samedi 2 mai 2020

1er mai digital : tour d'horizon des interventions politiques

Julie Nicosia
Le Vif

Le 1er mai est marqué par une série de discours politiques à l'occasion de la "Fête du travail". En raison de la crise sanitaire, pas de tribune extérieure pour les politiques et représentants syndicaux. Cet événement sans rassemblement est tout de même l'occasion pour les politiques de faire passer des messages, en ligne, à leurs militants. Tour d'horizon des différentes positions politiques.
"Le monde d'après le coronavirus ne pourra être celui d'avant", pour les socialistes francophones
La crise du coronavirus ne peut être une parenthèse, ont averti les dirigeants du PS, de Solidaris et de la FGTB à l'occasion du 1er mai célébré cette année sur les réseaux sociaux. Les socialistes ont réclamé la revalorisation de toute une série de métiers dont la pandémie a montré qu'ils étaient indispensables et rappelé à quel point aussi bien la sécurité sociale que les services publics avaient empêché la société de sombrer.
Le monde d'après ne peut être la réplique du monde d'avant
A travers l'action commune du parti, de la mutualité et du syndicat, les leaders socialistes ont appelé à la mobilisation. "Nous serons là demain comme hier", a assuré M. Magnette, à l'heure où le PS célèbre ses 135 ans.
"Le temps des compromis mous et fades est révolu", a lancé pour sa part le secrétaire général de Solidaris, Jean-Pascal Labille, appelant à la "convergence des luttes" et à la rupture avec "un capitalisme aveugle" qui a mené à la "faillite d'un système".
La FGTB a énoncé une série de revendications:
• la hausse du salaire minimum à 14 euros de l'heure,
• une cotisation spéciale "corona" sur la fortune,
• la revalorisation des allocations sociales de 10% au-dessus du seuil de pauvreté
• ou encore la fin de la dégressivité des allocations de chômage.
"Je n'accepterai pas que la moitié des personnes qui perdent leurs emplois demain se retrouvent en situation de pauvreté", a averti le président de la FGTB, Robert Verteneuil.
Solidaris et la FGTB ont par ailleurs appelé à la régularisation des sans-papiers. "Eux aussi ont droit à la sécurité et à l'intégration dans notre société", a déclaré M. Labille.
Un "pacte pour une société nouvelle" et moins de ministres de la Santé, pour le MR
Le MR travaille à l'élaboration d'un "pacte pour une société nouvelle" qui doit englober l'ensemble des entités fédérées et le pouvoir fédéral, a affirmé le président du Mouvement Réformateur, Georges-Louis Bouchez, en plaidant pour un Etat fédéral "efficace" et en appelant à une réduction du nombre de ministres responsables des questions de santé au sud du pays.
"Ce pacte contiendra le plan de relance bien évidemment mais nous ne devons pas nous limiter à redémarrer notre économie." , a-t-il affirmé lors du "premier congrès virtuel" de l'histoire du MR, un parti qui célèbre chaque 1er mai la Fête du travail libérale.
Nous devons réformer notre approche du secteur culturel, de l'enseignement, de la place de la famille, de l'équilibre entre vie privée et professionnelle
"Cette société nouvelle doit intégrer un nouveau pacte social qui intègre mieux les changements de la société et du monde. Un pacte universel garanti doit permettre à chacun de pouvoir avoir la sécurité d'existence nécessaire pour développer pleinement sa liberté", a ajouté M. Bouchez.
Pour cela, les libéraux ne veulent pas d'un Etat lourd ou intrusif mais bien d'un Etat efficace
"Nous ne pouvons plus rester avec neuf ministres de la santé dont six dans l'espace Wallonie-Bruxelles", dit le président des libéraux francophones, alors que la Première ministre Sophie Wilmès a plaidé pour une "modernisation" de l'Etat belge.
Un "new social deal" plaide la sp.a
Le président du Sp.a, Conner Rousseau, plaide le 1er mai pour un "new social deal" afin de sortir de la crise de la couronne. Suivant les traces de divers économistes, il plaide en faveur de l'investissement public afin de maintenir la prospérité.
Dans un discours en ligne, Rousseau mentionne l'impact du coronavirus comme la plus grande crise depuis la Seconde Guerre mondiale.
Si nous voulons avancer à nouveau, nous devrons d'abord nous mettre d'accord sur ce qu'est le progrès. Ce n'est que si nous lâchons tous nos tabous et que nous nous mettons d'accord sur la direction à prendre que nous pourrons faire les bons choix pour reconstruire notre société ensemble
Il a résumé la direction que nous devons prendre dans un "nouveau pacte social". Le premier point est un gouvernement qui investit dans les entreprises, dans les transports publics et dans les logements à haut rendement énergétique et les énergies alternatives. Le retour sur ces investissements devrait aller à "un revenu plus élevé et des impôts plus bas pour tous ceux qui font de leur mieux chaque jour". Le troisième rendez-vous du plan Rousseau est un système fiscal plus équitable.
Trop de gens paient encore trop d'impôts parce qu'un petit groupe en paie trop peu
Le président du sp.a. souligne que les décennies qui ont suivi la Seconde Guerre mondiale sont parmi les plus prospères de l'histoire de l'humanité. "Tout comme à l'époque, cette crise est le moment de conclure un nouvel accord basé sur la solidarité", conclut-il.
PTB : "Débarrassons-nous du modèle capitaliste" au profit d'un "socialisme 2.0"
"Nous devons nous débarrasser du modèle capitaliste qui fait supporter les pertes par ceux qui ont peu tandis que les profits vont à ceux qui ont déjà beaucoup" et tendre vers un "socialisme 2.0 où les gens pourront retrouver leur humanité", a plaidé vendredi Raoul Hedebouw, le porte-parole du PTB, dans son discours virtuel à l'occasion du 1er mai.
"Ce que nous voulons, c'est un modèle post-corona", a-t-il ajouté en appelant notamment à la mise en place d'une "taxe corona" pour les multimillionnaires - un impôt de solidarité de 5% sur toutes les fortunes dépassant les 3 millions d'euros "qui pourrait rapporter 15 milliards d'euros".
Dans la ligne de mire du parti d'extrême gauche: le marché libre qui "a été incapable de nous fournir des masques ainsi que des tests de dépistage suffisants et en temps voulu. Il a aussi été incapable de mettre en place une politique de santé préventive de qualité".
En ces temps d'urgence sanitaire et sociale, il n'y a aucune planification dans notre société et c'est le chaos le plus total
"La prévention et l'assurance maladie doivent redevenir des compétences centrales et fédérales", poursuit-il. S'il pourfend le capitalisme, le PTB n'épargne pas non plus les autres partis, et en particulier la N-VA, accusée de vouloir affaiblir les mutuelles et les syndicats. "Cela fait maintenant dix ans que la N-VA, les autres nationalistes et d'autres forces de droite tentent de se débarrasser des mutuelles. C'est l'une des raisons pour lesquelles la N-VA veut diviser le pays, d'ailleurs. Pour affaiblir les mutualités et les syndicats, trop puissants à son goût. Chaque travailleur qui vote pour un parti tel que la N-VA vote en fait contre ses propres droits, contre sa propre sécurité sociale", a poursuivi Raoul Hedebouw.
Or, c'est "avec une boussole patronale" qu'a été écrit le plan de déconfinement présenté par Sophie Wilmès la semaine passée, a encore pointé le porte-parole du PTB. "Tous les partis traditionnels ont approuvé ce plan lamentable. Tous, y compris le cdH et DéFI, ont voté la confiance au gouvernement Wilmès. Nous, PTB, nous ne l'avons pas votée parce que nous n'avions pas confiance. Parce que les partis traditionnels en Belgique ont depuis longtemps décidé de s'adapter aux règles du marché libéral, et de faire payer les travailleuses et les travailleurs", a-t-il justifié. "La crise du coronavirus va coûter des milliards."
Les militants ont ensuite poussé la chansonnette avec une reprise de Bella Ciao, chant de révolte italien qui célèbre l'engagement dans le combat mené par les partisans, résistants pendant la Seconde Guerre mondiale opposés aux troupes allemandes alliées de la République sociale italienne fasciste, dans le cadre de la guerre civile italienne
Ecolo a réalisé une table ronde centrée sur les "héroïnes de premières lignes"
Du côté d'Ecolo, le parti a organisé une table ronde autour de ses coprésidents, avec la volonté de mettre particulièrement en avant des femmes, des travailleuses de terrain, des "héroïnes des premières lignes médicales".
Un message plus politique a été apporté par Rajae Maouane, Co-présidente du parti écologiste, qui a affirmé : "Je voudrais remercier toutes ces personnes qui sont sur le terrain et qui donne de leur temps et de leur vie pour nous aider, pour nous soigner. On vous applaudit tous les soirs et on ne vous oubliera pas demain."
Pas d'alternative digitale pour le cdH et DéFi
Le cdH et DéFI n'ont pas opté pour un événement digital en particulier. Sur leurs différentes plateformes, ils ont tout de même souhaiter à leurs militants "une bonne fête du travail". Au cdH, le texte commence par "1er mai VS Covid 19". Le parti centriste souhaite mettre en valeur les "acteurs.trices de nombreux secteurs essentiels à la santé et au bon fonctionnement de notre société". En fin de texte, on peut voir que le parti est orienté vers l'avenir : "La crise que nous traversons aura également mis en lumière la nécessité de nous réinventer. De faire un travail sur nous-même pour inspirer demain."
Du côté de DéFi, on peut découvrir un message bref "Merci", accompagné d'une phrase quasiment aussi brève : "Merci aux travailleurs des métiers invisibles, tellement essentiels, qui font tenir le pays depuis le début de la crise coronavirus !"


COMMENTAIRE DE DIVERCITY
RASSEMBLEMENT DES REFORMATEURS ?

C’est avec un réel ennui et une pointe d’agacement que j’ai pris connaissance des slogans éculés des présidents de partis dans leurs harangues du premier mai. Rien de nouveau sous le soleil. Chacun y va de son couplet convenu, mâtiné de quelques considérations sur la crise que provoque la pandémie. Fallait bien qu’on en parle.  En revanche, le président de Défi, François De Smet, a lancé un message plus politico-philosophique à travers un article brillant intitulé  "Et si le covid-19 changeait notre rapport au travail ?" Ce texte d’une grande densité mérite qu’on s’y arrête et qu’on le réfléchisse. En effet, il contient, à côté d’une analyse pointue, une vraie vision politico philosophique très séduisante sur ce qu’est le travail aujourd’hui et sur ce qu’il sera demain après le déconfinement.   François Desmet, philosophe de formation, n’a sans doute pas-ou pas encore- la grande habileté tactique de son prédécesseur Olivier Maingain. En revanche, son message que j’invite chacune et chacun à méditer ouvre de belles perspectives à un rassemblement des progressistes libertaires et réformistes à la gauche du MR et à la droite du PS. Il s’adresse à tous ceux qui n’en peuvent plus des vociférations du PTB, des incantations gauchisantes et brouillonnes  d’Ecolo, des éternels  atermoiements du PS, de l’inconsistance du CDH et de l’insupportable  arrogance du jeune président du MR. 
On a rappelé récemment le grand appel de Léo Collard  du 1er mai 1969 au Rassemblement des progressistes
Président du PSB depuis 1959, Léo Collard profita de la traditionnelle journée du 1er mai où les forces de gauche prononcent leur discours pour lancer un solennel appel au rassemblement des progressistes. À un moment où la question de Louvain sème un certain émoi dans les rangs catholiques, le leader des socialistes invitent les chrétiens progressistes à un dialogue en vue de restructurer les rangs de ceux qui réclament davantage de démocratie et de progrès social. Interprété par les uns comme une initiative électoraliste, par les autres comme un vrai message politique vers l’extérieur, par d’autres enfin comme une démarche pour renforcer les rangs au sein même du PSB, l’appel de Collard servira longtemps de phare aux uns comme aux autres.
Il me semble que, un demi-siècle plus tard,  François De Smet lance ici, sans le dire clairement,  ce que  je regrette franchement, un appel au rassemblement des réformistes de toutes couleurs y compris les centristes du CDH en déshérence. On se souviendra que l’élection du tonitruant Georges Bouchez avait été précédée au MR d’un début de fronde, de dissidence autour de la candidature de Christine Dufraigne et du courant libéral social. Ce courant de grognards  et de mécontents n’a pas dit son dernier, ni d’ailleurs son premier mot.
Je devine dans son message du premier mai comme une piqure de rappel. La première déclaration du président Desmedt fraichement élu lui permit d’affirmer son adhésion claire au libéralisme social. « Après avoir essayé bien des modèles, bien des totalitarismes, bien des impasses, on en revient là : pour redistribuer de la richesse il faut tout de même bien la produire. Et pour la produire il faut que les hommes et des femmes travaillent. »
Olivier Maingain avait compris qu’il fallait dépasser le caractère francolâtre de son parti pour le transformer en parti Défi. Le vrai défi ne sera-t-il pas de rassembler autour de sa bannière un courant franchement réformateur où pourraient se retrouver tous  les réformateurs déçus du MR, du CDH, du PS voire même d’écolo et du PTB  ? Ca fait beaucoup de monde, non ?
MG   


ET SI LE COVID-19 CHANGEAIT NOTRE RAPPORT AU TRAVAIL ?
PAR FRANÇOIS DE SMET

La fête du travail, c’est l’occasion de rendre hommage à toutes celles et ceux dont l’activité a permis, depuis des semaines, à notre pays de traverser cette crise du covid-19. C’est aussi l’occasion de se demander si ce n’est pas sur ce qu’est le travail précisément, que cette crise aura l’impact le plus durable.
L’un des effets de la crise du covid-19 sera, peut-être, de changer pour de bon la perception du mot « travail » et de ce qu’on y place.
D’une part parce que dans cette crise, ce sont les invisibles qui ont été mis en valeur. Ceux dont l’activité est indispensable à ce que la société tourne : aide-soignants, infirmières à domicile, mais aussi caissières, facteurs, nettoyeuses, éboueurs… Sans oublier les policiers, pompiers, agents de la sécurité civile, etc. Ces métiers d’ordinaire peu visibles sont aussi les moins considérés salarialement et socialement. Or chacun peut voir que la société ne peut pas tourner sans eux.
D’autre part parce qu’un grand nombre d’autres, contraints et forcés, ont dû prendre au bond la balle du télétravail, qui s’est ouvert de nouvelles perspectives depuis des semaines. Il n’est pas certain, après le déconfinement, que nous soyons tous aussi motivés à braver une heure de transports en commun ou d’embouteillages pour une autre heure de réunion que l’on pourrait passer chez soi. Il est à parier que le travail à domicile vient de prendre une place qu’il ne cèdera plus. Et au fond, pourquoi pas ?
Enfin, ce temps met rudement à l’épreuve celles et ceux dont le travail s’est tout simplement arrêté : cafetiers, restaurateurs, artistes, commerçants. Certains rebondiront, d’autres auront besoin de toute la solidarité du pays.
Dans l’intervalle, c’est la notion de travail elle-même que nous devons revisiter.
Le saviez-vous ? Le mot « travail » vient du latin tripalium désignait un instrument formé de trois pieux auquel étaient attachés les animaux à ferrer ou… les esclaves à punir.
Le travail que l’on fête aujourd’hui a toujours été à la fois valorisé et méprisé. Il est associé le plus souvent au labeur, à une aliénation maudite dont il faut se libérer. Cela remonte à loin. Jusqu’à Adam, qui aurait été condamné au travail et au labeur depuis son exil du jardin d’Eden, le jour où Êve la pécheresse lui fit croquer la pomme de la connaissance. Le travail, synonyme de douleur dont les plus utopistes pensaient que la technologie nous libérerait complètement.
Convenons-en, le travail a changé de nature, et toute idéologie mise à part, la technologie a permis bien des libérations, tout en créant d’autres asservissements. Dans les pays industrialisés, l’emploi industriel et agricole, dans la foulée de la mécanisation, a cédé un terrain immense aux emplois secondaires et tertiaires. Les services, en ce compris non-marchands, tiennent le haut du pavé dans les sociétés développées. Sur le plan sociologique, également, les citoyens ont développé depuis deux cents ans une « vie intérieure » et privée, des aspirations propres, bref une liberté de jouir de la vie qui n’était l’apanage auparavant que de quelques favorisés – et ce, pêle-mêle, grâce aux droits de l’homme, à la révolution industrielle et aux progrès sociaux du 20ème siècle, au premier rang desquels figurent la limitation du temps de travail, les retraites et les congés payés.
Nous restons néanmoins toujours une civilisation basée sur le travail. Plus exactement, notre société repose sur un contrat social précis que le temps et ses conflits ont dessiné comme suit : en principe tout le monde travaille selon ses capacités, chacun reçoit selon ses mérites, et la société pourvoit aux besoins des plus démunis, la solidarité de l’Etat étant rendue possible par la redistribution des moyens auxquels tous les citoyens contribuent en fonction de leurs revenus. Bien sûr, selon les idéologies en présence, les hommes politiques et les partis souhaiteront déplacer le curseur : plus ou moins de redistributions, plus ou moins de contributions… Mais plus personne ou presque ne remet en cause le schéma lui-même. Car après avoir essayé bien des modèles, bien des totalitarismes, bien des impasses, on en revient là : pour redistribuer de la richesse il faut tout de même bien la produire. Et pour la produire il faut que les hommes et des femmes travaillent. La seule autre alternative viable, mais recalée elle aussi par l’histoire, est que les nations aillent faire la guerre à leurs voisins pour se développer par la force. Si la construction européenne a tant investi sur le libre-échange, c’est en raison de la conviction forte que des individus et des pays qui travaillent et commercent entre eux n’ont plus de raisons de se faire la guerre.
