dimanche 5 avril 2020

Coronavirus: après, je ferai…

 - Le Soir Plus


Il y aura un «après». C’est promis, c’est évident. Nous devons déjà le rêver, l’imaginer. Et «après», nous ferons mieux.

Par Béatrice Delvaux
Editorialiste en chef au journal Le Soir

 Après. Un mot qui dit notre nouveau Graal. Un mot qui a le goût de la liberté qu’on n’a plus et dont chaque jour nous perdons, à notre surprise, l’habitude et peu à peu le mode d’emploi. « Mais comment vivions-nous “avant” ? », nous interrogeons-nous à certains moments, angoissés. 
Saurons-nous encore pédaler ?

Au premier jour du confinement, assaillis de besoins, d’angoisses et d’élans, quasi étouffés par le surgissement de tout ce dont nous étions soudain tellement avides, nous avons ouvert un carnet avec, écrit à la première page, « après, je ferai… » Pour éviter de perdre pied, pour garder la raison, ne pas briser l’isolement sur un coup de tête ou dans un moment de rage.

Le carnet « des désirs d’après » pour ne pas oublier ce qui a manqué, ce qu’on a tant espéré « re-voir » et « re-vivre », pour faire en vrai avec les amis, les collègues, les voisins ce qu’on s’est promis, un jour de confinement, par téléphone, Skype, Zoom et tous ces engins devenus nos fenêtres sur le dehors. « Après », j’irai voir le soleil se lever dans le cercle des arbres de la forêt de Soignes ; « après », je mangerai de l’ail des ours à Dworp ; « après », je roulerai fenêtre ouverte en écoutant Crosby Stills Nash and Young. « Après », j’irai à Bergame.

Ils seront si bons, nos banquets des retrouvailles.

Retrouvailles, funérailles. « Après », nous irons sur les tombes de ceux que nous aimons et que nous n’aurons pas pu enlacer, apaiser, accompagner, père ou mère, grand-père ou grand-mère, entourés de la douceur de soignants qui ne pensaient jamais clore autant d’yeux. On pleurera enfin vraiment, sans peur alors seulement d’en mourir nous-mêmes. Quelle infâme double peine que celle qu’inflige ce virus à nos « anciens » : mourir seuls pour mieux sauver ceux à qui, autrefois, on a donné la vie ! « Après », c’est promis, nous serons « mieux » vivants pour leur rendre hommage.

Mais comment sortirons-nous de cet évitement de l’autre, du défilé de ces visages masqués ou non au combat dans nos hôpitaux et nos maisons de retraite, de l’accumulation de ces images que nous découvrons chaque jour, sans voix, incrédules ? Rungis transformé en funérarium, New York croulant sous les cercueils, des marines américains confinés dans un bunker à 500 mètres sous terre pour les garder en parfaite santé au cas où…

Mais il y aura un « après ». C’est promis, c’est évident. Nous devons déjà le rêver, l’imaginer. Et « après », nous ferons mieux, nous nous attaquerons aux bugs que nous avons aussi notés durant ce confinement, mais dans l’autre carnet, celui où il est écrit en page de garde : « A corriger ».

Nous vous invitons à un premier voyage dans cet « après » à préparer. Avec cette sage recommandation : prenez, « pendant », le temps de ce « retour à soi » qui nous est imposé. Comme l’écrivait la philosophe et psychanalyste Hélène L’Heuillet dans Libération, « le retour à soi est la meilleure sortie de crise qu’on puisse espérer. Il ne se confond ni avec l’égoïsme ni avec l’individualisme. Il est un souci de soi qui ouvre sur la “solidarité des ébranlés”, pour reprendre l’expression du philosophe Jan Patocka. Ebranlés, nous le serons tous, à divers titres et pour diverses raisons, “après”, ne serait-ce que parce que nous sommes atteints au niveau du lien à l’autre, du contact avec lui. »

Prenez soin de vous.


COMMENTAIRE DE DIVERCITY
« LE RETOUR A SOI EST LA MEILLEURE SORTIE DE CRISE QU’ON PUISSE ESPERER »

Merci , chère Béatrice, pour ce texte puissant et sensible ,entre éditorial structuré,  méditation philosophique  et « lettre à vous tous mes lecteurs confinés,  ébranlés » .
 La « solidarité des ébranlés » ?
Quel titre, quelle injonction !
Patocka : « La quête expressément questionnante qu'est la philosophie est plus risquée que la plongée divinatrice du mythe.» (…) « La solidarité des ébranlés, de ceux qui ont subi le choc, malgré leur antagonisme et le différend qui les sépare. »  Et je recopie, la dernière phrase de Patocka, que  Ricoeur tenait pour son credo politique : « La solidarité des ébranlés peut se permettre de dire « non » aux mesures de mobilisation qui éternisent l'état de guerre .... La solidarité des ébranlés s'édifie dans la persécution et l'incertitude : c'est là son front silencieux, sans réclame et sans éclat, même là où la Force régnante cherche à s'en rendre maître par ces moyens » 
Méditons, chers lecteurs…

 « VA VERS TOI ! » OU LE RETOUR A SOI
En ces jours-là, le Seigneur dit à Abram : leikh leikha  « Quitte ton pays, ta parenté et la maison de ton père, et va vers le pays que je te montrerai ». (Gn 12, 1-4a)
En hébreu, leikh leikha se traduit littéralement par : va vers toi. C’est totalement différent de : quitte ton pays ! Le grand commentateur juif médiéval de la Torah, Rachi de Troyes, n’avait pas perdu ce sens premier lorsqu’il traduit : va pour toi, pour ton bonheur. 
La psychanalyste Marie Balmarie a retrouvé cette exégèse de Rachi, et elle en a bondi de joie ! « C’est l’appel de l’homme vers l’homme »
« un événement d’une portée incalculable pour le devenir conscient de l’humanité. Avec quelle joie n’ai-je pas lu, dans ma jeunesse, le « Deviens qui tu es » de Nietzsche. Et de quelle libération était porteuse la formule de Freud : « Où ça était, je dois advenir » (Wo es war, soll ich werden). .
« Va vers toi. »  Dieu ne demande pas à Abraham de venir vers Lui. Il ne l’invite pas à se quitter : au contraire, à se retrouver. Il ne l’appelle pas à renoncer à tout, mais de partir à la conquête de soi. 
« Va vers toi. ».  C’est au plus intime de toi que se cache notre identité profonde. Le vrai voyage est d’entreprendre ce pèlerinage intérieur de soi à soi. Pour cela, oui, il nous faudra quitter les représentations paternelles (la maison du père), 
Ce chemin de soi à soi est ouvert et possible pourvu que chacun d’entre nous trouve sa voie, son épanouissement, découvre sa propre identité. 
Lorsque les parents sont assez désintéressés pour encourager leur enfant à se réaliser selon sa propre voie, même si ce n’est pas celle qu’ils auraient choisie pour lui, ils se conforment à ce que Le prophète de Kahlil Gibral  dit avec force :« Vos enfants ne sont pas vos enfants. Ils sont les fils et les filles  de le Vie à elle-même. Ils viennent à travers vous  mais non de vous. Et bien qu’ils soient avec vous, ils ne vous appartiennent pas » 

« Va vers toi »  est la parole parentale indispensable pour qu’un enfant largue les amarres et ose chercher à réaliser sa vraie vocation : « entreprend le pèlerinage intérieur vers soi » 
L’expression leikh leikha se retrouve dans le Cantique des cantiques : l’appel du bien-aimé à sa bien-aimée. À tel point que Chouraqui n’hésite pas à traduire :
Il répond, mon amant, et me dit : Lève-toi vers toi-même, ma compagne, ma belle, et va vers toi-même !
Oui, voici, l’hiver est passé, la pluie a cessé, elle s’en est allée.
Les bourgeons se voient sur terre,le temps du rossignol est arrivé, la voix de la tourterelle s’entend sur notre terre.
Le figuier embaume ses sycones,les vignes en pousse donnent leur parfum.
Lève-toi vers toi-même, ma compagne, ma belle, et va vers toi-même ! (Ct 2, 10-13)
 Le véritable amour n’est pas de posséder l’autre, mais de lui donner envie de se lever et de devenir soi. Lacan ne dira pas autre chose : désirer l’autre ne suffit pas, « l’amour consiste à désirer le désir de l’autre. »
Va vers toi : libère en l’autre l’énergie et l’envie d’être pleinement lui-même.  
Puissions-nous comme Abraham nous mettre en route vers nous-mêmes, et transmettre cet appel à d’autres ! Aller vers soi c’est comme une nouvelle naissance.  Puissions-nous naître enfin à nous même dans la matrice de ce confinement imposé.
MG
LE MONDE. LA MEMOIRE. LA CULTURE
Le premier verset du douzième chapitre du livre de la Genèse présente ce qui est, pour moi, l’injonction majeure:

Et YHWH dira à Abram : "Va vers toi (Lèkh lèkha) hors de ton territoire et hors de ta filiation et hors de la maison de ton père, vers le territoire où je te verrai."

Le territoire : l'espace qui entoure chacun, son ancrage au monde, son monde, ce petit monde fait de toutes ces connexions, ces relations, ces fils ténus qui, du centre de soi, relient aux apparences autour de soi.
La filiation : le temps qui s'est accumulé en chacun, sa mémoire, un peu consciente, mais surtout inconsciente, son enracinement dans la durée, dans le phylum dont il n'est qu'un éphémère surgeon.
La maison du père : la culture acquise, les valeurs, les grilles de lectures, les habitudes et les rites.

Voilà ce qu'il faut quitter. Voilà ce dont il faut sortir. Voilà d'où il faut partir.
Quitte, sors, pars ... que l'hébreu exprime par une seule et même syllabe : Tzé. Voilà la grande mitzwah. Quitter toute extériorité afin de réaliser l'intériorité. Tels sont les deux mouvements : Tzé comme retrait de l'extériorité et Lèkh comme élan vers l'intériorité.
L'un ne va pas sans l'autre. L'autre ne peut aller sans l'un. Sinon l'on se déchire, on s'écartèle, on se démembre : entrer sans sortir ... sortir sans entrer ... Janus deviendrait fou s'il n'était pas bifrons, doté de deux visages opposés.

Mais cette sortie suivie de cette entrée, n'est pas une fin en soi. Il s'agit "d'aller vers soi-même". Pindare avait dit : "Deviens qui tu es" et Nietzsche avait reformulé, mieux, plus profond : "Deviens ce que tu es et fais ce que toi seul peux faire".
Il faut oser le Lèkh lèkha.
Marc HALEVY, 26 février 2016.

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