mardi 12 mai 2020

France: en mai 40, ils écrivaient déjà ça…

Face à l’ennemi d’aujourd’hui (le coronavirus), certains en France martèlent le même credo que ceux qui virent dans le régime de Vichy une opportunité unique à saisir : « Larguons la République, refusons le libéralisme et le mondialisme ! »
Faut-il conclure de la crise que nous traversons que nous devons changer de modèle ? Oui. Mais la réflexion doit se faire à froid.
Par Jean-François Kahn in Le Soir

D’ordinaire, c’est le 8 mai, anniversaire de la victoire alliée de 1945, que l’on célèbre.
Cette fois, en particulier dans la presse conservatrice, c’est l’anniversaire du 10 mai 1940, date de l’effondrement militaire de la France face à l’Allemagne, que l’on a tenu, sinon à célébrer, du moins à longuement évoquer, l’idée sous-jacente étant que les deux défaites sont comparables : face au virus comme face à l’Allemagne.

Et d’ailleurs, dans les deux cas, face à l’Allemagne.
C’est Bertrand de Jouvenel qui écrivait, en septembre 1940 (ce que j’ignorais à l’époque, les années 70, quand j’eus avec lui des relations très amicales) : « l’exemple allemand doit nous servir et nous prouverait notre infériorité si nous n’étions pas capables de subir silencieusement notre pénitence. La France doit se régler sur le modèle allemand ».
Qu’a-t-on lu ces derniers jours ? Des débauches de tribunes renouant, dans la presse de gauche, avec toutes les radicalités eschatologiques et toutes les rêveries utopistes, y compris les plus sympathiquement délirantes, des après-catastrophes et, dans la presse de droite, avec toutes les pulsions déclinistes qui poussent la haine de soi (de sa propre patrie) jusqu’à ressembler aux virgules près aux innombrables pensums d’intellectuels qui, après mai 40, appelèrent au largage de la République et à l’instauration du régime de Vichy. Comme s’il s’agissait d’une chance à saisir.

Comme un « conte de fées » 
Cependant, c’est une catastrophe ?
Oui « mais une catastrophe qui a pour effet de donner vie à un conte de fée. On est surpris par le silence. A l’entendre on s’aperçoit que les trésors de Paris étaient auparavant comme effacés par le bruit. Les monuments surgissent avec une majesté inconnue. Parfois, au cœur de la capitale, je crois être à Versailles ».
De qui ? D’un esthète parcourant Paris confiné en ce mois de mai 2020 ? Non… mais de l’intellectuel ultra-pétainiste Fabre-Luce en décembre 1940.
Le désastre a du bon.
Un autre écrivain collabo, Paul Morand, exprime au même moment les mêmes sentiments : « ah, retrouver les soirées studieuses, le lit à 9 heures, la mort du bruit, l’air de la campagne à Paris. La réapparition de la lune, la réhabilitation des étoiles, la disparition de la publicité ».
Le poète Léon-Paul Fargue jubile : « Paris a perdu l’odeur de l’essence, le rugissement des autobus, le couac impératif des voitures. Aujourd’hui, ma vieille cité reprend insensiblement ses premières amours. Ses aspects oubliés. Le regard, sans être gêné, porte jusqu’au bout des avenues tranquilles ».
Montherlant ne boude pas son plaisir : « pas de bruit d’auto. Le temps des raseurs fini. La bougeotte refrénée par la difficulté des transports ».
Période merveilleuse.
Giono, le grand Giono : « Paris n’a jamais été si beau, si plein d’espoir que maintenant ».
