samedi 16 mai 2020

Dans les visions du monde de demain, il n'y a de la place que pour le "ou", pas pour les "et". Et pourtant..."

 "Dans les visions du monde de demain, il n'y a de la place que pour le "ou", pas pour les "et". Et pourtant..."
Hier, un virus a fondu sur nos vies et les a prises par trop de fois. Aujourd'hui, chacun panse ses plaies et pense à demain. Dans quel monde vivrons-nous ? Quels bouleversements nous attendent ? Y aura-t-il un avant et un après coronavirus fondamentalement différents ?(…) Anne-Sophie Bailly, Le Vif


COMMENTAIRE DE DIVERCITY
DEMAIN SERA-IL UN LENDEMAIN ENCHANTEUR OU UN SIMPLE RETOUR A UN HIER QUI DECHANTE ?

Cette question nous hante tous. Elle génère les espoirs utopiques des plus progressistes  et les angoisses financières des plus conservateurs. Ce qui est sûr c’est que nous vivrons soit le retour du même c'est-à-dire du comme avant en pire pour rattraper le temps et surtout l’argent perdu dans la crise ; soit nous assisterons au surgissement du tout autre avec  le dictat écolo qui déjà se concrétise par le 20 à l’heure au centre de Bruxelles ; vous me direz qu’on y était déjà en heure de pointe et qu’on était pratiquement en permanence en heure de pointe.  
Reste la solution macronienne du « en même temps », du  « et de gauche et de droite » c'est-à-dire et du libéralisme à outrance des premiers de cordée et du souci, du « care », de l’empathie pour les derniers qui tirent le diable par la corde ou ne possèdent rien hormis cette  corde pour se s’y pendre, autrement dit les gilets jaunes, ces sans culottes (les culottes de soie étaient réservées aux fesses  aristocratiques)  et tous les sans qualités d’une révolution « en marche » qui n’a pas dit son dernier mot. 
Ces derniers de cordée sont précisément, devenus  suite au corona, les héros anonymes, les sans-grades  sanitaires et alimentaires qui ont fait tourner le système quand l’économie a été mise à l’arrêt par la paralysie du confinement et son applaudis tous les soirs par les confinés urbains.
Dans une analyse au picrate d’une pertinence assassine, la philosophe Delsol donne le coup de grâce philosophique au macronisme en déliquescence. La «philosophie de l’inclusion» constitutive du macronisme révèle selon la philosophe Chantal Delsol « son impuissance en des temps où l’essence du politique redevient l’éthique de la décision et la hiérarchie des priorités. » Son article rédigé au picrate mais plein de bon sens exige une lecture très attentive assortie d’une réflexion critique dont on ne saurait faire l’économie
MG


CHANTAL DELSOL: «LE “EN MEME TEMPS”, UNE POLITIQUE INCLUSIVE INADAPTEE AUX TEMPS TRAGIQUES»
Le Figaro
TRIBUNE - La «philosophie de l’inclusion» constitutive du macronisme révèle son impuissance en des temps où l’essence du politique redevient l’éthique de la décision et la hiérarchie des priorités, estime la philosophe*.
Par Chantal Delsol

