mercredi 25 mars 2020

Le monde après le coronavirus, vu par Yuval Noah Harari


 Le Temps 

Société de surveillance, démission démocratique, nations désunies: l’orage va passer mais les choix que la crise actuelle nous amène à faire pourraient altérer nos vies, alerte dans le «Financial Times» l’historien et humaniste israélien, auteur du best-seller «Sapiens. Une brève histoire de l’humanité»

Catherine Frammery

Le quotidien financier britannique a ouvert ses colonnes à l’historien mondialement célèbre pour ses ouvrages Sapiens. Une brève histoire de l’humanité et Homo Deus. Une brève histoire de l’avenir, suite du premier. Une très longue et importante tribune, diffusée ce week-end en accès gratuit, que Le Temps a jugé utile pour le débat public de proposer, dans une version resserrée.
L’article original: Yuval Noah Harari: the world after coronavirus (Financial Times, 20 mars 2020)
L’humanité fait face à une crise globale, commence l’historien, et à l’heure des choix, il faut considérer non seulement la meilleure façon de vaincre la menace actuelle, mais aussi ce à quoi devrait ressembler le monde dans lequel nous voulons vivre. «L’orage va passer, l’humanité survivra, la plupart d’entre nous allons survivre – mais dans un monde qui sera différent.»
Car de nombreuses mesures prises dans l’urgence resteront en place, «c’est le propre des situations de crise, explique Harari, elles accélèrent l’histoire». Des décisions qui devraient demander des années d’évaluation sont prises en quelques heures. «Des pays entiers deviennent les cobayes d’expériences sociales géantes: que se passe-t-il quand tout le monde travaille de chez soi et ne communique qu’à distance? Que se passe-t-il quand des universités au complet basculent en ligne?» Jamais, en temps normal, les politiques, les milieux d’affaires et les sachants ne donneraient leur accord à ces expériences, insiste l’historien. Mais justement, le temps n’est pas à la normalité.
Deux choix se distinguent par leur importance, selon Harari. «Le choix entre surveillance totalitaire et reconquête démocratique; le second entre isolement nationaliste et solidarité globale.»
1- Une surveillance interne, «sous la peau»
Il y a deux façons d’obtenir que des populations entières se conforment à certaines demandes visant à stopper une épidémie. La première est de surveiller ces populations et de punir les moutons noirs, rappelle Harari. Pour la première fois dans l’histoire, la technologie permet de surveiller tout le monde, tout le temps – bien loin des indics du KGB. La Chine est le pays qui a le plus déployé ces instruments de surveillance de masse, avec ses centaines de millions de caméras à reconnaissance faciale; elle surveille les smartphones, oblige les personnes à déclarer leur état général et peut retracer leurs allées et venues pour retrouver les gens qu’elles ont rencontrés. Israël aussi a récemment autorisé le développement de technologies habituellement réservées à la surveillance de terroristes pour suivre des personnes atteintes par le virus.
Vous pourriez m’objecter qu’il n’y a là rien de nouveau, continue Harari, entreprises comme pouvoirs politiques ont recours à des technologies toujours plus sophistiquées pour pister, surveiller et manipuler les gens. Mais avec le coronavirus, l’intérêt des gouvernements passe de l’externe à l’interne, «ils ne se contentent plus de savoir sur quoi vous cliquez, ils veulent savoir ce qui se passe sous votre peau».
Imaginez que chaque citoyen porte un bracelet biométrique qui transmette en continu sa température et son pouls. Les algorithmes permettraient de savoir que vous êtes malade avant même que vous vous en rendiez compte; les personnes que vous avez côtoyées seraient aussi connues, et il suffirait de quelques jours de ce système pour stopper l’épidémie. «Sounds wonderful, right?»
