jeudi 9 avril 2020

"Pendant longtemps, j’ai eu peur que cela me desserve » : le défi de la valorisation des langues d’origine"


Par Iris Derœux  Le Monde

Samir, 24 ans, étudiant en communication, avait du mal à « assumer » ses origines culturelles et son bagage linguistique. « Ma mère est d’origine algérienne, mon père d’origine tchèque. Ils ont tout donné pour que l’ascenseur social fonctionne et ils ont fait passer leur culture au second plan. J’appartiens à cette génération issue de l’immigration à qui les parents ont inculqué en priorité l’importance du français », raconte ce Rémois, qui ne parle pas tchèque, et affirme avoir une connaissance « orale » de l’arabe oranais. « Pendant longtemps, j’ai eu peur que cela me desserve. C’est un voyage aux Etats-Unis, en terminale, qui m’a libéré : j’ai réalisé la force du multiculturalisme, surtout à l’ère de la mondialisation. J’ai compris que mon identité plurielle était un plus, qu’elle me rendait plus ouvert d’esprit, et plus flexible », explique-t-il.
Sur son CV, l’arabe figure aux côtés de l’anglais et de l’allemand, et cette compétence donne lieu, comme d’autres, à des discussions en entretien d’embauche et avec ses potentiels recruteurs. « Lors de mon stage précédent, où j’étais assistant dans une agence qui travaillait avec le Moyen-Orient, ce fut clairement utile », poursuit Samir, avant d’inviter les jeunes dans son cas « à ne surtout pas s’autocensurer ».
DISCRIMINATIONS A L’EMBAUCHE
S’autocensurer ? Ils et elles sont nombreux à nous avoir confié des histoires similaires : ne pas savoir « quoi faire » de leur connaissance des langues familiales originelles, surtout quand celles-ci sont liées aux vagues migratoires postcoloniales. Si la France compte de 3 à 4 millions d’arabophones, selon le ministère de la culture, beaucoup ont l’impression que ces langues ne servent « à rien », socialement et professionnellement. Et qu’elles les desservent, dans un contexte où persistent les discriminations à l’embauche des candidats ayant un nom à consonance maghrébine, comme en témoignent les opérations de « testing » menées sous la direction de Jean-François Amadieu, cofondateur de l’Observatoire des discriminations.
Pourtant, les cabinets de recrutement, chercheurs, conseillers en orientation ou enseignants que nous avons interrogés sont unanimes : le plurilinguisme est une force, que les langues en question soient partiellement ou parfaitement maîtrisées. Autrement dit, ils recommandent de cultiver et de valoriser ces connaissances linguistiques et culturelles, dans sa vie comme sur son CV, dans les cursus d’excellence comme sur Parcoursup (dans la rubrique « ouverture au monde », située dans les « centres d’intérêt »).
RAPPORTS AMBIGUS
Certains prennent conscience tardivement de cette richesse. Naît alors le regret de ne pas les avoir assez pratiquées. Ilyass, 26 ans, confie ainsi avoir renoué tardivement avec l’arabe marocain de ses parents, après des années à entretenir des rapports ambigus avec leur culture. « A 10 ans, je rejetais l’arabe, insistant sur ma bonne maîtrise du français. Puis, une fois arrivé dans un lycée parisien entouré de gens n’ayant grandi qu’avec le français, je me suis mis à revendiquer cette langue qui m’était pourtant devenue de plus en plus étrangère. » Il multiplie désormais les sessions de rattrapage avec ses parents, en regardant la télé marocaine ou avec des amis.
Derrière le trio anglais-espagnol-allemand, « le chinois, le russe, l’arabe, le portugais ou l’hindi sont de plus en plus utiles professionnellement », Delphine Hervé, consultante recrutement
« Les langues les plus valorisées pour trouver un travail, bien sûr, restent le trio de tête anglais-espagnol-allemand, avec une domination incontestée de l’anglais. Mais d’autres, telles que le chinois, le russe, l’arabe, le portugais ou, dans une moindre mesure, l’hindi sont de plus en plus utiles professionnellement », résume Delphine Hervé, consultante en recrutement chez Mozaïk RH, cabinet spécialisé dans l’inclusion économique et la lutte contre les discriminations à l’embauche. Elle souligne la valeur de ces langues dans les secteurs divers pour lesquels son cabinet est sollicité : la vente de détail, l’immobilier de luxe, le secteur associatif et les ONG où il s’agit d’être au plus près des bénéficiaires, le génie civil, les affaires internationales… « Il y a un décalage entre l’offre et la demande, puisque ces langues ne se retrouvent pas assez dans les cursus scolaires les plus empruntés. C’est dommage, car la France dispose de cette richesse linguistique, notamment dans les quartiers, sur laquelle il serait possible de capitaliser », analyse-t-elle.
CARTE A JOUER