Giono a une autre raison de s’en féliciter. Il écrit à Jean Paulhan : la France périphérique, celle des paysans et des artisans va enfin prendre sa revanche sur la civilisation urbaine et technicienne qui la méprise. « Ce que je vous annonce c’est le bouleversement total. Vous autres, à Paris, vous ne vous rendez pas compte que vous sentez mauvais ! »
Les bons côtés, rien que les bons côtés 
L’éditeur Bernard Grasset salue dans le désastre (et le nouveau régime) « l’occasion unique d’échanger des pénétrations mutuelles. De retrouver l’être vraiment français ». Le philosophe Alain voit lui aussi les bons côtés, tous les bons côtés : une forme d’écologie, la condamnation du capitalisme, le retour à la terre, la méfiance envers l’industrie, l’exaltation de ceux d’en bas. Ce que Jacques Chardonne, que la « révolution nationale » exalte lui aussi, complète ainsi : « nous sommes enfin déconnectés de l’univers anglo-saxon et de l’ancienne forme de négoce. Je m’étais construit un monde, une société bourgeoise, libérale, artistique. J’ai pris conscience de mon erreur. La France en décomposition, soudain, je l’ai vue. Je trouve Pétain sublime ». Et d’ajouter : « il faut aller vers le socialisme, mais le socialisme noble (national) qui est allemand, pas ce socialisme ignoble, celui qui a foi dans le progrès et la liberté de jouir ».
La fuite des « fripouilles et des canailles » 
La catastrophe est méritée juge Paul Léautaud « le prix de trop d’incapacités, de montages de coups… la victoire de l’Allemagne permettra une recomposition politique, sociale et morale de la France ». Déjà « les fripouilles et les canailles ont fui… Blum en tête ».
« Tous les pays tuent la vermine (le virus ?), sauf le nôtre » surenchérit Paul Morand.
Les nantis se mettent à l’abri dans leur villa sur la Côte d’Azur. « Nous aurions pensé, feint de s’étonner Ramon Fernandez, que l’intellectuel fortement embourgeoisé serait resté avec le peuple quand la bagarre est devenue sérieuse. Mais non. Il a filé. Ainsi Blum. Il avait des comptes en banque que n’ont pas les ouvriers français ».
Un cataclysme ? « Ma consolation, se rassure Paul Claudel, est de voir la fin de cet immonde régime parlementaire. C’en est fini des processions le poing levé, de la CGT, de l’immonde tyrannie des bistrots, des francs-maçons, des métèques, des pions et des instituteurs ».
Cette « terre qui ne ment pas » 
Propos d’hier ?
Les désordres de tout temps n’incitent-ils pas à dénoncer, comme le maréchal Pétain hier : « ces mensonges qui nous ont fait tant de mal », « l’esprit de jouissance qui l’a emporté sur l’esprit de sacrifice » ou à proclamer (combien de fois l’a-t-on entendu ces temps-ci ?) que « la terre, elle, ne ment pas ».
Ici et là ne dénonce-t-on pas celles ou ceux qui sont soupçonnés de porter le virus ? Les réseaux sociaux ne nous expliquent-ils pas que le professeur Raoult est victime d’un complot juif ?
On le disait en 1940, on le redit : il faut changer radicalement de modèle. A bas l’ancien système. Non au libéralisme. Non au mondialisme.
Changer de modèle ? On a raison. A froid. Mais l’expérience nous indique que ce n’est pas nécessairement au creux d’une catastrophe qu’il faut, en boucle, le répéter.


COMMENTAIRE DE DIVERCITY
SACHONS RAISON GARDER
MACRON M’A DIT QU’IL FAUDRAIT PENSER A L’IMPENSABLE. (Hulot)
LE MONDE D’AVANT N’EST PLUS TENABLE 
Pour penser l’impensable il y a deux outils pour nous aider au discernement et les réflexions stimulantes de Nicolas Hulot:
LES SIX QUESTIONS DE BRUNO LATOUR  ET LES 15 RUPTURES DE PASCAL CHABOT
Commençons par Bruno Latour (in AOC) : « Si tout est arrêté, tout peut être remis en cause, infléchi, sélectionné, trié, interrompu pour de bon ou au contraire accéléré. L’inventaire c’est maintenant qu’il faut le faire. A la demande de bon sens : « Relançons le plus rapidement possible la production », il faut répondre par un cri : « Surtout pas ! ». La dernière des choses à faire serait de reprendre à l’identique tout ce que nous faisions avant.  La crise sanitaire est enchâssée dans ce qui n’est pas une crise – toujours passagère – mais une mutation écologique durable et irréversible. Si nous avons de bonne chance de « sortir » de la première, nous n’en avons aucune de « sortir » de la seconde. Les deux situations ne sont pas à la même échelle, mais il est très éclairant de les articuler l’une sur l’autre. 
En tout cas, ce serait dommage de ne pas se servir de la crise sanitaire pour découvrir d’autres moyens d’entrer dans la mutation écologique autrement qu’à l’aveugle.  La première leçon du coronavirus est aussi la plus stupéfiante : la preuve est faite, en effet, qu’il est possible, en quelques semaines, de suspendre partout dans le monde et au même moment, un système économique dont on nous disait jusqu’ici qu’il était impossible à ralentir ou à rediriger. À tous les arguments des écologiques sur l’infléchissement de nos modes de vie, on opposait toujours l’argument de la force irréversible du « train du progrès » que rien ne pouvait faire sortir de ses rails, « à cause », disait-on, « de la globalisation ». Or, c’est justement son caractère globalisé qui rend si fragile ce fameux développement, susceptible au contraire de freiner puis de s’arrêter d’un coup. 

Un outil pour aider au discernement 
Comme il est toujours bon de lier un argument à des exercices pratiques, proposons aux lecteurs d’essayer de répondre à ce petit inventaire. Il sera d’autant plus utile qu’il portera sur une expérience personnelle directement vécue. 
Il s’agit de faire la liste des activités dont vous vous sentez privés par la crise actuelle et qui vous donnent la sensation d’une atteinte à vos conditions essentielles de subsistance. Pour chaque activité, pouvez-vous indiquer si vous aimeriez que celles-ci reprennent à l’identique (comme avant), mieux, ou qu’elles ne reprennent pas du tout. Répondez aux questions suivantes : 
Question 1 : Quelles sont les activités maintenant suspendues dont vous souhaiteriez qu’elles ne reprennent pas ? 
Question 2 : Décrivez a) pourquoi cette activité vous apparaît nuisible/ superflue/ dangereuse/ incohérente ; b) en quoi sa disparition/ mise en veilleuse/ substitution rendrait d’autres activités que vous favorisez plus facile/ plus cohérente ? (Faire un paragraphe distinct pour chacune des réponses listées à la question 1.) 
Question 3 : Quelles mesures préconisez-vous pour que les ouvriers/ employés/ agents/ entrepreneurs qui ne pourront plus continuer dans les activités que vous supprimez se voient faciliter la transition vers d’autres activités ? 
Question 4 : Quelles sont les activités maintenant suspendues dont vous souhaiteriez qu’elles se développent/ reprennent ou celles qui devraient être inventées en remplacement ? 
Question 5 : Décrivez a) pourquoi cette activité vous apparaît positive ; b) comment elle rend plus faciles/ harmonieuses/ cohérentes d’autres activités que vous favorisez ; et c) permettent de lutter contre celles que vous jugez défavorables ? (Faire un paragraphe distinct pour chacune des réponses listées à la question 4.) 
Question 6 : Quelles mesures préconisez-vous pour aider les ouvriers/ employés/ agents/ entrepreneurs à acquérir les capacités/ moyens/ revenus/ instruments permettant la reprise/ le développement/ la création de cette activité ? 
Les 15 ruptures de Pascal Chabot
La plupart d’entre vous ont sûrement pris connaissance du journal de confinement du philosophe Pascal Chabot dans la Libre Belgique.
Il lui a semblé, je le cite, que les  "15 mouvements de fond" qu’il évoque dans ses conclusions ont vraiment fait bouger les lignes.
Il estime que durant cette période particulière, la philosophie subit, dans ses débats, ses certitudes et ses inquiétudes, quinze évolutions de fond, qui vont sans doute déboucher sur un paysage intellectuel renouvelé.
Il se pourrait que ces mouvements s’inscrivent dans la durée.
Voici donc ces quinze lignes qui selon lui ont bougé :
1. NOTRE RAPPORT A LA NATURE. Le rapport à la nature s’avéra plus ambigu que ne le disaient certains discours. Offrant le meilleur, cette nature rappela qu’elle était également capable de générer la pire des attaques virulentes. Les humains, animaux dénaturés qui se protègent en s’éloignant de la nature, s’appuyèrent sur leurs techniques pour s’immuniser.
2. UNE FRAGILITE NOUVELLE. C’est une fragilité nouvelle de l’humanité qui se révéla, une vulnérabilité qui nous laissa désemparés, obligés de nous calfeutrer. Le colosse de la civilisation comprit qu’il avait parfois des pieds d’argile.
3. La mort. Ordinairement peu visible dans nos sociétés, la mort reprit un temps la première place, et montra sa désolante absurdité, face à laquelle les justifications métaphysiques traditionnelles s’avérèrent inopérantes, et du reste furent assez silencieuses.
4. UNE CURE ANTI-CYNIQUE. Contrairement aux procès en cynisme d’avant la crise qui prédisaient que l’économie l’emporterait toujours et quoi qu’il arrive sur les autres préoccupations, ce furent la vie elle-même et la santé que l’on considéra comme prioritaires, au point de leur sacrifier ce qui se révéla secondaire. L’humanité n’avait pas connu une telle cure anti-cynique depuis longtemps.
5. LA REVANCHE D’ESTIME.Les métiers empiriques et humanistes de la santé, alliés à tous les invisibles de la logistique qui alimentent et rendent possibles nos sociétés, prirent leur revanche d’estime, voire ultérieurement de rémunération, face à une économie des services dont l’habituelle autosatisfaction fut réduite au silence.
6. UN TRI. L’épreuve du confinement fut pour beaucoup une occasion de trier parmi les manques entre ceux qui parurent dérisoires, et ceux qui se révélèrent essentiels. Parmi ces derniers, la convivialité humaine sembla s’affirmer comme prioritairement nécessaire au sens de l’existence. Dans L’enfer, c’est les autres de Sartre, c’est la formule qui est splendide, pas l’idée.
7. LES BIENFAITS DU SILENCE ET DE L’AIR PUR. Ces moments furent aussi une expérimentation à l’échelle mondiale des bienfaits du silence, de la qualité de l’air retrouvée, et de l’apaisement. Chacun gardera dans les narines le souvenir de villes qui cessèrent de puer, prouvant de manière incontestable la nécessité de tourner au plus vite la page des hydrocarbures. Que les bourses acceptèrent un temps de payer pour se débarrasser de leur pétrole en restera le symptôme révélateur.
8. UNE CONSOMMATION DE PROXIMITE. Ce fut aussi un matérialisme de la proximité qui fut cultivé, dans l’impossibilité de se tourner vers le globalisme d’enfants gâtés qui est l’autre nom de la société de consommation sans conscience. Les méditations sur les qualités comparées des textiles, l’existence des merceries, les nombreuses manières de cuisiner les œufs et la provenance des réactifs chimiques vinrent balayer l’habitude du "cela va de soi".
9. UN CHANGEMENT RAPIDE ET RADICAL. Dans ces changements s’affirma aussi la preuve qu’une société humaine, dans certaines conditions, est capable de se modifier vite et radicalement, fut-ce pour un temps, ce qui démentit la conviction auparavant très répandue d’une impuissance de la politique.
10. L’ÉTAT ARBITRE ET DECIDEUR. Dans ce contexte, l’État retrouva un rôle d’arbitre et de décideur prévenant, au lieu de se contenter du second rôle d’intendant général. Que ce fut, pour la première fois dans l’histoire de notre pays, une femme qui s’y employa en reléguant à l’arrière-plan les excités des différents communautarismes ne manqua pas d’une certaine saveur.
11. LA PROBITE. Sur le plan intellectuel, la probité, valeur phare de ceux qui cherchent dans l’incertain et redoutent le péremptoire autant que l’erreur, s’imposa au-dessus de la mêlée médiatique. Elle disqualifia sans trop de contestation les ordinaires théories du complot et les procès systématiques en incompétence des responsables, qui sont la critique ordinaire des sans-critiques.
12. RESILIENCE ET REORGANISATION. La résilience et la réorganisation de toute une société purent se constater, lesquelles furent notamment possibles grâce aux écrans et aux réseaux qui s’affirmèrent autant indispensables et faciles d’utilisation que lassants, intrusifs et potentiellement dangereux par les contrôles qu’ils permettent.
13. LES SOLIDARITES SOLIDES. À l’individualisme borné dont on affirmait le triomphe depuis les années quatre-vingt, furent opposées des solidarités solides, parfois agréables et valorisantes. Des liens simples mais précieux prirent le relais d’un système complexe, en panne forcée.
14. LES ABANDONNES. Cette tentative d’humanisation de la société, y compris au cœur des soins, se révéla d’autant plus précieuse que la crise montrait à vif la douleur de vieillir seul et de mourir mal. On n’oubliera pas de sitôt le désespoir des abandonnés.
15. PATIENCE ET RELATIVITE. Enfin, dans cette grande temporisation, l’on retrouva parfois l’agrément de la patience, et l’on eut l’occasion de relativiser un peu les impératifs, les stress et les hypocrisies de l’ordinaire vie "normale".
Et Pascal Chabot de conclure sur ces 15 nouvelles questions :
Il est difficile de savoir ce qui restera de ces mouvements, et lesquels pourront perdurer Mais les lignes qui ont bougé montrent la nécessité, pour la suite, d’être à la hauteur des nouvelles questions. Reste à se recentrer sur qui se révéla fondamental : la vie et la "qualité de vie" des citoyens, au service desquels doivent travailler les moyens et les pouvoirs. Il n’y aura pas d’"après" magique. Mais il devrait y avoir des décisions prises en connaissance de cause.
Ces six questions et ces  quinze « mouvements de fond » méritent d’être discutés et soumis à une réflexion critique.
Comment rester lucide, critique et faire preuve du discernement nécessaire face à cette avalanche d’arguments ?
Ce qui est sûr c’est que chacun d’entre nous se trouve dans l’obligation inconfortable de revoir son logiciel de paradigmes.
Le confinement et son corolaire nous met chacun dans l’obligation de penser notre rapport au monde et de cesser de la subir aveuglément.
Quels sont mes priorités, mes valeurs, quelle est ma vision du monde et de l’avenir ? Quelles perspectives est ce que j’offre à mes enfants et quel monde est ce que je laisse aux générations d’après moi ?
Plus moyen de détourner la tête ou de se l’enfoncer dans le sable, il faut faire face à un avenir incertain. Mais n’en-a-t-il pas toujours été ainsi. Certes mais nous venons de vivre deux ou trois décennies d’aveuglement collectif. N’est-il pas grand temps de sortir de ce somnambulisme et d’ouvrir les yeux sur notre fragile destin d’humains et de vivants dans un monde qui devient invivable, une nature qui doucement agonise. « Tout le monde s’est senti frappé par une communauté de destins » Nicolas Hulot.
 Dans ce climat de totale incertitude, apprenons tous à penser l’impensable et à prévoir l’imprévisible de la grand métamorphose qui s’amorce. « La vérité est dans le discernement » N. Hulot
MG


NICOLAS HULOT AU «SOIR»: «N’ATTENDONS PAS DIX ANS POUR REAGIR, LE MONDE D’AVANT N’EST PLUS TENABLE!»
LE MONDE D’AVANT N’EST PLUS TENABLE
Nicolas Hulot tire les leçons de l’épidémie. La crise est due à la faillite d’un modèle de progrès, dit-il. Les citoyens et les États doivent profiter du choc collectif pour redéfinir le sens de l’avenir.
Par Joëlle Meskens (extraits)
IL A FALLU CETTE CRISE SANITAIRE POUR PRENDRE ENFIN CONSCIENCE DES ENJEUX PLANETAIRES ?
J’aurais préféré évidemment, compte tenu des souffrances physiques et économiques, que l’on se passe de cette démonstration. C’est très cher payé. Je fais le vœu que cette épidémie nous permette de tirer des leçons d’un modèle économique qui a eu ses vertus, qui en a encore, mais qui a ses failles. N’attendons pas que d’autres crises se combinent et se succèdent pour nous mettre en ordre de marche. Nous sommes à un rendez-vous critique de nos sociétés. Notre génie est sous certains aspects très étincelant mais nous sommes aussi très vulnérables. Car ce génie s’est développé au détriment de la nature. Se développer à son détriment provoque des effets boomerang. Un virus a mis à genoux la moitié de l’humanité.
VOYEZ-VOUS UN LIEN DIRECT ENTRE L’ORIGINE DU VIRUS ET LA CRISE ECOLOGIQUE ?
Je passe mon temps dans ma Fondation avec une communauté scientifique. Je lis beaucoup sur la relation de cause à effet entre la destruction des écosystèmes et le développement de pathologies. L’hypothèse la plus probable, c’est que ce virus qui était hébergé depuis la nuit des temps dans un certain écosystème a changé soudain d’hôte en se transformant du coup en élément pathogène et s’est ensuite propagé par nos moyens de communication. D’ailleurs, on observe aussi en ce moment l’émergence et la réapparition du moustique tigre qui véhicule la dengue et le chikungunya. Les changements climatiques déplacent les barrières thermiques et favorisent la propagation de ces maladies vers le Nord. Tout est lié. Les changements climatiques et la destruction des écosystèmes. Des virus dont nous nous croyions protégés viennent coloniser des régions et des territoires habités par les hommes. Ça a été le cas pour Ebola et pour le Sras. Après le Covid 19, il faudra du recul pour valider cette démonstration avec certitude. Mais on a déjà des précédents qui valident l’effet papillon.
CETTE CRISE PEUT-ELLE ETRE UNE OPPORTUNITE POUR DEBOUCHER SUR UN MONDE MEILLEUR ?
Quand je l’affirme, on me traite de naïf. Mais j’ai choisi le camp de l’espoir. Les esprits ont été touchés, y compris les plus conservateurs. Ils ont pris conscience que le monde dans lequel nous vivons, ultra-libéral, n’est pas tenable et qu’il faut construire un modèle plus résilient, plus durable, qui s’émancipe de certaines pratiques économiques et industrielles. Il faut mettre toute notre énergie au profit des technologies et des activités économiques qui développent la solution.
VOUS DITES QUE LE MONDE DOIT RALENTIR. MAIS L’URGENCE SANITAIRE IMPOSE D’AGIR VITE. EST-CE COMPATIBLE AVEC L’ECOLOGIE ?
Il y a des domaines et des flux qu’il faudra ralentir. La vérité est toujours dans la nuance. La difficulté qui est devant nous, c’est de gérer deux exercices. La priorité absolue, c’est l’urgence sanitaire. Mais après, il faudra ralentir. Depuis quelques décennies, on est dans un monde précipité. Nous sommes happés comme dans un fleuve en crue. On ne définit plus les fins et les moyens. C’est dangereux. Revenir au monde d’avant, ça veut dire quoi ? Ce n’est pas un monde que tout le monde appréciait ! C’était un monde d’inégalités, d’incertitudes, avec des crises sanitaires, écologiques, climatiques. Les citoyens sentaient bien que ce monde n’était pas tenable. On peut profiter de cette crise. Tout le monde s’est senti frappé par une communauté de destins. N’attendons pas dix ans pour dessiner un horizon commun. Si à un moment les citoyens et les États ne redonnent pas du sens au progrès, si l’on ne fait pas converger tous nos moyens vers des objectifs vitaux, on repartira en crise. Il faut sortir des sentiers battus et prendre des mesures exceptionnelles.
Y COMPRIS RENONCER A DES LIBERTES, COMME ON L’A VU AVEC LE CONFINEMENT ?
On aurait cru cela impensable et finalement cela a été globalement accepté. Les citoyens ont accepté d’être privés de la liberté fondamentale de se déplacer. Cela a été accepté parce qu’on en a vu la pertinence. Il va falloir continuer. Non pas nous priver de liberté mais renoncer à ce qui compromet l’avenir. Car si nous laissons les crises s’emballer, si nous laissons la désertification en Afrique progresser à grand pas, cela entraînera des pénuries d’eau. Si demain nous avons des phénomènes météorologiques dévastateurs, on en paiera le prix. Nous devons repenser nos choix de production et de consommation. On n’en sera pas moins heureux. L’avenir de nos enfants est au-dessus de toutes les autres valeurs. Réduire tout ce qui appartient à l’économie carbone, mettre fin à des pratiques toxiques, cela ne doit pas nous effrayer. Il faudra que l’État construise des stratégies et que les citoyens soient des acteurs. Pour cela, il faudra les aider. Une mutation ne peut pas se faire brutalement. Il faudra de la progressivité.
FAUT-IL RENONCER AU LIBRE-ECHANGE ?
L’idée n’est pas de fermer nos frontières. (…)L’idée n’est pas de se priver de libertés collectivement. Mais de faire l’inventaire. De conserver ce qui nous protège et de changer ce qui nous expose. L’idée n’est pas de promouvoir une Europe autarcique mais de passer du libre-échange au juste échange. (…)
COMMENT PENSER UN MONDE NOUVEAU SANS MULTILATERALISME ? CETTE CRISE A REVELE UN PERIL PLANETAIRE MAIS AUSSI UN MONDE DE PLUS EN PLUS FRAGMENTE ?
Il est clair que nos institutions ne sont plus adaptées aux enjeux universels. Il faut créer une institution pour la gestion des biens communs. Aujourd’hui, il est invraisemblable qu’on laisse Bolsonaro mettre la forêt amazonienne en coupe réglée. Le conseil de sécurité des Nations unies devrait se réunir. La diplomatie européenne devrait réagir. Il faut repenser nos institutions. Sous quelle forme, on verra. Mais il faudrait déjà créer la notion d’« écocide ».
ON N’A PAS CONSCIENCE DES DELAIS ?
Face au coronavirus, on a pris du temps avant de réagir en pensant que nous allions faire mieux que les autres. On croit toujours qu’on va être épargnés, que quelque chose va nous sauver. Et on s’aperçoit que non. Il faut mettre nos mots en conformité avec nos moyens. Et ça ne peut pas se faire dans un esprit de confrontation mais uniquement dans un esprit d’unité. Si, au sortir du confinement, l’Europe n’est pas unie pour dresser cet horizon, faire converger nos moyens, ériger les principes de solidarité en mutualisant la dette, on n’y arrivera pas. Je pense que cette crise a ouvert les esprits, même si le monde ne va pas changer en un jour. J’ai proposé à Emmanuel Macron un grand rendez-vous pour redéfinir les priorités nationales et européennes et les outils qu’il faudra mettre en œuvre. La planche à billets ne peut pas tourner sans contrepartie ! Il n’a pas encore répondu mais il a dit qu’il faudrait penser à l’impensable. Je jugerai sur pièce. Je vois plusieurs priorités immédiates : mettre fin à l’évasion fiscale, taxer toute la finance spéculative et ne pas hésiter à créer de la dette. Mais pas sur n’importe quoi, évidemment. Sur de nouvelles stratégies industrielles. Si les bons choix sont faits, cela ne sera pas un coût pour l’avenir mais cela produira au contraire de la richesse et épargnera bien des dépenses à venir.
MAIS LES PREMIERS SIGNES N’INDIQUENT PAS FORCEMENT QU’ON VA VERS UN CHANGEMENT DE MODELE. LES PREMIERES AIDES VONT VERS L’INDUSTRIE AUTOMOBILE OU LES COMPAGNIES AERIENNES…
Pour l’instant, il ne faut pas ajouter de la difficulté à la difficulté. Si les États ne réagissent pas pour sauver ces entreprises, des millions d’emplois seront détruits. Mais dans un second temps, il faudra qu’il y ait des contreparties. Les États devront jouer le rôle de régulateur et les secteurs automobiles et aéronautiques doivent participer à la transformation. Que veut-on ? Une relance avec des moteurs thermiques rutilants ou favoriser des véhicules beaucoup plus sobres ? C’est ça qu’il faut voir. Il faudra des contreparties. Dans le secteur aérien là où il y a une concurrence tangible avec le rail, il faudra progressivement fermer des lignes aériennes. Les avionneurs eux aussi doivent aller beaucoup plus vite pour développer des avions plus propres.
DANS CETTE CRISE DU COVID, LA RESPONSABILITE DES CITOYENS COMPTE AUTANT QUE CELLE DES ÉTATS. FAUT-IL CESSER DE TOUT ATTENDRE DES POLITIQUES ?
Le cercle vertueux en démocratie, c’est quand l’audace politique se combine avec la volonté des citoyens. En France, on est dans une situation critique car on est dans une défiance absolue des citoyens envers les politiques. C’est très dangereux car cela risque de saper les fondements de la démocratie. Le citoyen ne croit plus au politique, parfois parce que le politique a fait des promesses qu’il savait très bien qu’il ne pourrait pas tenir. Mais dans le même temps, le citoyen peut aussi porter ses propres contradictions. J’ai été ministre de l’écologie mais aussi de l’énergie. J’avais autant de pétitions contre les éoliennes et les panneaux solaires que contre les centrales thermiques et nucléaires. (…)Le modèle d’hier, on y a tous participé et on en a tous profité. On ne doit pas exonérer les politiques de leurs responsabilités mais on ne doit pas reporter toute la responsabilité sur leur dos. Les politiques doivent s’inspirer de la créativité des citoyens. Mais les citoyens doivent aussi comprendre la complexité de l’action politique. Les choses ne sont jamais toutes noires ou toutes blanches. Il y a des femmes et des hommes qui ont le sens de l’intérêt général, qui ne comptent pas leur temps et d’autres qui n’ont pas ces vertus. Mais ne jetons pas en permanence le discrédit sur les politiques. C’est nous qui les avons élus.
FAUT-IL NE PLUS PRENDRE L’AVION ?
Il ne faudra pas tout arrêter du jour au lendemain mais trouver un juste milieu. Le prendre plus raisonnablement et inclure dans le billet le coût d’une compensation carbone positive. C’est-à-dire si un vol émet 10 tonnes de CO2, il faut à minima restocker 20 tonnes dans de la reforestation ou de la restauration d’écosystème.(…)
Quand on a le choix, il faut choisir de ne pas prendre l’avion. S’en priver définitivement ? C’est autre chose. On peut peut-être réserver cela à de beaux voyages. C’est à ceux qui prenaient l’avion comme le métro de se remettre en question. La question se pose aussi pour le transport de marchandises. L’Europe doit investir sur les cargos à voile. Cela peut paraître utopique mais il y a toute une nouvelle technologie à développer. Il n’est plus acceptable de faire le tour du monde en 24 heures pour acheminer des produits dans notre assiette. Encore une fois, il faut trouver progressivement un juste milieu. La vérité est tout le temps dans le discernement.




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