L’inconvénient serait bien sûr que cela légitimerait un nouveau système de surveillance «terrifiant», continue l’historien. «Si vous savez que je clique sur Fox News plutôt que sur CNN, cela vous donne une indication sur mes idées politiques, et peut-être sur ma personnalité. Mais si vous pouvez avoir accès à ma température corporelle, ma pression et mon rythme cardiaque pendant que je regarde une vidéo, vous saurez ce qui me fait rire, pleurer, ce qui me met en colère.»
Mes envies, mes colères, mes données
Et Hariri de développer: «Il est crucial de se rappeler que la colère, la joie, l’ennui, l’amour sont des phénomènes biologiques, tout autant que la fièvre ou la toux.» Si les pouvoirs politiques et les entreprises récoltent nos données biométriques en masse, ils nous connaîtront mieux que nous-mêmes et non seulement ils pourront prédire nos sentiments, mais ils pourront aussi les manipuler, et nous vendre ce qu’ils veulent – un produit, un personnage politique. Aux oubliettes de l’histoire, Cambridge Analytica! «2030. Imaginez la Corée du Nord munie de bracelets biométriques. Un signe de colère pendant le discours du Grand Leader, et c’en sera fini de vous.»
Il serait illusoire de penser que cette surveillance biométrique pourrait n’être que transitoire, continue l’historien humaniste, «les mesures prises dans l’urgence ont la mauvaise habitude de rester en place même après l’urgence, d’autant qu’il y a toujours de nouvelles menaces». Et de citer les mesures prises en Israël lors de la guerre de 1948, dont certaines n’ont jamais été abolies. Dans le cas du coronavirus, des gouvernements pourraient arguer d’une possible «deuxième vague» pour maintenir leur surveillance, ou d’autres menaces. «La bataille autour du virus pourrait être l’argument décisif dans l’actuelle bataille autour des données personnelles, car lorsqu’il faut choisir entre droit à la vie privée et santé, les gens généralement privilégient la santé.»
C’est pourtant mal poser le débat, selon Hariri, pour qui droit à la vie privée et bonne santé doivent pouvoir aller de pair. Et de s’appuyer sur les cas de la Corée du Sud, de Taïwan et de Singapour qui, s’ils se sont appuyés sur certaines applications de pistage, se sont bien davantage appuyés sur des tests réalisés à grande échelle, des chiffrages honnêtes et la coopération d’un public correctement informé.
La «police du savon»
Car c’est l’autre moyen d’obtenir qu’une population accepte de suivre une ligne directrice: qu’elle soit bien informée et qu’elle ait d’elle-même envie de prendre les bonnes décisions. L’intérêt de se laver les mains avec du savon n’a été découvert qu’au XIXe siècle, rappelle Hariri, et si aujourd’hui des milliards d’humains le font, ce n’est pas parce qu’ils ont peur d’une «police du savon», c’est parce qu’ils en connaissent les bénéfices.
Atteindre un tel niveau de coopération volontaire nécessite de la confiance, note cependant Hariri, de la confiance dans la science, les autorités publiques, les médias. Des politiciens irresponsables ont érodé cette confiance ces dernières années, mais tout comme les membres fâchés d’une fratrie peuvent lors d’un drame redécouvrir des trésors de confiance et d’amitié, il n’est pas trop tard pour reconstruire la confiance publique dans la science, les pouvoirs politiques et les médias, veut croire Hariri. «Nous pourrions aussi avoir recours aux nouvelles technologies qui nous redonneraient du pouvoir, je pourrais faire des choix plus informés, en connaissance de cause, savoir si je deviens un risque pour les autres, mais aussi ce qui est bon pour ma santé. Et n’oublions pas que les technologies qui permettent aux Etats de surveiller les citoyens peuvent normalement aussi servir aux citoyens pour surveiller leurs Etats…»