Delphine Hervé conseille donc de bien indiquer son niveau de langue sur son CV, ainsi que le contexte d’utilisation, et de ne pas hésiter à faire certifier ces connaissances. D’autant qu’a été créé en 2019 le certificat international de maîtrise en arabe moderne standard (CIMA), délivré par l’Institut du monde arabe, afin d’évaluer les niveaux sur le même modèle que le TOEFL en anglais ou le DELE en espagnol. Un certificat utile pour celles et ceux qui ne passent pas par des cursus diplômant en langue, telles les licences de langues à l’université, ou par l’Institut national des langues et civilisations orientales (Inalco).
Du côté des grandes écoles, il y a là aussi une carte à jouer puisque celles-ci insistent de plus en plus sur la connaissance d’une deuxième langue étrangère après l’anglais – la seule maîtrise de l’anglais pouvant paraître insuffisante sur un marché du travail tendu et compétitif. Pour Jörg Eschenauer, président du département langue et culture de l’Ecole des ponts et chaussées, à la tête du groupe de travail « langues » de la Conférence des grandes écoles, la maîtrise d’autres langues est stratégique pour des entreprises qui mènent des affaires à l’international : « On sait parfaitement que, dans une négociation avec des partenaires étrangers, l’essentiel se trame par exemple au café, ou après la réunion de travail qui s’est tenue dans un anglais souvent lamentable. Lors de ces moments, avec ces quelques mots échangés en portugais ou en arabe, la connivence est créée, et fait la différence. »
INEGALITES TERRITORIALES
Selon Jörg Eschenauer, la question de l’utilité du plurilinguisme ne devrait donc même pas se poser. Simplement, pour parvenir à des cursus d’excellence en misant sur une deuxième langue, encore faut-il que celle-ci soit maîtrisée et donc qu’un apprentissage continu de qualité ait eu lieu. C’est là que le bât blesse. L’enseignement de ces langues au primaire et au secondaire souffre d’inégalités territoriales et de fortes tensions politiques.
« Le portugais, lui aussi langue d’immigration, a longtemps souffert de stéréotypes et de caricatures », Nabil Wakim, journaliste et auteur
En témoignent les polémiques à répétition autour des enseignements langue et culture d’origine (ELCO), dispositifs censés permettre aux élèves, du CE1 jusqu’au lycée, d’apprendre l’arabe, le portugais, l’italien, le turc ou encore le serbe, qui déchaînent les passions à chaque tentative de réforme. « L’apprentissage est rendu compliqué par le stigmate associé à la culture arabe en France, mais aussi par la linguistique elle-même, puisque la langue commune n’est finalement la langue de personne, les dialectes sont la norme », note Nabil Wakim, journaliste au Monde et auteur de l’ouvrage à paraître aux éditions du Seuil L’Arabe pour tous. Pourquoi ma langue est taboue en France. Résultat : la qualité laisse à désirer.
« Il est important de mieux outiller les jeunes, qu’il y ait une logique d’apprentissage permettant de dépasser la dichotomie entre les dialectes et l’arabe littéral. Après tout, ça ne pose pas de problème en espagnol : le fait d’avoir appris le castillan n’empêche pas de communiquer avec un Argentin », note-t-il. Il lui paraît en outre essentiel de travailler autour de la réputation de la langue. « Le portugais, lui aussi langue d’immigration, a longtemps souffert de stéréotypes et de caricatures, mais la communauté portugaise a su le maintenir vivace. L’image positive du Brésil joue également un rôle : elle a donné envie à des Français sans lien avec la culture lusophone d’apprendre la langue », analyse le journaliste et auteur, estimant qu’il y a là une source d’inspiration pour redonner à l’arabe ses lettres de noblesse.
« BIOGRAPHIES LANGAGIERES »
En attendant un hypothétique apaisement autour de ces questions, Sandrine Eschenauer, chercheuse en sciences du langage à l’université d’Aix-Marseille, invite à l’optimisme. Formatrice d’enseignants en langues du premier et du second degré, elle constate une attention de plus en plus poussée des jeunes professeurs « aux biographies langagières » de leurs élèves.
Autrement dit, de nouvelles générations d’enseignants souhaitent donner une plus grande place aux connaissances linguistiques et culturelles transmises par les familles mais aussi par les films, la musique et les récits qui nourrissent les élèves. « L’enjeu est qu’ils comprennent par exemple que leurs mots en wolof ont autant de valeur que l’anglais, qu’ils se sentent plus en confiance, que ce bagage serve de socle d’apprentissage à d’autres compétences. Et que l’on crée ainsi des ponts entre la culture de l’école et les cultures des élèves », explique-t-elle. Pour que, une fois jeune adulte, ceux-ci se sentent autorisés à les valoriser.
Iris Derœux


