samedi 25 avril 2020

Carte blanche «Lettre à mes enfants et petits-enfants, le jour de mes 70 ans en plein confinement»


Le Soir
Les événements des dernières semaines ont inspiré à un père et à un grand-père une lettre

J’ai septante ans aujourd’hui.
J’ai été marqué par la catastrophe de Marcinelle et la banquise à Ostende, en 1956. J’ai été marqué par l’arrivée dans ma classe des filles et fils de colons du Congo et par l’assassinat de Patrice Lumumba en 1960. J’ai été marqué par l’arrivée de la télévision à la maison, en 1963, et l’assassinat de Kennedy, le 22 novembre (je me souviens de la date). J’ai été marqué par 1968 (mai, bien sûr, mais aussi Prague, Leuven Vlaams et encore un assassinat, celui de Martin Luther King). J’ai été marqué par le premier pas de Neil Amstrong sur la lune (le 21 juillet 1969)… et la victoire d’Eddy Merckx au Tour de France la veille. J’ai été marqué par les crises pétrolières, en 1974 et 1979, et les premiers dimanches sans voiture, frustrants pour beaucoup, déjà libératoires pour certains. J’ai été marqué par la mort d’Allende en 1973 et la fuite des Américains de Saigon en 1975 (la dernière interview d’Allende, par l’ami Josy Dubié, et la fuite de Saigon, filmée par lui aussi). J’ai été marqué par l’élection de François Mitterrand en 1981 (le 10 mai, je me souviens aussi de la date). J’ai été marqué en 1989 par la chute du mur de Berlin, symbole d’un espoir qui a très vite muté en dictature, et par le 11 septembre et l’effondrement des tours jumelles, symbole de l’Amérique triomphante.
Tous ces événements m’ont construit ensemble avec l’éducation de mes parents, avec l’éducation acquise dans mes écoles grâce à de profs remarquables, avec la culture de ma génération, avec la culture de mon pays singulier, la Belgique, et celle de mon continent si riche de diversité, d’histoire et de futur, l’Europe (qui s’est unie).
Vous serez marqués indélébilement par ce printemps 2020 et son confinement. Tout comme des milliards d’enfants, d’adolescents et d’adultes, jeunes encore, seront marqués dans le monde entier. Et construits ensemble avec l’éducation de leurs parents et de leur école et la culture de leurs communautés. Vous aurez appris à vivre tout le temps avec votre famille, ce qui ne vous était jamais arrivé. Vous aurez fait, dans votre éducation, un bond en avant digital sans précédent, même s’il fut souvent chaotique, mais apprendre à vivre le chaos vous sera bien utile dans le monde de demain. Vous aurez été patients, impatients, calmes, nerveux, supportables et insupportables. En même temps. Mais vous vous serez renforcés par ces contradictions quotidiennes.
Ces événements nous auront rappelé, ou révélé, le rôle essentiel des médecins, infirmières, éboueurs, enseignants, réassortisseurs et caissières. Et ce sont souvent des femmes qui se sont révélées plus fortes, caissières ou enseignantes, infirmières et médecins, premières ministres ou réassortisseuses. Hé les garçons, regardez ce que fait votre sœur !
Ces évènements nous auront, vous auront, aussi montré combien les populismes et, plus encore, les leaders populistes sont hors de propos (« irrelevant » en anglais, Matteo). Ceux qui sont au pouvoir, Trump et Bolsonaro, par leur incompétence criminelle et ceux qui n’y sont pas, Matteo Salvini et Bart De Wever, par leur volatilité et leurs comportements contre-exemplaires.
Il faudra bien sûr en venir au déconfinement et retourner à la normalité. Même si ce sera une nouvelle normalité. Il faudra y venir de manière ordonnée, progressive, sans inventer nos propres règles, en faisant confiance aux décisions des autorités qui devront se montrer à la hauteur de cette confiance et qui s’appuieront, du mieux qu’elles peuvent, sur les recommandations des experts. La balance entre d’une part la nécessité de revivre et de faire repartir suffisamment rapidement l’économie, indispensable à notre bien-être, à votre bien-être, et d’autre part le souci de ne pas faire repartir la maladie sera délicate.
Certains, dans ma génération, en quête de l’éternelle jeunesse et sûrs de leur invulnérabilité, voudraient inventer leurs propres règles et s’indignent à l’idée que les plus anciens, population à risque, se verraient restreindre leur liberté plus longtemps que les plus jeunes. Sacrifier le retour des plus jeunes à la normalité, plus rapidement et de façon ordonnée, à la santé ou au confort des vieux n’a pas de sens. Oui, je suis plus à risque que vous. Tout comme votre grand-mère et arrière-grand-mère, Janine, ma mère, qui aura 95 ans dans quelques jours, est encore plus à risque. Oui il faudra patienter pour nous voir, Véronique et moi, et pour voir Janine. Mais il est de la responsabilité des générations plus anciennes de contribuer par leurs actes au bien-être des générations les plus jeunes. Les vieux anglais, de ma génération, qui ont massivement voté pour le Brexit auraient bien fait d’avoir la même responsabilité vis-à-vis des jeunes Britanniques qui ont, eux et elles, massivement voté contre ce Brexit.
Le monde de demain sera différent. Certains rêvent à la grande révolution qui changera tout. Cela n’aura pas lieu. D’autres s’emploient à ce que rien ne change (les lobbies sont en pleine action à Washington et à Bruxelles). Mais vous aurez à agir car sans changements cela sera pire. La banquise ne reviendra pas à Ostende mais il faudra poursuivre vos efforts pour le climat. Il faudra qu’en Allemagne et en Chine, le charbon s’éteigne du paysage. Et que les autres fossiles reculent pas à pas. Il faudra que nos biens collectifs, la santé, l’éducation, le bien vivre en ville, bénéficient de plus d’efforts. Et donc le profit comme seul moteur du vivre économiquement ensemble ne pourra plus constituer l’alpha et l’omega. Il faudra que l’individualisme forcené, l’arrogance et le mépris de certains, mieux lotis, s’estompent pour qu’en même temps le bien commun retrouve tout son sens. Vous aurez à agir et ma génération, moi compris, devra être à vos côtés.
Vous serez marqués. Soyez le pour le meilleur.
*L’auteur est bien connu de la rédaction du Soir. Il a voulu au travers de ce courrier apparaitre comme un père et un grand-père et mettre en retrait les qualités professionnelles qui l’ont mis en avant durant sa carrière