Mais voilà. En développant nos mondes intérieurs, nous avons fait naître en nous des désirs, des aspirations qui rentrent de moins en moins dans les cases habituelles de ce que l’on nomme « travail » : celui-ci s’était dessiné dans les mondes médiévaux et industriels comme une activité laborieuse et répétitive, dont le seul bénéfice supposé est le revenu et non l’éventuel épanouissement ou plaisir amené par son accomplissement en tant que tel. La donne change dès le moment où, comme individus reconnus juridiquement et développés par l’éducation, nos envies se déterminent par nos personnalités propres et par ce que le monde extérieur nous renvoie comme possibilités pouvant se réaliser. Il est dès lors naturel que la plupart des jeunes gens se voient rock star ou footballeur plutôt qu’ouvriers agricoles ou caissières. Tous ne seront pas rock stars. Mais de moins en moins se voient néanmoins ne pas accomplir un métier dans lequel ils peuvent se reconnaître, se réaliser, trouver une forme de reconnaisance ; un métier par lequel ils peuvent identifier la plus-value qu’ils constituent pour eux-mêmes ou pour la société.
De fait, la fin prévisible de l’ère industrielle met les Occidentaux devant les responsabilités de leur liberté individuelle: jadis les gens n’avaient pas le choix, ils devaient aller à l’usine ou descendre à la mine. Et comme tout le monde y allait, et qu’il n’y avait pas grand-monde à envier, on ne se posait pas trop de questions sur ce qu’on voulait faire de sa vie. Aujourd’hui, le monde du travail est celui de l’imagination et de l’introspection : se connaître soi-même et comprendre le monde dans lequel nous sommes est la clef – le succès des coachings en est l’authentique illustration. Pour lancer une entreprise, vous devez en général spéculer sur les besoins ou aspirations de la société qui pourraient, demain, se transformer en biens ou en services que vous pourriez proposer. Et pour trouver un emploi, il vous faut en général trouver un biais par lesquels vos compétences peuvent contribuer à la réalisation d’objectifs privés ou publics. La matière grise et la capacité d’anticipation sont des richesses qui suppléent celles que représentaient, hier, la force de travail et l’endurance. Ce que la mise en exergue des emplois habituellement invisibles nous force à voir, c’est que nous serons amenés à reconsidérer la définition même de ce que nous nommons « travail », sous peine d’échouer à intégrer la main-d’œuvre de demain. Cela pourrait bien passer par une révolution de contenu, qui annihile la routine et propose aux individus des métiers dans lesquels l’épanouissement personnel constitue le premier intérêt.
Et voici où arrive la leçon apportée par le covid-19. Non, nous ne pourrons plus traiter aussi mal les métiers invisibles d’hier. Nous devrons pleinement les valoriser. Nous devrons, aussi, plus largement, travailler à un monde où le travail ne soit plus le synonyme de routine, mais où chacun parvient à occuper un rôle qui l’épanouisse. Et prendre au bond réellement la balle du télétravail, qui s’est ouvert de nouvelles perspectives depuis des semaines.
Pour le dire simplement, on ne voit guère comment on imposera aux gens de travailler jusque 65 ou 70 ans demain si le travail n’est pas transformé depuis sa routine de base vers la valorisation humaine du travailleur et de ce qu’il produit ou transmet. Veut-on continuer à baser notre civilisation sur le travail ? Si oui – ce qui serait un choix logique parce qu’on n’a rien trouvé d’autre pour créer des richesses, et donc pour les redistribuer -, il faudra faire en sorte que le monde professionnel ne soit plus, pour personne, cet affreux tunnel de routine par lequel il faut passer, avant de commencer à vivre à partir de 5 ou 6h du soir ou après 55 ans, mais constitue un épanouissement en soi. Il va falloir investir dans une conception du travail à laquelle les individus peuvent adhérer en toute liberté, qui corresponde le mieux possible à leurs aspirations – en un mot, à ce qu’ils aiment faire.
Le défi est immense, et convenons que les modes d’emploi ne sont pas légion. Tout au plus peut-on avancer que cela risque, au passage, de devoir revaloriser certains « gros mots » d’aujourd’hui : initiative, créativité, esprit d’entreprise. Mais aussi : reconnaissance, solidarité, richesse collective. A nous de démontrer, depuis le centre de l’échiquier, qu’il est possible de lier ces deux sphères.
Texte actualisé de ma chronique « De quoi le travail est-il le nom? », RTBF, 31 janvier 2012

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