COMMENTAIRE DE DIVERCITY
LA LANGUE D’ORIGINE FARDEAU OU OUTIL ?

« Le plurilinguisme est une force, que les langues en question soient partiellement ou parfaitement maîtrisées. »

Enfin une voix qui s’élève pour valoriser le trésor que représente la langue d’origine de tous les enfants issus  de la diversité, quelle que soit cette origine et cette langue. Beaucoup la regardent comme un fardeau inutile quand  c’est précisément l’inverse.
Adolescent, mon professeur de néerlandais se moquait de mon flamand dialectal hérité d’une grand mère brabançonne inculte. Il se trompait et il me trompait. De fait, j’ai capitalisé sur ce maigre bagage oral pour étudier ensuite, sans effort, le néerlandais standard et ensuite l’allemand sans difficulté quand  il est réputé langue complexe. Ma bosse des langues c’est cela et rien d’autre.
On continue à enseigner le latin, voire le grec en option dans nos lycées, collèges et athénées bruxellois, sans  offrir l’arabe ou le turc langues maternelles d’un grand nombre d’élèves bruxellois.  Certes l’arabe n’est la langue de personne puisque l’on s’exprime en dialecte, voire en berbère, dans les familles. « Il est important de mieux outiller les jeunes, qu’il y ait une logique d’apprentissage permettant de dépasser la dichotomie entre les dialectes et l’arabe littéral »
Il serait temps que les fils et les filles de l’immigration comprennent que leur « double je » (Bernard Pivot) est un atout majeur et non pas un stigmate. Les juifs ont compris cela depuis des millénaires et c’est ce qui constitue cette plus value culturelle et cosmopolite que beaucoup leur jalousent.
  Il est vrai que le pays dit d’accueil regarde rarement les choses ainsi. La grande majorité des Bruxellois dits de souche ont le plus grand mépris, d’abord pour le flamand, ensuite et au même degré pour les « sabirs » pratiqué par les Bruxellois d’adoption. Encore une fois c’est aberrant.
Je n’ai cessé au cours de ma carrière de chef d’école à Schaerbeek d’insister en vain auprès du pouvoir organisateur pour qu’ils  créent des synergies culturelles entre les écoles de quartiers  à forte présence marocaine ou turque avec les  asbl culturelles locales afin de ne pas laisser aux seules mosquées le soin de défendre la langue et la culture d’origine. 
Jamais je ne fus entendu. Ces mêmes citoyens bruxellois ont découvert, du moins le plus éclairés d’entre eux, les avantages des écoles dites d’immersion français -néerlandais. Mais pourquoi une commune comme Schaerbeek pour ne pas la citer n’aurait elle pas une école primaire d’immersion anglais, une autre immersion turc, une autre immersion arabe. J’y vois une manière concrète et efficace de promouvoir non pas la multiculturalité (dans laquelle on se regarde comme des chiens de faïence) mais le dialogue interculturel permanent.  On me dira que cela exige des professeurs certifiés et sans doute une rectification constitutionnelle (pas sûr du tout).
Les jeunes Belges  d’origine marocaine ou turque se plaignent tous d’être regardés et traités comme des extra terrestres  parlant une langue  bâtarde quand en vacances ils retournent au pays  d’origine. Certains, les plus futés,  profitent des ces séjours linguistiques pour corriger le tir mais la plupart s’enferment dans un mutisme coupable. Quelle erreur !  A qui la faute.
Pendant des décennies le flamand, pardon le néerlandais, a été regardé par la bourgeoisie francophone, autrefois dominante, comme un sabir de manant. La réalité aujourd’hui se venge et il se pourrait que demain les très nombreux Bruxellois dont ni le français, ni le néerlandais est la langue maternelle  demandent réparation, comme aujourd’hui le peuple flamand.
 « Et que l’on crée ainsi des ponts entre la culture de l’école et les cultures des élèves »,
MG

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