mercredi 22 avril 2020

Tracking: de la poudre aux yeux pour faire croire que nos gouvernants font quelque chose?


Thierry Bingen IN Le Vif
Membre des instances dirigeantes du Mouvement DEMAIN

Le nouveau buzz qui a infecté le pays, y compris le Parlement fédéral, concerne la mise en place d'un "tracking" via le smartphone des citoyens. Cette idée s'inspire de mesures prises en Chine, à Singapour et en Corée. On notera le caractère autoritaire de certaines de ces contrées, ce dont on peut encore se réjouir n'est pas le cas chez nous. Le danger pour notre vie privée est-il compensé par une "efficacité" reconnue? On va le voir, il n'en est rien.
Ne parlons évidemment pas de la Chine. En Corée, les résultats atteints l'ont beaucoup plus vraisemblablement été grâce au recours au port généralisé du masque et le recours massif aux tests dans une population au grand sens civique. À Singapour, un régime presque aussi totalitaire qu'en Chine, l'usage "imposé" de ce type d'application n'a pourtant été accepté que par 15% de la population ; le recours, comme presque partout sur la planète, au confinement a finalement permis d'enrayer l'épidémie ce que le "tracking" n'avait pas fait. Des spécialistes estiment en effet que, à moins d'une adoption sincère de ce type d'application par 60% des citoyens, elle ne peut avoir d'effet.
Qu'en serait-il chez nous?
Il est totalement impossible d'imposer ce "tracking". Son utilisation resterait donc volontaire, mais par qui ? Nul doute que nombre de citoyens croyant sincèrement qu'ils ne sont pas dangereux car asymptomatiques, éventuellement testés négatifs (tests généralement pas réalisés jusqu'ici, et pas près de l'être), signaleront leur présence dans l'espace public. Peu importe. Mais que feront tous ceux qui, testés ou non, ne présentant pas de symptômes graves, ont des raisons de penser qu'ils sont porteurs "sains"? S'ils sont des citoyens avec un grand sens civique, ils resteront confinés chez eux ou ne fréquenteront l'espace public qu'en prenant des mesures sérieuses (à commencer par le port d'un masque); pas besoin de les tracer donc. Mais les autres ? S'ils sont au pire réfractaires ou au mieux menacés dans leur emploi, ils n'auront aucune envie de signaler le danger qu'ils représentent...
Ajoutons en plus tous les asymptomatiques non testés, et nous pouvons conclure que le "tracking" ne tracera que très peu de cas dangereux; on sera loin des 60% qui pourraient justifier son usage.
Et quand bien même ce "tracking" donnerait-il des résultats, à quoi bon? S'imagine-t-on un instant qu'on pourrait tirer le moindre enseignement d'apprendre qu'on a "frôlé" trois infectés certifiés sans rien savoir (puisque les tests PCR donnent plein de faux négatifs) des 53 autres personnes qu'on a croisées dans des conditions identiques ce jour-là?
Alors, pourquoi ce buzz au sommet de l'État ? Cette idée de "tracking" n'est de nouveau que de la poudre aux yeux pour faire semblant que nos gouvernants font quelque chose. On évite ainsi de parler de l'amateurisme et de l'incurie de la gestion libérale de la santé publique: où sont les moyens pour les hôpitaux et les maisons de repos. Où restent les masques? Où sont les tests sérologiques? Comment comptent-ils en gérer les résultats?
Vu le danger, très réel lui, d'un glissement progressif vers une société où le contrôle des mouvements des citoyens serait accepté, il est urgent de tout faire pour enrayer l'épidémie du Covid et d'abandonner cette idée saugrenue de "tracking".


COMMENTAIRE DE DIVERCITY
« ATTENDS-TOI A L’INATTENDU. »
LA QUINTESSENCE DE LA QUINTESSENCE

« Pourquoi ce buzz au sommet de l'État ? Cette idée de "tracking" n'est de nouveau que de la poudre aux yeux pour faire semblant que nos gouvernants font quelque chose. »
Raison de plus pour nous concentrer avec discernement et esprit critique sur l’essentiel, singulièrement en cette période qui incline à l’introversion et à la méditation.
Edgar Morin, sage inoxydable et presque centenaire est persuadé que « cette crise nous pousse à nous interroger sur notre mode de vie, sur nos vrais besoins masqués dans les aliénations du quotidien »

Edgar Morin : une vie pleinement réussie.
Cet homme de la décantation est avant tout capable de discernement. 
Sa pensée décantée m’interpelle depuis des décennies mais plus encore aujourd’hui.  Après « la méthode de la méthode », voici, selon le même : la quintessence de la quintessence. 
Mon ami Jacques De Decker était fait du même bois mais tout s'est arrêté pour lui dimanche dernier, dans un taxi.
Quelle tragédie, comme une bibliothèque qui brûle. Il m'a fait découvrir Cynthia Fleury un peu verbeuse à mon goût mais brillante.
Paul Briot, feu notre professeur de latin et de morale à l’athénée Fernand Blum pensait qu'il fallait interroger les grands sages de notre temps, ceux qu’il regardait comme les « prophètes de l’âge moderne » on dit aujourd’hui les sonneurs d’alerte et les donneurs d’alarme.
Les anciens vénéraient les très anciens quand nous sommes obsédés par le jeunisme en jeans et basquets Nike.
J'écoute en boucle les témoignages du vieux Chomsky sur You Tube en ce moment et je me souviens de la grande sagesse de Christian de Duve.
Il y avait de cela aussi chez Helmut Schmidt et surtout chez l'immense Pierre de Locht que j’ai eu le bonheur de rencontrer quelquefois. Ce sont les gens de l'essentiel. Mon ami Pierre Vander Elst, pédagogue de génie mais à peu près inconnu était pareil, le corona me l'a enlevé.
N'oublions pas Jacques Attali de plus en plus synthétique et prophétique. Beaucoup ne l’aiment pas, c’est pareil pour Michel Onfray, Comte-Sponville, Régis De Bray, Pascal Bruckner ou Alain Finkielkraut. 
« Cette crise nous demande de réfléchir pour une politique de civilisation » (Morin)
Mais pourquoi aller chercher ailleurs quand l’essentiel est souvent à  portée de main dans notre immédiate proximité, je songe au philosophe bruxellois Lambros Couloubaritsis autre grand penseur de la complexité, je songe surtout aux échanges nombreux et denses avec mes amis confinés, éloignés mais que cette épreuve tend à rapprocher via la toile.
Ne devons nous pas tous retisser les fils distendus du tissus complexe que sont nos vies ?

