dimanche 9 février 2020

La crise politique

La crise politique grave que nous vivons aujourd’hui résulte d’une longue fuite en avant, chacun dans son couloir, dont les deux camps, flamand et francophone, portent la responsabilité.
Béatrice Delvaux in Le Soir
C’est bizarre la Belgique. Jamais le chaos n’a été aussi grand, ou en tout cas l’imbroglio politique aussi surréaliste, et jamais l’intérêt d’un côté du pays pour l’autre n’a semblé aussi intense.
Le chaos? Il est patent quand le CD&V, parti royaliste par essence, détenteur du pouvoir de conseil auprès du souverain depuis des générations, flingue lui-même l’habitant du palais royal en même temps que son meilleur homme sur le terrain (Koen Geens). Il est béant quand on constate après tant de mois à quel point PS et N-VA, les deux principaux partis du pays, n’ont aucune envie fondamentale de faire «gouvernement», comme le prouve à nouveau le coup de sonde que nous avons fait auprès de dix dirigeants socialistes.
Idem avec le budget: même un déficit budgétaire en route pour l’enfer ne fait plus peur à personne. Au contraire, depuis jeudi et l’alerte rouge du Bureau du Plan, les partis s’envoient avec virulence des pots de fleurs à la tête et le crêpage de chignon n’est pas que communautaire. Le PS et le MR sont en effet redevenus depuis deux jours les frères ennemis des «meilleurs temps» de l’ère Charles Michel et de la suédoise, avec le «punch» en plus que donne l’énergie des débuts à Magnette et Bouchez.
ECHANGES RICHES
L’intérêt d’un côté du pays pour l’autre? Nous pouvons le mesurer aux sollicitations nombreuses, avides, chaleureuses, qui nous sont faites à travers la Flandre pour exposer l’état de nos relations et les possibilités d’une fin de crise. Loges maçonniques, cercles littéraires ou historiques, services clubs, universités, groupements patronaux, institutions financières, culturelles, etc.: autant d’organisations qui nous invitent ces derniers mois à discuter avec leurs membres ou leurs clients. A Gand, Hasselt, Bruxelles, Ostende ou en périphérie bruxelloise, ce sont des échanges riches sur le thème du «sommes-nous si différents?». L’occasion de prendre le pouls, d’entendre les reproches, d’expliquer, de constater aussi à quel point sont rarissimes depuis des années ceux et celles qui, dans le monde politique, ont traversé la frontière linguistique pour faire cet exercice, même sur les plateaux télé.
CHACUN PARLE A SA COMMUNAUTE
Que de manque de connaissances, d’incompréhension faute de dialogue et de rencontres. La même chose vaut pour les autres parties du pays, la Wallonie ou Bruxelles, où il y a eu si peu d’occasions de réels contacts avec des politiciens néerlandophones.
Chacun parle à sa communauté et sa région. Basta. Chacun fait sa campagne électorale dans son coin, espérant quoi? Qu’un miracle permette, quand on se croise enfin pour former un gouvernement fédéral, que les grands esprits se rencontrent?
Ce temps-là semble révolu. Mais la crise politique grave que nous vivons aujourd’hui n’est pas un hasard. Elle résulte d’une longue fuite en avant, chacun dans son couloir, dont les deux camps, flamand et francophone, portent la responsabilité. Par aveuglement autant que par volonté.


COMMENTAIRE DE DIVERCITY
«SOMMES-NOUS SI DIFFERENTS?»

