vendredi 6 mars 2020

La politique migratoire européenne, cette chimère…


plus.lesoir.be

L’Union européenne débloque 700 millions d’euros en soutien à la Grèce pour gérer la migration et dépêche une mission d’apaisement à Ankara pour éviter une nouvelle crise migratoire.

Cachez-moi ces migrants que nous préférons oublier… C’est un peu le résumé de la (non-)politique menée en matière de migration et d’asile dans l’Union européenne depuis des mois. On mise sur des solutions lâches qui « gèlent » les problèmes où ils se posent et on croise les doigts pour que cela tienne bon, histoire de ne pas avoir à travailler au problème de fond : un pacte sur la migration et l’asile appliqué par tous les pays membres de l’UE, réglant de façon claire à la fois la répartition des entrants, les voies légales de migration et le renforcement des droits d’asile en lien avec les besoins futurs de main-d’œuvre.

Impossible apparemment de s’accorder sur une stratégie commune. Et donc, entre deux crises réglées par des solutions ad hoc, on fait comme si le problème était réglé, n’existait plus et on efface des agendas le point « problématique migratoire ».

Mais de temps en temps, « ils » se rappellent à nous. Parce qu’ils débordent de la Méditerranée – de façon beaucoup plus limitée que ce que tentaient de faire croire les Turcs cette semaine – ou parce que certains les utilisent comme « chair à conflit » : des otages balancés dans le jeu de quilles politique pour servir leurs intérêts particuliers.

Il y a quelques années, lorsque l’Italie a supplié qu’on ne la laisse pas seule avec l’afflux de migrants sur son territoire, les autres pays de l’UE n’ont pas pris le problème à bras-le-corps. Plus tard, ils ont dealé une solution avec les Turcs qui les exposait au bon vouloir d’Erdogan mais qui fermait cosmétiquement le robinet migratoire. Aujourd’hui, ce sont les Grecs qui implosent. Et soudain on se mobilise, on débloque de l’argent – 750 millions, ce n’est de fait pas rien –, on renforce le contrôle des frontières mais cela fait des mois que la situation dans les îles grecques tient de l’enfer sur Terre.

L’Italie, puis la Grèce, d’un point à l’autre un constat s’impose : il n’y a pas de politique migratoire commune. Et le pire est de se dire qu’il n’y en aura pas tant les divergences et les égoïsmes sont dominants, tant aussi une certaine machine politique populiste se nourrit de cet imbroglio migratoire pour attiser les inquiétudes des électeurs.

La commission Juncker a tenté un grand plan qui s’est fracassé sur le rejet des Etats membres. Ce mardi, la commissaire aux Affaires intérieures évoquait « un nouveau pacte sur la migration et l’asile ». Les efforts ont été faits, mais on n’y croit guère. Le président du Conseil européen affirmait, lui, la volonté de respecter la législation internationale et les droits humains. Difficile à croire, hélas, alors qu’au fil des mois, même les pays les plus vertueux se sont accommodés de l’immoralité et de l’illégalité de décisions prises en matière migratoire. Comme si ce prix-là était désormais aussi acceptable par le plus grand nombre pour acheter la paix.


Migrants: No pasarán! L’Europe renforce son «bouclier» grec

Par Lorraine Kihl et Philippe Regnier

L’Union européenne débloque 700 millions d’euros en soutien à la Grèce pour gérer la migration et dépêche une mission d’apaisement à Ankara pour éviter une nouvelle crise migratoire.

Trois présidents, rien de moins. Sous pression face à la menace d’une nouvelle vague migratoire, depuis que la Turquie a ouvert les frontières, l’Union européenne a dépêché ses trois principaux dirigeants en Grèce ce mardi : Ursurla von der Leyen (Commission), Charles Michel (Conseil européen) et David Sassoli (Parlement européen). Dans le même temps, deux hauts représentants se rendaient à Ankara pour tenter d’apaiser la crise.

