lundi 13 avril 2020

Jacques De Decker, écrivain et ancien journaliste au «Soir», a tiré sa révérence


Écrivain, journaliste, traducteur, adaptateur, animateur, Jacques De Decker était un passionné faisant partager ses passions comme chef du service culturel du Soir puis Secrétaire perpétuel de l’Académie de langues et littératures.

Par Jean-Marie Wynants
Chef adjoint au service Culture

Homme de culture par excellence, Jacques De Decker est décédé dans la nuit de dimanche à lundi d’une crise cardiaque, entouré de son épouse Claudia et de sa fille Irina, dans un taxi qui l’emmenait à l’hôpital. Né à Schaerbeek le 19 août 1945, il avait été durant de longues années, membre du service culturel du Soir qu’il avait dirigé de 1985 à 1990.
Une vocation précoce
Fils d’une enseignante et du peintre Luc De Decker, Jacques est plongé dès l’enfance dans l’univers des arts et de la culture. S’il ne manquait jamais une occasion d’évoquer l’œuvre de son père, s’activant pour la faire mieux connaître, c’est vers le théâtre qu’il se tourna très tôt plutôt que vers les arts plastiques.
En 1963, il n’a que 18 ans, lorsqu’il fonde avec Albert-André Lheureux le théâtre de l’Esprit Frappeur. Il y sera acteur mais glissera très vite vers le rôle de sa vie : conseiller littéraire et adaptateur de textes étrangers. Parallèlement à sa passion pour le théâtre, il est aussi attiré par les langues étrangères qu’il étudie d’ailleurs à l’ULB. De cette formation universitaire, il gardera le goût de la traduction (il sera professeur à l’école d’interprète de l’Université de Mons) mais aussi et surtout de l’adaptation. Écrivant lui-même dans les trois langues nationales (il rédigea en néerlandais son mémoire de fin d’études sur le théâtre de Hugo Claus), il apporta son talent à des dizaines de traductions et adaptations, essentiellement dans le monde théâtral.
Un monde dont il s’éloignera (à peine) en quittant les planches pour passer dans la salle, du côté de la critique. En 1971, à l’invitation de Jean Tordeur, il entre au Soir où il traite la littérature, le théâtre, le cinéma… Avec toujours une envie de défendre et de promouvoir celles et ceux dont il découvrait les œuvres et le parcours. Parallèlement à sa carrière journalistique, il poursuit son œuvre littéraire donnant dans les genres les plus divers : roman, nouvelle, essai, biographie sans oublier, bien sûr, le théâtre.
L’écriture avant tout
Jacques De Decker écrit ses propres pièces mais continue surtout à adapter les auteurs anglo-saxons, néerlandais et allemand. De Tom Stoppard à Schnitzler en passant par Hugo Claus ou Charles de Coster, il est sur tous les fronts. C’est cependant le répertoire allemand qui semble le mieux lui correspondre et il sera l’un de ceux qui feront connaître l’œuvre de Botho Strauss dans l’univers francophone. Au fil des ans, il adapta aussi Ibsen, Tchekhov ou Strindberg.
Dans ce monde du théâtre où les « familles » sont légion et ne se mélangent pas toujours, Jacques De Decker semble à l’aise dans tous les milieux travaillant à l’Esprit Frappeur, au Rideau de Bruxelles, à l’Atelier théâtral de Louvain-la-Neuve, au Parc, aux Galeries, au Poche, au Théâtre National, au Théâtre en Liberté, à la Balsamine, à la compagnie Baudouin-Bunton… Et si les metteurs en scène avec lesquels il collabora sont légion, il fut particulièrement en phase avec Daniel Scahaise et Jean-Claude Idée dont il soutint également le Magasin d’Écritures Théâtrales.
Un homme-orchestre revendiqué
Touche-à-tout, homme-orchestre, ces qualificatifs qui dérangent certains, il les revendiquait, s’intéressant à tous les domaines et multipliant les casquettes : auteur, traducteur, adaptateur, journaliste mais aussi professeur. Outre la traduction, il enseigna à l’Insas puis au Conservatoire de Bruxelles, transmettant aux étudiants sa passion pour l’histoire du théâtre et du cinéma.
Malgré ses activités multiples, il trouve également le temps d’écrire ses propres textes, publiant son premier roman, La grande roue, en 1985. Inspiré de La Ronde de Schnitzler, l’ouvrage édité chez Grasset est repris d’emblée dans la première sélection pour le prix Goncourt et sera traduit dans plusieurs langues. D’autres suivront dont Parades amoureuses (sélectionné, lui, pour le Renaudot) et Le ventre de la baleine inspiré par l’affaire Cools.
Présent sur tous les fronts
Et comme si cela ne suffisait pas à cet homme calmement hyperactif, il occupe diverses fonctions lui permettant de soutenir celles et ceux en qui il croit. Membre de conseils d’administration de divers théâtres, il est aussi animateur de débats, de rencontres littéraires et il devient l’un des piliers du jury du Prix Rossel où sa passion l’amène parfois à défendre des causes perdues avec autant de panache que de lucidité.
Du Théâtre Poème à Passa Porta en passant par les Riches-Claires ou la librairie Chapitre XII, il est partout chez lui, s’activant en coulisses pour faire advenir les choses. En France également, devenant président de l’organisation Beaumarchais à Paris. Mais c’est avec son élection à la succession d’Albert Ayguesparse à l’Académie Royale de Langue et de Littérature Françaises de Belgique en 1997, qu’il trouve sans doute l’équilibre idéal entre toutes ses passions. Cinq ans plus tard, il en devient le secrétaire perpétuel jusqu’en 2019, se dépensant sans compter pour faire connaître, lire, entendre les voix de celles et ceux dont il se fit toute sa vie le défenseur et le porte-parole.