« La crise politique grave que nous vivons aujourd’hui n’est pas un hasard. Elle résulte d’une longue fuite en avant, chacun dans son couloir, dont les deux camps, flamand et francophone, portent la responsabilité. Par aveuglement autant que par volonté. »
Qu’on se le dise : « la situation politique est grave ». Elle n’a jamais été aussi  préoccupante depuis l’affaire royale dans les années cinquante. L’avenir de la Belgique est engagé et les meilleurs commentateurs ne donnent pas cher de son avenir commun.
Flamands et Francophones s’ignorent superbement comme deux planètes devenues totalement étrangères l’une à l’autre. « Chacun parle à sa communauté et à sa région. Basta pour les autres. Chacun fait sa campagne électorale dans son coin, espérant quoi? » C’est comme Trump qui n’agit que dans l’intérêt de son électorat en ignorant tout le reste à commencer par l’intérêt général.
 « Que de manque de connaissances, d’incompréhension faute de dialogue et de rencontres » Nous nous écartons  les uns des autres depuis que nous lisons de journaux différents , que nous nous informons sur des medias différents, que nous n’avons plus le même enseignement et les mêmes références culturelles etc., etc, bref que nous somme devenus comme le prétend De Wever et les siens deux démocraties, sinon  deux nations différentes du moins et à tous le moins deux opinions publiques radicalement différentes : conservatrice, voire néo libérale en Flandre et plus  progressiste, voire gauchisante  dans la partie francophone.
Nous prônons sur DiverCity depuis presque dix ans le dialogue interculturel (et inter générationnel) en vue de créer des interactions entre des communautés culturelles qui au pire se tolèrent, isolées dans leur quant à soi identitaire. Il faudra commencer par organiser-comble des comble- un dialogue interculturel belgo belge entre Flamands et francophones. Le confédéralisme prôné par De Wever vise à couler dans le béton d’’une nouvelle constitution les différences qui opposent deux nations devenues demain indépendantes (Vlexit) et désireuses de ne plus collaborer que sur la base du plus  petit dénominateur commun à savoir la défense et peut être la politique étrangère, tout le reste étant dévolu à chacune des régions et communautés. 
J’ignore si le pire- un divorce entre Flamands et francophones - pourra nous être épargné. Pour l’éviter, je prône deux choses, un dialogue interculturel téméraire entre Flamands et Francophones (Delvaux et Devadder s’y emploient) et  la création urgence d’un « circonscription électorale nationale »
1 LE DIALOGUE INTERCULTUREL prôné par le philosophe Lambros  Couloubaritsis vise à « établir en politique des règles de vie qui soient régulatrices et créatives tout en respectant la diversité. Cette universalité supra culturelle pourrait réaliser l’interculturalité. Par cette nouveauté, il ne faut pas attendre une culture de substitution aux anciennes cultures, mais une « nouvelle attitude culturelle » qui puisse modifier nos habitudes  à l’égard de notre propre culture et amorcer une réforme constructive des rapports humains, en commençant par réfléchir sur le dépassement des violences, y compris les violences narratives, et les discours critiques stériles au profit de la critique au sens originaire antique de « faire la part de choses », en prenant comme mesure de nos actions les souffrances des autres, y compris les souffrances morales.  (p. 595  La violence narrative.) »
2 UNE CIRCONSCRIPTION ELECTORALE NATIONALE » Wadesda ? Kesksexa ? 
Le système fédéral belge on le sait est particulièrement complexe.  Il est considéré comme un de ceux dont les forces centrifuges (du centre vers la périférie) sont les plus prononcées. Ceci est notamment dû au fait que la Belgique ne compte plus de partis politiques d’importance organisés sur base nationale. Les différentes réformes institutionnelles opérées ces dernières décennies, et les débats politiques qui les ont précédées, ont dès lors presque exclusivement porté sur l’attribution de plus d’autonomie aux entités fédérées et sur une dissociation croissante du cadre belge. (du centralisme vers le régionalisme-communautarisme.
Le projet d’introduire une circonscription électorale fédérale pour l’élection d’au moins une partie des élus fédéraux peut être considérée comme allant à contre-courant des tendances centrifuges (même si elle n’exclut nullement un accroissement simultané des compétences des entités fédérées). Pourtant, lentement mais sûrement, cette proposition s’est forgé une place dans le débat communautaire belge. Depuis plus de trente ans, elle est évoquée de temps en temps et, notamment depuis 2007, elle est présente de manière structurelle dans le débat public autour de la réforme de l’État belge. Le VLD y est favorable de même que la plupart des partis francophones.
L’histoire des obstacles rencontrés par la dynamique interculturelle (face au communautarisme identitaire) et celle de la circonscription électorale fédérale en Belgique montre que ces deux idées éprouvent bien des difficultés à intégrer le débat public tant qu’elles ne sont pas soutenues par des acteurs politiques de premier plan. Autrement dit, elles ne sont toujours  pas considérées comme politiquement « faisables » par au moins une partie des dirigeants. C’est en cela que les medias et des blogs comme celui-ci ont un rôle pédagogique et critique fondamental à jouer pour informer et émanciper l’opinion publique. 
MG

UNE CIRCONSCRIPTION ELECTORALE NATIONAL » WADESDA ? KEESSEKSEKSA ?
  (extraits)
Le système fédéral belge est considéré comme un de ceux dont les forces centrifuges sont les plus prononcées. Ceci est notamment dû au fait que la Belgique ne compte plus de partis politiques d’importance organisés sur base nationale. Les différentes réformes institutionnelles opérées ces dernières décennies, et les débats politiques qui les ont précédées, ont dès lors presque exclusivement porté sur l’attribution de plus d’autonomie aux entités fédérées et sur une dissociation croissante du cadre belge.
2Dans ce contexte, le projet d’introduire une circonscription électorale fédérale pour l’élection d’au moins une partie des élus fédéraux peut être considérée comme allant à contre-courant des tendances centrifuges (même si elle n’exclut nullement un accroissement simultané des compétences des entités fédérées). Pourtant, lentement mais sûrement, cette proposition s’est forgé une place dans le débat communautaire belge. Depuis plus de trente ans, elle est évoquée de temps en temps et, notamment depuis 2007, elle est présente de manière structurelle dans le débat public autour de la réforme de l’État belge.
Deux grandes écoles de pensée qui s’opposent : l’école centripète, qui prône un système électoral favorisant les dynamiques « transcommunautaires », et l’école centrifuge ou consociative, qui préfère une logique du « chacun chez soi ». De ce point de vue, le système électoral belge a été marqué par une accentuation constante de la logique consociative depuis les années 1960.
Il s’agit d’un projet à contre-courant des tendances centrifuges


Les partisans d’une approche consociative, prônent une logique du « chacun chez soi », tandis que les tenants de l’école centripète promeuvent, une dynamique « transcommunautaire ».
Les partis « ethnicisés » (NVA et Vlaams Belang) préconisent les circonscriptions électorales ethniquement homogènes.

Pour les défenseurs de l’école centripète, cette dynamique est inverse : Ce sont toujours les élites qui assurent la cohésion et la stabilité politique, les représentants fondent cette fois leur légitimité sur un succès électoral dépassant les frontières de leurs seules origines ethniques. 

En Belgique c’est jusqu’à présent la logique électorale consociative qui a été consacrée en matière électorale. À l’inverse, le projet de circonscription électorale fédérale s’inscrit davantage dans la philosophie de l’école centripète.

La logique consociative s’est accentuée au cours des trois dernières décennies, avec une division croissante entre deux « zones électorales » – francophone et flamande – et une réduction des dernières zones électorales bilingues

Légalement, rien n’empêche des candidats flamands de se présenter dans des circonscriptions du Sud du pays, et inversement. Pourtant, à de rares exceptions historiques près, les partis politiques d’une communauté linguistique donnée ne se présentent pas devant les électeurs de l’autre communauté. 
Depuis 1978, il n’existe en effet pour ainsi dire plus de partis nationaux, mais deux systèmes de partis « communautaires » 

En conclusion, la logique consociative est consacrée en Belgique par une division territoriale unilingue des circonscriptions électorales – à l’exception notoire de celle de Bruxelles-Hal-Vilvorde (jusqu’à présent du moins) –, mais également par la division politique des partis. Cette organisation particulière n’est cependant pas sans conséquence négative sur le système politique belge. C’est pourquoi, depuis plusieurs décennies, des propositions visant à introduire une dynamique centripète via la création d’une circonscription électorale fédérale sont apparues dans le débat politique.
Le projet de créer une circonscription électorale fédérale remonte à la fin des années 1970
L’argument le plus fréquemment évoqué pour défendre cette idée veut qu’un parlement national a besoin d’avoir une légitimité nationale ; il est souvent couplé à un argumentaire en faveur de la refondation de partis nationaux.
L’idée d’une circonscription fédérale reste présente dans le débat public, grâce à quelques interventions de professeurs d’université dans les pages d’opinion des journaux, tant francophones que néerlandophones. 

Dave Sinardet, politologue à l’Universiteit Antwerpen, voit en elle un remède à la polarisation et aux blocages communautaires résultant des incitants électoraux existants. 
D. Sinardet propose plus précisément que 40 élus de la Chambre soient désignés dans une circonscription fédérale. Enfin, il constate qu’une telle réforme pourrait en outre mener à des alliances électorales entre partis néerlandophones et francophones d’une même famille politique. 
Des intellectuels qui ne sont pas tous issus du monde académique, principalement flamands, ont également commencé à se prononcer sur la question. Ainsi, l’écrivain Tom Lanoye déclare en avril 2004 dans le magazine néerlandophone Humo : « Je suis bien certain que nombre de Wallons auraient voulu voter pour Marc Verwilghen dans le temps, et nombre de Flamands (…) pour Elio Di Rupo. Moi, par exemple, j’ai plus en commun avec Elio Di Rupo qu’avec Filip Dewinter. 
Francis Delpérée (CDH), sénateur et expert institutionnel de son parti, estime qu’une circonscription nationale est « faisable », mais qu’elle aurait davantage de pertinence pour l’élection du Sénat que pour celle de la Chambre.

