vendredi 27 mars 2020

Il faudra aussi faire en sorte «après» que «métier essentiel» ne soit pas qu’un mot dans un arrêté royal, mais une réalité à reconnaître et à valoriser.


Béatrice Delvaux
Le Soir

La première faille violemment révélée par le coronavirus est celle de nos soins de santé. La Belgique n’a pas taillé autant dans le système et le réseau de soins de santé que nombre de ses voisins européens et on ne peut que s’en féliciter quand on regarde, médusés et dévastés, le désastre à l’œuvre en Espagne, en Italie et en France.
Mais c’était moins une, l’heure était en effet il y a quelques semaines encore dans certains partis aux coupes dans la sécurité sociale. «L’affaire des masques» n’en est aujourd’hui en fait qu’un (terrible) indicateur.
La deuxième faille est sociale. Depuis le début de la pandémie, beaucoup mettaient en garde: attention à la vision «bobo» du confinement, depuis son jardin et derrière son ordi pour un télétravail très dans l’air du temps. «Tout le monde n’est pas égal devant le corona», écrivions-nous la semaine dernière en pointant les hommes et les femmes en statut précaire, sans-abri, avec des problèmes de santé mentale et autres migrants. Mais aussi le fossé grandissant qui sépare désormais ceux qui ont la possibilité et l’autorisation de gérer le coronavirus à distance – une majorité des cols blancs – et les autres, qui n’ont pas d’autre choix que d’y être physiquement confrontés – une majorité de cols-bleus–, au service de tous.
Cols blancs et cols-bleus: voilà une division qui paraissait datée. Dans la société d’«avant le corona», on faisait souvent comme si cette différence de classes sociales n’existait plus, tant on avait martelé que la croissance avait tout égalisé sur son passage, en ce compris la pénibilité des métiers. Or cette fracture sociale est toujours bien là. Et c’est le corona qui nous force à la regarder bien en face, dans ce miroir d’après virus qui nous fait décidément tout voir autrement.
Quel révélateur que ce «travail au temps du corona»! Des métiers dépréciés, peu visibles «avant» et qui figurent généralement en bas de l’échelle des salaires, sont désormais vus comme «essentiels». Ce sont les éboueurs et tous ceux qui font tourner aujourd’hui les services de base à la société (eau, électricité…). Ce sont le personnel soignant et le personnel d’entretien à l’hôpital, à domicile, dans les maisons de repos, les conducteurs de tram, métro, bus, les étudiants jobistes, les livreurs souvent sans statuts, en tous genres, camions, vélos, les policiers, les ouvriers, les chauffeurs de taxi, les caissières, les réassortisseurs, etcetc.
Alors que nombre d’autres sont à l’abri à la maison avec leurs enfants, ils prennent toujours, eux, tous les matins les transports en commun pour aller faire leur boulot – souvent particulièrement exposés sur le terrain–, par professionnalisme ou parce qu’ils n’ont pas d’autre choix financier ou statutaire.
Aujourd’hui, ce personnel participe à la survie de tous: il faut le traiter avec le plus grand soin dans le dispositif de crise, en le dotant des équipements de protection ad hoc, en allégeant au maximum leurs tâches, en adaptant leurs heures et conditions de travail, en leur donnant un bonus financier.
Il faudra aussi faire en sorte «après» que «métier essentiel» ne soit pas qu’un mot dans un arrêté royal, mais une réalité à reconnaître et à valoriser.


COMMENTAIRE DE DIVERCITY
AUJOURD’HUI, CE PERSONNEL PARTICIPE A LA SURVIE DE TOUS: IL FAUT LE TRAITER AVEC LE PLUS GRAND SOIN DANS LE DISPOSITIF DE CRISE, EN LE DOTANT DES EQUIPEMENTS DE PROTECTION AD HOC, EN ALLEGEANT AU MAXIMUM LEURS TACHES, EN ADAPTANT LEURS HEURES ET CONDITIONS DE TRAVAIL, EN LEUR DONNANT UN BONUS FINANCIER.

On reconnait bien là la fibre sociale et le souci de l’humain de Béatrice, économiste de formation au coeur généreux, humain, tellement humain  et c’est aussi pour ça qu’on l’aime tellement.
MG 

CORONAVIRUS: LETTRE OUVERTE D'UN VIEUX CON A DE JEUNES IMBECILES
La chronique de la rédaction
Jean-Claude Matgen La Libre

C’est Georges Brassens qui le chantait: “Le temps ne fait rien à l’affaire; quand on est con, on est con; qu’on ait vingt ans, qu’on soit grand-père, quand on est con...” 
Un texte de Jean-Claude Matgen, journaliste de La Libre.

