lundi 10 février 2020

George Steiner : le dernier Européen


Ce grand esprit nous a fait aimer les cafés, la tragédie grecque, Tolstoï, Shakespeare. Et contre la barbarie, il a défendu les paradoxes de la culture.
Par François-Guillaume Lorrain 
Le Point.fr 

Il y a quatre ans, mourait Umberto Eco. Avec Steiner, s'en va son cousin juif, son alter ego de Vienne, Paris, Cambridge, Princeton, Genève, où ce polyglotte partagea son encyclopédique savoir. Dans une conférence sur Tolstoï, il rappelait qu'à sa mort les Russes étaient sortis en silence dans les rues, orphelins d'un être cher. Personne ne sortira en France pour Steiner, et pourtant, avec lui, s'en va le dernier monument qui nous soit cher de la culture européenne. Cette Europe dont il avait«  une certaine idée  ». Ses cafés, lieux d'échanges. Son paysage à visage humain, arpenté à pied. Ses noms de rues, capsules mémorielles. L'axe Athènes-Jérusalem, où dialoguaient Bible et tragédies grecques, lues et relues. Sa conscience de sa fragilité…
Une vulnérabilité dont il avait pris conscience très tôt, lui, l'enfant juif qui avait fui l'Autriche avec ses parents, avant de quitter les bancs de Janson-de-Sailly, un jour de juin 1940, pour New York et son lycée français. Une faiblesse qu'il avait auscultée sans pitié au regard de la barbarie du XXe siècle venue fracasser une civilisation à son apogée. La Culture contre l'homme : le titre de son livre le plus connu rédigé en 1971 dit bien sa lucidité sur les limites d'une raison et d'un progrès qui n'empêchèrent pas l'inhumanité nazie ou communiste. De ce requiem de l'Europe il fut le penseur féroce. Ses leçons sont légion. Personne mieux que lui n'a su regarder en face la Bête et les accouplements monstrueux auxquels peuvent se livrer la haute pensée et la pire abjection.
IL TIRAIT LA SONNETTE D'ALARME, BRANDISSANT DOSTOÏEVSKI QUI AVAIT TOUT PREVU DANS LES POSSEDES
Au cours de leurs dialogues, à Antoine Spire, qui lui reprochait sa fascination pour Heidegger, il répondait que la haute abstraction avait souvent côtoyé la barbarie : Platon et les tyrans, Sartre et les camps staliniens, Heidegger et Hitler… Il avouait n'avoir pas trouvé la bonne réponse à cette tragédie de la culture. Ni pouvoir expliquer le voisinage de Buchenwald et Weimar. Mais il tirait la sonnette d'alarme, brandissant Dostoïevski qui avait tout prévu dans Les Possédés. Et de reconnaître, si sincère, aussi désagréable que cela lui parût, que le plus grand écrivain français du siècle était Céline,«  ce tueur antisémite, ce gangster dans l'âme  », ne tarissant par ailleurs pas d'éloges sur Les Deux Étendards de Rebatet, l'auteur des Décombres, qu'il avait même rencontré. Parce que Steiner installait sa réflexion au cœur des pouvoirs vénéneux de la littérature,«  l'expérience la plus dangereuse et la plus passionnante  ». «  Dieu est l'oncle de Kafka  », déclarait-il. Pouvoirs de corrompre, de faire mal, mais aussi de sauver, comme chez Paul Celan, son auteur d'élection, découvert sur un quai de gare de Francfort avec ce premier vers énigmatique : «  une langue au nord de l'avenir  ». Écrire de la poésie après Auschwitz, avoir la force de se projeter dans une autre langue, vers l'avenir, même si c'est au nord.
La Culture contre l'homme, mais aussi contre la barbarie. Après Auschwitz, mais aussi Après Babel : le titre d'un autre de ses ouvrages majeurs, où ce vagabond des langues disait oui à Babel, à la polyphonie, qui n'est pas une malédiction, car«  chaque langue ouvre une fenêtre sur le monde  ». À retenir, dans une France tentée par les crispations identitaires. Steiner a écrit aussi qu'il fallait apprendre par cœur des drames de Shakespeare, au cas où un régime autoritaire vous jetterait en prison. Pourquoi, s'étonnera-t-on  ? Pour pouvoir résister, répondait-il. Au«  détergent de la conformité sociale  », cet apôtre de la mémoire opposait le«  ressouvenir de ce qui résiste, inviolé dans notre psyché  ». Ce«  ressouvenir  » passait chez ce«  maître à lire  » par un dialogue ininterrompu avec les grands auteurs qu'il lisait un crayon à la main, car«  il faut se battre avec un texte  ». Laure Adler lui rappelait qu'il distinguait deux types d'êtres humains : ceux qui lisent sans crayon et ceux qui lisent avec. Et Steiner de répondre avec son humour provocateur : «  Et le juif lit toujours avec un crayon, car il est persuadé qu'il écrira un meilleur ouvrage.  »
Sur les livres dont il avait l'obsession – il en rédigea même un sur ceux qu'il n'avait pas écrits –, il eut des fulgurances. Déclarant que celui qui n'a pas de livres déchirés n'a pas lu. Qu'il faut avoir les œuvres complètes d'un auteur qu'on aime, pour le remercier même de ses faiblesses. Qu'il y aurait toujours des lecteurs, mais comme ceux de jadis, isolés dans les monastères du Moyen Âge, car notre modernité bruyante, exiguë, cette«  ère de l'Épilogue  », insultait le silence, l'espace, la vie privée, requis par la lecture. Il recommandait de lire à voix haute, lui qui entendit à l'âge de 6 ans son père lui lire les auteurs grecs. Des auteurs où il irait, tout au long de son siècle, assouvir sa soif de transcendance trempée de lois humaines, comme dans sa lumineuse interprétation d'Antigone. En voilà un qui n'avait pas renoncé à se frotter aux géants, à l'universel, à ceux qui croyaient au monde d'ici-bas – Tolstoï, Shakespeare – comme au monde d'en haut – Sophocle, Dostoïevski.
Dans cette résistance contre toutes les formes de barbarie, il avait écrit Réelles présences, luttant à sa manière contre la tentation actuelle de renoncer à tout sens. Et il avait proposé son interprétation de ses grands auteurs. Plus tard, il était revenu sur cette unicité, ouvrant le dialogue aux lecteurs et à leurs multiples lectures. C'était aussi cela, Steiner, un homme qui réfléchissait, jusqu'au repentir. N'avait-il pas intitulé son autobiographie Errata, «  erreurs  » en latin  ? À quarante jours des élections municipales, gageons qu'aucun candidat ne songera à promettre de baptiser une rue ou une place du nom de George Steiner. Ils se trompent. Ils en seraient honorés.
À lire aussi, le Cahier de L'Herne Steiner, publié sous la direction de Pierre-Emmanuel Dauzat (414 p, 39 euros)
Repères
Né en 1929 à Neuilly-sur-Seine.
1963 :Tolstoï ou Dostoïevski.
1971 : La Culture contre l'homme (rebaptisé Dans le château de Barbe-Bleue).
1975 : Après Babel.
1998 : Errata (Mémoires).
1998 : Barbarie de l'ignorance, entretiens avec Antoine Spire.
2003 : Éloge de la transmission, entretiens avec Cécile Ladjali.
2005 : Une certaine idée de l'Europe.
2006 : Le Silence des livres.


COMMENTAIRE DE DIVERCITY
STEINER  LISAIT UN CRAYON A LA MAIN, CAR«  IL FAUT SE BATTRE AVEC UN TEXTE »

« Connaissez vous Georges Steiner ? Le flâneur absolu, l’arpenteur de toutes nos cultures, présentes et passées ? »  (E Orsana)
Steiner aimait rappeler que l’esprit d’Europe perdurerait tant qu’il y aurait des libraires érudits et des cafés cosmopolites où on peut lire plusieurs quotidiens selon une vieille tradition viennoise. Zweig incarnait comme lui, comme  Hesse ou Romain Rolland la culture Européenne. Lettré polyglotte, il parlait l’anglais, le français et l’allemand avec la même aisance, le même humour et la même délicieuse ironie. 
Il était comparatiste de métier. Voyageur entre les langues, selon sa propre formule, il ne se sentait pas écrasé par la tour de Babel. «  Je dois à cet « entre tissage » de trois langues initiales, à leur pulsation, à leur battement en moi, mes conditions mêmes de vie et de travail. Il ya une joie perpétuelle, une touche d’émerveillement , à écrire en anglais , en français en allemand, à enseigner dans ces trois langues ; à sembler habiter chacune d’elles. » 
C’était un maître à lire comme j’en ai connu deux à l’université libre de Bruxelles : feu Henri Plard et Jean Weissgerber.  Et j’y ajouterai volontiers ces passeurs de culture bien vivants que sont Lambros Couloubaritsis et Jacques de Decker.
Je n’ose pas prêter mes livres car ils sont soulignés avec rage ou enthousiasme et surchargés de remarques en marge : coups de cœur ou coups  de gueule, c’est selon.
Le combat avec le livre c’est un vrai corps à corps,  comme la lutte de Jacob avec l’ange.
Steiner soutient dans le « Sens du sens. Présences réelles » que là où nous lisons vraiment, là où l’expérience doit être celle du sens nous faisons comme si le texte incarnait une présence réelle d’un être signifiant. La lecture a toujours été pour Steiner une activité quasi sacerdotale, « une obligation envers l’être lui-même. »
Dans  « Unterwegs zur Sprache », Heidegger, que Steiner vénérait,  assure que faire une expérience avec quoi que ce soit, une chose, un être humain, un livre un dieu cela veut dire :  le laisser venir sur nous pour qu’il nous atteigne, nous tombe dessus, nous renverse et nous rende autre » un peu comme l’ange de Jacob.
« Dans ce grand discours avec les mort vivants que nous appelons la lecture, notre rôle n’a rien de passif. La lecture est une forme d’action. Nous mobilisons la présence, la voix du livre. Nous la laissons entrer, non sans réserve au plus profond de nous. Bien lire c’est prendre de grands risques. Rendre vulnérable notre identité, notre empire sur nous-mêmes. » 
« Questionner véritablement c’est entrer en concordance avec ce qui est questionné. » « De tout ce qui est écrit, je n’aime que ce qu’un homme a écrit avec son sang. »Nietzsche.
Steiner, disciple de Heidegger, pensait que l’acte de lecture est habité par la notion première de répondre, de responsabilité. « Il s’agit de répondre « à » et de répondre « de ».
« Entre ceux qui écrivent et ceux qui lisent, il n’y a cependant que bien rarement un instant vraiment partagé »
 Steiner se qualifiait volontiers non pas de maître à penser mais de maître à lire, maître de lecture.
Il pensait que nous sommes tous des invités de la vie. Vivre en tant qu’invité, « la valise à la main » signifie, disait-il,  apprendre à connaître la multiplicité et la variété qui dominent la nature humaine, la réalité multi dimensionnelle, multi culturelle dans laquelle nous vivons. Il se demandait comment il se fait que l'enseignement et la culture n’aient pas eu la force d’endiguer cette déshumanisation diffuse où s’insinue la barbarie. Cette barbarie resurgit partout dans le monde . Enfant le força à quitter sa Vienne natale avant l’Anschluss pour Paris et ensuite à fuir Paris pour New York en 39 devant la furie nazie. Steiner fut cosmopolite malgré lui par destin. Devenons cosmopolite comme lui mais par choix délibéré.
Steiner le dernier des Européens ? Et s’il était au contraire le premier des mutants européens, celui qui, apatride, comme Hannah Arendt refuse de s’identifier à une patrie, une nation, une culture mais qui en bon citoyen du monde veut les embrasser toutes.
L’avenir sera interculturel et cosmopolite ou il ne sera pas.  
MG

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