COMMENTAIRE DE DIVERCITY
EUROPEEN, COSMOPOLITE, CITOYEN DU MONDE A LA FAÇON DE ZWEIG, DE GEORGES STEINER OU DE HANNAH ARENDT.



Surpris, pas étonné mais consterné. 
Depuis la mort d’Armand, Jacques avait changé.
Je le sentais fragile, grave, blessé  mais toujours souriant, d’un commerce exquis.
Nous étions proches sur l’essentiel et depuis longtemps.
Nos parents étaient amis, on se connait depuis qu’on était petits. 
Brabançons d’origine, francophones de culture, francisés jusqu’à l’extrême par un enseignement francophonissime nous incarnons, lui et moi, ce double je dont parle Bernard Pivot sans l’avoir vécu dans sa chair. Sans doute est-ce cela être belge, non point belgicain comme pouvait l’être ou vouloir le paraître Armand.
Belge au sens où César l’entendait,  synonyme de bravitude, à la croisée de la germanité et de latinité. Sans doute la meilleure manière d’être et de se sentir pleinement européen, cosmopolite, citoyen du monde à la façon de Zweig, de Georges Steiner ou de Hannah Arendt.
C’est une manière de pratiquer l’interculturel au quotidien, sans effort mais avec la volonté de dépasser les bornes sans trop choquer le bourgeois. Ce qui me fascinait chez Jacques, au-delà de sa mémoire érudite c’est son côté érasmien, au-dessus de la mêlée, à la manière de Romain Rolland, personnage qu’il incarna lors d’une inoubliable lecture croisée organisée par lui au Palais des Académies des lettres échangées par Verhaeren, Zweig et de l’auteur de Jean Christophe.
D’autres diront ses grands mérites littéraires, journalistiques, de critique, de traducteur et surtout d’adaptateur. Plus qu’un homme de lettres, Jacques était un homme de cœur, rien d’humain ne lui était étranger. Il caressait le projet d’écrire un opéra et un livre sur Bert Brecht et nous avions à cœur d’éditer les papiers de feu notre maître Henri Plard. Je m’engage à mener, à son terme cet ultime projet en quelque sorte outre tombe.
Notre héritage n'est précédé d'aucun testament. René Char.
MG

Aucun commentaire: