer qu’il y aura une accélération de certaines décisions. Du reste, la crise montre qu’elle n’est pas uniquement l’affaire des scientifiques, des activistes ou des élites très informées, c’est celle de tout un chacun. Les actions à mener ne sont pas guidées seulement par la politique d’en haut, car il existe également une politique du quotidien, chacun étant devenu l’acteur civique de la lutte contre la propagation du virus.
ETES-VOUS OPTIMISTE QUANT AUX CHANCES D’ALLER VERS UNE SOCIETE QUI MISERAIT DAVANTAGE SUR LE PROGRES SUBTIL ET LA QUALITE DE VIE ?
L’optimisme, c’est finalement un rapport au temps. Il est des moments où des actions sont possibles et où une politique plus juste peut émerger. Il me semble que nous vivons un moment de ce genre. Il nous appartient de saisir l’occasion. L’existence même de cette occasion, ainsi que les relais dans l’action, permettent de faire preuvre d’un certain optimisme. D’autant que je pense que nos sociétés, en 2020, possèdent déjà énormément de qualités très remarquables. Pour ma part, je ne suis pas un contempteur du monde dans lequel on vit. Je ne pense pas que notre société soit la pire que l’histoire humaine ait engendré. Je crois, au contraire, qu’elle est bien moins cruelle que d’autres, même si elle comporte encore beaucoup trop d’injustices et d’inégalités qu’il faut combattre. Le temps est donc au pragmatisme plutôt qu’à l’optimisme béat.


COMMENTAIRE DE DIVERCITY
« NOUS VIVONS UNE REPETITION GENERALE DE CERTAINS EVENEMENTS CATASTROPHIQUES QUI NOUS ATTENDENT DANS LE FUTUR. »
I
Il ressort de ce bel exercice une trentaine de constatations qui méritent qu’on s’y arrête et qu’on les médite dans le silence du confinement.
Gramsci l’avait prédit : « La crise consiste justement dans le fait que l'ancien meurt et que le nouveau ne peut pas naître : pendant cet interrègne on observe les phénomènes morbides les plus variés. »
Alvin Toffler nous avait annoncé  il y un demi siècle le « choc du futur » et la « troisième vague ». En voici les contours définis par le philosophe belge Pascal Chabot.
1. Vivre est un exercice risqué. 
2. Trois risques majeurs : l’accident technologique et désormais, le risque climatique s’imposent à nous. 
3. le propre du risque, c’est justement d’être imprévisible. 
4. on ne peut pas gérer une société en martelant sans cesse la possibilité d’un accident majeur.
5. On a donc relativisé le risque de pandémie virale avec les conséquences que l’on sait aujourd’hui. 
6. L’intendance est une nécessité. Gouverner c’est prévoir.
7. Notre société de la connaissance est une société du contrôle. 
8. Une société du contrôle total est une société liberticide. 
9. Le risque de vivre doit demeurer ce qu’il est : une expérience surprenante, agréable et parfois très problématique.
10. La confiance que nous faisons aux technologies de la communication est une dépossession d’un droit à la vie privée.
11. Nous sommes consentants, voire même désireux d’avoir du contrôle. 
12. Autrefois, on parlait de servitude volontaire ; à présent, nous vivons une sorte d’acceptation volontaire du contrôle. 
13. L’anonymisation des données est peut-être une piste de solution.
14. La plasticité humaine est considérable   : on s’habitue à ne voir personne, à mettre des masques, à garder ses distances. 
15.   Les hommes « normaux » ne savent pas que tout est possible. 
16. Le confinement, c’était en quelque sorte un long dimanche. 
17. Cela nous permettra de poser des choix existentiellement différents pour l’après. 
18. Dans le monde d’avant, nous étions confrontés au « value gap », entre nos désirs et nos comportements. 
19. La nature n’est pas toujours notre grande alliée comme les discours écologiques voudraient nous le faire croire, elle est aussi capable de nous envoyer la pire des saloperies.
20. Je ne crois dès lors pas du tout à un monde d’après qui soit magique. 
21. Le progrès utile(le rendement, la productivité, l’efficacité)  s’oppose au progrès subtil. (durabilité, la diversité, bref la trame véritable de l’existence.)
22. La transition se situerait quelque part entre l’hypothèse écologique de la remise à zéro et celle, très économique, du retour au « business as usual ».
23. Le choix doit être celui de la qualité de vie. 
24. Dans notre société cosmopolite et muticulturelle, plus personne ne s’accorde sur ce qu’est le bien.
25. Nous vivons un pluralisme de la définition du bien. 
26. Nécessité d’une fiscalité plus juste. 
27. Sortir de l’opposition stérile entre écologie et technologie
28. L’optimisme, c’est finalement un rapport au temps. Il est des moments où des actions sont possibles et où une politique plus juste peut émerger. Il me semble que nous vivons un moment de ce genre. 
29. Notre société est bien moins cruelle que d’autres, même si elle comporte encore beaucoup trop d’injustices et d’inégalités.
30. Le temps est donc au pragmatisme plutôt qu’à l’optimisme béat.
On en revient donc une fois de plus à la  citation de Hölderlin  chère à Edgar Morin : Là où est le danger croît aussi ce qui sauve.
Dans son ambitieux article paru dans la revue Ulenspiegel, Lambros Couloubaritsis regarde la recherche d’une dynamique interculturelle comme le nouvel horizon, le  grand défi pour réussir une Europe cosmopolite après les échecs de la tentative de faire l’Europe par le marché ou par la monnaie. Le grand défi de la M :. serait, si je l’ai bien lu, dans la mise à feu de cette dynamique interculturelle. DiverCity dit et affirme précisément cela  depuis près de dix ans.
MG


mardi 19 mai 2020

L'affaire Khattabi est un vrai scandale

Source : Le Vif
Claude Demelenne
essayiste, auteur de plusieurs ouvrages sur la gauche
Zakia Khattabi est victime du délit de sale gueule. L'ex-coprésidente d'Ecolo devait être nommée juge à la Cour constitutionnelle. Le Vlaams Belang, la N-VA et le MR ont fait barrage. Un vrai scandale.
C'est un très mauvais film. Un navet politique. L'intrigue est pourtant limpide. Un siège de juge se libère à la Cour constitutionnelle, chargée de vérifier la constitutionnalité des lois votées par les différents Parlements. Selon les règles en vigueur, le poste revient à Ecolo, ce que personne ne conteste. Les verts choisissent leur ancienne coprésidente, Zakia Khattabi, pour occuper le poste. Celle-ci présente sa candidature, qui doit être approuvée par le Sénat. En principe, une formalité.
"Stop Khattabi"
A partir de là, tout s'emballe. La N-VA monte au front. Début décembre 2019, le parti de Bart De Wever lance une campagne haineuse, sous le mot d'ordre : "Stop Khattabi". Sur les réseaux sociaux, les fans de la N-VA, rejoints par ceux du Vlaams Belang, se déchaînent. Ils colportent les pires fake news. Khattabi serait une extrémiste, une activiste qui ne respecte pas les lois. Une rumeur enfle : à bord d'un avion, Zakia Khattabi aurait tenté physiquement d'empêcher l'expulsion d'un étranger en séjour illégal, décidée par la Justice.
C'est faux. Khattabi n'a violé aucune loi, ni appelé à la rébellion dans un avion. Mais le mal est fait. Le doute s'insinue également chez certains élus flamands du VLD et du CD&V. A la mi-janvier 2020, le Sénat recale la candidature de Zakia Khattabi. A deux voix près, elle n'obtient pas la majorité requise des deux-tiers, malgré le soutien unanime des sénateurs francophones.
Ce 15 mai, rebelote au Sénat, Zakia Khattabi est à nouveau recalée, plus nettement cette fois, car il n'y a plus d'unanimité dans les rangs francophones. L'écologiste est lâchée par les sénateurs MR.
Interdit professionnel
Au final, c'est un beau gâchis. La campagne anti-Khattabi orchestrée par la N-VA et le Vlaams Belang, a porté ses fruits. Et ils sont pourris. A l'issue d'une détestable "chasse à Khattabi", les nationalistes flamands ont édicté ce qui s'apparente à un véritable interdit professionnel.
Il ne faut pas se leurrer, tout autre écologiste que Khattabi aurait rassemblé sur son nom, sans aucun souci, la majorité des deux-tiers, au Sénat. Khattabi, elle, cumulait plusieurs tares aux yeux de la N-VA et du Vlaams Belang : d'origine immigrée, à gauche, très impertinente, adepte de la "cash attitude" dans ses rapports avec les nationalistes, notamment la N-VA. Cela faisait beaucoup pour une seule femme, ciblée pour délit de sale gueule.
Flirt avec le racisme
Contrairement au Vlaams Belang, la N-VA n'est pas structurellement un parti raciste. Mais, dans cette affaire, elle a mené une campagne flirtant sans guère de retenue avec le racisme. Elle a permis aux vrais racistes de marquer des points. Elle lève un coin du voile sur ce que pourrait être, à l'horizon 2024, une Flandre gouvernée par une majorité N-VA/Vlaams Belang. La vie ne sera pas rose pour ceux qui seront catalogués "mauvais Flamands".
Pas glorieux, le MR
Le MR ne sort pas grandi de ce mauvais film. Son président, Georges-Louis Bouchez, a saisi l'occasion pour faire un petit croc-en-jambes à Ecolo. Ni très cohérent, ni très glorieux. Pas sûr, d'ailleurs, que tous les libéraux aient apprécié la manoeuvre de leur leader. Car le MR apparaît encore un peu plus isolé sur la scène politique francophone, surtout à Bruxelles.
La vengeance est un plat qui se mange froid. Il est évident que tôt ou tard les écologistes, qui ne sont pas des enfants de choeur, rendront aux bleus la monnaie de leur pièce.
Scénario politicien
Fondamentalement, l'affaire Khattabi est un vrai scandale, qui laissera des traces. Elle met en exergue trois faits tout sauf anodins.
D'une part, le pouvoir de nuisance de la frange la plus dure du nationalisme flamand est plus que jamais réel. Pour arriver à leurs fins, les ultras du Nord sont prêts à renverser la table.
D'autre part, la porosité s'aggrave entre les deux formations nationalistes, la N-VA et le Vlaams Belang, et le VLD, voire certains cercles du CD&V. Plusieurs sénateurs de ces deux partis ont eux aussi crucifié Khattabi, pour de très mauvaises raisons.
Enfin, l'affaire Khattabi démontre la persistance, au sommet du MR, d'une relative complaisance à l'égard de la N-VA. Les libéraux ne sont pas masochistes. On ne leur demandait pas de soutenir Khattabi le sourire aux lèvres - cela fait des années qu'Ecolo flingue le MR - mais ils auraient pu adopter une attitude plus noble. Ils ont préféré le scénario politicien de la claque à Khattabi plutôt que le scénario du rappel à l'ordre de la N-VA, qui a échafaudé l'opération nauséabonde "Stop "Khattabi.
Slogans noirs
L'affaire Khattabi est un vrai scandale qui permet à l'extrême droite de jubiler. Zakia Khattabi était devenue, dans une large partie de la Flandre, l'incarnation du diable. Cette Flandre-là, ruminant ses slogans noirs, a gagné le match.Ce n'est vraiment pas une bonne nouvelle.