  
COMMENTAIRE DE DIVERCITY
GENERATION PERDUE
« NOUS NE SAVONS PAS SI NOUS DEVONS EN ATTENDRE DU PIRE, DU MEILLEUR, UN MELANGE DES DEUX : NOUS ALLONS VERS DE NOUVELLES INCERTITUDES. »

Heureux les septuagénaires en bonne santé, car ils ont connu la période probablement la plus riche, la plus douce, la plus  protégée de l’histoire de l’humanité, du moins en Europe. Ils n’ont vécu ni guerre, ni occupation, contrairement à leurs parents et grands-parents ; ils ignorent l’angoisse de l’avenir qui est celle de leurs enfants et petits-enfants. Ils ont savourés les fruits exquis de la liberté et goûté les fruits amers d’une fallacieuse prospérité. Ils savent qu’ils laissent à leurs descendants un monde moins harmonieux que celui qu’ils ont contribué à faire naître. La moisson est maigre et les défis à affronter gigantesques. Ils ont compris au cours de cette période de confinement imposé qu’ils n’ont rien fait pour préserver l’environnement mais ont commis, au contraire, grand dégât sur terre pour assumer leur insatiable désir de confort, assouvir leur soif inextinguible  d’individualisme  et de surabondance. Ils sont les enfants d’un Zeitgeist, d’un esprit du temps matérialiste qui n’a que mépris pour l’environnement et la solidarité. Ils comprennent, sans doute un peu tard, en observant leurs petits enfants défiler avec Greta, qu’il est urgent d’apprendre à vivre autrement, à consommer autrement, à penser autrement, comme les y invitent les survivants de l’ère d’avant que sont Noam Chomsky et Edgar Morin qui envisage le confinement comme une occasion inespérée de régénérer la notion même d’humanisme, mais aussi pour chacun d’opérer un tri entre l’important et le frivole. Car il s’agit de ressentir plus que jamais la communauté de destin de toute l’humanité.
Ils avaient vingt ans en mai 68 qu’ils se sont empressés de renier à la faveur des golden eighties matérialistes à l’excès. Ils se sont accommodés du néo libéralisme, ce suicide collectif qui ne dit pas son nom.
Maudits soient les septuagénaires satisfaits qui n’ont pas réussi à fédérer l’Europe et consentent mollement à la résistible évaporation de la Belgique. Jamais la terre n’a porté de génération plus accapareuse, plus opportuniste,  plus égocentrée. 
Il nous faut désormais changer de paradigme et combiner sortie de crise sanitaire et développement durable! En dehors de cela point de salut pour l'humanité! » « Attends-toi à l’inattendu. »  « Nous ne savons pas si nous devons  attendre du pire, du meilleur, un mélange des deux : nous allons vers de nouvelles incertitudes. »  (Morin)
Et dîtes-vous bien que c’est un septuagénaire heureux/honteux de la race homo sapiens/demens qui affirme ceci.
MG

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