L’épidémie de Covid-19 est donc un test majeur pour le pouvoir des citoyens, assène Hariri. «Si nous ne faisons pas les bons choix, nous pourrions devoir abandonner nos libertés les plus précieuses.»
2- L’urgence d’un plan global solidaire
L’autre grand choix devant nous est celui que nous devons faire entre isolement nationaliste et solidarité globale. L’épidémie et la crise économique qui la suivra sont des problèmes globaux qui ne peuvent être résolus que par une coopération globale.
D’abord, il faut partager l’information à un niveau global: ce qu’un médecin italien trouve un matin peut sauver un malade iranien le soir, et la Grande-Bretagne pourrait avoir intérêt à écouter la stratégie de la Corée du Sud, qui a affronté les mêmes problèmes qu’elle plus tôt, explicite l’historien. «Mais cela requiert un esprit de coopération internationale et de confiance.»
Les pays devraient accepter de partager leurs informations, de demander des conseils et de l’aide, et avoir confiance dans ce qu’on leur donne. Il faudrait aussi un effort global pour produire des tests, de l’équipement médical, dans un effort global coordonné et non pas chacun dans son coin. «Un pays riche peu touché devrait donner ses moyens en matériel et en personnel médical à un pays pauvre plus atteint, sachant qu’il serait à son tour aidé si la situation changeait.» Cette coopération globale devrait aussi se faire sur le plan économique, dans la mesure où si un gouvernement prend une décision sans concertation, il ne fera qu’augmenter le chaos et la crise, développe Hariri.
Cette coopération doit aussi concerner le trafic aérien. Suspendre tous les vols internationaux pendant des mois aura un coût considérable et gênera la lutte contre le coronavirus. Il faudrait trouver un accord qui permette aux voyages essentiels d’avoir lieu: ceux des scientifiques, médecins, journalistes, politiciens, milieux d’affaires. «Si chaque personne voulant voyager était bien testée avant son départ, elle serait mieux acceptée.»
Retrouver le chemin de la confiance
Malheureusement, la communauté internationale est actuellement paralysée, se désole Hariri: «There seem to be no adults in the room.» On aurait pu s’attendre il y a des semaines à un plan d’action global, initié par les leaders de ce monde. Mais la vidéoconférence du G7 n’a pas abouti. Et les Etats-Unis ont abandonné le rôle de «global leader» qu’ils avaient joué lors de précédentes crises, privilégiant clairement la grandeur américaine au futur de l’humanité. «Ce pays a abandonné même ses alliés les plus proches, ne les consultant ni même les informant avant d’interdire les vols en provenance de l’Union européenne. Même si leur politique changeait et qu’ils proposaient un plan global, qui ferait confiance à un chef qui n’assume jamais aucune responsabilité, ne reconnaît jamais aucune faute et accuse toujours les autres…» Or si la place des Etats-Unis n’est pas prise par d’autres pays, non seulement il sera bien plus difficile de stopper l’épidémie actuelle, mais ses conséquences continueront d’empoisonner les relations internationales pendant des années. «Mais chaque crise est aussi une chance à saisir, il faut espérer que celle-ci aidera l’humanité à comprendre le danger aigu posé par la désunion globale.»
L’humanité doit faire un choix, conclut Harari. «Irons-nous vers la désunion ou prendrons-nous le chemin de la solidarité globale? La première option non seulement prolongera la crise actuelle mais elle engendrera des catastrophes encore pires. Si nous choisissons la solidarité, ce sera une victoire non seulement contre le coronavirus mais contre toutes les futures épidémies et crises qui pourraient assaillir l’humanité au XXI*e siècle.»
* Bien XXIe et non pas XXe, merci au lecteur qui a repéré notre erreur!


