jeudi 30 avril 2020

Un poseur, pas de leaders: les gouvernements dézingués au nord du pays

Il va falloir s’accrocher. Au nord du pays, le ton est à la sourde colère et au vocabulaire choc. Des jours après la conférence de presse de la Première ministre Sophie Wilmès et des ministres-présidents régionaux et communautaire, le ton est à l’orage.

Par Béatrice Delvaux
Editorialiste en chef
Le Soir

Trois idées pour une descente en flamme : la Première ministre n’a pas de leadership, ce gouvernement n’est plus crédible et ce pays n’est pas gouverné. Circulez, il faut autre chose. Autant le savoir quand, au sud du pays, on conserve son calme.

« Un crash en slow motion, live à la télévision », écrivait ainsi lundi dans Het Laatste Nieuws, Noël Slangen, consultant en stratégie et communication politiques : « Ce qui devait être l’un des discours politiques les plus importants de l’après-guerre, s’est mué en un travail bricolé qu’aucun enfant n’aurait osé ramener à la maison. » L’ex-Open VLD pointe les failles d’une équipe intérimaire mais attribue le problème au camp francophone « avec des libéraux francophones venus d’un banc de réserve rempli d’une garniture de troisième rang, dirigé par un poseur (en français dans le texte, NDLR) comme Georges-Louis Bouchez qui ne sait rien faire de mieux en plein lockdown que d’organiser un déplacement non essentiel pour lancer sa présidence d’un club de foot amateur, les Francs Borains. Il y a des moments où on souhaiterait presque que la machine bien huilée du PS soit à la manœuvre. »

L’heure est grave !

Qu’un libéral flamand en appelle au retour des socialistes pour remplacer des… libéraux, tudieu, c’est que l’heure est grave ! On ne peut pas parler de lubie car le même jour, Bart Brinckman, l’éditoraliste du Standaard assassine le même GLB qui se comporte selon lui comme une version de « Balthasar Boma » (un personnage de la série flamande culte « FC De Kampioenen », NDLR) en se faisant couronner président d’un club de football local : « Son comportement témoigne de l’insupportable légèreté d’un danger ambulant. Le président du MR est plus haï en Flandre désormais que n’importe quel PS. » C’est dire… Le commentateur dit aussi au passage tout le mal qu’il pense du gouvernement : « L’idée que ce vilain monstre – accouché en position de siège – se transformerait en grandissant en une ballerine séduisante, relève du Royaume des fables. Ce qui a commencé comme une expérience branlante, reste une construction bizarre. La fin des pouvoirs spéciaux implique un vote de confiance et la fin du gouvernement Wilmès ». Impossible de changer les pilotes en cours de crise ? « Je suis très curieux de lire les commentaires une fois que le bateau aura sombré corps et biens. »

« Une construction confédérale »

Il y en a encore, je vous en remets ? Ce mercredi, Guy Tegenbos, ex-journaliste spécialisé en affaires sociales au Standaard met la touche finale : « Wilmès n’est pas un leader. Pourquoi ne pas avoir attendu quelques heures vendredi soir pour tenir un discours fort à la Macron ou à la Rutte ? Simple : parce que tous les autres politiciens auraient fait fuiter les informations pour se mettre en évidence. On dirait que plus aucun leadership n’est possible dans ce pays. (…) Le temps n’est-il pas venu d’adopter un modèle à la suisse ? » Et Tegenbos de remarquer que le Conseil National de Sécurité qui prend toutes les décisions dans cette crise et fait marcher tous les niveaux de pouvoir dans la même direction est en fait une construction confédérale. « Ne le dites à personne, sinon il est foutu. »

Prendre de la hauteur…

Voilà donc le peloton d’exécution flamand qui tire à balles de guerre contre la Première ministre, son gouvernement et la Belgique. Il faut attendre l’historien Marc Reynebeau pour retrouver un peu de pondération. Dans De Standaard, il remarque que si les commentateurs se sont déchaînés sur la forme et le timing de cette conférence de presse, peu ont mis l’accent sur un contenu, qu’ils n’ont en fait pas bien écouté. « C’est déjà arrivé qu’on critique à tort le Conseil de sécurité », remarque cet intellectuel qui déplore un débat très polarisé laissant peu de place à la nuance. « Avec des conversations qui se perdent en oppositions superficielles et souvent fausses, comme entre la santé et l’économie, la vie privée et la sécurité, le protectionnisme et la globalisation, la durabilité et le bien être (…). Comme si la politique ne pouvait pas gérer un débat plus complexe et plus riche. »

Du rôle de l’écrivain…

Prendre de la hauteur, réfléchir. C’est aussi ce que propose une chronique très forte de l’écrivain Stefan Hertmans (« Guerre et Térébenthine ») rédigée à la demande de la VRT (à lire intégralement sur VRT NU). « Chaque jour, tombent dans la mailbox d’un écrivain ou d’un artiste, trois invitations à faire un témoignage, écrire une chronique, un récit sur la solitude ou le vivre ensemble, une anecdote réconfortante, une variante du Decamerone de Boccace, un commentaire sur La Peste de Camus… (…) Mais pourquoi le producteur de culture, qui jusqu’il y a peu, était considéré comme un bouffeur de subsides, devrait-il soudain être le laitier qui fait des livraisons ? L’écrivain est-il le bon numéro à appeler ? Est-il un guérisseur miracle, une version gratuite du psychanalyste, un philosophe réconfortant ou le super-commentateur en temps de guerre symbolique ? » Et Stefan Hertmans d’appuyer là où cela peut nous faire mal : mais d’où vient ce besoin de remplir le vide soudain né du confinement d’un murmure sans fin ? « Nous rendons-nous service en veillant sans répit à notre distraction, comme si le silence qui s’est fait pouvait nous étrangler ? N’est-ce pas le silence qui nous permettrait de réfléchir plus longtemps, et surtout plus profondément, à la vie si agitée que nous étions en train de mener ? »
Comme si, écrit Hertmans, notre désir d’indépendance était surtout un désir de ne pas être confrontés avec nous-même. « Maintenant que notre liberté est limitée, il semble que nous ne disposions pas d’une liberté intérieure. »



COMMENTAIRE DE DIVERCITY
GOUVERNER, EST-CE TOUJOURS DECEVOIR ?

« Gouverner, c’est prévoir. Ne rien prévoir, ce n’est pas gouverner, c’est courir à sa perte. » écrivait Émile de Girardin ,1802 – 1881, patron de presse novateur et homme politique français) 
Ils n’ont rien vu venir et ils nous ont déçus, ils ne regardent que les sondages qui mesurent leur indice de popularité et les intentions de vote dans l’horizon étriqué d’une législation. C’est dire qu’ils ne connaissent que le court terme et n’ont que mépris pour le temps long. Les cycles économiques se mesurent en décennies et les virus millénaires comptent en millions d’années. Dans un éditorial musclé Natacha Poliny met le doigt là où ça fait mal :  « Cette crise aura finalement eu pour mérite de rappeler aux pays occidentaux que la politique, plus encore en démocratie, ne consiste pas à gérer l’existant à coups de tableurs Excel mais à affronter l’imprévu, le tragique, l’Histoire, en protégeant les populations et en préservant le bien commun. Hélas, nos dirigeants sont formés pour être des marins d’eau douce. D’excellents pilotes de péniche, avec une connaissance précise de la mécanique des fluides sur canal artificiel. Les voilà au milieu d’un océan déchaîné, ou pire, à devoir passer le détroit de Magellan et barrer cernés par les récifs. »
L’ex-Open VLD Noël Slangen, consultant en stratégie et communication politiques ne dit pas autre chose : « il pointe les failles d’une équipe intérimaire mais attribue le problème au camp francophone « avec des libéraux francophones venus d’un banc de réserve rempli d’une garniture de troisième rang, dirigé par un poseur comme Georges-Louis Bouchez qui ne sait rien faire de mieux en plein lockdown que d’organiser un déplacement non essentiel pour lancer sa présidence d’un club de foot amateur, les Francs Borains. Il y a des moments où on souhaiterait presque que la machine bien huilée du PS soit à la manœuvre. »
« Il faut juin 1940, insiste Poliny pour révéler un de Gaulle, qui s’apprêtait à prendre sa retraite dans un anonymat total. Emmanuel Macron, Edouard Philippe et leur armée d’énarques ne peuvent faire que ce qu’ils ont appris à faire » Il faut un événement dramatique comme la bataille d’Angleterre pour révéler un tempérament de  feu de la trempe de Winston Churchill dans un Royaume Uni totalement impréparé au typhon qui s’annonce. « Le phénomène Churchill » est admirablement bien décortiqué par Boris Johnson dans une biographie haut de gamme. Mais les talents d’écrivain et d’analyste de Boris ne font pas de lui un avatar de son héros de jeunesse. Sa gestion du Brexit et de la pandémie est tout simplement calamiteuse. Mais le prix d’excellence de l’incompétence et de la maladresse ne saurait être attribué qu’au couple improbable que forment Charles le pas très Téméraire et Ursula la Pusillanime au sommet d’une Europe à la dérive. Il est vrai que l’homme qui voulait rendre sa grandeur à l’Amérique a fait bien pire encore et que Victor Orban se prépare à l’imiter impunément au vu et au su de tous.

Poliny dénonce chez tous ces capitaines de pédalo une propension à menacer, au fur et à mesure que les dégâts économiques se profilent, « ce qui reste de consensus démocratique lequel se fissure irrémédiablement. » 
 « La sidération des milliers de morts, la crainte d’une deuxième vague doit retenir les esprits chagrins ou les fanfarons » commente encore l’éditorialiste de Marianne   « Mais elle ne doit pas interdire tout débat. » 
La question qui désormais se pose partout en Europe c’est va-t-on pour de bonnes raisons sanitaires prendre la décision de nous tracer et par conséquent de nous traquer joyeusement ? 
Une tribune d’épidémiologistes publiée dans le Monde pour défendre l’application destinée à tracer les malades propose de « substituer au terme “liberté” de notre devise française, temporairement, celui de “responsabilité” pour chacun d’entre nous ».  A tout le moins, s’insurge  Poliny, « devons-nous considérer que ces mesures, comme toutes celles, temporaires, que nous serions amenés à accepter, ne doivent servir ni à délester les citoyens de leur liberté, ni à abandonner la responsabilité politique au nom du seul impératif sanitaire, qui se substituerait aux autres dimensions de la vie sociale. »
Il s’agira donc bien après cette crise de reconstruire un équilibre entre liberté individuelle et sécurité collective. C’est l’exercice permanent de la liberté qui crée la conscience civique.
On n’est pas sorti de l’auberge, d’autant qu’il nous est interdit d’y entrer et qu’elle risque de demeurer encore longtemps fermée. Même notre mythique Métropole a déposé le bilan. 
MG

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