«La pensée inclusive représente un courant de pensée très actif au sein de l’Occident contemporain», estime Chantal Delsol. Le «en même temps» de notre président, devenu parfois bien étrange en ce temps de crise, n’est pas un simple jeu de caractère du genre Embrassons-nous, Folleville! Il relève de la philosophie postmoderne, inspirée par des écrivains comme Lyotard ou Derrida, qui suit et renverse la modernité des grandes idéologies. C’est une philosophie de l’inclusion. Tout est vrai à la fois (dans la pensée postmoderne, le vrai est un moment du faux, la notion de vérité n’a pas de sens) tout est bien, tout doit être voulu à la fois. Les alternatives font partie des poubelles de l’histoire, elles sont révolues.
C’est ainsi que l’on doit pouvoir en même temps demander aux Français d’être confinés ET d’aller voter, ouvrir les écoles ET assurer la sécurité absolue des enseignants. De la même façon que, avant la crise sanitaire, le projet politique était de réduire la dette ET de développer encore l’assistance ; de libérer ET de protéger ; et généralement, de s’inscrire à gauche ET à droite.
La pensée inclusive représente un courant de pensée très actif au sein de l’Occident contemporain. Les hiérarchies morales étant bannies parce que discriminantes, tous les comportements ou façons de voir sont également bons. Cette indistinction éthique engendre ce qu’on appelle ici l’inclusion: rien n’est exclu, tout est inclus. Dans la vie sociale, l’exemple souvent invoqué est celui des types de famille: ladite «famille normale» (père-mère-enfants) perd sa prééminence et tous les autres types de famille sont également légitimes et considérés.
Il n’existe plus de divergences, seulement des différences qui sont toutes bienvenues, puisque toutes ont la même valeur
La hantise présente de la discrimination relève d’un imbroglio conceptuel. Que tous les humains quels que soient leur rang ou leurs capacités soient également dignes et égaux en valeur, c’est pour nous une certitude profonde, enracinée dans nos origines culturelles. De cette dignité substantielle égale on déduit, dans un raccourci saisissant, que tous les comportements sont égaux en valeur.
L’indistinction éthique produit des retombées significatives sur l’éthique de la décision. En effet, pourquoi choisir tel parti plutôt que tel autre, telle option plutôt que telle autre? Parce que tel ou telle est considéré par le décideur comme meilleur - c’est la hiérarchie qui permet le choix. S’il n’y a plus de hiérarchie, alors il faut tout vouloir à la fois. C’est la politique de l’inclusion, qui a été conceptualisée par des intellectuels européens au sujet de l’avenir de l’institution européenne. Par exemple Ulrich Beck affirmait qu’il fallait assurer la sécurité de l’Union et aussi intégrer la Turquie, ouvrir l’Europe à tous les pays demandeurs, permettre les appartenances multiples et aussi assurer la cohésion. Vouloir tous les bienfaits à la fois: conscient de cette apparente contradiction il lui conférait un nouveau nom: «le loyalisme polygame».
La pensée du «en même temps» ne rejette ni ne repousse rien. Exclure, c’est décréter incompatible avec un ensemble. Dans cette vision des choses, rien n’est incompatible: tout doit être inclus. Il n’existe plus de divergences, seulement des différences qui sont toutes bienvenues, puisque toutes ont la même valeur. On s’étonnera: comment expliquer alors l’hostilité contre les gouvernements illibéraux, le populisme identifié à une lèpre? C’est bien simple: tout est inclus, sauf ceux qui croient encore à l’exclusion: par exemple ceux qui pensent que tous les immigrés ne sont pas bienvenus sur notre sol, ou bien ceux qui pensent que toutes les formes de famille ne sont pas dignes du nom de «famille».
Ces derniers constituent le camp du mal, contre lequel lutte vaillamment le camp de l’inclusion, camp du bien. Ainsi, le président Macron incorpore dans son camp la droite et la gauche réunies, son seul adversaire sérieux restant le Rassemblement national, considéré comme parti de l’exclusion.
Nous avons plutôt besoin de dirigeants qui nomment et désignent leurs choix, tout en délaissant les autres choix enviables qu’ils auraient pu faire – et qui assument la responsabilité de leurs décisions discriminantes
La philosophie de l’inclusion qui se trouve derrière le fameux «en même temps» traduit à la fois une forme de relativisme moral et une neutralisation volontaire des convictions, bien caractéristique de l’époque. Après le cruel XXe siècle, nos contemporains ont tendance à penser, comme les stoïciens ou les épicuriens anciens, que ce sont nos convictions qui nous entraînent par le fond. Il ne s’agit pas de s’attacher à une croyance, une valeur, un principe. Il s’agit de tout aimer.
C’est le crédit soudain, et devenu si banal, du «gagnant-gagnant». Bien sûr, cette expression a une signification précise dans la théorie des jeux. Mais le langage courant s’en est emparé pour décrire le refus de toute alternative et le privilège donné aux situations où l’on jouira (en principe!) de tous les bienfaits à la fois, où il n’y aura (c’est le paradis) que des gagnants.
Mais l’appel à «tout choisir» révèle aussi cette incapacité du choix révélatrice du caractère infantile de la modernité. Cette incapacité de choix que l’on voyait à l’œuvre, par exemple, chez Gide: «Tout ce qu’il y a de perles dans la mer, de plumes blanches au bord des golfes, je ne les ai pas encore toutes comptées.» «Choisir c’était renoncer pour toujours, pour jamais, à tout le reste», dit l’auteur des Nourritures terrestres : hé oui! Cela s’appelle grandir. Infantile, cette incapacité à choisir traduit le refus du caractère substantiellement tragique de l’existence. Nous sommes tous des personnages de la tragédie, et si nous voulons l’ignorer, malheur à nous: le destin décide à notre place et la vicissitude nous rattrape. Quinze ans après sa subtile invention, le «loyalisme polygame», qui voulait pour l’Europe tous les avantages et leur contraire, voit la porte fermée à la Turquie, la floraison en Europe de gouvernements illibéraux, le Royaume-Uni qui adopte le Brexit.
La politique de l’inclusion peut apparaître comme l’expression de l’infinie tolérance et de l’amour universel. La volonté de tout aimer est un oubli de la conviction, et par là un refus de croire et d’espérer, un état d’ataraxie pragmatique où tout se vaut et où rien ne vaut. C’est en fait un état d’esprit flottant et dilatoire, qui relève du papillonnage immature et du refus des convictions profondes. Nous avons plutôt besoin de dirigeants qui nomment et désignent leurs choix, tout en délaissant les autres choix enviables qu’ils auraient pu faire - et qui assument la responsabilité de leurs décisions discriminantes (hé oui! «discriminer» signifie: «choisir le meilleur» aussi bien que «distinguer». Le tabou qui s’attache aujourd’hui à ce mot est une absurdité idéologique ; une vie humaine repose sur un permanent «choix du meilleur»).
La politique inclusive est une manifestation postmoderne de l’esprit utopique. Une crise comme celle que nous traversons restaure le tragique et impose les alternatives. Nous n’avons pas besoin d’infantilisme politique.
* De l’Institut. Dernier livre paru:«Le Crépuscule de l’universel», Éditions du Cerf, 2020.

COMMENTAIRE DE DIVERCITY
« RIEN N’EST EXCLU, TOUT EST INCLUS »
« Rien n’est exclu, tout est inclus. » Allez expliquer à un banlieusard en décrochage scolaire et social ou à un sans papier qui fait le gros dos ou à musulman homosexuel qu’ils sont en réalité tous des inclus qui s’ignorent, ils vous riront an nez. Ils n’en ont que faire, ces gens-là de la pensée du «en même temps» qui ne rejette ni ne repousse rien du tout et pour qui tout  doit être inclus. « Il n’existe plus de divergences, seulement des différences qui sont toutes bienvenues, puisque toutes ont la même valeur. » 
Et surtout ceci : « Comment expliquer alors l’hostilité contre les gouvernements illibéraux, le populisme identifié à une lèpre? Tout est inclus, à l’exclusion ceux qui croient encore à l’exclusion: par exemple ceux qui pensent que tous les immigrés ne sont pas bienvenus sur notre sol, ou bien ceux qui pensent que toutes les formes de famille ne sont pas dignes du nom de «famille».
Ainsi, le président Macron incorpore dans son camp la droite et la gauche réunies, son seul adversaire sérieux restant le Rassemblement national, considéré comme parti de l’exclusion. »
C’est faire un boulevard à Marine Le Pen : « nous avons plutôt besoin de dirigeants qui nomment et désignent leurs choix, tout en délaissant les autres choix enviables qu’ils auraient pu faire – et qui assument la responsabilité de leurs décisions discriminantes »

« Il ne s’agit pas de s’attacher à une croyance, une valeur, un principe. Il s’agit de tout aimer. » Mais l’appel à «tout choisir» révèle aussi cette incapacité du choix révélatrice du caractère infantile de la modernité. 
«Choisir c’était renoncer » pour le très oublié André Gide. 

« Une crise comme celle que nous traversons restaure le tragique et impose les alternatives. »
C’est dire de la manière la plus élégante et la plus rationnelle que le macronisme est une impasse de typé hégélien qui parie que l’opposition de la thèse à l’antithèse se résoudra spontanément et par enchantement  dans en une harmonieuse synthèse. C’est à peu de chose près ce que Macron entend par sa théorie du ruissellement qui ferait, percoler la richesse et la prospérité du sommet étroit de la pyramide vers sa large base.  On a pu en effet rêver de cela, le temps d’une campagne électorale menée tambour battant par un trentenaire bonapartien mettant chaos une gauche moribonde et  hors jeu une droite profondément divisée. Il reste à savoir si, à l’issue de son quinquennat jupitérien qui tourne au désastre, les forces démocratiques seront une fois encore capables de faire barrage  à la résistible ascension de Marine Le Pen. Résistible, celle -ci l’est de moins en moins et Marine se prépare à donner une forme concrète au scénario tragique imaginé par Diane Ducret dans son roman la « dictatrice »? On me dira que ceci ne concerne que nos amis français. Que nenni. Partout en Europe les partis de l’exclusion pure et dure ont le vent en poupe et singulièrement en Allemagne et en Flandre où Bart De Wever sent son étoile ternir et son trône vaciller sous les coups de buttoir du Vlaams Belang.
Nous risquons franchement des lendemains qui déchantent. Il se pourrait que cette crise sanitaire et désormais économique mette chaos une Europe  chancelante mise sous respirateur par la Banque Centrale Européenne. 
MG



Aucun commentaire: