jeudi 16 janvier 2020

Pour le Coran, le meilleur vêtement est celui de l’éthique

 La Libre 
Opinions
Une opinion d'Ali Daddy, journaliste et auteur du livre "Le Coran contre l'intégrisme".


Ce que révèlent les débats sans fin sur le "voile" (hijâb) en tant que "signe religieux", c’est avant tout l’ignorance, aussi bien de ses adversaires que de ses partisans. Une petite mise au point s’impose.


Alors que l’on vient de friser l’écœurement du fait de l’actualité française de ces dernières semaines sur le sujet, nous apprenons que les parlementaires bruxellois(1) se sont à leur tour récemment écharpés sur la question du sempiternel "voile islamique". Petite mise au point.
L’habit ne fait pas le moine
Pour le Coran, texte fondateur de l’islam, l’habit ne fait pas plus la musulmane qu’il ne fait le moine ! Pas plus d’ailleurs que la barbe ou le prénom Mohammed ne fait le musulman !
Le terme arabe hijâb vient de la racine h.j.b. qui a donné le verbe hajaba qui signifie "cacher, masquer, occulter". Dans le Coran, il est fait une mention très précise du terme hijâb qui n’est pas celle d’un vêtement mais d’un rideau. On trouve ce même rideau dans les tentes bédouines pour séparer la partie privée de la tente de l’espace d’accueil.
"Quand tu psalmodies le Coran, Nous posons entre toi-même et ceux qui ne croient pas à la vie dernière un rideau caché." (XVII, 45)
Aujourd’hui, le hijâb est devenu, en raison de l’évolution de la langue arabe, le nom d’un vêtement dont la fonction première est de "cacher, occulter, masquer" le corps. Ceux qui font la promotion de ce hijâb revendiquent explicitement l’idée, au contraire du Coran, que l’habit fait le moine ou que le hijâb fait la musulmane !
Le champ sémantique du terme hijâb s’est également étendu aux fichus et autres foulards dont la fonction est de "cacher, occulter, masquer" les cheveux.
Rappelons que nulle part dans le Coran, il est fait mention du hijâb en tant que vêtement et encore moins de celui-ci comme une prescription religieuse !
Quant aux adversaires de ce fameux hijâb, qu’ils considèrent comme un signe "religieux" ou "convictionnel", non seulement ils veulent également nous faire croire que l’habit fait le moine, mais s’érigent par là en "nouveaux théologiens" d’un islam qui n’existe que dans leur imagination. Ce sont souvent les mêmes qui nous disent à l’occasion que le Coran appelle à tuer les juifs et les chrétiens !
En fin de compte, ce que révèle le débat sans fin sur ce "voile" (hijâb) en tant que "signe religieux", c’est avant tout l’ignorance, aussi bien de ses adversaires que de ses partisans, de la réalité bien plus subtile de l’islam et surtout de son texte fondateur, le Coran.
La preuve par l’absurde
Si on veut aller au fond des choses, on admettra aisément que la manière de s’habiller d’une population donnée est liée aux conditions socio-culturelles de cette population à un moment donné de son histoire. La preuve en est que les pires ennemis de Muhammad, en tête desquels Amr ibn Hishâm, surnommé Abou Jahl (le père de l’ignorance), s’habillaient de la même manière que lui.
La tenue vestimentaire du Prophète était avant tout caractéristique de celle d’un Arabe ou d’un Mecquois vivant au VIIe siècle de l’ère chrétienne. Si Muhammad avait vécu en Chine, il se serait habillé comme un Chinois et s’il avait vécu en Europe, il se serait habillé comme les Européens de son temps !
Une réalité éminemment politique
C’est également le cas pour les noms qui sont liés à la culture et non pas à la foi de ceux qui les portent : il y a des Mohammed parfaitement athées, des musulmans qui s’appellent Jésus, Jacob ou Moïse et des chrétiens qui répondent au nom d’Amine ou Bachir !
Rappelons-nous aussi qu’avant 1979, date de la révolution iranienne, notre société n’était pas agitée par des débats sur les signes religieux qualifiés improprement "d’islamiques". Or, n’oublions pas que la révolution iranienne est avant tout un processus essentiellement politique et non pas religieux. Même si c’est aussi à partir de ce moment-là qu’un phénomène d’exportation de masse de l’idéologie d’un islam politique a commencé à se répandre à travers le monde. On ne sait que trop bien où nous en sommes arrivés aujourd’hui !
UNE LAÏCITE DE BON SENS
Fort heureusement, il y a toujours eu des êtres de bon sens. Écoutons la réponse d’Aristide Briand, rapporteur de la loi de 1905, au député de la Drôme Chabert, lors de la séance du 26 juin 1905 à la Chambre : "Messieurs, au risque d’étonner l’honorable M. Chabert, je lui dirai que le silence du projet de loi au sujet du costume ecclésiastique, qui paraît le préoccuper si fort n’a pas été le résultat d’une omission mais bien au contraire d’une délibération mûrement réfléchie. Il a paru à la commission que ce serait encourir, pour un résultat problématique, le reproche d’intolérance et même s’exposer à un danger plus grave encore, le ridicule que de vouloir, par une loi qui se donne pour but d’instaurer dans ce pays un régime de liberté au point de vue confessionnel, imposer aux ministres des cultes l’obligation de modifier la coupe de leurs vêtements…
Votre commission a pensé qu’en régime de séparation la question du costume ecclésiastique ne pouvait pas se poser. Ce costume n’existe plus pour nous avec son caractère officiel, c’est-à-dire en tant qu’uniforme protégé par l’article 259 du Code pénal. La soutane devient, dès le lendemain de la séparation, un vêtement comme un autre, accessible à tous les citoyens, prêtres ou non. C’est la seule solution qui nous ait paru conforme au principe même de la séparation, et c’est celle que je prie la Chambre de vouloir bien adopter."
EN FINIR AVEC LE "VOILE ISLAMIQUE"
Pour le Coran, le seul vêtement qui vaille est celui de la foi qui est un acte de nature exclusivement éthique à l’image de Dieu qui S’assigne à Lui-même l’éthique (cf., VI, 54).
"Ô Humains, Nous avons fait descendre sur vous une vêture pour cacher votre honte, et comme plumage, mais la vêture de se prémunir vaut davantage." (VII, 26)
(1) Lors d’une interpellation concernant l’interdiction du port de signes convictionnels à la Haute École Lucia de Brouckère.

COMMENTAIRE DE DIVERCITY
EN FINIR AVEC LE "VOILE ISLAMIQUE"

C’est à l’évidence un pas dans la bonne direction. Mais qui dans les communautés islamiques entend la voix d’Ali Daddy ; qui écoute sa parole que je qualifierai, en provoquant un peu,  de prophétique.
Non, on préfère écouter le prêche et le prescrit des imams importés, ces « maîtres d’illusion », « ces instigateurs sournois » qui dispensent une version coranique salafiste.  Un politicien très haut placé lui rétorqua un jour qu’il n’était pas représentatif avec son coranisme et son interculturel, préférant subsidier des asbl de quartier  orthopraxistes (qui prônent un prescrit alimentaire hallal et un code vestimentaire strict)  afin d’engranger le plus possible de voix plutôt que de diffuser une conception plus spiritualiste et surtout plus éthique de l’islam.
En en revient toujours à la grande question de feu Mohammed Arkoun le grand islamologue de la Sorbonne : assisterons-nous à la modernisation de l’islam (tendance Daddy) ou à l’islamisation de la modernité (tendance salafiste). C’est clair, actuellement c’est l’islamistion de la modernité que prônent les imams mercenaires subventionnés par les pays d’origine et l’Arabie Saoudite. 
Pour Daddy, le Coran (ce troisième testament comme il l’appelle est largement inspiré par les deux premiers que jamais il ne renie mais sur lesquels il s’arqueboute franchement) avant d’être un texte de loi est un traité d’éthique à l’usage et à l’adresse des Bel Agissants, ceux qui bellement se comportent sur la voie de rectitude et n’ont que mépris pour les égarés et autres dénégateurs, instigateurs sournois  qui cherchent à les égarer.  « Qui bien se guide ne saurait être égaré par qui s’égare. »
Ali Daddy plaide avec fougue pour un islam de Belgique dispensé par des imams formés dans nos universités et non pas pour un islam exporté en Belgique par les pays dits d’origine. Il semblerait qu’on y vienne timidement après des décennies de matraquage des communautés par la propagande islamiste. Non seulement il convient d’en finir avec ce voile islamique/ste mais il serait bon d’en finir une fois pour toute avec la mise sous tutelle de la diaspora musulmane par les autorités religieuses et politiques des pays d’origine.
Les dégâts provoqués par le courant salafiste sont considérables.
Je songe notamment aux cas extrêmes d’embrigadements en faveur de Daech de gamins islamisés sommairement sur internet ou dans des impasses obscures à l’aide de versets coraniques isolés, sortis de leur contexte et jamais analysés en profondeur. Comment faire pour déradicaliser ces fanatisés ? La suggestion de Daddy est elle aussi radicale : en déconstruisant le discours salafiste. Et comment faire ? C’est assez simple : en confrontant ces gamins « égarés » à la guidance morale qu’est  la parole coranique éthique. Qui est capable de réussir cela ? Des dé-radicalisateurs qui soient des « Corans qui marchent » comme disait Fatima de son père. Y en-a-t il beaucoup ? Sans doute pas, mais Daddy est un de ceux-là il sait son Coran comme jadis les curés de campagne leur bréviaire. Il s’agit donc bien de former des gens non pas à son image mais dans l’esprit de la pensée et de la parole coranique qu’il dispense au service non pas d’un islam hallal et basique mais au service d’une spiritualité et d’un éthique coranique qui est d’une rare subtilité. 
« Le grand-père des Lumières était musulman : Averroès déclencha en Europe un séisme intellectuel. Sa thèse était qu’il n’y a qu’une vérité mais qu’il y a deux manières pour trouver cette vérité : par la foi mais aussi par la philosophie. Si ces deux se contredisent il faut interpréter les textes sacrés de manière allégorique. Autrement dit, dans la recherche de la vérité, la philosophie (ou la science) est plus importante que la foi. 
En outre, il ne croyait pas en l’immortalité de l’âme ni en la création de l’univers. » «Averroes dut attendre plus de 400 ans après sa mort pour rencontrer son plus grand succès. Baruch Spinoza, un des pères des Lumières, venait d’une famille qui avait pris la fuite de l’Espagne et du Portugal et s’était installée à Amsterdam après la Reconquête. Via la tradition intellectuelle juive, il entra en contact avec les idées d’Aristote, Maimonide, del Medigo et Averroes » (Le Monde)
Le moment est venu de regarder l’islam avec d’autre yeux que ceux de la méfiance, de la haine et du mépris. Comme dit encore Daddy : il faut bien voir qu’il fait désormais partie des meubles en Europe et singulièrement dans sa capitale.
MG

LE GRAND-PERE DES LUMIERES ETAIT MUSULMAN
Le Monde

L’apport arabo-musulman dans la transmission de textes philosophiques et scientifiques fondateurs remonte à plus de mille ans. La pensée européenne en a été profondément influencée par Koert Debeuf, historien et directeur du Tahrir Institute for Middle East Policy Europe.
Quelle est la crédibilité de l’Europe ? Aujourd’hui, tout le monde nous met en garde contre la propagande, la « post-vérité » et la falsification de l’histoire par la Russie et par Daesh. Et pour cause. Mais, en même temps, notre propre enseignement de l’histoire est myope et eurocentriste depuis beaucoup trop longtemps. Nous avons tous appris que la Renaissance, l’Humanisme et les Lumières constituent des succès purement européens. Des humanistes comme Pétrarque auraient retrouvé dans des vieux monastères des manuscrits grecs et romains perdus. Cela nous aurait menés à une valorisation de l’homme par rapport à l’Eglise et de la pensée critique par rapport aux dogmes et donc à la fin du Moyen Âge.
Cette version de l’histoire est simplement fausse. S’il est vrai que beaucoup de livres romains ont effectivement été retrouvés par les humanistes, cela ne vaut pas pour les textes grecs. Les écrits des auteurs et scientifiques grecs les plus importants sont arrivés en Europe grâce au fait qu’ils ont été traduits en arabe. Ce mouvement de traduction fut initié par les califes de Bagdad au VIIIe siècle. Les œuvres centrales furent l’astronomie de Ptolémée, la géometrie d’Euclide et la médecine de Galen. En même temps, des textes scientifiques indiens et perses furent traduits en arabe. Des scientifiques musulmans portèrent chacune de ces sciences à un niveau supérieur. Leurs calculs ont constitué les fondements des travaux de Copernic et de Newton.
L’APPORT D’IBN RUSHD : UN SEISME INTELLECTUEL
La philosophie était non moins importante à la cour de Bagdad. Platon et Aristote y étaient les plus populaires, leurs textes étaient étudiés et discutés en profondeur. Les philosophes islamiques étudiaient la même question que leurs collègues chrétiens quelques siècles plus tôt et quelques siècles plus tard : comment concilier la philosophie avec la théologie des textes sacrés ? En Europe Saint-Augustin (mort en 430) avait arrêté ce débat et interdit la pensée critique. Tous ceux qui essayaient de raisonner de manière critique furent empêchés de s’exprimer ou même excommuniés. Cela n’était pas le cas dans le monde arabe, du moins jusqu’à la fin du XIIe siècle.
Le dernier grand philosophe musulman fut Ibn Rushd, mieux connu par son nom latin Averroès. Il naquit en 1126 à Cordoue, la capitale d’Al Andalus (l’Andalousie) qui était devenu, avec le Caire, le centre intellectuel du monde islamique après le déclin de Bagdad. En Europe on appelait Averroès « le Commentateur » parce qu’il commenta Aristote plus que n’importe qui. En plus, c’est par la traduction de ses commentaires qu’Aristote a été introduit en Europe.
Averroès déclencha en Europe un séisme intellectuel. Sa thèse était qu’il n’y a qu’une vérité mais qu’il y a deux manières pour trouver cette vérité : par la foi mais aussi par la philosophie. Si ces deux se contredisent il faut interpréter les textes sacrés de manière allégorique. Autrement dit, dans la recherche de la vérité, la philosophie (ou la science) est plus importante que la foi. 
En outre, il ne croyait pas en l’immortalité de l’âme ni en la création de l’univers.
