lundi 18 mai 2020

Ivan De Vadder : "Les partis traditionnels sont comme périmés aux yeux des Flamands"

Dorian de Meeûs La Libre Belgique

Ivan De Vadder, l’incontournable journaliste politique de la VRT, a co-écrit l’enquête "L’ADN de la Flandre" avec le spécialiste en marketing politique Jan Callebaut. Ce livre retrace l’évolution des préoccupations des Flamands depuis les élections régionales de 2009. Il souligne aussi les choix peu pertinents des partis politiques par rapport à ces attentes citoyennes. 
 "CE QUE VEULENT VRAIMENT LES FLAMANDS" EST LE SOUS-TITRE DE VOTRE LIVRE. QUELLE EST LA METHODOLOGIE DES ETUDES QUE VOUS ANALYSEZ ?
Depuis la campagne électorale de 2009, nous réalisons avant chaque scrutin régional une enquête avec Jan Callebaut, qui a travaillé pour le marketing de géants mondiaux tels que Coca-Cola. Contacté par le CD&V, il s’est rendu compte qu’il n’y avait pas ce type d’études en politique, hormis les sondages classiques. Par la suite, il a appliqué cette méthode à tous les partis pour la VRT. Ce n’est pas un sondage classique, mais une étude reprenant les rêves, les projets, les attentes, les valeurs et les craintes des Flamands.
QU’EST-CE QUI PREOCCUPE LES FLAMANDS EN 2020 ?
C’est clairement et toujours la crainte de tomber malade de manière incurable. Ensuite, c’est la préoccupation de sa sécurité sociale, soit la peur de perdre un peu de bien-être ou son niveau de vie. Ces préoccupations évoluent peu, même si on a constaté une montée en force en 2014 de la crainte d’une immigration incontrôlée, soit déjà avant la crise migratoire de 2015. L’année dernière, on a vu apparaître aussi les inquiétudes autour du réchauffement climatique.
VOUS LES QUESTIONNEZ AUSSI SUR LES "VALEURS" DES PARTIS POLITIQUES…
Concrètement, ils s’expriment sur l’importance de l’honnêteté, la sincérité, la crédibilité, le charisme et l’aspect inspirant des différents partis. On peut dès lors comparer la typologie des citoyens à leur perception de l’offre politique. Pour les familles traditionnelles, les valeurs sont connues et inchangées. Mais si les socialistes incarnent la "solidarité", les Flamands estiment que le SP.A n’a plus la sincérité ni les atouts pour rendre le monde plus solidaire. Le CD&V est jugé modéré, sans plus. Les sociaux-chrétiens sont jugés peu crédibles, peu sincères et peu honnêtes. C’est peu…
LA CRISE SANITAIRE POURRAIT-ELLE MODIFIER LA PERCEPTION QUE LES FLAMANDS ONT DE L’OPEN VLD ?
Certainement. L’Open VLD a très bien compris que son électorat apprécie les responsables qui tentent de trouver des solutions à la crise. C’est pour cela que le parti défend à ce point Maggie De Block face aux critiques et met Alexander De Croo en avant. Tout comme Sophie Wilmès tente de rassurer les francophones, le duo Open VLD le fait pour les Flamands. Ce sont les leaders de l’équipe.
VOUS N’ETES PAS TENDRE AVEC LES PARTIS TRADITIONNELS.
Pour eux, c’est très problématique d’avoir perdu la perception de l’honnêteté. C’est comme s’ils étaient périmés aux yeux des Flamands. Je ne dis pas que c’est la réalité, mais c’est leur perception. Face à eux, ils ont les partis "utopistes", soit les écologistes, le Vlaams Belang et le PTB. L’un défend un monde vert, l’autre une société sécuritaire et identitaire stricte, et le troisième un monde solidaire. Ils ont aussi un problème de perception, puisque les Flamands apprécient les idéaux défendus, mais ils estiment que ces partis ne seront pas capables de réaliser leur monde idéal.
ET LA N-VA DANS TOUT CELA ?
Justement, c’est la N-VA, la troisième catégorie. Les Flamands lui reconnaissent sa crédibilité, son succès et son inspiration. Ce sont justement les qualités qu’ils attribuent aux partis qu’ils espèrent voir monter au pouvoir.
VOTRE CONCLUSION, C’EST QUE LES FLAMANDS VEULENT QUE LA N-VA ASSUME CETTE RESPONSABILITE AU FEDERAL ?
Il y a en tout cas une volonté que la N-VA prenne ses responsabilités en entrant dans un gouvernement. La N-VA le sait et le fait au niveau flamand, mais hésite énormément au niveau fédéral. Je pense que la même analyse s’impose pour le PS du côté francophone. Il y a une attente ou une perception identique, même si nous n’avons pas réalisé la même enquête en Wallonie. L’idéal flamand serait dès lors que la N-VA prenne le gouvernail tout en s’occupant des grands "idéaux", tel que le défi climatique. Mais voilà, le parti hésite. Le danger, c’est qu’une partie de la N-VA préfèrerait se rabattre sur un autre idéal… celui du Vlaams Belang.
CERTAINS FRANCOPHONES ASSOCIENT D’AILLEURS DEJA N-VA ET VLAAMS BELANG.
C’est une grosse erreur, car ces partis ne sont pas du tout les mêmes ! La N-VA est un parti incontestablement démocratique. À la tête du Vlaams Belang, il y a eu des tendances différentes par le passé. De plus, les Flamands perçoivent très différemment les deux partis. Le fait de quitter la "Suédoise" sur le Pacte de Marrakech fin 2018 est perçu, en Flandre, comme une double faute stratégique. D’une part, un abandon de poste ou une fuite face aux responsabilités, puis le fait de claquer la porte sur un dossier migratoire et identitaire, soit une préoccupation pour laquelle le Vlaams Belang est perçu comme étant plus fort et déterminé. Cette erreur s’est confirmée, la N-VA a perdu 7% entre 2014 et 2019 au profit notamment de l’Open VLD et du Belang.
LES BUREAUX DES PARTIS POLITIQUES FLAMANDS REFLETENT-ILS LES TENDANCES ET VOLONTES DES ELECTEURS ?
Absolument pas. Il est même très étonnant que les présidents des partis traditionnels actuels n’utilisent pas ce genre de données pour ratisser plus largement que leur électorat actuel ou pour mieux dialoguer avec leurs électeurs. Nous pensons qu’il y a un problème de leadership politique en ce moment. Par le passé, nous avons connu des présidents de parti plus forts que les actuels. Et ce, dans presque tous les partis. Lorsque le président du CD&V est élu au sein du parti, il ne permet pas vraiment d’ouvrir le champ à de nouveaux électeurs. Avec son profil très CD&V, comment Joachim Coens va-t-il convaincre les électeurs des autres partis de le rejoindre ? Son concurrent Sammy Mahdi avait un profil plus citadin, plus jeune et sans doute plus apte à aller chercher de nouveaux électeurs.
LA N-VA NE CESSE DE PARLER DE "ECOLO-PTB" COMME S’ILS AVAIENT LE MEME ADN. EST-CE UNE PERCEPTION QUI VIT EN FLANDRE OU UN SIMPLE ELEMENT DE COMMUNICATION POLITIQUE ?
C’est une communication politique qui vise à renforcer cette vision d’un paysage politique francophone très à gauche. La N-VA parle même des écologistes-communistes. Mais nous n’avons pas de données sur ce que les Flamands pensent des partis francophones. Ce qui est frappant, dans le blocage institutionnel, c’est que Bart De Wever et Paul Magnette affirment être pris en otage par le positionnement de l’autre. Mais aucun des deux ne fait le nécessaire pour sortir de cette prise d’otage. Au contraire, ils maintiennent leurs attaques et stigmatisations mutuelles. C’est d’autant plus étonnant que notre étude démontre que les gens "s’en foutent un peu" de ces querelles. Ils ont leurs besoins, leurs préoccupations, leur volonté d’une sécurité sociale solide et efficace. Je ne crois pas que la N-VA ait dans son programme la destruction de la sécurité sociale, bien que sa vision soit très différente de celle du PS. Malgré la crise économique qui s’annonce, ces deux partis semblent incapables – même temporairement – de surpasser leurs différends.
ON PARLE DE PLUS EN PLUS D’ELECTIONS ANTICIPEES. DANS VOS CONTACTS AVEC LES PARTIS FLAMANDS, VOUS PERCEVEZ QUE C’EST UNE PISTE REELLEMENT ENVISAGEE ?
Je crois que personne n’est prêt à y aller. Mais cela semble de plus en plus inévitable, car la N-VA et le PS ne proposent aucune alternative. À moins que Paul Magnette soutienne le gouvernement Wilmès jusqu’en 2024. L’immobilisme est parfois aussi une solution à la belge…
QUEL PARTI FLAMAND POURRAIT SORTIR GAGNANT D’UNE ELECTION ANTICIPEE SELON VOUS ?
Le Vlaams Belang, sans aucun doute. La crédibilité du monde politique est en jeu ici. On connaît l’une des plus grosses crises sanitaires et économiques de notre Histoire et personne ne fait un pas vers l’autre. En Flandre, l’opposition a tout à gagner en ce moment face à la crise et à sa gestion fort critiquée. Et l’opposition actuelle, dans l’opinion publique, c’est le Vlaams Belang.