Le rejet de la candidature Zakia Khattabi: une blessure faite au fédéralisme belge
Marc Uyttendaele
Avocat, constitutionnaliste

Le constitutionnaliste Marc Uyttendaele (ULB) estime, sans partager les opinions de l'ancienne coprésidente Ecolo, que ce rejet repose sur de mauvais arguments et constitue "une étape de plus dans la désagrégation du modèle fédérale belge".
Zakia Khattabi ne siégera sans doute jamais à la Cour constitutionnelle. Pour la première fois depuis la création de la Cour, un candidat proposé par un parti voit sa désignation refusée par la Chambre et le Sénat qui, alternativement, interviennent dans le processus de désignation.
Sans doute n'est-ce pas un hasard si cette sanction frappe une femme, une femme progressiste, une femme issue de l'immigration et surtout, on l'a dit, une femme clivante. Il lui est également reproché de ne pas être juriste alors que, à plusieurs reprises déjà, des non-juristes ont été désignés juges à la Cour constitutionnelle - tel est d'ailleurs le cas du juge écologiste qu'elle aurait été appelée à remplacer - sans provoquer la moindre émotion dans le monde politique.
A titre personnel, je ne partage pas toutes les convictions de Madame Khattabi. En particulier, je suis hérissé par sa position sur le port de signes convictionnels et sur sa défense d'une neutralité inclusive.
Je n'en reste pas moins convaincu que la Cour se serait honorée de la compter parmi ses membres et que ceux qui ont rendu impossible sa nomination ont lourdement failli.
La composition de la Cour constitutionnelle obéit, en effet, à des règles qui garantissent à la plus haute juridiction du pays de comprendre en son sein des juges qui incarnent la diversité des idées démocratiques. Elle est composée à cette fin d'une moitié d'anciens parlementaires et leur désignation, dans le respect de la représentation proportionnelle, trouve son origine dans une proposition de leur parti. Une majorité des deux tiers est exigée au sein de l'assemblée pour que leur nomination soit proposée au Roi.
Il ne faut pas se méprendre sur la raison d'être de cette majorité. L'objectif n'est évidemment pas que deux tiers des membres de l'assemblée puissent se reconnaître dans les idées et les convictions d'un candidat présenté par un parti. Cette majorité vise à exiger un consensus large sur le mode de fonctionnement du système.
Il s'agit d'une majorité de dissuasion. Si des formations politiques s'opposent au choix d'un parti, elles prennent le risque de se voir refuser à leur tour la désignation de leur candidat. C'est en cela que la décision du Sénat n'est en rien anodine. Il ne pouvait être question de refuser le candidat proposé par un parti que s'il est indigne ou s'il méconnaît les principes démocratiques.
Tel n'était évidemment pas le cas de Zakia Khattabi. Désormais, fort de ce précédent, il sera de plus en plus malaisé de procéder à la désignation d'un juge à la Cour constitutionnelle. Tel ancien parlementaire N-VA pourra être récusé en raison des positions douteuses prises sur l'immigration ou de son mépris pour les francophones. Tel ancien parlementaire MR pourra être récusé pour avoir, pendant cinq ans, fait preuve de trop de complaisance avec les nationalistes flamands. Tel ancien parlementaire socialiste pourra être récusé pour ses positions en matière d'avortement ou d'euthanasie, et ainsi de suite. L'engagement politique, la défense de convictions deviendront autant de raisons de ne pas voter pour tel ou tel candidat.
C'est en cela que la position prise par Georges-Louis Bouchez, président du MR pour refuser de voter pour Zakia Khattabi est intellectuellement indéfendable. Il affirme que, dans le respect - sic - "des règles légales et coutumières", que son parti a, dans un premier temps, voté pour la candidate Ecolo mais que, dans le respect du principe démocratique, tel n'a plus été le cas lors du vote suivant. A son estime, en effet, Ecolo devait respecter le premier vote du Sénat et proposer un nouveau candidat. Autrement dit, après avoir constaté que d'autres partis - appartenant pour l'essentiel à l'extrême droite et à la droite extrême flamande - avaient méconnu "les règles légales et coutumières", le Président du MR estime que le respect de la démocratie consiste non seulement à cautionner leur attitude, mais mieux encore à s'aligner sur celle-ci.
S'ensuit une critique latente de la particratie et "des jeux d'influence entre les partis" émanant d'un président de parti qui donne aux sénateurs de son groupe des consignes de vote, ne leur permettant pas de se prononcer en âme et conscience sur la candidature de Zakia Khattabi. C'est l'hôpital qui se moque de la charité.
Cet épisode, englouti dans les sables mouvants de la crise sanitaire, est une étape de plus dans la désagrégation du modèle fédéral belge. Quoi de plus normal que le Vlaams Belang et la N-VA s'attaquent à ce qui en constitue le ciment ! Cela fait partie de leur projet politique. Le fait qu'ils bénéficient de la complicité active de responsables politiques qui se disent attachés au modèle belge est beaucoup plus préoccupant. En effet, en mettant en péril, les grands équilibres qui permettent à la Cour constitutionnelle, de manière moderne et pluraliste, de garantir, au niveau le plus élevé, le respect de la Constitution et l'intérêt supérieur de la population, ils prennent le risque de participer plus encore à la désagrégation d'un État dont ils s'affirment les fervents défenseurs.
Il est à espérer que cet incident restera isolé et qu'il n'impliquera pas de représailles qui à défaut d'être légitimes seraient compréhensibles. Il est à espérer que ceux-là mêmes qui peuvent aujourd'hui se glorifier, à la suite d'un bas calcul, d'avoir interdit l'accès à la Cour à une candidate honorable ne regretteront pas demain d'avoir contribué à abîmer l'un de ses rares lieux où francophones et flamands, juges conservateurs et progressistes, laïques ou croyants, sont capables de se parler, d'appliquer le droit et de toujours rechercher l'intérêt du plus grand nombre.


COMMENTAIRE DE DIVERCITY
LES TONTONS FLINGUEURS

Marc Uyttendaele  et Claude Demelenne se sont mis d’accord pour flinguer Roquet Belles Oreilles, le tonitruant président du MR qui a refusé à Zakia  Khattabi l’investiture de juge à la cour constitutionnelle. « Il est à espérer que ceux-là mêmes qui peuvent aujourd'hui se glorifier, à la suite d'un bas calcul, d'avoir interdit l'accès à la Cour à une candidate honorable ne regretteront pas demain d'avoir contribué à abîmer l'un de ses rares lieux où francophones et flamands, juges conservateurs et progressistes, laïques ou croyants, sont capables de se parler, d'appliquer le droit et de toujours rechercher l'intérêt du plus grand nombre. » 
C’est clair, il vaut mieux être défendu par maître Uytendaele- comme le fut Delphine Boël, -désormais fille de roi- que d’être attaqué par cet habile constitutionnaliste capable de flinguer avec une élégance de matador n’importe quel personnage politique à front de taureau.
Bravo les deux artistes, Demelenne ayant taquiné le taureau libéral à la manière d’un picador sachant planter sa pique là où ça fait très très mal. Ils en ont fait de la charpie du fringant roquet. Joli travail !
MG  