Vous, les jeunes, que vous preniez vos aînés, dont je suis, pour des vieilles badernes, est dans la nature des choses. De tout temps, les ados ont considéré leurs parents et grands-parents pour des ringards dont les conseils, les injonctions, les ordres n’étaient donnés que pour les empêcher de grandir en rond et de profiter des plaisirs d’une vie qu’ils comptaient bien mordre à pleines dents, avec toute la fougue et toute la passion qu’offre la jeunesse.
A moi aussi, il m’a fallu du temps pour comprendre que mes proches, mes professeurs et tous ces adultes qui semblaient s’être ligués pour me couper les ailes et m’empêcher de vivre au rythme qu’il me semblait normal d’adopter ne voulaient, au fond, rien d’autre que mon bien, que me protéger contre moi-même et contre les dangers que, aveuglé par mes élans juvéniles, je ne percevais pas.
Il aurait été heureux que ce temps vous fût également donné. Vous auriez fait vous-mêmes l’expérience de la sagesse, en apprenant de vos échecs et des coups durs que distille l’existence. Nous connaissons, hélas, une situation si particulière que ce temps n’existe plus actuellement, qu’aucune erreur d’appréciation, qu’aucun tâtonnement ne sont permis à personne.
Aussi, quand je lis, dans un sondage réalisé par Test Achats, que 44% des jeunes de 18-21 ans ne suivent pas les recommandations et les mesures décrétées, sur les conseils de la communauté scientifique, par le gouvernement pour contenir l’épidémie de Coronavirus, ça me fait bondir.
Vous n’êtes pas plus bêtes que vos aïeuls mais, sur ce coup-là, vous vous montrez plus cons qu’eux, même s’ils ne doivent pas trop la ramener, eux non plus, car, parmi les adultes, ils sont...23% à se foutre du tiers comme du quart des consignes de confinement, de limitations de déplacements et d’hygiène.
La jeunesse d’aujourd’hui paraît au sexagénaire que je suis plus altruiste, plus idéaliste, moins individualiste qu’elle ne l’était quand j’en partageais les bonheurs. Sa mobilisation pour sauver le climat en est une preuve.
Et même si elle est fâchée avec l’orthographe et fait généralement usage d’un vocabulaire relativement pauvre, elle ne me semble pas plus bête, moins cultivée, moins débrouillarde que “de mon temps”.
Le fait qu’elle fasse front, malgré les difficultés économiques auxquelles elle est confrontée (bien plus lourdes à surmonter que dans les années où trouver un job intéressant et convenablement rémunéré était presque une formalité, surtout quand on avait décroché un bon diplôme), prouve son courage et sa ténacité.
Cela rend d’autant plus incompréhensibles, d’autant plus navrantes, d’autant plus connes, ces manifestations d’égoïsme mêlé d’ignorance, ces marques imbéciles de défi dont font preuve certains de ses membres.
A quoi jouez-vous messieurs, dames ? Que voulez-vous prouver ? Votre mépris de l’ordre établi ? Votre soif de vivre quels que soient les risques encourus? Ces risques, ce n’est pas à vous que vous les faites courir ou si peu. C’est à des personnes fragiles, des grands-mères impuissantes, des malades auxquels vos rodomontades gratuites pourraient tout simplement être fatales.
Le “vieux con” que je suis ne peut croire un instant que vous soyez à ce point indifférents au sort des autres que vous ne puissiez écouter les mises en garde, observer vous aussi les règles de confinement, vous plier aux demandes de nos autorités. De grâce, montrez-nous que vous en avez davantage dans la caboche. Et dans le cœur.


COMMENTAIRE DE DIVERCITY
« YA PAS PLUS VIEUX SCHNOCK QU’UN JEUNE CON. »
Disait mon brillant professeur de littérature allemande en 68 à l’assemblée libre des étudiants contestataires et surtout immensément bavards. 
MG


L’INSOUTENABLE LEGERETE DU CAPITALISME VIS-A-VIS DE NOTRE SANTE,
Eva Illouz,extraits de son article dans l’OBS

« Comme l’écrivit Albert Camus dans « la Peste », « tous ces changements, dans un sens, étaient si extraordinaires et s’étaient accomplis si rapidement, qu’il n’était pas facile de les considérer comme normaux et durables. »
Du jour au lendemain, le monde est devenu unheimlich, étrangement inquiétant, vidé de sa familiarité. 
Nous devons nous attendre à voir ce type de pandémies se répéter plus souvent à l’avenir. 
Bill Gates et l’épidémiologiste Larry Brilliant, directeur de la fondation Google.org) nous avertissent que des virus inconnus menaceront toujours plus à l’avenir les êtres humains. Mais personne n’y a prêté attention.
Dans un monde post-Corona, les retombées zoonotiques et les marchés chinois d’animaux vivants devront devenir le souci de la communauté internationale. 
Le modèle britannique (décrié depuis) a initialement consisté à adopter la méthode d’intervention la moins intrusive possible, soit le modèle de l’auto-immunisation (c’est-à-dire de la contamination) de 60 % de la population – une option qui revenait à sacrifier une partie de cette population au nom du maintien de l’activité économique. 