COMMENTAIRE DE DIVERCITY
« NOUS ALLONS SURVIVRE – MAIS DANS UN MONDE QUI SERA DIFFERENT.»
LE VIEUX MONDE SE MEURT, LE NOUVEAU EST LENT A APPARAITRE, ET C'EST DANS CE CLAIR-OBSCUR QUE SURGISSENT LES MONSTRES. Antonio Gramsci

Cette  célèbre citation de Gramsci me hante depuis que je l’ai découverte en exergue du Don Juan de Joseph Losey.  A bien des égards nous vivons une période aussi exaltante, aussi interpellante que celle des Lumières, contemporaine du divin Mozart.
« Irons-nous vers la désunion ou prendrons-nous le chemin de la solidarité globale? »  Comme chaque crise, celle-ci serait donc, selon la brillante analyse de Harari,  une opportunité à saisir ? « La communauté internationale est actuellement paralysée » :« On aurait pu s’attendre il y a des semaines à un plan d’action global, initié par les leaders de ce monde »
On aurait beaucoup aimé que l’Europe agît. Elle a brillé par son absence. C’est pathétique mais doit tous nous interpeller. « Ce fut, bien au contraire,  le triomphe de chaque pays pour soi. Cela aurait exigé un esprit de coopération internationale et de confiance. qui n’existe plus dans un monde régi par un individualisme jaloux, l’isolement nationaliste et identitaire  et solidarité globale. »
Quand comprendrons nous que cette épidémie et les suivantes, car gageons qu’il y en aura d’autres ;  que  la  crise économique qui s’annonce  sont « des problèmes globaux qui ne peuvent être résolus que par une coopération globale. »
Mais il y a un aspect plus dramatique encore et on aurait tort de se le dissimuler.  Selon Harari,  décidément visionnaire :«Le choix est désormais  entre surveillance totalitaire et reconquête démocratique; entre isolement nationaliste et solidarité globale.»  Nous assistons en effet à une formidable montée des périls dans le monde que certains pensent naïvement pouvoir endiguer par un recours à des régimes autoritaires, ce qui explique la tentation totalitaire et le succès des partis d’extrême droite en Europe au détriment des partis traditionnels que cette crise profonde de la démocratie, -il s’agit d’une vraie crise de civilisation- met à mal.
Mais surtout ne perdons pas espoir : « la crise mondiale provoquée par la pandémie du coronavirus est aussi une opportunité qui montre que les Etats sont capables de prendre des mesures radicales pour répondre à l’urgence sanitaire. « Cette prise de conscience peut être salutaire face aux autres crises – environnementale, économique, sociale, démocratique – dont le covid-19 est un révélateur. » Arnaud Zacharie
La lutte contre l’épidemie de coronavirus signe-t-elle une réhabilitation du rôle de l’Etat ? « C’est effectivement dans ces moments que l’on voit l’Etat dans la plénitude de son rôle. Dans le discours dominant de ces trente dernières années, l’Etat est toujours considéré comme une charge, un handicap, une source de déficit, et non comme ce qu’il est réellement, c’est-à-dire ce qui fait tenir une société, a fortiori dans une période de crise. Or, en cas de crise, il faut que l’Etat tienne, mais aussi qu’il ait l’air de tenir, d’où l’importance de la considération qu’on lui porte. » Louis Hausalter Marianne
« Le vieux monde se meurt, le nouveau est lent a apparaitre, et c'est dans ce clair-obscur que surgissent les monstres »
Il y eut mai 68, gageons que le mai 2020 sera de nature très différente. Sans doute le vivrons-nous dans le confinement mais celui-ci nous contraint à une réflexion profonde sur nous-mêmes, le sens de notre vie et la nécessité d’apprendre enfin et de manière radicale à vivre autrement c'est-à-dire plus authentiquement, plus solidairement.
MG


LA CRISE MONDIALE PROVOQUEE PAR LA PANDEMIE DU CORONAVIRUS EST AUSSI UNE OPPORTUNITE: 
par Arnaud Zacharie, secrétaire général du CNCD-11.11.11. in Le Soir