lundi 18 mai 2020

Transformer la provocation des juges allemands en avancée pour l’Europe


Par Cécile Boutelet Le Monde 

L’arrêt de la Cour constitutionnelle allemande du 5 mai sur la Banque centrale européenne (BCE) a déclenché un débat inouï. Les juges du tribunal de Karlsruhe ont choqué l’opinion publique, parce qu’ils introduisent dans leur jurisprudence un précédent risqué, en s’autorisant à contester un jugement de la Cour de justice de l’Union européenne (CJUE).
Les juges allemands connaissent bien entendu ce risque, ils estiment avoir quelques raisons de le prendre. La décision du 5 mai est un épisode de plus dans une longue partie de bras de fer entre les deux juridictions sur les limites du droit européen sur la Constitution nationale, qui a des échos ailleurs en Europe. Cette dernière attaque est sans doute critiquable. Mais elle a au moins le mérite de provoquer un débat sur le fond : celui du contrôle démocratique de la création monétaire en Europe. Et indirectement, celui de la cohésion au sein de la zone euro.
Cet arrêt retentissant pourrait être l’occasion d’interpeller Berlin sur ces questions. Depuis la crise de l’euro en 2011, les conservateurs (Union chrétienne-démocrate et Union chrétienne-sociale, CDU-CSU) au pouvoir en Allemagne refusent toute idée d’émission de dette commune au niveau européen. Ils mettent en garde contre le risque du renflouement budgétaire d’un Etat européen par un autre, ce qui est interdit par les traités régissant la zone euro. Pour les conservateurs et les libéraux – ainsi que pour le parti d’extrême droite AfD –, toute idée de titre de dette commun est taboue : chaque Etat doit rester responsable de son risque et corriger les déséquilibres chez lui en mettant en œuvre des réformes structurelles.
LES EFFETS PERVERS DE LA CREATION MONETAIRE
Sauf que personne n’est dupe. En l’absence de politique budgétaire commune, l’Allemagne laisse la Banque centrale européenne prendre la responsabilité de corriger ces déséquilibres par le biais de la création monétaire. Le fonctionnement est le suivant : la BCE rachète de grandes quantités de titres de dettes des Etats européens sur les marchés et les transforme en monnaie. C’est la « monétisation » de la dette. Pour ce faire, elle tire comme elle le peut sur les limites de son mandat. Mario Draghi et Christine Lagarde, pendant leur mandat de président de la BCE, ont rappelé chacun à leur tour leurs préoccupations sur cette pratique, répétant que l’action de la Banque centrale européenne ne pouvait suffire à répondre aux crises et que les Etats devaient aussi prendre leur part. Tout programme d’investissement n’est pas équivalent à un renflouement.
 Le financement indirect des dettes des Etats européens par la création monétaire est bien légal (même les juges allemands l’ont reconnu), mais il n’est pas dénué d’effets pervers : formation de bulles sur les marchés boursiers, maintien artificiel en vie d’entreprises malades, hausse considérable des prix de l’immobilier, ce qui a des conséquences sociales. A-t-on bien vérifié si ces risques pour les citoyens étaient proportionnels aux avantages attendus des programmes de rachat de titres ? demande la Cour constitutionnelle allemande. Indirectement, elle pose la question de savoir si on peut laisser à une institution non élue démocratiquement la mission d’utilité commune de corriger les écarts entre les pays de la zone euro, même ponctuellement.
Ce débat douloureux a été soigneusement évité par les conservateurs allemands au pouvoir depuis 2005, qui ne ratent pourtant pas une occasion de critiquer l’action de la BCE.
REMETTRE LE POLITIQUE AU PREMIER PLAN
L’arrêt de Karlsruhe met en lumière cette hypocrisie. Il peut ouvrir la voie à un potentiel changement de discours en Allemagne. Le moment est opportun : la crise du coronavirus affecte tous les pays européens en même temps. Impossible d’invoquer les erreurs d’un gouvernement pour refuser de lui tendre la main. 
Berlin s’est aussi délié de son obligation d’équilibre budgétaire. Dès lors, pourquoi ne pas décider, pour faire face à la crise en cours, de remettre le politique au premier plan ? De contracter des titres de dettes européens communs, ouvertement et sous contrôle des Parlements, plutôt que de s’en remettre aux programmes de la BCE ?
Les titres de dettes communs sont en discussion depuis longtemps. Ils sont appelés « eurobonds », ou « coronabonds », dans le cas de la crise actuelle. Plusieurs responsables européens plaident pour cette solution. Mais jusqu’ici, Berlin a toujours dit nein.
Pourtant, le débat sur la question n’est pas figé outre-Rhin. Depuis des semaines, les voix s’accumulent pour défendre les eurobonds. Mi-mars, une douzaine d’économistes de renom, dont les présidents des prestigieux instituts économiques de Cologne (Michael Hüther) et de Kiel (Gabriel Felbermayr), ont plaidé en faveur de l’émission de titres de dette communs, limitée à cette crise, à hauteur de 1 000 milliards d’euros. Opposés à ces emprunts en 2011, ils estiment aujourd’hui qu’ils sont indispensables pour éviter l’implosion de la zone euro. L’industrie aussi se fait entendre : Herbert Diess, le patron de Volkswagen, soucieux de la santé de ses sous-traitants et de ses marques réparties en Europe, a déclaré fin mars : « Dans une situation de crise comme celle-ci, les eurobonds sont un moyen dont il faut au moins discuter. » Mardi 12 mai, Reiner Hoffmann, le président de la fédération des grands syndicats allemands (DGB), leur a emboîté le pas dans le quotidien Die Welt : « Sans “coronabonds”, nous ne nous en sortirons pas. » Cette dette commune pourrait être vertueuse si elle finance la relance européenne via des investissements, notamment pour la transition écologique.
La Cour constitutionnelle dispose d’une immense autorité morale en Allemagne. L’arrêt du 5 mai, rendu après un recours déposé par des eurosceptiques notoires, pourrait paradoxalement faire céder les derniers réfractaires du camp conservateur allemand à l’idée d’un grand plan de relance européen. Politiquement assumée, la légitimité démocratique d’un tel plan ne saurait être mise en doute. Une façon de sortir par le haut de l’ornière de Karlsruhe.
Est-ce un signe positif dans cette direction ? Interrogée sur la question au Bundestag, mercredi 13 mai, Angela Merkel a admis que l’arrêt de Karlsruhe allait « inciter [l’Allemagne] à faire davantage dans le domaine de la politique économique afin de faire avancer l’intégration politique de l’union monétaire », reconnaissant les limites actuelles de cette construction. « Il faut maintenant réagir à la décision des juges allemands avec une orientation politique claire, a-t-elle déclaré, affirmant la nécessité de consolider l’euro comme monnaie forte. Les changements de traité ne doivent pas être un tabou. »
Cécile Boutelet(Berlin, correspondance)


COMMENTAIRE DE DIVERCITY
DEUTSCHLAND ÜBER ALLES ?