La circulation de l’argent dans le monde repose sur une ressource que nous considérions tous comme acquise : la santé des citoyens. Les marchés se nourrissent de la confiance comme d’une monnaie pour construire le futur, et il s’avère que la confiance se fonde sur l’hypothèse de la santé. 
les grandes entreprises s’accordèrent tous pour promouvoir des politiques qui réduisaient drastiquement les budgets dévolus aux ressources publiques, de l’éducation aux soins de santé, ignorant ainsi de façon paradoxale à quel point les entreprises avaient pu bénéficier de ces biens publics (éducation, santé, infrastructures), sans rien débourser pour cela. 

La relation entre notre santé et le marché est désormais devenue douloureusement claire.
Le capitalisme tel que nous l’avons connu doit changer. 
les économies asiatiques ayant des chances d’en ressortir les plus fortes. 
Les capitalistes ont pris pour acquises les ressources fournies par l’Etat – l’éducation, la santé, les infrastructures – sans jamais réaliser que les ressources dont ils spoliaient l’Etat les priveraient, au bout du compte, du monde qui rend l’économie possible. Cela doit cesser. 
Le gouvernement israélien a approuvé le recours à des outils technologiques élaborés par les services secrets du Shin Bet pour traquer les terroristes, afin de localiser et identifier les mouvements des porteurs de virus 
Les dictateurs prospèrent sur la peur et le chaos. 

Dans des moments comme celui-ci, il est crucial d’avoir confiance dans les personnes occupant les charges publiques ; or, une partie 

C’est une solidarité entre les générations, entre les jeunes et les vieux, entre quelqu’un qui ne sait pas qu’il peut être malade et quelqu’un qui pourrait mourir de ce que le premier ne sait pas, une solidarité entre quelqu’un qui a peut-être perdu son travail et quelqu’un qui pourrait perdre la vie.
Nous faisons aujourd’hui l’expérience d’une sociabilité de substitution : l’usage d’Internet a plus que doublé ; les réseaux sociaux sont devenus les nouveaux salons ; le nombre de blagues Corona circulant sur les réseaux sociaux à travers les continents est sans précédent ; la consommation de Netflix et de Prime Video a littéralement explosé ; les étudiants du monde entier suivent désormais des cours virtuels à travers « Zoom » – des salles de classe collaboratives. En résumé, cette maladie, qui nous oblige à revoir de fond en comble toutes les catégories connues de la sociabilité et du soin, est aussi la grande fête de la technologie virtuelle.
Je suis persuadée que dans le monde post-Corona, la vie virtuelle longue distance aura conquis une nouvelle autonomie – maintenant que nous avons été contraints de découvrir son potentiel.

l’Etat, encore une fois, s’est avéré la seule entité capable de faire face à des crises à si grande échelle. L’imposture du néolibéralisme est désormais exposée, et doit être dénoncée haut et fort. 
Cette pandémie est comme une bande-annonce de cinéma qui nous donne un preview, un avant-goût de ce qui peut nous arriver si des virus bien plus dangereux font leur apparition et si le changement climatique rend le monde invivable. Dans des cas pareils, il n’y aura ni intérêt privé ni intérêt public à défendre. Contrairement à ceux qui prédisent une résurgence du nationalisme et un retour des frontières, je crois que seule une réponse internationale coordonnée peut aider à affronter ces risques et périls inédits.
 Le monde est irrévocablement interdépendant et seule une contribution de ce genre peut nous permettre de faire face à la prochaine crise. Nous aurons besoin d’une coordination et d’une coopération internationales d’un type nouveau, afin d’empêcher de futures retombées zoonotiques, pour étudier les maladies, pour innover dans les domaines de l’équipement médical et de la recherche, et plus que tout, il faudra réinvestir les richesses considérables amassées par les entités privées dans les biens communs. Telle sera la condition pour avoir un monde.
(1) Thucydide, « La Guerre du Péloponnèse », chap. 2, 52.
Sociologue franco-israélienne, Eva Illouz est considérée comme l’une des plus importantes figures de la pensée mondiale. Directrice d’études à l’EHESS et professeur à l’Université hébraïque de Jérusalem, elle étudie le développement du capitalisme sous l’angle des subjectivités. Elle a récemment publié « Happycratie » (2018), « les Marchandises émotionnelles » (Premier Parallèle, 2019) et, le 6 février 2020, « la Fin de l’amour », aux éditions du Seuil.


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