Le gouvernement grec affirme avoir repoussé plus de 24.000 tentatives de traversées de la frontière et arrêté des dizaines de personnes parvenues à entrer irrégulièrement sur le territoire. « Ce n’est plus un problème de réfugiés », a assené le Premier ministre Kyriakos Mitsotakis (Nouvelle démocratie/PPE) au cours d’une conférence de presse commune avec les représentants européens. « Il s’agit d’une tentative flagrante de la Turquie d’utiliser des personnes désespérées pour promouvoir son programme géopolitique. Les personnes qui ont tenté d’entrer en Grèce ces derniers jours ne venaient pas d’Idlib. Elles vivent en sécurité en Turquie depuis longtemps. » Dénonçant le « chantage » turc, le Premier ministre n’a pas manqué de souligner l’échec européen en matière de politique migratoire. « Ça va changer. »

UN SEUL MOT D’ORDRE

Autour de lui, un seul mot d’ordre : tous unis derrière la Grèce, « bouclier » de l’Europe, selon la formule d’Ursula von der Leyen. Car il s’agit bien de renforcer la frontière. « Ceux qui veulent tester l’unité de l’Europe seront déçus. » La présidente de la commission annonce avoir débloqué une enveloppe de 700 millions d’euros pour aider la Grèce à « gérer la migration en général et pour mettre en place et gérer les infrastructures nécessaires ». Et d’énumérer l’arsenal promis par Frontex : un navire « offshore », six bateaux de patrouille de gardes-côtes, deux hélicoptères, un avion, trois véhicules à thermovision, 100 officiers supplémentaires (pour 530 actuellement déployés).

Pas un mot en revanche sur les mesures décrétées par le gouvernement grec au mépris des procédures européennes et du droit international – le pays a notamment décidé de suspendre l’accès à l’asile pendant un mois juste une allusion de Charles Michel : « Nous faisons confiance à la Grèce pour protéger les frontières et en même temps respecter les droits humains et les règles internationales. »

Au même moment, Josep Borrell, le chef de la diplomatie de l’UE, flanqué du commissaire européen Janez Lenarcic chargé de la Gestion des crises, débarquaient à Ankara, pour des contacts « à haut niveau ». Objectif : prôner la désescalade, convaincre les autorités turques de « revenir à la normale ». Soit le respect par Ankara, comme c’était le cas « jusqu’à vendredi dernier », des engagements pris aux termes de « l’accord politique (de 2018) pour réguler l’immigration irrégulière », expose le porte-parole de Borrell. Mais, aussi, discuter « de la situation générale à Idlib, qui est la cause fondamentale de la crise humanitaire, avec des civils pris entre deux feux ». Les feux syriens/russes et… turcs.

« TOUTES LES MESURES NECESSAIRES »

Le 18 mars 2016, l’UE et la Turquie convenaient de mettre fin à la migration irrégulière de la Turquie vers l’UE . L’accord consistait à renvoyer en Turquie les demandeurs d’asile déboutés arrivés sur les îles grecques et à reprendre, pour chaque renvoyé, un réfugié syrien dûment reconnu, pour le réinstaller dans l’UE.

Hormis ce dispositif, qui s’est finalement révélé marginal, la Turquie s’engageait surtout à prendre « toutes les mesures nécessaires » pour stopper la vague migratoire. En échange, les Européens dégageaient une enveloppe de deux fois 3 milliards d’euros pour financer des projets d’ONG en faveur des réfugiés syriens en Turquie – ils sont plus de 3 millions. Le « deal » était immédiatement critiqué par les organisations de défense des droits humains et les agences spécialisées de l’ONU : immoral, juridiquement douteux et soumis aux humeurs du président Erdogan, accusé par les Européens de dérive autoritaire et critiqué pour être entré en Syrie d’abord pour… pourchasser les Kurdes syriens.

