samedi 18 avril 2020

«Une hausse des taux d'intérêt rendrait la dette française insupportable»


FIGAROVOX/TRIBUNE - La dette publique atteindra au moins 112% du PIB selon les propres estimations du gouvernement. Or une hausse des taux d’emprunt de la France n’a rien d'une hypothèse d’école, explique Daniel Pinto.
Par Daniel Pinto
 «Combien de temps pourrait durer le tour de passe-passe monétaire de la BCE si les marchés comprenaient que l’Allemagne n’était plus disposée à jouer le jeu?» BORIS ROESSLER/AFP
Daniel Pinto est président et fondateur de Stanhope Capital, l’un des principaux groupes financiers indépendants en Europe. Il est l’auteur du Choc des capitalismes (Éditions Odile Jacob, 2013).
Dans cette guerre mondiale contre la pandémie, l’Europe n’est pas au rendez-vous de l’Histoire. Elle offre le spectacle pitoyable d’un combat en ordre dispersé où chaque gouvernement gère la crise sanitaire individuellement alors que le virus ne connaît pas de frontières et que les taux de mortalité par habitant en Italie ou en Espagne sont de dix à vingt fois plus élevés qu’en Allemagne. Les décisions de confinement d’abord, puis maintenant de déconfinement, sont prises sans la moindre coordination. Ces disparités et la désunion visible depuis les premiers jours de la crise ont bien sûr de graves conséquences humaines mais elles constituent aussi et surtout un échec politique majeur pour l’Europe qui, si rien n’est fait, pourrait y jouer sa propre existence.
Le plan fait l’impasse sur la reconstruction du tissu économique européen dont de nombreux secteurs sont aujourd’hui sinistrés.
L’incurie sanitaire est aujourd’hui aggravée par l’incapacité de l’Europe à répondre de façon décisive aux enjeux économiques et financiers de cette crise qui pourrait se traduire par la disparition de dizaine de milliers de PME et une destruction d’emplois comme nous n’en avons pas connue depuis les années Trente. L’adoption le 9 avril d’un plan d’aide européen à travers notamment le Mécanisme européen de stabilité est notoirement insuffisante au regard du choc subi. L’Italie a déjà fait entendre qu’elle n’utiliserait sans doute pas certains des prêts proposés car ils limitent la latitude des États bénéficiaires aux strictes conséquences sanitaires de la crise alors que les besoins vont bien au-delà. Le plan impose par ailleurs des contraintes lourdes en matière de gestion et de supervision des déficits, contraintes inappropriées étant donné l’urgence. Mais surtout, le plan fait l’impasse sur la reconstruction du tissu économique européen dont de nombreux secteurs sont aujourd’hui sinistrés. Rien de sérieux n’a été mis en avant sur cette question pourtant cruciale. Quant à la Banque centrale européenne, elle pourra déployer des centaines de milliards d’euros de liquidités en rachetant les obligations des États les plus faibles, mais cela ne suffira pas à faire repartir la machine économique européenne qui était déjà poussive avant la crise et qui est maintenant à l’arrêt.
L’Italie - membre fondateur de l’Europe - est exsangue et que l’Espagne ne parviendra sans doute pas à se remettre debout avant longtemps.
Ce qui est requis aujourd’hui est à la fois un degré de mutualisation des dettes souveraines à l’échelle européenne avec l’émission d’eurobonds - les mal nommés coronabonds - mais aussi des mesures de relance fiscale et budgétaire de grande ampleur au niveau européen. Le chiffre de 540 milliards d’euros annoncé par les 27 n’est significatif qu’en apparence car tant en montant absolu que relativement au PIB de la zone euro, il ne représente qu’une fraction de ce que les Américains vont déployer pour relancer leur économie. Or c’est précisément à l’heure la plus sombre qu’il aurait fallu démontrer la puissance économique de l’Union et sa pertinence pour chaque citoyen européen. C’était l’occasion où jamais de combler ce fameux déficit démocratique et de réconcilier enfin l’individu et l’institution. L’Europe se doit d’être aux avant-postes du combat plutôt que de laisser les pays riches comme l’Allemagne ou la France annoncer des plans de soutien nationaux de 500 et 350 milliards d’euros respectivement tandis que l’Italie - membre fondateur de l’Europe - est exsangue et que l’Espagne ne parviendra sans doute pas à se remettre debout avant longtemps.
Le président Macron l’a bien compris quand il a tenté de convaincre Madame Merkel de joindre sa force à celle de la France pour aider le continent à sortir de l’ornière. Sans réel succès, malgré la timide avancée sur le Mécanisme européen de stabilité qui n’est en réalité qu’un pis-aller. Malheureusement, la réticence de l’Allemagne et de quelques autres pays est le reflet d’un égoïsme et d’un court-termisme assez stupides s’ils n’étaient tragiques. Car qui peut imaginer que des États puissent s’en sortir seuls dans une zone économique où en moyenne près des deux tiers des biens et services produits sont échangés avec d’autres États membres? La solidarité n’est pas juste un geste d’humanité, c’est une nécessité économique.
Que se passerait-il si la prime payée par la France pour emprunter devait remonter fortement alors que nous sommes déjà massivement surendettés ?
L’Europe doit aller beaucoup plus loin aujourd’hui. Et surtout le faire rapidement car les marchés financiers n’attendront pas. L’écart entre le taux d’emprunt de l’Italie par rapport à l’Allemagne a atteint 2.8% courant mars marquant l’inquiétude des investisseurs sur l’état de l’économie italienne et leurs doutes sur la solidarité européenne. Que se passerait-il si la prime payée par la France devait aussi remonter fortement alors que nous sommes déjà massivement surendettés et que nous le serons encore plus à l’issue de cette crise?
Le déficit public va exploser pour passer à presque 8% du PIB en 2020, pire performance de la France depuis la Seconde Guerre mondiale, tandis que la dette passera à au moins 112% du PIB selon les propres estimations du gouvernement. Cette dette abyssale deviendrait insupportable si les taux d’emprunt remontaient ne serait-ce qu’à 2%, risque qui pourrait se matérialiser à tout moment si les investisseurs internationaux perdaient confiance. La BCE fait marcher aujourd’hui la planche à billets à plein régime pour racheter les obligations des pays membres et garder les taux d’intérêt artificiellement bas, mais combien de temps pourrait durer ce tour de passe-passe monétaire si les marchés comprenaient que l’Allemagne, garante implicite du système, n’était plus disposée à jouer le jeu? Rappelons-nous que la BCE de Christine Lagarde n’est pas celle de Mario Draghi qui en trois mots - «whatever it takes» - parvenait à rassurer les marchés et à peser de tout son poids sur les pays membres récalcitrants.
Qu’adviendrait-il de notre devise commune, l’euro, si les piliers du système financier européen se fissuraient?
Que deviendraient nos banques si les taux de défaut des entreprises venaient à s’envoler ou que la valeur des centaines de milliards d’obligations d’État figurant à leur bilan s’effondrait? Les banques américaines sont aujourd’hui quatre fois mieux capitalisées qu’à l’issue de la crise financière de 2008 et sont capables de faire face au choc actuel sans que leur solvabilité ne soit remise en cause. Cela n’est pas le cas d’un grand nombre de banques européennes qui ont tardé à renforcer leur bilan et qui pourrait aujourd’hui se retrouver prises de court. Que resterait-il de nos compagnies d’assurances qui drainent la vaste majorité de l’épargne des ménages en les investissant dans ces mêmes obligations d’État si leur valeur baissait de façon significative? Elles ne seraient tout simplement plus à même de poursuivre le grand écart consistant à rémunérer au-dessus des taux de marché des fonds en euros liquidables par l’épargnant à tout moment tout en investissant cette même épargne dans un actif soudainement déprécié. Dans ce scénario, ce ne serait pas seulement la santé de ces compagnies d’assurances qui serait menacée mais bien l’épargne des Français elle-même. Enfin qu’adviendrait-il de notre devise commune, l’euro, si les piliers du système financier européen se fissuraient?
L’Allemagne rechigne alors qu’en réalité elle n’en a pas le choix puisque son propre avenir dépend de celui de ses voisins.
Il est bien sûr encore possible d’éviter cet enchaînement macabre mais il faut alors comprendre que la politique monétaire et les initiatives des banques centrales ne pourront à elles seules résoudre une crise économique majeure combinant un choc d’offre et un choc de demande de grande ampleur. Or le problème existentiel de l’Europe aujourd’hui est précisément qu’elle ne marche que sur une jambe, celle de sa politique monétaire, alors que sa survie dépend d’abord de la politique économique commune qui sera menée. Il est crucial aujourd’hui d’agir vite et massivement en mettant en place un véritable plan Marshall européen. Les Eurobonds ne sont malheureusement que la première étape. Pour être crédible, un fonds de soutien européen disposant d’une force de frappe d’au moins 1000 milliards d’euros doit être créé pour venir au secours des secteurs les plus touchés. L’Allemagne rechigne alors qu’en réalité elle n’en a pas le choix puisque son propre avenir dépend de celui de ses voisins. Quand elle hésite entre d’une part le coût financier de cette guerre européenne contre la pandémie et d’autre part la honte de l’inaction, l’Allemagne ferait bien de se souvenir des mots du grand Churchill car, si cela continue, elle finira avec la guerre et la honte.


COMMENTAIRE DE DIVERCITY
ETATS CIGALES ET ETATS FOURMIS

« Ce qui est requis aujourd’hui est à la fois un degré de mutualisation des dettes souveraines à l’échelle européenne avec l’émission d’eurobonds - les mal nommés coronabonds - mais aussi des mesures de relance fiscale et budgétaire de grande ampleur au niveau européen. »
Il y a des années que Guy Verhofstadt tient ce langage viril mais il est, pour reprendre une autre image biblique, la voix européenne  qui crie dans le désert souverainiste. 

« L’Allemagne rechigne alors qu’en réalité elle n’en a pas le choix puisque son propre avenir dépend de celui de ses voisins. »
L’Allemagne réagit aujourd’hui à l’égard de l’Italie et de l’Espagne et  de la Grèce d’hier, comme Bart De Wever vis-à-vis de la Wallonie.
L’Allemagne répugne à consentir des « transferts » alors qu’en réalité elle n’en a pas le choix puisque son propre avenir dépend de celui de ses voisins. Sommes-nous en train de revivre la seconde guerre mondiale avec d’autres moyens  de nature économico financière ? 
Que n’a-t-on répété que l’Europe ne saurait se construire qu’à coups de crises. Celle que nous vivons est majeure. « Il est crucial aujourd’hui d’agir vite et massivement en mettant en place un véritable plan Marshall européen. »
 Les Eurobonds ne sont malheureusement que la première étape » 
Seul aujourd’hui Emmanuel Macron est en position de force pour siffler la fin de la récréation des souverainistes. Il serait bon qu’il sortît de son confinement élyséen !
Certes, comme me le fait remarquer un ami économiste, le domaine de la santé ne fait pas partie des compétences de l’Union européenne et donc, limitée dans son action, elle ne peut agir que sur les conséquences économico financières de la crise sanitaire.  Il faut bien voir, précise-t-il, que la crise actuelle  offre une superbe opportunité à l’Union européenne d’exercer indirectement son rôle protecteur à l’égard des populations, précisément en matière de santé, d’éducation, de  qualité de vie.
Surtout, ce pourrait être l’occasion d’ajouter aux traités européens la dimension sociale qui leur fait tellement défaut actuellement. 
Seule une initiative téméraire, fulgurante et spectaculaire permettrait de rallier le soutien à L’Europe des populations du vieux continent séduites de plus en plus par le retrait national et l’autonomie souverainiste.

Trop souvent en effet, les interventions de l’Union européenne sont perçues comme des ingérences de caractère économico financier dont la subtilité échappe au commun des mortels.
Des mesures très encourageants ont été prises ces derniers jours, même si elles semblent insuffisantes au regard de l’ampleur de la crise économique qui se prépare.  
Pourquoi ne pas envisager, comme étape suivante, une harmonisation fiscale européenne hardie, pourquoi ne pas proposer un budget européen financé par une fiscalité propre ou la taxation des opérations financières « (taxe Tobin ») ?
L’action de l’Union européenne singulièrement dans la zone euro vise à maintenir les taux d’intérêt à un niveau très bas, via le rachat de la dette publique des Etats, mécaniquement en « faisant tourner la planche à billets ».  Par trop limitée, cette action génère paradoxalement un risque d’accroissement des taux d’intérêt.
Si nécessaires qu’elles s’avèrent, les mesures monétaires sont mal perçues par les populations européennes. Mal comprises elles sont volontiers caricaturées par les formations populistes comme un nouveau sauvetage des banques au détriment des plus démunis et à la défaveur de priorités telles que la santé, l’éduction, les retraites,  l’environnement ou la mobilité.  
L’action de la BCE pour refinancer la dette publique des Etats est quant à elle perçue par les Etats fourmis comme une prime aux Etats-cigales.
La relance de l’économie, dite réelle, devrait être la priorité pour faire face à la réduction dramatique tant de l’offre que de la demande.
Il serait judicieux de relancer l’offre par un soutien direct aux entreprises, privées et publiques les plus saines et les plus innovantes et surtout pas les « canards boiteux » sans avenir. Il s’agit bien évidemment de soutenir les entreprises créatives susceptibles de rattraper notre retard technologique et/ ou de contribuer efficacement à la lutte pour la protection de l’environnement.
La relance de la demande passe par le maintien, voire le renforcement de la protection sociale.  Ne serait-ce pas l’occasion d’instaurer enfin au niveau européen cette allocation universelle qu’on envisage timidement depuis si longtemps ?
 “Never let a good crisis go to waste” disait Churchill.

MG  avec les lumières de MM

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