Elle montre que les Etats sont capables de prendre des mesures radicales pour répondre à l’urgence sanitaire. Cette prise de conscience peut être salutaire face aux autres crises – environnementale, économique, sociale, démocratique – dont le Covid-19 est un révélateur.
La pandémie du Covid-19 survient dans un contexte international instable et dangereux. En ce sens, la brutalité du choc externe qu’elle représente pour nos sociétés est un puissant révélateur des crises globales de notre temps.
La pandémie du Covid-19 est avant tout une crise sanitaire qui met en péril la vie de milliers de personnes et menace d’asphyxie les systèmes de santé, généralement affaiblis par des années d’austérité. Elle provoque également une crise environnementale, en rendant l’environnement inadapté à la vie en société.
Crise sociale
Elle révèle en outre une crise sociale qui était déjà patente. Les plus pauvres et les plus vulnérables sont les premières victimes du virus, surtout dans les pays qui ne disposent pas d’un système de santé publique universel. Ceux qui n’ont pas de domicile fixe où rester confinés ne trouvent plus de quoi survivre dans les rues désertées. Les demandeurs d’asile entassés dans des camps où l’hygiène est déplorable sont laissés à eux-mêmes. Les pays pauvres d’Afrique doivent affronter la pandémie, alors que leurs systèmes de santé peu développés sont déjà asphyxiés par d’autres épidémies.
Crise économique
Le Covid-19 révèle par ailleurs une profonde crise économique et financière. Il fait l’effet d’une étincelle sur un baril de poudre. En ébranlant aussi bien la production que la consommation, il représente un choc de l’offre et de la demande d’une violence inédite. Ce choc économique annonciateur d’une profonde récession mondiale provoque une panique financière qui se traduit par un krach boursier. L’instabilité financière au sein de la zone euro fait ressurgir le spectre d’une crise des dettes souveraines.
Crise de la mondialisation
Cette crise économique et financière est également une crise de la mondialisation. La rupture des chaînes de valeur mondiales et l’accumulation excessive de dettes privées au sein du système financier international ébranlent la mondialisation commerciale et financière. Le confinement est l’antithèse de la mobilité sur laquelle repose la mondialisation. L’économie mondiale est littéralement à l’arrêt. Les mouvements des personnes sont prohibés et les frontières se ferment à une vitesse que même le plus radical des nationalistes n’aurait osé espérer.
Crise démocratique
Il en découle une crise démocratique, dans un contexte de défiance des partis traditionnels et de montée du national-populisme qui ébranle les démocraties représentatives depuis plusieurs années. Les gouvernements redoublent de décisions autoritaires pour juguler la pandémie. Si la fin peut justifier les moyens, la capacité des gouvernements à venir à bout de la pandémie déterminera leur avenir politique. Un manque d’efficacité en la matière exacerberait immanquablement la crise de légitimité des partis gouvernementaux dont pourrait tirer profit l’agenda national-populiste. En cas de succès, les gouvernants pourraient au contraire en sortir avec une légitimité accrue – à condition toutefois de ne pas prendre démesurément goût aux dérives autoritaires.
Crise de la coopération
Le problème est que la pandémie du Covid-19 survient dans le contexte d’une crise de la coopération multilatérale. Les Etats prennent des décisions fortes mais désordonnées, alors que seule la coopération internationale est en mesure de résoudre efficacement un problème global. Les Etats-Unis du président Trump ont abandonné le rôle de puissance stabilisatrice de l’ordre mondial au profit du credo America First – illustré par la tentative d’acheter à une firme allemande l’exclusivité du vaccin contre le Covid-19. La Commission européenne tente difficilement de masquer la désunion européenne. La Chine s’engouffre dans la brèche pour vanter son modèle et se profiler en parangon de la coopération et de la solidarité internationale – notamment à travers les dons de matériel médical généreusement octroyés aux quatre coins du monde par la Fondation Alibaba. Le Covid-19 révèle ainsi le basculement du monde et l’influence géopolitique grandissante du modèle autoritaire chinois.
Crise de civilisation?
Il pourrait finalement en résulter une crise de civilisation. Les crises sanitaires ont souvent accompagné de grands basculements historiques. La chute de l’Empire romain a été favorisée par l’épidémie de la peste, qui tua près de la moitié de la population. La peste noire provoqua la mort de millions de personnes dans le contexte de la «grande dépression médiévale» du 14e siècle, qui mena à la crise terminale du système féodal. La «grande transformation» de l’entre-deux-guerres, marquée par la montée des totalitarismes, débuta avec la Première Guerre mondiale, mais aussi avec la grippe espagnole de 1918. Il n’est pas exclu que le Covid-19 s’accompagne à son tour de grands bouleversements.
Des opportunités
Heureusement, les crises sont aussi des opportunités. Si la priorité à court terme est de juguler la pandémie, le défi consiste à se mettre simultanément en ordre de marche pour répondre à moyen terme aux crises globales qu’elle révèle. Des mesures que l’on présentait hier comme utopiques sont aujourd’hui de mise: les règles budgétaires sont oubliées; les Etats investissent massivement et interviennent pour soutenir l’économie; l’Etat-providence et l’hôpital public sont présentés comme d’indispensables remparts; la relocalisation de l’économie est prônée au nom de la sécurité d’approvisionnement; les gouvernements écoutent les scientifiques plutôt que les lobbies; les citoyens modifient leur mode de vie dans l’intérêt général. Autant de ruptures qui sont nécessaires non seulement pour éradiquer le Covid-19, mais aussi pour opérer la transition qui permettrait de répondre aux crises environnementale, sociale, économique et démocratique que la pandémie exacerbe.
Un nouvel élan pour l’Europe?
Le risque est qu’à l’instar de la crise de 2008, les gouvernements temporairement contraints de se convertir aux politiques keynésiennes et à l’Etat-providence reviennent d’autant plus rapidement aux politiques contre-productives d’austérité et de course à la compétitivité. La crise du Covid-19 ne sera salvatrice que si les gouvernements ne retombent pas dans le business as usual une fois la pandémie vaincue et la reprise économique assurée. L’UE devrait au contraire profiter de cet élan pour concrétiser son projet de Green Deal. La lutte contre le Covid-19 pourrait ainsi servir de répétition générale permettant d’opérer ensuite la nécessaire transition vers une prospérité soutenable et démocratiquement partagée.


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