Il y a des années qu’on en parle de ces eurobonds, ces obligations européennes  chères au coeur de Guy Verhofstadt et aux vrais fédéralistes européens appelées désormais « coronabonds » destinées à mutualiser, c'est-à-dire communautariser,  rendre commune la dette des Etats autrement dit de donner un solide coup de pouce aux Etats du Sud en difficultés financières. Les Allemands et les Hollandais, gestionnaires vertueux de leur finances et Etats fourmis ont jusqu’ici toujours refusé avec énergie de venir en aide de quelques manière que ce soit et surtout de manière financière aux Etats cigales du sud qui ont joyeusement laissé filer leur dette. Les eurobonds, Berlin ne veut pas en entendre parler.
Pour mieux comprendre cette situation, il suffit de regarder ce qui se passe en Belgique où la Flandre renâcle de plus en plus à financer par des transferts financiers importants mais constitutionnels  l’impécunieuse Wallonie et Bruxelles région à ses yeux rebelle. Le problème belge c’est ça et rien d’autre. Ne cherchez pas plus loin, vouloir le confédéralisme c’est vouloir précisément ça : cesser de payer pour les Franstaligen! Jean Marie de Decker avait prix pour slogan de campagne le très prosaïque « uw centen », le lapidaire « votre pognon .»
Le problème de la monnaie commune européenne c’est exactement pareil.    Sauf que en rachetant la dette des « pays  cigales » la banque centrale européenne (BCE) opère ipso facto des « transferts  cachés » financés par les « pays fourmis » à l’insu de leur plein gré et jugés désormais non démocratiques par la cour constitutionnelle allemande qui ne fait que dire tout haut ce que pense depuis toujours en Allemagne la droite conservatrice (CDU/CSU) de même que l’AFD (Alternativ für Deutschland) qui monte et qui monte irrésistiblement comme le Vlaams Belang progresse en Flandre. Vlaams Belang, le nom de ce partle dit : clairement les intérêts flamands d’abord et avant tout, « America first », « Deutschland über alles ! »
Le vrai problème c’est que 75 ans après la fin de la guerre provoquée par l’Allemagne qui a ruiné l’Europe, personne ne dit « Europa über alles » et surtout pas l’Allemagne vainqueur économique incontestée des 75 années de paix qui a déjà financé par des « transferts internes » très important la modernisation de l’ancienne RDA depuis 1990.  Il s’agit rien moins que  trente années de mise au baxter par Berlin des nouveaux Länder après 44 ans d’occupation soviétique. 
Frédéric Farah  Professeur de sciences économiques et sociales, chercheur affilié au Laboratoire PHARE de la Sorbonne (Paris I) commente dans Marianne : « Le 5 mai, le tribunal constitutionnel fédéral de Karlsruhe, plus haute juridiction allemande, a reproché à la Banque centrale européenne sa politique monétaire.  Le tribunal attaque-t-il l'indépendance de la BCE ou au contraire a-t-il raison de rappeler l'institution à l'ordre ? »
« Si le pouvoir politique allemand accepte l’indépendance de la banque
centrale, c’est essentiellement parce que l’euro est un mark déguisé et qu’il n’a servi principalement qu’aux intérêts économiques allemands. » La cour de Karlsruhe estime que c’est la loi fondamentale allemande qui reste par essence, la norme juridique souveraine et pas le droit européen. Du petit lait pour Marine Le Pen, Salvini, Victor Orban et consorts…
De fait, « le tribunal de Karlsruhe mobilise le droit pour s’assurer que les manœuvres de la BCE censées sauver la monnaie unique ne se fassent pas au détriment des épargnants allemands et de la machine économique allemande. » 
En toute rigueur donc, « La cour de Karlsruhe intime à la BCE de justifier ses achats de titres dans un délai de trois mois et si elle les jugeait non conformes à la loi fondamentale allemande, elle intimerait à la Bundesbank de ne plus participer à l’opération. Ce qui ouvrirait une nouvelle crise de l’euro et peut être conduirait à sa disparition. » Donc c’est du sérieux ! Et cela, même la très allemande Ursula von de Leyen l’a compris. Comment réussira-telle à surmonter ce nouveau problème qui est de nature à miner les fondements de l’Union européenne ?
Le tribunal allemand n’a pas hésité à dire que dans le fond, il  ne se sentait pas si liée par la reconnaissance de la supériorité du droit européen. « Certains faux naïfs ou vrais cyniques découvrent ou font mine de découvrir qu’il y a des intérêts nationaux et qu’un intérêt européen commun n’existe pas. » 
La Grande Bretagne, hors zone euros a fait valoir les siens, en quittant le navire. « Cette décision par-delà les aspects juridiques et techniques révèle un peu plus le dilemme de l’Allemagne, sauver l’euro et donc accepter de devenir plus solidaire ou l’abandonner et faire cavalier seul dans la crise. » Ceci constitue pour l’Allemagne fédérale  un débat cornélien. De même que le Vlaams Belang-lisez  eigen volk eerst : mon peuple avant toute chose- est prêt à renoncer à la Belgique, demain l’Allemagne ne risque-t-elle pas, dans un après Merkel très incertain,  de vouloir renoncer à l’Europe et de même qu’une France dirigée non pas par le très européen Macron mais la très souverainiste Marine ne risque –t-elle pas  de plaider le frexit pur et simple?
