dimanche 26 avril 2020

Paul De Grauwe: "Le capitalisme restera le capitalisme. Il ne faut pas se bercer d’illusions"

Vincent Slits
La libre Belgique

La parole de Paul De Grauwe est toujours très écoutée. Economiste et professeur à la London School of Economics, il décrypte les conséquences de la crise du coronavirus. Et prévient: "le manque de solidarité de l'Europe se retournera contre elle". L'implosion de l'Europe est devenu "un scénario possible". Il est l'Invité du samedi de LaLibre.be.
Paul De Grauwe, 73 ans, a commencé une nouvelle vie professionnelle il y a 8 ans, après avoir longtemps enseigné à la KU Leuven. Il partage ainsi son temps entre Londres, la semaine où il enseigne et fait de la recherche, et Leuven, le week-end. “Certains me voient comme un économiste socialiste, d’autres comme un économiste libéral”, s’amuse Paul De Grauwe. “En réalité, je n’aime pas ce genre de classification. Je crois au système de l’économie de marché qui est inévitable et qui a permis de créer un bien-être matériel. Mais il y a des limites à ce système qui génère beaucoup d’inégalités et d’externalités qu’il convient de corriger. Il faut donc des États forts pour faire fonctionner ce système”, ajoute-t-il. 
QUEL SERA L’IMPACT DE CETTE CRISE DU CORONAVIRUS? CERTAINS PENSENT QUE L’ON VA ASSISTER A UN SCENARIO EN V AVEC UNE CHUTE BRUTALE AVANT UNE REPRISE RAPIDE, D’AUTRES PARIENT SUR UNE CRISE EN U AVEC UN RALENTISSEMENT PLUS PROLONGE. D’AUTRES ENCORE PARLENT DE GRANDE DEPRESSION ET DE LA PLUS GRAVE CRISE DEPUIS 1929. OU VOUS SITUEZ-VOUS? 
Il est très difficile de répondre à cette question car même les virologues ne savent pas très bien quelle est la nature de ce virus et de son évolution future. Pour les économistes, il est dès lors très difficile de faire une prédiction. Est-ce que cela sera une crise en V, U ou W ? Personnellement, je ne fais de prévision car je dois admettre que je ne sais pas. Il faut attendre davantage d’informations. Il se pourrait que l’on assiste, quelques semaines après le redémarrage de l’économie, à une nouvelle multiplication des cas de contamination qui obligerait à tout confiner à nouveau. La réalité, c’est que l’on ne sait pas. Ceux qui disent que c’est une crise en V ou en U, sur quoi se basent-ils ? Ils n’ont rien de vraiment objectif pour affirmer tel ou tel scénario. Ce ne sont que des spéculations. 
LES ECONOMISTES NE FONT-ILS PAS ASSEZ PREUVE DE MODESTIE EN LA MATIERE? 
Absolument car nous sommes dans l’obscurité pour le moment. Les prédictions, dans les circonstances actuelles et avec ce que celles-ci comptent d’incertitudes, nuisent à la crédibilité des économistes qui n’était déjà pas très élevée. 
COMMENT CONCILIER L’URGENCE DU COURT TERME - EVITER LA FAILLITE DE NOMBREUSES ENTREPRISES, SAUVER DES EMPLOIS, SOUTENIR LES INDEPENDANTS...- ET LA PERSPECTIVE DE VOIR LE CAPITALISME EVOLUER A PLUS LONG TERME? 
Il faut en premier lieu se préoccuper du court terme. Car, à long terme, on sera tous morts… Il faut éviter que cette épidémie ne provoque des dégâts permanents dans l’économie. Il faut faire en sorte que les entreprises – qui en ce moment ne parviennent pas à vendre leurs produits ou services – puissent continuer à exister, de manière à ce qu’elles puissent redémarrer rapidement lorsque l’économie sera relancée. La survie des entreprises, c’est cela la priorité absolue. Et l’État a la capacité de les aider : il a des possibilités de dépenses et de financements et il doit les utiliser. Et puis après, sur le long terme, on verra bien… Il est clair qu’il y aura des effets à plus long terme sur la mondialisation mais la priorité aujourd’hui doit être au court terme. 
LES GOUVERNEMENTS EN FONT-ILS ASSEZ POUR LE SAUVETAGE DES ENTREPRISES QUI SONT SOUVENT A COURT DE TRESORERIE? 
Dans une certaine mesure, oui. Mais ce qui manque aujourd’hui, c’est la volonté d’employer tous les instruments disponibles. Personnellement, je pense que la Banque centrale européenne (BCE) devrait intervenir et financer les déficits budgétaires qui sont la conséquence de l’épidémie. Car nous avons un problème aujourd’hui : les États doivent mobiliser beaucoup de ressources et sont acculés à émettre de la dette qui, plus tard, deviendra insoutenable. C’est un problème qui se pose surtout dans les pays du sud de la zone euro et qui pourrait entraîner une crise de la dette plus tard. Il faut éviter ce scénario et on a la capacité de le faire. Mais nous sommes prisonniers de dogmes qui partent du principe que ce n’est pas possible, que l’on ne peut pas le faire. Il faut mettre ces dogmes de côté. Il n’y a aucune raison de ne pas le faire. 
LA PISTE DES “CORONA BONDS”, DES OBLIGATIONS POUR FINANCER LES CONSEQUENCES DE CETTE CRISE, A ETE ABANDONNEE... 