La Turquie se plaint régulièrement de la lenteur du déboursement de ces fonds. Fin 2019, quelque 4,7 milliards avaient été « contractés » et 3,2 milliards effectivement déboursés, selon la Commission. Laquelle prêche une « gestion rigoureuse » de ces fonds, mais voit les Etats membres rechigner à verser leur part.



COMMENTAIRE DE DIVERCITY
« IL FAUDRAIT UNE INSURRECTION DES CONSCIENCES. »

Tandis que le corona virus mobilise toute l’attention des medias et de la population, la pression migratoire s’exerce à nouveau sur le flanc grec de l’Union européenne avec des conséquences désastreuse pour les réfugiés qu’Erdogan lance sur l’Europe , véritable « chair à conflits ». « Il s’agit d’une tentative flagrante de la Turquie d’utiliser des personnes désespérées pour promouvoir son programme géopolitique. »
On peut imaginer qu’avec l’approche du printemps les flux de réfugiés qui transitent par les camps turcs entreprendront leur irrésistible marche vers l’Eden européen. Pareil pour les millions de réfugiés africains massés en Lybie. L’été sera chaud et la pression migratoire insupportable.
Dans une interview qui fera date, le vieux Jean Ziegler s’indigne et tout indique que la colère du rebelle ne se calmera pas :
« Notre responsabilité est totale. Nous refoulons les réfugiés vers l’enfer auquel ils ont essayé d’échapper avec une stratégie de la terreur. Nous créons de véritables camps de concentration avec des conditions totalement inhumaines »
« Je trouve honteux et scandaleux qu’aucun parti ne se soit penché sur ce sujet alors que c’est l’un des drames les plus effroyables de notre époque. » « Il faudrait une insurrection des consciences. »
Autrement dit un sursaut éthique. Mais en réalité il faudra s’attendre à un raidissement identitaire et xenophobe induit par tous les courants populistes qui gangrènent nos démocraties aux abois. Cet été risque d’être un moment très difficile pour la démocratie sur le vieux continent, précisément là où elle vit le jour, d’abord timidement sur le sol grec avant la conquête romaine et de manière plus décisive au 18ème siècle en Angleterre. C’est dire que  la tyrannie et l’oppression ont régné plus longtemps sur l’Europe que la démocratie qui n’a guère plus de deux siècles d’existence et grosso modo un siècle de quasi monopole.
La montée des périls  -  réchauffement, radicalisme et montée de la violence, dérèglement démographique et financier, montée du chômage et creusement des inégalités. Tout cela concourt a miner la confiance des Européens en eux-mêmes et en leurs valeurs.
Nous assistons, les bras ballants à la faillite du monde politique et à la mise en quarantaine de la démocratie et plus encore de l’éthique.
MG

Jean Ziegler: «Nous avons recréé des camps de concentration»

RENCONTRE AVEC UN REBELLE DONT LA COLERE NE FAIBLIRA JAMAIS. 
L’illustré

IL EST RENTRE BOULEVERSE D’UNE MISSION POUR L’ONU SUR L’ILE GRECQUE DE LESBOS, OU SE TROUVE LE TRISTEMENT CELEBRE CAMP DE REFUGIES DE MORIA. JEAN ZIEGLER ACCUSE L’EUROPE DE BAFOUER LES DROITS DE L’HOMME ET PUBLIE «LESBOS, LA HONTE DE L’EUROPE». 

- Jean Ziegler, vous qui avez beaucoup voyagé et été témoin de crises humanitaires majeures, pourquoi écrire un livre sur Lesbos aujourd’hui?
- Dans ma fonction de rapporteur spécial des Nations unies pour le droit à l’alimentation, j’ai vu des choses horribles, c’est vrai. J’ai vu des enfants mourir de faim dans la Sierra de Chocotan au Guatemala ou dans les bidonvilles de Dacca au Bangladesh. Des choses absolument terribles. Mais lorsque je suis allé à Lesbos, dans le camp de réfugiés de Moria, j’ai été terrifié de comprendre que ce genre de choses se passait aussi en Europe et, pire, au nom de l’Europe. En tant qu’Européen, je me suis tout d’un coup senti complice de la stratégie de terreur, de ce refus du réfugié et de la chasse à l’homme qui règne sur les îles grecques.


 «J’AI ETE TERRIFIE DE COMPRENDRE QUE CE GENRE DE CHOSES SE PASSAIT AUSSI EN EUROPE ET, PIRE, AU NOM DE L’EUROPE.»
- Que se passe-t-il sur ces îles grecques justement? Qu’avez-vous vu dans le camp de réfugiés de Moria?

- Des barbelés, de la nourriture avariée, des conditions d’hygiène absolument affreuses. A Moria, les toilettes sont insalubres et ne ferment pas. Il y en a une pour plus de 100 personnes. Les douches sont à l’eau froide. Le camp se divise en deux. A l’intérieur du camp officiel, plusieurs familles se partagent un seul container, ce qui ne leur laisse que 6 m2 pour vivre. A l’extérieur, ce que les officiels appellent poétiquement «l’oliveraie», c’est un bidonville à l’image de ceux de Manille ou de Dacca. Les enfants jouent dans les immondices entre les serpents et les rats, et lorsqu’il neige, les tentes s’effondrent. Ces camps de réfugiés qu’on appelle des «hot spots» sont de véritables camps de concentration. Les suicides s’y multiplient, les enfants s’y automutilent. C’est le seul endroit, dans le monde entier, où Médecins sans frontières a une mission spécifiquement pédopsychiatrique pour essayer de détourner la volonté de suicide des enfants et adolescents.
- Mais pourquoi donc ces camps ne ferment-ils pas?
- L’Europe crée ces conditions dans un seul but: décourager les réfugiés de quitter leur enfer. Les «hot spots» sont donc un repoussoir, mais c’est complètement inefficace, parce que si vous vivez sous les bombes à Idlib ou dans les attentats quotidiens de Kaboul, vous partez de toute façon, quelles que soient les nouvelles qui vous viennent de Moria. D’ailleurs, les gens continuent d’arriver par centaines à Lesbos.
- Vous parlez beaucoup de responsabilité personnelle. Comment nous, simples citoyens, sommes-nous responsables de ce qui arrive aujourd’hui aux réfugiés de Moria?
- Notre responsabilité est totale. Nous refoulons les réfugiés vers l’enfer auquel ils ont essayé d’échapper avec une stratégie de la terreur. Nous créons de véritables camps de concentration avec des conditions totalement inhumaines. Voyez ce qui se passe aujourd’hui en Syrie, à Idlib: ces bombardements sont affreux mais on ne peut pas dire que nous en sommes responsables. En Grèce, ni vous ni moi ne sommes à l’origine des crimes qui se commettent à Moria, mais nous sommes Européens et donc complices. Ce silence qui couvre ce crime-là est effrayant, intolérable. Mon livre est un appel, un livre d’intervention, une arme pour provoquer le réveil de la conscience collective européenne.
- Vous accusez l’Europe de violer les droits de l’homme mais aussi le droit d’asile et la Convention des droits de l’enfant quotidiennement à Moria. De quelle façon?
- L’hypocrisie des Etats européens est renversante. Nous fêtons cette année le 30e anniversaire de la Convention des droits de l’enfant. Savez-vous que dans le camp de Moria, 35% des 18 000 occupants sont des femmes et des enfants qui ont moins de 10 ans? Pourtant, il n’y a pas la trace d’une école, d’une crèche. Rien du tout. Les gouvernements des pays européens, qui fêtent aujourd’hui cette convention qu’ils ont signée et ratifiée avec des cérémonies un peu partout, créent des conditions qui sont la négation des droits de l’enfant et qui assurent son dépérissement et sa souffrance. Le droit à l’alimentation est aussi violé. Le camp de Moria est une ancienne caserne. C’est donc le Département de la défense qui est en charge de la nourriture distribuée aux réfugiés et qui vient du continent. Très souvent, le poulet, le poisson sont avariés. J’ai assisté à une dizaine de distributions de nourriture. Les gens attendent trois à quatre heures dans la queue, il y a souvent des bagarres et, quatre fois sur dix, j’ai vu des gens jeter directement leur nourriture et ne garder que les pommes de terre, le riz ou les spaghettis qui l’accompagnent. L’Union européenne paie mais les généraux grecs, souvent corrompus, s’accordent avec des sociétés de traiteurs et détournent une partie de l’argent envoyé par l’UE. Ce que les réfugiés reçoivent comme nourriture est scandaleusement insuffisant et personne ne peut rien y faire car l’armée grecque est souveraine.
- On peut imaginer qu’il n’est pas toujours facile d’organiser des distributions de nourriture pour autant de personnes. Surtout quand tout cela doit venir du continent, à plus d’une dizaine d’heures de bateau, non?
- N’allez pas me dire que faire parvenir de la nourriture sur des îles depuis le continent est difficile! Ces mêmes sociétés de traiteurs alimentent des milliers de complexes hôteliers des îles et du continent. La Grèce est un pays touristique hautement développé.
- Et donc, le droit d’asile est lui aussi violé?
- Il est liquidé. Nombre de réfugiés sont repoussés en pleine mer par les bateaux de guerre de l’agence européenne Frontex*, de l’OTAN, des gardes-côtes grecs et turcs sans avoir eu la possibilité de déposer leur demande d’asile. Je cite le droit d’asile: «Quiconque est persécuté pour des raisons ethniques, religieuses ou politiques dans son pays a le droit de chercher protection dans un Etat voisin.» Il n’y a donc pas de traversée illégale d’une frontière dans ce cas. Bien entendu, l’Etat qui reçoit le réfugié est en droit de l’accepter ou de le refuser, mais il a comme devoir d’examiner la demande du réfugié. Les droits fondamentaux, des valeurs sur lesquelles l’Europe est fondée, sont violés et c’est très dangereux.
- Mais que doit-on faire? D’après le Haut-Commissariat des Nations unies pour les réfugiés, basé à Genève, jamais autant d’êtres humains, 60 millions, ne se sont trouvés au même moment en fuite. Les pays européens semblent incapables de trouver une solution à une telle situation.
- Il faut fermer immédiatement les «hot spots». La stratégie de la terreur ne fonctionne pas. Elle crée des situations totalement inhumaines et détruit les valeurs fondatrices de l’Europe. La seule manière de créer des conditions d’accueil conformes au droit est d’organiser un plan de répartition de ces réfugiés, ce que l’Union avait fait en 2016. Chaque pays européen doit accepter un nombre de réfugiés selon son PIB.
- La Suisse avait respecté son quota de réfugiés en 2016, mais beaucoup d’autres pays avaient refusé de se plier aux exigences de la Commission européenne et cette solution s’était avérée être un échec total…
- Le gros problème, ce sont les pays de l’Est qui refusent toute relocalisation des réfugiés. Le premier ministre polonais ne souhaite pas accueillir de réfugiés pour, je cite, «sauvegarder la pureté ethnique de la Pologne». Il évoque la pureté ethnique comme l’avaient fait les nazis en Allemagne. Viktor Orban, premier ministre hongrois, a dit que celui qui passait illégalement la frontière se rendait coupable d’une peine de 3 ans de prison. Ces pays, je les appelle des Etats mendiants: ils vivent presque uniquement des subventions de l’aide régionale européenne qui vise à rééquilibrer les situations économiques entre les Etats membres. L’année dernière, cette aide s’élevait à 63 milliards d’euros. Je propose donc de suspendre ces versements pour forcer ces pays à accepter la répartition des réfugiés.
- Dans ces pays, les partis populistes et eurosceptiques continuent leur ascension. Leur couper les vivres ne pourrait-il pas créer une crise diplomatique?
