dimanche 3 mai 2020

Et si Darwin s'était trompé...

Et si Darwin s'était trompé...
Avec "Dépasser Darwin" (Plon), le grand chercheur Didier Raoult remet en question nos certitudes sur l'évolution. Entretien.
 Propos recueillis par Christophe Labbé et Olivia Recasens
Publié le 12/12/2011 | Le Point.fr
"Dépasser Darwin", de Didier Raoult (éditions Plon). © Ian Hanning – 
C'est l'un des plus grands chercheurs français en microbiologie. Le professeur Didier Raoult dirige l'unité de recherche en maladies infectieuses et tropicales émergentes à la faculté de médecine de Marseille. On lui doit des découvertes fondamentales comme celle des virus géants et peut-être même d'une nouvelle forme de vie. Dans son dernier livre, Dépasser Darwin (Plon), Didier Raoult explique pourquoi le darwinisme, érigé en dogme, est en train de voler en éclats.
LE POINT : Vous racontez que, dans leurs laboratoires, les chercheurs en biologie sont en train de révolutionner la vision du monde. Aujourd'hui, Copernic n'a pas l'oeil collé à une lunette astronomique, mais à un microscope électronique ?
DIDIER RAOULT : Quand Copernic puis Galilée affirment que la Terre tourne autour du Soleil, c'est la façon dont nous avons ordonnancé le monde dans nos têtes qui vole en éclats. L'homme n'est plus au sommet de la création, le centre d'un univers immuable. Avec la révolution génomique, nous vivons les débuts de la biologie. On découvre que l'homme est un écosystème à lui tout seul, un monde dans lequel cohabitent des millions de micro-organismes. Cet écosystème ambulant évolue dans d'autres écosystèmes qu'il modifie et qui le modifient. Tous les êtres vivants passent leur temps à s'échanger des gènes. Pas uniquement par la reproduction, mais aussi par les virus et les bactéries. Le monde du vivant est une immense orgie collective. On sait aujourd'hui que 8 % de l'ADN humain est constitué de vestiges de gènes qui nous ont été transmis par des virus.
C'EST POURQUOI VOUS DITES QUE L'HOMME EST UNE "CHIMERE" ?
Pendant longtemps, on a pensé que nous descendions d'un ancêtre commun : le Sapiens. En mai 2010, coup de théâtre : les résultats d'une analyse de l'ADN prélevé sur des os de néandertaliens ont révélé que 1 à 4 % de nos gènes viennent de Neandertal. Que cela nous plaise ou non, nous sommes apparentés à ce lourdaud, et non pas uniquement à Sapiens"l'intello". Les deux se sont rencontrés et métissés. L'arbre généalogique de l'espèce humaine est anti-darwinien parce que notre ancêtre est tout à la fois Sapiens, néandertalien, une bactérie et un virus !
VOUS AVEZ RECEMMENT AFFIRME QUE QUATRE FORMES DE VIE, ET NON PAS TROIS COMME IL A TOUJOURS ETE ADMIS, SONT APPARUES IL Y A PLUS D'UN MILLIARD D'ANNEES. DE QUOI METTRE EN EBULLITION LES SPECIALISTES DE L'EVOLUTION !
Le virus géant mimivirus que mon équipe a découvert en 2003, et dont nous avons décrypté le génome, me permet d'émettre l'hypothèse selon laquelle, à côté des trois grandes formes de vie acceptées - bactéries, eucaryotes et Archaea -, il en existerait une quatrième : celle des grands virus à ADN. Mimivirus en fait partie, tout comme trois autres virus dont nous avons aussi révélé l'existence. Ce monde de virus géants constitue un quatrième groupe entièrement parasitaire, distinct des trois autres. Cela suscite un large débat chez les scientifiques. Ce n'est pourtant qu'une étape dans la remise en question nécessaire du classement darwinien du vivant. Les virus en sont aujourd'hui exclus, alors que ce sont les entités biologiques les plus abondantes et la source de plus de la moitié des gènes de l'univers connu !
D'APRES VOUS, IL FAUDRAIT ABATTRE L'"ARBRE DE DARWIN" ?
L'arbre darwinien n'existe pas. C'est un fantasme. L'idée du tronc commun avec les espèces qui divergent comme des branches est un non-sens. Un arbre de la vie, pourquoi pas, mais alors planté la tête en bas, les racines en l'air ! Si les espèces s'étaient définitivement séparées il y a des millions d'années, il n'y aurait en fait plus d'espèces vivantes sur la planète. Chacune aurait dégénéré dans son coin faute d'avoir pu suffisamment renouveler son patrimoine génétique. Pour survivre, il faut savoir s'encombrer de gènes inutiles. Ne pas être économe.
L'EVOLUTION, C'EST UN PEU L'ELOGE DU GASPILLAGE ?
La nature n'est pas parcimonieuse, elle est futile. L'idée darwinienne que tout ce qui existe sert à quelque chose et que tout ce qui ne sert pas est éliminé ne tient pas. Depuis, on a découvert le "gène égoïste". Notre génome est plein de gènes égoïstes qui ne cherchent qu'à se reproduire et se fichent bien d'améliorer ou non l'organisme. Certaines bactéries ont jusqu'à 40 % de gènes qui ne servent à rien. L'évolution peut sélectionner une capacité qui n'est pas du tout un avantage à un moment T, mais qui peut le devenir plus tard. Quand un organisme vivant n'a pas l'occasion de manifester ses qualités, cela ne signifie pas qu'il soit inutile. Notre répertoire génomique est une sorte de dépôt de munitions. Plus il est riche, plus on a de chances d'y trouver, le moment voulu, l'arme adaptée à une menace imprévue. La superspécialisation de l'homme est un avantage qui n'est que conjoncturel. Idem pour l'agent de la variole : il s'était tellement spécialisé qu'il était devenu hyperadapté à l'homme ; quand cet hôte unique a trouvé la parade, un vaccin, la variole a été éradiquée, même si le virus n'a pas disparu puisque les militaires, américains notamment, en détiennent des stocks.
Darwin s'est trompé, "évoluer" n'est pas progresser ?
L'évolution vue par Darwin est forcément avantageuse : la sélection fait progresser les espèces, et tout évolue vers le meilleur, tout s'améliore. Darwin était trop optimiste. Les organismes survivants ne sont pas meilleurs que les autres, ils n'ont pas de meilleures raisons de survivre. Une espèce qui a perdu la "guerre du vivant" à une époque et dans un contexte donné aurait pu la gagner en d'autres temps et d'autres lieux. Bien avant l'arrivée des Espagnols en Amérique, les chevaux avaient disparu de ce continent pour une raison inconnue. Leur réintroduction par les conquistadores a montré qu'ils étaient parfaitement adaptés à ce continent. En fait, l'évolution, c'est le "chacun-pour-soi". Le virus ou la bactérie pathogène qui vous infecte ne cherche pas à vous détruire, pas plus que le gène ne collabore intentionnellement à votre bien. C'est peut-être vexant, mais la nature est parfaitement indifférente à notre sort !
BREF, L'EVOLUTION EST IMPREVISIBLE ?
L'imagination de la nature est colossale. Nous l'avons largement sous-estimée et nous sommes en train de nous en apercevoir. Prenez Escherichia coli, qui a tué 43 personnes récemment. 30 % de son génome se renouvelle en permanence. Il se crée des Escherichia coli tous les jours. Demain, l'une d'elles pourrait fabriquer un cocktail mortel pour l'espèce humaine. La bactérie Klebsiella pneumoniae, qui a sévi en Europe en début d'année, profite d'un gène qui la rend résistante à tous les antibiotiques. Ces bactéries mutantes nous apprennent l'étendue de notre ignorance. On ne comprend pas d'où leur viennent ces gènes de résistance et pourquoi ils émergent soudainement. Il faut passer au séquençage systématique du génome de ces bactéries. La bonne nouvelle, c'est que plus une bactérie est résistante, moins elle est virulente.
LA NATURE CONTINUE DE CREER ?
Dans la vision darwinienne de l'évolution, tout a été créé une bonne fois pour toutes, et s'il apparaît de nouvelles espèces, c'est uniquement par adaptation graduelle des espèces existantes. En fait, la nature ne se contente pas d'évoluer, elle continue d'inventer des espèces. On s'est aperçu qu'une bactérie nommée Wolbachia avait réussi, en infectant un ver, à intégrer 80 % de son chromosome. Elle avait, de fait, fabriqué une nouvelle espèce de ver ! Une évolution brutale et massive qui n'a rien à voir avec l'évolution lente et verticale décrite par Darwin. Si une femme porteuse de l'herpès HV6 est enceinte, le virus s'étant intégré dans son chromosome, son fils aura le virus dans ses gènes. Le grand-père de ce garçon sera donc en partie un virus !
Si l'on vous suit, de nouvelles espèces surgissent par échange de gènes et surtout de nouveaux gènes apparaissent...
Ces gènes sont tellement inédits que nous n'arrivons pas à les rattacher à quoi que ce soit. Impossible de dresser leur arbre généalogique. On les appelle les "gènes orphelins" justement parce que l'on ne retrouve pas leurs "parents". Ces gènes "nés sous X" sont pléthoriques. Le génome humain contient 10 à 15 % de gènes inconnus. Nous ne sommes pas là devant un phénomène d'"évolution", mais bien de "création". Contrairement à ce que pensait Darwin, la création ne s'est jamais figée.
LES MICROBES SERAIENT DONC LA CLE POUR COMPRENDRE LE MONDE DU VIVANT ?
L'homme est un sac à microbes. Nous avons plus de bactéries que de cellules humaines dans le corps. À lui seul, notre tube digestif contient 100 milliards de bactéries, et c'est un lieu de batailles permanent. Toutes ces bestioles ont besoin de se nourrir, elles se font la guerre en se détruisant à coups de toxines, en se dévorant, ou alors choisissent de collaborer en échangeant des informations : un gène utile peut sauter d'une bactérie à l'autre. La plupart de nos antibiotiques ont été inventés par des microbes qui voulaient empêcher leurs voisins de leur piquer leur repas. Chaque fois que vous mangez, vous favorisez sans le savoir une population au détriment d'une autre. Une gastro-entérite, c'est la conquête espagnole en Amérique avec le massacre des populations indigènes. Une civilisation entière de microbes qui colonisaient votre tube digestif va disparaître à cause des salmonelles de votre déjeuner. De nouvelles espèces de bactéries vont en profiter pour annexer le terrain.
L'EVOLUTION NE SE FAIT QUE PAR GRANDES CATASTROPHES ?
Un monde sans catastrophes cesserait d'évoluer, ce serait un monde mort. Le monde des hommes et celui des bactéries et virus cohabitent à deux échelles différentes et interfèrent profondément tout en s'ignorant. Pour en avoir la meilleure image, il faut lire Philip K. Dick ! Dans ses romans, le monde du paravivant fait irruption dans l'univers des humains lorsqu'une faille temporelle ouvre un passage entre les deux, comme nous prenons conscience de l'existence des microbes à l'occasion d'une épidémie.
LE REEL SERAIT EN QUELQUE SORTE EN TRAIN DE PRENDRE SA REVANCHE SUR LA THEORIE ?
Pour avancer en science, il faut déconstruire les dogmes. Souvent, paralysés par des théories construites a priori, et même en disposant des nouveaux outils qui permettraient de s'en libérer, nous avons intellectuellement du mal à sauter le pas. Ainsi, sur le front du cancer, les premières causes identifiées étant physico-chimiques, on s'est entêté pendant des années à chercher des causes physico-chimiques à tous les cancers. Ce qui nous a empêchés de penser autrement et de travailler sur la cause infectieuse. Or il est désormais acquis que 25 % des cancers sont causés par des virus. On s'est aussi rendu compte que le cancer du col de l'utérus est provoqué par un virus sexuellement transmissible et que ce même virus est à l'origine de 70 % des cancers de la gorge...
LA SCIENCE EST DONC SI CONFORMISTE ?
Pendant des décennies, dans ma discipline, les maladies infectieuses, la méthode de recherche dominante était de poser une hypothèse puis de la vérifier par l'observation et enfin de généraliser. On partait d'une chose pour laquelle on avait une explication claire et on l'étendait à des choses connexes pour lesquelles ça ne marchait plus. La révolution génomique a permis d'inverser cela. Quand vous découvrez, par exemple, que les virus géants sont constitués de gènes provenant à la fois d'animaux, de plantes, de bactéries et d'autres virus géants, vous pulvérisez la notion d'ancêtre commun chère à Darwin.
IL Y A DEUX ANS, VOUS AVEZ REVELE CE QUI ETAIT CONSIDERE COMME IMPOSSIBLE : L'EXISTENCE D'UN VIRUS CAPABLE D'INFECTER D'AUTRES VIRUS...
Jusqu'alors, il était établi qu'un virus avait besoin d'une cellule hôte pour se multiplier et que chaque organisme vivant était parasité par des virus qui lui étaient propres. L'analyse du génome du virophage a montré que non seulement il échangeait des gènes avec le virus infecté, mais qu'il avait aussi importé des gènes d'autres virus. Ce nouveau venu dans le monde des virus a apporté une preuve de plus du transfert de gènes entre différentes espèces. Depuis une dizaine d'années, la recherche fondée sur l'hypothèse perd du terrain. Et, contrairement à ce que l'on peut entendre ici ou là, la science est redevenue productive. Si l'on part du principe qu'une théorie établie ne peut jamais se révéler fausse, c'est qu'elle relève de la croyance. Ce que disait Lacan en substance : si vous pensez avoir compris, c'est que vous avez tort. C'est le cas du darwinisme.
À VOUS ENTENDRE, CHARLES DARWIN AURAIT CARREMENT INVENTE UNE RELIGION ?
Le darwinisme a cessé d'être une théorie scientifique quand on a fait de Darwin un dieu. En introduisant après Lamarck la notion d'évolution, Darwin est venu chambouler la conception figée des créationnistes, qui pensaient que le monde était stable depuis sa création. Mais, dès lors, il est devenu l'objet d'un double mythe. Le mythe du diabolique pour les créationnistes, ceux qui pensent que tout s'est créé en une semaine, et le mythe des scientistes, qui font de "l'origine des espèces" le nouvel Évangile.
POURQUOI DITES-VOUS QUE DARWIN ETAIT INEVITABLE DANS NOTRE CULTURE JUDEO-CHRETIENNE ?
Si vous croyez au Dieu judéo-chrétien, Darwin permet même de mieux le comprendre. Avec ce que nous découvrons sur la biologie, on en revient plutôt aux dieux de l'Antiquité. Les hommes de l'Antiquité étaient peut-être animés d'un pressentiment juste lorsque, dans les récits mythologiques, ils mettaient en scène des êtres hybrides, des chimères : Satyres, Centaures et Minotaure. Imaginez maintenant une histoire de l'évolution écrite par un scientifique bouddhiste. Il serait question de cycle, voire de recyclage, et d'êtres mosaïques, ce que l'on retrouve chez Nietzsche.
LE DARWINISME EST DEPASSE, MAIS QUE MET-ON A LA PLACE ?
La vision de la vie que nous commençons à affiner aujourd'hui est plus nietzschéenne que darwinienne. Avec, d'un côté, Apollon, beau, rationnel et organisé, et l'éruption de Dionysos, qui entraîne le désordre, le chaos, des événements imprévus et les recombinaisons succédant aux bacchanales. Le transfert vertical des gènes à l'intérieur d'une même espèce, avec ses modifications progressives sélectionnées par l'environnement, ressemble au monde d'Apollon. Le transfert latéral des gènes entre espèces différentes via les microbes évoque par sa brutalité et sa radicalité l'univers de Dionysos. Toutes les théories scientifiques sont faites pour être dépassées un jour, d'autant que la science avance de plus en plus vite. Il y a quinze ans, on connaissait 2 000 espèces de bactéries. Aujourd'hui, nous en avons identifié plus de 10 000. Demain, nous nous attendons à en distinguer au moins 150 000...
"Dépasser Darwin", de Didier Raoult (Plon, 164 p., 18,90 euros).


COMMENTAIRE DE DIVERCITY
« LE MONDE DU VIVANT EST UNE IMMENSE ORGIE COLLECTIVE. »
« QU'EST-CE QU'UN HOMME DANS L'INFINI ? »

On est enclin à imaginer l’univers, voire le multivers  dans la dimension macro des espaces intersidéraux de l’infiniment grand qui donne le tournis sans forcément penser que c’est pareil pour l’infiniment petit, le monde des microbes, des bactéries, des virus porteurs de gènes. Nous transportons en notre sein des milliards d’univers bactériels et viraux qui nous habitent et livrent en nous un combat féroce dont nous ignorons tout tant que nous demeurons en bonne santé. 
Le grand mal être qui nous envahit en ce moment provient de notre prise de conscience de notre impuissance par rapport à un virus minuscule , un « ciron » infiniment plus petit qu’un grain de sable qui vient gripper les rouages bien huilés de notre civilisation prétentieuse.
Je m’interroge sur ce qui fait ce que j’appellerai faute de mieux l’intelligence des virus qui nous habitent ou celle des galaxies qui nous entourent.
Curieusement, le grand empire romain s’est lui aussi vu menacer et miner par toute une variété de virus à diverses époques de son développement ce qui a largement contribué à son effondrement.
Il n’est pas interdit du fond de notre confinement de nous pencher en les méditant sur les classiques que l’école autrefois nous imposa de lire. Pascal en l’occurrence :
« Que l'homme contemple donc la nature entière dans sa haute et pleine majesté. (…)Tout ce monde visible n'est qu'un trait imperceptible dans l'ample sein de la nature. Nulle idée n'en approche. Nous avons beau enfler nos conceptions au-delà des espaces imaginables, nous n'enfantons que des atomes, au prix de la réalité des choses. C'est une sphère dont le centre est partout, la circonférence nulle part. Que l'homme, étant revenu à soi, considère ce qu'il est au prix de ce qui est; qu'il se regarde comme égaré dans ce canton détourné de la nature; et que de ce petit cachot où il se trouve logé, j'entends l'univers, il apprenne à estimer la terre, les royaumes, les villes et soi-même son juste prix. Qu'est-ce qu'un homme dans l'infini ?
Mais pour lui présenter un autre prodige aussi étonnant, qu'il recherche dans ce qu'il connaît les choses les plus délicates. Qu'un ciron lui offre dans la petitesse de son corps des parties incomparablement plus petites, des jambes avec des jointures, des veines dans ces jambes, du sang dans ces veines, des humeurs dans ce sang, des gouttes dans ces humeurs, des vapeurs dans ces gouttes; que, divisant encore ces dernières choses, il épuise ses forces en ces conceptions, et que le dernier objet où il peut arriver soit maintenant celui de notre discours; il pensera peut-être que c'est là l'extrême petitesse de la nature. Je veux lui faire voir là dedans un abîme nouveau. Je lui veux peindre non seulement l'univers visible, mais l'immensité qu'on peut concevoir de la nature, dans l'enceinte de ce raccourci d'atome. Qu'il y voie une infinité d'univers, dont chacun a son firmament, ses planètes, sa terre, en la même proportion que le monde visible; dans cette terre, des animaux, et enfin des cirons, dans lesquels il retrouvera ce que les premiers ont donné; et trouvant encore dans les autres la même chose sans fin et sans repos, qu'il se perde dans ses merveilles, aussi étonnantes dans leur petitesse que les autres par leur étendue; car qui n'admirera que notre corps, qui tantôt n'était pas perceptible dans l'univers, imperceptible lui-même dans le sein du tout, soit à présent un colosse, un monde, ou plutôt un tout, à l'égard du néant où l'on ne peut arriver ?
Qui se considérera de la sorte s'effrayera de soi-même, et, se considérant soutenu dans la masse que la nature lui a donnée, entre ces deux abîmes de l'infini et du néant, il tremblera dans la vue de ces merveilles; et je crois que sa curiosité, se changeant en admiration, il sera plus disposé à les contempler en silence qu'à les rechercher avec présomption. Car enfin qu'est-ce que l'homme dans la nature ? Un néant à l'égard de l'infini, un tout à l'égard du néant, un milieu entre rien et tout. Infiniment éloigné de comprendre les extrêmes, la fin des choses et leur principe sont pour lui invinciblement cachés dans un secret impénétrable, également incapable de voir le néant d'où il est tiré, et l'infini où il est englouti.
Blaise Pascal, Pensées (1670)
« Si vous pensez avoir compris, c'est que vous avez tort. » (Lacan)
Bon dimanche quand même.
MG
KYLE HARPER, COMMENT L’EMPIRE ROMAIN S’EST EFFONDRE. Le climat, les maladies et la chute de Rome (The Fate of Rome. Climate, Disease and the End of an Empire), Paris, La Découverte, préface de Benoît Rossignol, traduction de Philippe Pignarre, 2019 (édition originale en 2017), 544 pages, 25 €.
Un compte rendu de Jean-Guillaume Lanuque (Revue Dissidences)
La chute de l’empire romain, remise en cause par certains tenants d’une transition plus douce entre Antiquité tardive et Haut Moyen Âge, réaffirmée par d’autres historiens (avec justesse, selon nous), a suscité au fil des siècles moult explications, synthétisées par Bertrand Lançon dans La Chute de l’empire romain. Une histoire sans fin (Perrin, 2017). De prime abord, l’étude de l’universitaire étatsunien Kyle Harper pourrait s’apparenter à un nouveau scénario, une nouvelle explication monocausale farouchement dépendante de son époque1 et de l’essor du courant de l’histoire environnementale2. Dans le contexte de dérèglement climatique qui est le nôtre, insister sur les changements de climat et les pandémies3 peut en effet ressembler à de l’opportunisme. En réalité, le travail de Kyle Harper est souvent convaincant, et ses éléments d’explication s’ajoutent à d’autres, contribuant à dresser un tableau global assurément plus juste et plus précis de la fin de l’Antiquité occidentale.
Il replace ainsi l’apogée de l’empire, ce fameux IIe siècle évoqué par Aldo Schiavone avec son brillant essai4, dans ce que l’on nomme l’optimum climatique romain, une période de l’Holocène caractérisée par un climat plus chaud, humide et surtout stable. 75 millions d’habitants, c’est-à-dire un quart de la population mondiale, peuplent alors un empire étendu sur des latitudes très éloignées, et où la prospérité économique était marquée par une hausse des salaires et de la productivité permise par l’extension de certaines techniques. Toutefois, contrairement à ce que quelques idées préconçues voudraient nous faire croire, la situation démographique était loin d’être idéale : la forte fécondité compensait en effet une mortalité tout aussi élevée. Les villes, et Rome au premier chef, constituaient des réservoirs de germes, la dysenterie et le paludisme y étant chroniques. Prenant appui sur deux personnages célèbres, le médecin Galien et l’orateur Aelius Aristide, Kyle Harper retrace l’intrusion d’un phénomène bouleversant, la peste antonine. Ironiquement, Aelius Aristide, apologiste de la puissance romaine, en fut une des premières victimes (sans pour autant y succomber). Cette peste serait en réalité la variole, récemment apparue en Afrique et introduite via les échanges en Mer Rouge (et non suite à la guerre avec les Parthes, comme le croyaient les Romains). Sa diffusion aurait ensuite été facilitée par ce qui faisait paradoxalement une des forces de la civilisation romaine, l’efficience de son réseau de transport. Elle eut un impact profond, puisqu’environ 7 à 8 millions d’habitants de l’empire y succombèrent. Elle s’inscrivit également dans un contexte difficile, celui d’une poussée barbare à la frontière nord, et contribua à la provincialisation accrue de l’empire, de par la réduction des élites traditionnelles.
L’autre pandémie meurtrière fut la peste dite de Cyprien, au milieu du IIIe siècle. On est alors dans ce que les historiens qualifient de crise de l’empire5, et dans une phase climatique intermédiaire, caractérisée par un refroidissement périodique lié à un moindre rayonnement solaire, ce qui eut entre autres comme conséquence une baisse des crues du Nil (l’Egypte étant le grenier à blé de Rome). Là encore, cette peste n’en fut probablement pas une, les dernières recherches la rapprochant d’un virus de type Ebola. Si la désagrégation de l’empire fut alors évitée, ce fut par une mutation radicale du système de pouvoir, avec l’émergence d’empereurs-soldats d’origine danubienne et le paiement des soldats en or (contrairement à l’argent traditionnel). Autre conséquence importante de cette pandémie, la fragilisation du polythéisme et le développement accru du christianisme, refuge face à la peur. Un renouveau économique et politique s’ensuivit tout au long du IVe siècle, sous la férule d’une véritable autocratie militaire et bureaucratique, celle de Dioclétien et Constantin, surtout. Le climat s’améliore, tout en demeurant globalement instable, tandis qu’en Asie centrale, une période de sécheresse initie un processus de migrations vers l’ouest des peuples des steppes, celle des Huns en particulier6. Le dernier épisode pandémique fut également celui qui s’avéra le plus dramatique.
La peste de Justinien, survenue à compter de 541, fut cette fois une vraie peste bubonique, originaire d’Asie centrale. La crise climatique qui s’y produisit provoqua une multiplication des porteurs du bacille – marmottes et écureuils – qui se déplaça via l’océan indien sur des puces portées par des rats, touchant ensuite l’empire romain d’Orient. Là encore, une des forces de l’empire, le réseau d’entrepôts de grain servant à assurer l’alimentation des populations, facilita la multiplication des rats. Campagnes comme villes furent touchées, perdant probablement la moitié de leur population : une saignée pratiquement équivalente à la fameuse peste noire de la fin du Moyen Âge. Le climat avait également basculé à partir de 450 dans ce que l’on qualifie de petit âge glaciaire, le bacille de la peste en étant encouragé car ne supportant pas les températures trop hautes. Ce contexte de fin du monde stimula les sentiments eschatologiques des populations, dans lesquelles la poussée du nouveau monothéisme musulman s’inscrivit pleinement, mettant définitivement fin à toute domination romaine étendue.
Basé sur des sources variées et solides, souvent technique dans son propos, le travail de Kyle Harper est le plus souvent convaincant, et démontre surtout que l’histoire doit être appréhendée dans une logique systémique, au sein de laquelle les éléments dits naturels peuvent être amenés à jouer, dans des contextes bien précis, un rôle essentiel.
1« (…) la chute de l’Empire a été le triomphe de la nature sur les ambitions humaines. », emplacement 740 de l’édition numérique.
2Voir Grégory Quenet, Qu’est-ce que l’histoire environnementale ?, Paris, Champ Vallon, 2014. Le même a également livré un travail pratique en la matière, Versailles, une histoire naturelle, Paris, La Découverte, 2015.
3« (…) les germes ont été bien plus mortels que les Germains. », emplacement 1130 de l’édition numérique.
4L’Histoire brisée. La Rome antique et l’Occident moderne, Paris, Belin, 2003.
5« Les germes ont formé la première vague invisible des grandes invasions. », emplacement 4939 de l’édition numérique.
6« Les Huns étaient des réfugiés climatiques en armes et à cheval. », emplacement 6222 de l’édition numérique.
The Fate of Rome by Kyle Harper review – climate, disease and the end of an empire
The collapse of the Roman empire has long fascinated historians


COMMENTAIRE DE DIVERCITY
ZYKLON C ?

J’en ai la chair de poule. Jusqu’ici j’ai eu le confinement heureux bien qu’il m’ait fait prendre conscience , brutalement, qu’avec ceux de ma génération nous appartenons à une catégorie d’âge menacée de péremption : memento mori !
Cet article me coupe les jarrets. Je ne vois pas pourquoi nous échapperions au destin de l’empire romain. Auschwitz et Hiroschima semblaient la limite à ne pas dépasser. Mais comme chantait l’autre « j’y pense et puis j’oublie »
Auschwitz c’est le comble de la perversion mentale par la chimie alemande : le Zyklon B. 
Il y eut, on le sait,  au moins un million de Juifs gazés avec le Zyklon B à Auschwitz  entre février 1942 et novembre 1944, soit  une moyenne de 980 personnes juives par jour sans aucune pause, dans 6 chambres à gaz dont la plus grande fait 237 m2. 
Le Corona s’invite-t-il dans l’histoire comme son successeur : le Zyklon C ?
MG

IN 400AD, MORE THAN 700,000 PEOPLE LIVED IN ROME, A CITY OF 28 LIBRARIES, 856 PUBLIC BATHS AND 47,000 APARTMENT BLOCKS. It was the greatest city on Earth, the jewel of an empire that controlled the lives of a quarter of the planet’s population. And yet, within decades this astonishingly successful empire had crumbled and a mere 20,000 lived in Rome.
Historians have long been fascinated by “the single greatest regression in all of human history”. Using data from “natural archives” such as ice cores and genomic evidence, Harper offers a compelling new take on Rome’s fate, arguing that it was “the triumph of nature over human ambitions”.
Pandemics and natural changes in the climate caused by volcanic eruptions sent Italy reeling backwards. Infectious diseases such as smallpox spread rapidly through the urbanised empire thanks partly to its famed roads. AD536-45 was “the coldest decade of the last 2,000 years”, causing food shortages. Plague, climate change and war reversed a millennium of material advances.
A work of remarkable erudition and synthesis, Harper’s timely study offers a chilling warning from history of “the awesome, uncanny power of nature”.
• The Fate of Rome is published by Princeton (£14.99). To order a copy go to guardianbookshop.com or call 0330 333 6846. Free UK p&p over £15, online orders only. Phone orders min p&p of £1.99.




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