Dans un entretien au « Monde », le sociologue et philosophe, le moraliste  Edgar Morin estime que la course à la rentabilité comme les carences dans notre mode de pensée sont responsables d’innombrables désastres humains causés par la pandémie de Covid-19. »
Il y plaide pour un nouveau contrat social, et propose une analyse d’une crise globale qui le « stimule énormément ».
En voici quelques extraits qui interpellent et que nous serions  toutes et tous bien inspirés de méditer.
 « Nous ne savons pas si nous devons en attendre du pire, du meilleur, un mélange des deux : nous allons vers de nouvelles incertitudes. »
  « L’arrivée d’un imprévisible était prévisible, mais pas sa nature »
 « Le confort intellectuel et l’habitude ont horreur des messages qui les dérangent. » 
« Cette épidémie nous apporte un festival d’incertitudes. » 
« Tout ce qui semblait séparé est relié, puisqu’une catastrophe sanitaire catastrophise en chaîne la totalité de tout ce qui est humain. » 
« Les carences dans le mode de pensée, jointes à la domination incontestable d’une soif effrénée de profit, sont responsables d’innombrables désastres humains dont ceux survenus depuis février 2020. ».
 « C’est l’occasion de comprendre que la science n’est pas un répertoire de vérités absolues (à la différence de la religion) mais que ses théories sont biodégradables sous l’effet de découvertes nouvelles. »
 « Des remèdes peuvent apparaître là où on ne les attendait pas. » « Dans les systèmes vivants et surtout sociaux, le développement vainqueur des déviances devenues tendances va conduire à des transformations, régressives ou progressives, voire à une révolution. » 
« "Il y a espoir que la lente évolution commencée s’accélère. » 
 « Ce sont des déviants, de Pasteur à Einstein en passant par Darwin, et Crick et Watson, les découvreurs de la double hélice de l’ADN, qui font progresser les sciences. » 
« Le confinement stimule les capacités auto-organisatrices pour remédier par lecture, musique, films à la perte de liberté de déplacement. Ainsi, autonomie et inventivité sont stimulées par la crise des confinements ethniques, nationaux, religieux qui se sont aggravés dans les premières décennies de ce siècle. »
« Faute d’institutions internationales et même européennes capables de réagir avec une solidarité d’action, les Etats nationaux se sont repliés sur eux-mêmes »
 « J’espère que l’exceptionnelle et mortifère épidémie que nous vivons nous donnera la conscience non seulement que nous sommes emportés à l’intérieur de l’incroyable aventure de l’Humanité, mais aussi que nous vivons dans un monde à la fois incertain et tragique »
« Les Skype et Zoom ne donnent pas le contact charnel, le tintement du verre qu’on trinque. » 
« Quel sera l’avenir de la mondialisation ? Le néolibéralisme ébranlé reprendra-t-il les commandes ? Est-ce que se prolongera et s’intensifiera le réveil de solidarité provoqué pendant le confinement, non seulement pour les médecins et infirmières, mais aussi pour les derniers de cordée »
« Les déconfinés reprendront-ils le cycle chronométré, accéléré, égoïste, consumériste ? Ou bien y aura-t-il un nouvel essor de vie conviviale et aimante vers une civilisation où se déploie la poésie de la vie, où le « je » s’épanouit dans un « nous » ? »
« Nous pouvons craindre fortement la régression généralisée qui s’effectuait déjà au cours des vingt premières années de ce siècle (crise de la démocratie, corruption et démagogie triomphantes, régimes néo-autoritaires, poussées nationalistes, xénophobes, racistes). Toutes ces régressions (et au mieux stagnations) sont probables tant que n’apparaîtra la nouvelle voie politique-écologique-économique-sociale guidée par un humanisme régénéré. Celle-ci multiplierait les vraies réformes, qui ne sont pas des réductions budgétaires, mais qui sont des réformes de civilisation, de société, liées à des réformes de vie.»
« L’après-épidémie sera une aventure incertaine où se développeront les forces du pire et celles du meilleur, ces dernières étant encore faibles et dispersées. Sachons enfin que le pire n’est pas sûr, que l’improbable peut advenir, et que, dans le titanesque et inextinguible combat entre les ennemis inséparables que sont Eros et Thanatos, il est sain et tonique de prendre le parti d’Eros. »
« Toute crise me stimule, et celle-là, énorme, me stimule énormément. »
Il nous reste à vivre les plus belles heures et les plus riches journées de confinement en méditant ces réflexions puissantes et inspirantes. 
MG

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