En effet. C’était ma solution préférée. Cela aurait été un bon instrument de solidarité d’émettre conjointement de telles obligations, où la responsabilité du remboursement était aussi collective. Mais on n’en veut pas en Europe. Quelles sont les alternatives ? Il y a celle de la BCE que je viens d’évoquer. Ce serait techniquement très facile à faire mais, encore une fois, l’Europe est victime de dogmes. Pourtant, c’est ce qui a été fait pendant les épisodes de guerre mondiale car il fallait financer les dépenses liées à la guerre. Aujourd’hui, la crise est existentielle pour l’Europe, qui a un instrument de politique économique puissant et qui ne veut pas l’employer. Cela n’a pas de sens et ce n’est pas rationnel. 
DE MANIERE PLUS GENERAL, QUEL REGARD PORTEZ-VOUS SUR LA GESTION DE CETTE CRISE PAR L’EUROPE? ELLE A MONTRE UN CERTAIN NOMBRE DE DIVISIONS ET TARDE A S’ACCORDER SUR UN PLAN DE RELANCE DIGNE DE CE NOM. ETES-VOUS DEÇU PAR L’ACTION DE L’EUROPE? 
Oui, absolument. Le manque de solidarité est terrifiant en Europe et il se retournera contre elle. Dans certains pays comme l’Italie, où l’euroscepticisme est devenu très fort, il se pourrait qu’on replonge dans une crise de la dette. C’est un scénario qui est devenu de l’ordre du possible. Il y a beaucoup d’incertitudes mais des mécanismes politiques sont en train de se développer, qui pourraient déboucher sur une crise après la crise. En Italie, mais aussi en Espagne, il y a la perception que l’Union européenne ne représente rien du tout puisque les autres pays ne veulent pas les aider. Ce manque de solidarité, cette absence de volonté d’aider les pays les plus vulnérables pourrait entraîner une catastrophe. L’Europe risque de se défaire. 
L’EUROPE JOUE DONC SA SURVIE DANS LA GESTION DE CETTE CRISE? UN RISQUE D’IMPLOSION EXISTE? 
C’est un scénario possible. Je ne fais pas de prévision, c’est trop difficile, mais il faut mettre en garde face à un tel risque. Dans certains pays européens, au lieu de la solidarité européenne, on a tourné un tout autre bouton qui est celui de la moralisation. Les Néerlandais expliquent qu’ils ont été vertueux, alors que les Italiens ne le sont pas, et estiment donc que ces derniers doivent être punis. Cette attitude-là est une attitude protestante. On la retrouve aussi en Allemagne. Si on continue dans cette direction, cela va détruire l’Europe. 
UN MOT SUR LA BELGIQUE QUI EST UNE TERRE DE PME ET DE TPE. SERA-T-ELLE PLUS TOUCHEE PAR CETTE CRISE QUE D’AUTRES PAYS? 
Non, je ne pense pas. En Allemagne, en Italie ou dans d’autres pays, il y a partout beaucoup de PME et TPE. Cela ressort d’ailleurs des données de l’OCDE ou du FMI. L’onde de choc économique est semblable en Belgique et en Allemagne. Donc la Belgique ne souffrira pas plus que d’autres pays. 
CERTAINS EVOQUENT, APRES CETTE CRISE, L’EMERGENCE D’UN “NOUVEAU MONDE” AVEC A LA FOIS DES FORMES DE DEGLOBALISATION DE L’ECONOMIE MONDIALE, LE RETOUR DE PRODUCTIONS PLUS LOCALES ET DURABLES... PENSEZ-VOUS QUE LE VISAGE DU CAPITALISME VA CHANGER? 
Il y aura après cette crise des tendances au protectionnisme. Dans certains secteurs de l’économie, il y aura une grande pression pour que les pays deviennent indépendants sur le plan de production de tel ou tel produit. Mais dire que cela débouchera sur un capitalisme plus humain, c’est autre chose… Ce sera toujours du capitalisme, même si certains secteurs seront probablement protégés par des tarifs à l’importation, par exemple. Mais, pour le reste, le capitalisme restera le capitalisme. Il ne faut pas se bercer d’illusions à ce sujet. Quelle est d’ailleurs l’alternative ? L’État belge ne va pas commencer subitement à tout produire. 
UN AUTRE DEBAT A LIEU, CELUI DE LA NECESSITE DE SAUVER DES VIES AU DETRIMENT DE L’ECONOMIE AVEC LE RISQUE DE FAIRE PESER SUR CETTE GENERATION ET LES GENERATIONS FUTURES UN RISQUE D’APPAUVRISSEMENT GENERALISE. COMPRENEZ-VOUS CE DEBAT? 
C’est un choix mais il ne faut pas exagérer la portée de ce débat. Car si on commence à ouvrir trop rapidement l’économie, il se pourrait que ce virus devienne tellement virulent et son expansion telle que les gens ne voudront pas aller retravailler. On aurait alors le pire des deux mondes avec une haute mortalité et une économie qui ne tourne pas non plus. 
QUE PENSEZ-VOUS DE LA GESTION DE LA CRISE SANITAIRE PAR DONALD TRUMP? RECEMMENT, IL A ENCORE INCITE CERTAINS ETATS A NE PAS RESPECTER LES REGLES DE CONFINEMENT… 
Oui, il n’y a plus de mots pour exprimer ce que je pense. C’est de l’incompétence, de la vulgarité, du mensonge et cela ne fait que s’aggraver. Il est incroyable qu’autant d’Américains le supportent encore. C’est difficile à comprendre… 
RECEMMENT EMMANUEL MACRON A PLAIDE POUR UNE ANNULATION PARTIELLE DE LA DETTE DES PAYS D’AFRIQUE. UNE VOIE A SUIVRE? 
Je suis absolument favorable à cela. C’est le moment de le faire. Mais il y a aussi des blocages, surtout venant des États-Unis. Il y aurait pourtant moyen de le faire et cela ne coûterait pas grand-chose. Car, d’un point de vue économique, ces pays sont relativement petits.


COMMENTAIRE DE DIVERCITY
« LE MANQUE DE SOLIDARITE, CETTE ABSENCE DE VOLONTE D’AIDER LES PAYS LES PLUS VULNERABLES POURRAIT ENTRAINER UNE CATASTROPHE. L’EUROPE RISQUE DE SE DEFAIRE. » 

Les esprits qui se veulent progressistes se sont déchaînés en proposant une « économie de la vie » (Attali). et non point du marché. En prônant un retour aux pouvoirs régaliens de l’Etat, ces prophètes de la rupture on crut voir poindre une métamorphose ou plus simplement un changement de paradigme, un retour à l’Etat social redistributeur. On attendait avec impatience l’analyse du très sage économiste flamand Paul De Grauwe. 
Egal à lui-même , il nous annonce « qu’il ne sait pas » alors qu’il sait mieux que personne les difficultés qui attendent notre chère Europe : "le manque de solidarité de l'Europe se retournera contre elle". Pire encore : « L'implosion de l'Europe est devenu un scénario possible ».
De Grauwe pense que la Banque centrale européenne (BCE) devrait intervenir et financer les déficits budgétaires qui sont la conséquence de l’épidémie.  « Mais nous sommes prisonniers de dogmes qui partent du principe qu’on ne saurait le faire. Il faut faire un sort à ces dogmes. » 
En clair, la piste des “corona bonds”, des obligations communes  (les « euro bonds » chers à Verhofstadt) pour financer les conséquences de cette crise désastreuse, a été abandonnée. C’était la solution préférée de Paul De Grauwe. Cela aurait été un bon instrument de solidarité d’émettre conjointement de telles obligations, où la responsabilité du remboursement serait collective. Mais on n’en veut pas en Europe du nord. 
Quelles sont les alternatives ? « Il y a celle de la BCE. Ce serait techniquement très facile à faire mais, encore une fois, l’Europe est victime de ses dogmes. Pourtant, c’est ce qui a été envisagé pendant les guerres mondiales : car il fallait financer les dépenses militaires. Aujourd’hui, l’Europe traverse une crise existentielle  mais elle possède un instrument de politique économique puissant auquel elle répugne à recourir. « Ce n’est pas rationnel. » 
« Le manque de solidarité européenne est choquant. Il se retournera contre elle. » 
Le manque de volonté d’aider les pays les plus vulnérables pourrait tourner à la catastrophe. L’Europe risque carrément de se déliter. 
L’implosion de l’Union européenne est devenue un scénario envisageable,  les Néerlandais faisant valoir qu’ils ont été vertueux, quand les Italiens ne le sont pas : ces derniers doivent selon eux  être punis en vertu d’une mentalité très « protestante », partagée par les Allemands. « Continuons dans cette direction, et on détruira l’Europe.» « En tout état de cause, gardons nous de relancer trop rapidement l’économie, « il se pourrait que ce virus corona  devienne tellement agressif et son expansion tellement ravageuse que les gens refuseront de retourner travailler. On se retrouverait  alors le pire des mondes avec une mortalité élevée et une économie qui ne tourne plus. »
Retenons de cette brillante leçon d’économie européenne qu’il «  y a des limites à un système qui génère beaucoup d’inégalités et d’externalités qu’il convient de corriger. »
C’est dire qu’au-delà de la situation sanitaire qui est dramatique et que les 27 abordent dans le plus grand désordre, il manque une volonté commune d’harmonisation des politiques économiques et financières des pays membres. C’est un camouflet pour les pères fondateurs de l’Europe et une remise en cause radicale du projet d’unification européenne. Delors reviens, tes successeurs ne savent pas ce qu’ils font ! Risquons une hypothèse folle : et si DSK et Verhofstadt étaient à la barre du vaisseau Europa  en lieu et place de l’inconsistant Charles Michel et de la pusillanime Ursula ?
MG

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