Le politologue Bart Maddens (KUL), qui se dit proche du mouvement nationaliste flamand, se déclare fermement opposé à la proposition, notamment parce qu’elle créerait « un très grand BHV », à l’heure où s’accroît et se radicalise l’exigence flamande de scission de cette circonscription électorale. Cet argument reviendra plusieurs fois chez des opposants au projet, notamment chez ceux issus du monde nationaliste flamand.
En mars 2007, De Standaard et Le Soir organisent ainsi une grande opération commune, dans le cadre de laquelle est réalisé  un sondage portant sur plusieurs thèmes communautairesEn l’occurrence, près six personnes sur dix répondent positivement à la question « Souhaiteriez-vous en revenir en partie aux circonscriptions électorales nationales, permettant aux électeurs francophones de voter pour des hommes politiques néerlandophones et inversement ? »

On remarque  des différences régionales prononcées, puisque 78 % des Bruxellois et 75 % des Wallons se disent partisans de l’idée, contre seulement 47 % des Flamands.
Le président du MR, Didier Reynders, évoque la nécessité d’un signe réaffirmant le désir de continuer à vivre dans le cadre d’un État fédéral. La circonscription fédérale lui apparaît comme une des options possibles : « Je ne dis pas “c’est ça ou rien”, mais c’est l’une des méthodes pour montrer qu’on est attaché à un État » déclare-t-il, avant d’affirmer que la crise que traverse alors le pays est en partie due au fait que les partis ne vont pas assez à la rencontre de l’autre communauté.
Le 9 janvier 2008, quelques jours avant l’installation du groupe Octopus, Guy Verhofstadt dépose son Rapport au roi Albert II sur la réforme des institutions dans le cadre de ma mission d’information et de formation, 
« Tout État fédéral a besoin d’éléments centripètes. Il suffit de regarder l’Allemagne, la Suisse, le Canada ou les États-Unis pour voir qu’il existe, selon le cas, des partis nationaux (même dans le Canada bilingue et la Suisse quadrilingue, la CSU en Allemagne étant une exception), une Cour constitutionnelle à part entière et un Sénat (Bundesrat en Allemagne, conseil cantonal en Suisse, Sénat aux EU) composé de représentants des entités fédérées. À l’exception de la Cour constitutionnelle, ces éléments font défaut dans la fédération belge. Il s’ensuit que la population de la fédération ne dispose pas de liens démocratiques avec sa gestion étant donné qu’il n’est possible d’apprécier électoralement que la moitié du gouvernement fédéral ou de leurs partis. Qui plus est, le fait que l’opinion publique diverge de part et d’autre des frontières des communautés linguistiques incite facilement les responsables politiques à la surenchère au sein du propre groupe linguistique, ce qui rend plus difficile de trouver des compromis. En d’autres termes, la légitimité comme l’efficacité de la prise de décisions souffre de l’actuelle organisation de l’État fédéral. »
Laurette Onkelinx déclare dans Le Soir que l’idée n’est pas inintéressante, mais qu’elle n’est 

À partir de décembre 2007, la circonscription fédérale a plusieurs fois été évoquée au Parlement flamand. 
La proposition revient à l’avant-plan lorsque 
Elio Di Rupo (PS) – nommé formateur à la mi-mai 2011 : « la circonscription fédérale n’est pas une solution magique aux difficultés de notre vie politique, mais elle peut contribuer à l’apaiser. « 
Remarquons toutefois que ceci semble concerner essentiellement le Sud du pays, puisque les responsables politiques flamands sont apparemment moins sensibles à l’intérêt de se forger une popularité du côté francophone. 

Le projet de circonscription électorale fédérale a parcouru bien du chemin en un peu plus de trois décennies. Toutefois, la faisabilité politique de la mise en place d’une circonscription électorale fédérale reste fortement sujette à caution. Un des diagnostics qui sous-tend la proposition est que le système électoral actuel conduit à la mécompréhension et à la polarisation des représentants politiques des deux grandes communautés linguistiques, pourtant condamnés à s’entendre in fine pour trouver des compromis au lendemain des élections. Ce qui rend cette réforme légitime, voire indispensable, pour ses partisans, est aussi ce qui la rend fragile et peut-être inaccessible dans les faits.
Hormis les partis nationalistes ou régionalistes, qui la refusent par principe puisqu’ils voient en elle un retour à une dynamique politique plus « belge » ou un « grand BHV » et qui ont dans le passé eu un poids non négligeable dans les négociations communautaires auxquels ils ont souvent participés, ce sont, de part et d’autre de la frontière linguistique, les partis socialistes et chrétiens-démocrates qui se sont opposés à la circonscription fédérale dans le passé, même si quelques-unes de leurs figures importantes se sont prononcées en sa faveur. 

L’histoire de la circonscription électorale fédérale en Belgique montre aussi le rôle public qu’universitaires et autres intellectuels peuvent jouer dans une société en apportant des propositions qui se trouvent souvent en-dehors du champ de vue, ou des intérêts, d’une grande partie du monde politique et médiatique. Mais elle montre aussi que ces idées éprouvent souvent bien des difficultés à intégrer le débat public tant qu’elles ne sont pas soutenues par des acteurs politiques ou, autrement dit, qu’elles ne sont pas considérées comme politiquement « faisables » par au moins une partie des dirigeants.

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