Les thèses d’Averroès furent rapidement adoptées et apprises dans les premières universités européennes : Paris, Bologne, Padoue et Oxford. L’Eglise était en état de panique. La force de ses arguments et la langue philosophique d’Aristote étaient trop fortes. En 1277, l’évêque de Paris condamna et interdit les idées d’Averroès. Pour ce faire, il ne développa pas ses propres arguments mais il copia ceux d’un opposant islamique de la philosophie : Al Ghazali. Ce fut Thomas d’Aquin qui, finalement, remporta le débat contre Averroès avec ses livres Contre Averroes et Summa Theologica, dans lesquels il utilisa la logique d’Aristote (et ironiquement aussi d’Averroès) pour remettre la théologie au-dessus de la philosophie.
LES DETOURS ISLAMIQUES DE LA TRADITION JUDEO-CHRETIENNE
Néanmoins, cela n’a pas arrêté la libre-pensée d’Averroès. Jusqu’au XVIIe siècle, des savants catholiques écrivirent des livres pour défendre l’immortalité de l’âme. Même Descartes se sentit obligé d’écrire contre Averroès. Malgré tout, les idées d’Averroès se glissèrent dans la philosophie européenne par la pensée juive. Pour expliquer cela, nous devons remonter dans le temps, notamment à Maimonide. Ce penseur juif important (et médecin de Saladin) était un contemporain d’Averroès. Après avoir lu ses livres, il adopta sa philosophie presque intégralement. Pendant des siècles, les livres de Maimonides furent lus et suivis comme des œuvres classiques dans le monde juif.
Un des plus grands penseurs juifs du XVe siècle fut Elie del Medigo, professeur à l’université de Padoue. Il s’autoproclama « disciple de Maimonide ». Padoue était connue comme un bouillon de culture de l’Averroisme. Del Medigo enseigna Averroes à – entre autres – l’humaniste Jean Pic della Mirandole, qui écrivit l’œuvre importante Discours de la dignité de l’homme (1486), par certains appelée le Manifeste de la Renaissance. Encouragé par Erasme, Thomas More traduisit la biographie de Pic en anglais. Voilà comment la tradition judéo-chrétienne connut quelques détours islamiques au cours des siècles.
Averroes dut attendre plus de 400 ans après sa mort pour rencontrer son plus grand succès. Baruch Spinoza, un des pères des Lumières, venait d’une famille qui avait pris la fuite de l’Espagne et du Portugal et s’était installée à Amsterdam après la Reconquête. Via la tradition intellectuelle juive, il entra en contact avec les idées d’Aristote, Maimonide, del Medigo et Averroes. Spinoza aussi se vit reprocher de nier l’immortalité de l’âme et même l’existence de Dieu et il fut exilé de sa communauté à Amsterdam. Son discours pour la pensée critique et indépendante eut une influence profonde sur les Lumières.
Sans aucun doute, les scientifiques et les philosophes islamiques exercèrent une influence significative sur la pensée européenne. C’est néanmoins également une réalité que le monde arabe est plongé dans une crise intellectuelle depuis des siècles. Des dictatures et l’intégrisme religieux ont détruit la pensée arabe tandis que l’Europe a pris une avance spectaculaire. Mais prétendre que la culture musulmane n’a rien produit constitue une contre-vérité historique. Si l’Europe veut s’opposer à la falsification de l’histoire commise par autrui, elle doit tout d’abord s’en abstenir elle-même et redonner à la vérité la place qu’elle mérite dans notre enseignement de l’histoire.


COMMENTAIRE DE DIVERCITY
C’EST NEANMOINS EGALEMENT UNE REALITE QUE LE MONDE ARABE EST PLONGE DANS UNE CRISE INTELLECTUELLE DEPUIS DES SIECLES. DES DICTATURES ET L’INTEGRISME RELIGIEUX ONT DETRUIT LA PENSEE ARABE TANDIS QUE L’EUROPE A PRIS UNE AVANCE SPECTACULAIRE. Mais n’est elle pas en train de la perdre tandis que l’islamisme dans sa version salafiste ou le discours des frères musulmans gangrène toute velléité de renaissance de la pensée coranique. Il convient de reconnaître à Ali Daddy  le très grand mérite d’exhumer la dimension éthique du texte fondateur de l’islam. En cela, il n’est pas représentatif. C’est son drame mais sans doute aussi sa chance et son superbe challange.
MGG


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