- La population est déjà braquée. C’est la seule solution, car nous sommes dans un rapport de force. Mais la Suisse est aussi fautive. Notre parlement a voté une participation au fonds régional. C’est- à-dire que 1,3 milliard de francs suisses ont été envoyés, sans aucune condition, à ces Etats mendiants. Tout ça, c’est l’argent du contribuable suisse! Mes impôts, les vôtres financent donc des gouvernements fascistes qui sont les vrais responsables de la concentration des réfugiés dans ces zones. Nous, Suisses, donnons de l’argent à Viktor Orban pour qu’il installe des barbelés, construise des prisons pour réfugiés, forme des brigades d’intervention spéciales, dresse des chiens contre des humains sans défense. C’est inadmissible et moi, contribuable suisse, je ne veux pas participer à ça.
- En Suisse, les nouvelles demandes d’asile baissent considérablement et les centres d’accueil ferment leurs portes. Peut-on imaginer que notre pays fasse un geste pour les habitants de Moria?
- La Suisse devrait accepter les réfugiés par contingents. C’est ce qui avait été mis en place à la fin des années 1990 avec la population kosovare. Les gens n’ont pas à prouver qu’ils ont été individuellement victimes de torture ou autre, ils ont juste à prouver leur provenance géographique et le processus n’est pas individuel. C’est ce que nous devrions faire pour ceux venant d’Idlib, de Kandahar ou de Kaboul. Des régions où la vie humaine est mise en danger en permanence par des bombardements ou des attaques.
- Croyez-vous que cela soit réaliste alors que le thème de la migration n’a même pas été abordé lors de la campagne pour les élections fédérales? Les Suisses n’en ont-ils pas assez d’entendre parler de ça?
- Je trouve honteux et scandaleux qu’aucun parti ne se soit penché sur ce sujet alors que c’est l’un des drames les plus effroyables de notre époque. Si le Secrétariat d’Etat aux migrations fait un travail remarquable, le Conseil fédéral manque cruellement de courage et a peur de l’UDC comme le lapin face au serpent. Quant à l’opinion suisse, vous avez raison, elle ne veut pas savoir, elle refoule. Dans une lettre à Oskar Pollak, Franz Kafka écrivait ceci: «Un livre doit être la hache qui brise la mer gelée en nous.» Si seulement le mien pouvait aider à briser ce mur d’indifférence, ce serait déjà beaucoup.
- La Suisse est-elle toujours un pays à tradition humanitaire?
- Non, il faudrait une insurrection des consciences. D’ailleurs, vous regardez le téléjournal, les journaux, le drame des réfugiés est complètement absent. Cette tragédie se déroule tous les jours dans une normalité glacée en Europe. Et c’est cela qui est incroyable. Cela ne se déroule pas dans un sultanat lointain. C’est sur notre sol. Et la situation est entretenue par des Européens, au nom d’une Europe qui devait être l’incarnation des valeurs des droits de l’homme. Et moi, je suis Européen, merde!
- Votre capacité d’indignation reste intacte. A votre âge, 85 ans, comment expliquer que vous ne soyez pas blasé ou amer?
- Ce qui nous sépare des victimes n’est que le hasard de la naissance. J’ai eu cette chance d’être né dans un pays libre et, du fait de ma carrière universitaire et de mes livres, d’avoir un droit d’expression considérable, un pouvoir d’analyse et de persuasion. J’ai occupé des positions qui m’ont donné une tribune. Aujourd’hui, si j’arrêtais de me battre, aussi puissant que soit l’adversaire, je ne pourrais pas me regarder dans un miroir. C’est très banal, finalement, je veux mourir vivant.
* Frontex est l’agence européenne de gardes-frontières des Etats membres de l’UE et de l’espace Schengen. Si elle dispose d’une réserve de 1500 agents aujourd’hui, son déploiement est progressif et devrait atteindre le nombre de 10 000 agents en 2027. La Suisse vient d’ailleurs d’accroître le montant de sa participation, à 75 millions de francs en 2024 contre 14 millions en 2019.


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