« Sauver l’euro, c’est sauver une monnaie qui a la force du mark sans ses inconvénients. La seconde option, reviendrait à faire face à la crise par ses moyens qui sont conséquents et renoncer à l’euro et ses avantages et donc oublier la mutualisation des dettes par exemple. » L’Allemagne par son tribunal constitutionnel veut rester maitre de son histoire. Ursula von de Leyen désormais plus européenne qu’ allemande a brandi des menaces à l’égard de « son » Allemagne et a voulu opposer une fin de non-recevoir à la décision de la cour allemande. Comme à l’accoutumée l’Allemagne se montre « forte avec les faibles, que l’on pense à la crise dite grecque et faible avec les forts, on pense aux Hollandais » 
En tout état de cause, la réponse budgétaire européenne est largement insuffisante et la crise du Corona est appelée à s’amplifier. 
« Cette décision rappelle dans les peurs qu’elle génère, que la politique économique européenne est carrément bancale »
Au vrai, le gouvernement Merkel en fin de vie, semble désormais être prêt à lâcher du lest  tandis que a cour allemande demeure soucieuse de défendre à tout prix la souveraineté juridique du pays.
« La décision de la Cour suprême de Karlsruhe de condamner l’action monétaire de la Banque centrale européenne pourrait-elle amener les souverainistes de France et d’Europe du Sud sur le chemin de Damas du fédéralisme européen ? Probablement pas, mais la logique voudrait que ceux-ci se rangent cette fois-ci au moins du côté des institutions européennes. » s’interrogge Thibault Muzergues  dans Marianne
 « En s’estimant juridiquement apte à juger des questions des droit européen et en cherchant à forcer la main de la Banque centrale européenne la Cour de Karslruhe inflige un affront que peu de politiques, même Viktor Orbán, auraient rêvé d’infliger aux institutions européennes. On comprend que l’enjeu est de taille pour l’Europe. » En effet : 
SI L’EUROPE NE PAYE PAS POUR MAINTENIR L’EUROPE DU SUD A FLOT, L’EUROPE ELLE SOMBRERA, ET L’ITALIE LA PREMIERE
L’affaire Karlsruhe contre BCE peut avoir des conséquences dantesques pour l’avenir de l’Europe. Dans le débat sur la relance européenne, la Cour constitutionnelle allemande a pris le parti des conservateurs fiscaux d’Europe du Nord, ceux-là mêmes qui ont forcé les politiques d’austérité en Europe depuis 2010 et ont ainsi enfermé l’Union dans l’impasse économique et sociale.
La question qui fâche les Allemands c’est clairement : qui va payer ? La réponse est évidente, et on peut bien entendu comprendre le manque d’enthousiasme des austères fourmis protestantes d’Europe du Nord à vouloir renflouer ce qu’elles estiment être les puits sans fonds entretenus par les cigales du Sud (dont la France fait partie, de leur point de vue tout du moins).
Mais attention : « Si Bruxelles ne paye pas pour maintenir l’Europe du Sud à flot, l’Europe sombrera, et l’Italie la première – nous pourrions alors assister à la banqueroute de la troisième économie de l’Union européenne. Un tel événement aurait des conséquences dramatiques pour l’ensemble de l’Europe, mais les conséquences géopolitiques seraient plus graves encore, car une telle occasion ne se présentant que rarement dans l’histoire, on peut s’attendre à voir une puissance étrangère "offrir" de renflouer le pays, et l’Europe comme l’Allemagne pourraient alors définitivement dire "ciao" à l’Italie. LA POSSIBILITE D’UNE FAILLITE NATIONALE ITALIENNE ENTRAINANT UN RACHAT D’INFRASTRUCTURES STRATEGIQUES PAR LA CHINE N’A RIEN D’UNE FANTAISIE. »
«  En Italie, les Chinois après avoir acheté Le Pirée grec ont déjà montré un intérêt particulier pour le rachat es ports de Gênes et de Trieste. Rappelons que l’opinion italienne a été fortement secouée par la crise sanitaire, et ce qu’elle a considéré comme un manque de solidarité de la part de ses partenaires européens. »
L’enjeu ici est donc clair : VA-T-ON UNE NOUVELLE FOIS VERS UNE VICTOIRE DES CONSERVATEURS FISCAUX ? 
« En ces temps de guerre commerciale, Washington, Bruxelles ou Berlin accepteraient-ils de voir passer l’Italie sous pavillon chinois pour éponger ses dettes ? Ou au contraire, va-t-on voir le gouvernement allemand et les institutions européennes faire le choix d’une longue relance qui transfèrera effectivement des richesses du Nord vers le Sud – après tout, quelqu’un devra effectivement payer – mais aura l’avantage de bénéficier au plus grand nombre, y compris en entretenant des débouchés pour l’industrie allemande ? »
LA DECISION DE LA COUR DE KARLSRUHE NE PROPOSE EN EFFET RIEN DE MOINS QUE DE DETRICOTER L’ENSEMBLE DU DISPOSITIF INSTITUTIONNEL DE L’UE, QUI REPOSE SUR LA SUPREMATIE DU DROIT EUROPEEN SUR LE DROIT NATIONAL 
« Le fait que le débat ressurgisse entre les deux cours montre bien à quel point le souverainisme national a progressé ces dernières années, et comment il entend profiter de l’occasion pour continuer de grignoter de nouveaux pouvoirs face à "Bruxelles" . 
Le conflit, désormais inévitable entre les juges de Karlsruhe et ceux de Luxembourg (et avec eux les institutions européennes), va définir la relation à l’intérieur de l’Union pour les prochaines années.
Comment croire un seul instant que donner raison à la cour de Karlsruhe n’aurait pas pour conséquence de permettre de donner raison non seulement en Allemagne mais sur l’ensemble de l’Europe aux conservateurs fiscaux des riches pays du Nord ? 
Allemands ou Néerlandais, obéiront-ils à la logique de la souveraineté qui est logiquement de vouloir garder leur argent ? 
« De même qu’il est préférable d’avoir une Allemagne européenne qu’une Europe allemande si l’on veut véritablement faire "payer le Boche", il semble plus sage de vouloir s’en remettre à la souveraineté collective des institutions européennes qu’au bon vouloir de Karslruhe. »

Jacques Julliard conclut « J'en suis convaincu : l'Europe peut, à terme, mourir du coronavirus, et de ses conséquences diplomatiques. Pendant le coronavirus, le monde continue de tourner. Il tourne mal, mais il tourne. En témoigne le défi lancé par la Cour constitutionnelle allemande de Karlsruhe qui, sous ses dehors techniques, constitue une véritable bombe à retardement pour l'Union européenne. 
Les juges allemands jugent « non proportionnée » et même « incompréhensible » l'action de la BCE et lui donnent trois mois pour s'expliquer. Sinon, elle ordonne à la Bundesbank, qui participe aux opérations de la de cesser de participer aux rachats des dettes en question.
C'est une démarche d'une incroyable arrogance, au moment où la BCE a remis 750 milliards sur la table pour racheter de la dette, à l'occasion de la crise du coronavirus »

INQUIETANTE ALLEMAGNE 
Tandis que la cour constitutionnelle se fait la championne de la souveraineté allemande sur la suprématie européenne le peuple allemand, réputé les plus  discipliné d’Europe rue dans les brancards. 
Les manifestations anti-restrictions se multiplient sur le sol allemand. Le mouvement n'est pas marginal. Près d'un Allemand sur quatre dit comprendre ces manifestations qui rassemblent de l'extrême droite à la mouvance conspirationniste. Le succès des manifestations anti-restrictions s'agrandit
« Plusieurs milliers de personnes, venues notamment de l'extrême droite et de la mouvance conspirationniste, ont manifesté samedi 16 mai en Allemagne contre les restrictions anti-coronavirus, des rassemblements hebdomadaires depuis début avril qui prennent de l'ampleur. Ces rassemblements réunissent un assemblage hétéroclite de militants extrémistes, de personnes authentiquement inquiètes d'une limitation de libertés publiques, d'opposants aux vaccins, voire d'antisémites. Tous se rejoignent pour dénoncer le port du masque dans les magasins ou les restrictions de mouvement qui subsistent après le déconfinement. » (Figaro)
Ces restrictions «servent à remplir un dessein qui n'a rien à avoir avec la santé», a dit un manifestant à l'AFP. Beaucoup des sympathisants de ce mouvement dénoncent un projet de dictature qui serait à l'oeuvre.
Au total, les rassemblements se sont tenus dans une vingtaine de villes, réunissant souvent plusieurs centaines de personnes, notamment Francfort avec 1500 protestataires et autant de contre-manifestants défilant aux cris de «les Nazis dehors!», Brême, Nuremberg, Leipzig, ou Hambourg. 
Des incidents ont été aussi signalés à Berlin entre des protestataires et la police. Cette mobilisation est soutenue par le parti d'extrême droite Alternative pour l'Allemagne (AfD) qui espère bien regagner le terrain perdu au pic de la pandémie de coronavirus : Angela Merkel jouit d'une popularité insolente en raison d'une gestion de l'épidémie ayant permis à l'Allemagne d'être moins touchée que ses voisins.
Le mouvement n'est pas marginal. Près d'un Allemand sur quatre dit comprendre les manifestations, selon un sondage Civey.
 La chancelière a elle-même jugé ces marches «alarmantes», auprès de dirigeants de son parti, et accusé la Russie d'être derrière des opérations de désinformation qui les nourriraient, selon le quotidien populaire Bild.
Le phénomène semble avoir pris par surprise les autorités, d'autant qu'il gagne en intensité au moment où l'Allemagne a entamé une levée significative des restrictions.
Où que l’on porte le regard vers le Royaume-Uni, l’Allemagne, la France, l’Italie, l’Autriche, la Pologne, la Hongrie, la Belgique, partout la démocratie est mise à mal. Certes l’Union Européenne se maintient encore à flot mais elle est de plus en plus menacée par un courant  autoritaire, centrufuge anti Bruxelles qui à terme risque bien de la fragiliser comme le Royaume de Belgique est aujourd’hui lui aussi menacé d’implosion.
L’évaporation de l’Union européenne, si par malheur elle devait se produire, affaiblirait les 28 au point de  mettre en péril cinq cent ans de civilisation européenne.
Après le drame du Brexit, l’arrêté de la cours constitutionnelle de Karlsruhe, est un coup de poignard dans le dos d’Europe que Angela Merkel en fin de mandat aura énormément de mal à parer.
L’historien français et éditorialiste Jacques Julliard en est convaincu, « l'Europe peut, à terme, mourir du coronavirus, et de ses conséquences diplomatiques. » 
Nous partageons largement cette inquiétude. Mais relevons quand même qu’Angela Merkel a évoqué « la nécessité de consolider l’euro comme monnaie forte. Les changements de traité ne doivent pas être un tabou. »
C’est  dire que l’Europe se trouve vraiment aujourd’hui à la croisée des chemins. « Deutschland über alles oder Europa über alles ? » That is the question ! 

MG