COMMENTAIRE DE DIVERCITY
DEMOCRATIE BLOQUEE ?

Le sociologue Michel Crozier a été le premier, en 1970, à mettre en évidence les travers de la « société bloquée ». Pour lui, le problème réside dans « l'incapacité des élites à préparer et à négocier les changements . Celles-ci ne savent pas écouter. » Pire on a l’imoression qu’elles refusent d’écouter la voix du peuple qui gronde.
En France, c'est le système des super-élites politiques et managériales qui est bloqué. « Je suis frappé par leur incapacité à préparer, décider et mener une politique.
Qu'il s'agisse de la Sécurité sociale ou des retraites, les réformes actuelles pourraient, être comprises si elles étaient bien expliquées : le travail de préparation, de discussion et de présentation n'est pas fait. »
 En Belgique on ne peut pas dire que nos élites soient formées à quoi que ce soit. Il serait intéressant de regarder le curriculum scolaire et universitaire de nos « excelllences » actuellement en charge du gouvernement fédéral. On s’apercevrait qu’à part Maggie de Block, ministre de la santé, actuellement cible de tous les quolibets,  qui est médecin  de formation, les autres sont de gentils amateurs : des hommes et des femmes sans grandes qualités. Nos grands premiers ministres que ce soit Eyskens, De Haene ou Verhofstadt étaient des économistes de formation et souvent juristes de surcroît. La gentille Sophie Wilmès est licenciée en communication et en poste par la grâce de Charles Michel et non pas par la volonté générale. 
Nos excellences, pas si excellentes que ça gèrent cette terrible crise, à la petite semaine, à très court terme, au plus pressé, à l’urgence sans  dégager des perspectives d'avenir. Ce gouvernement pèche surtout par son par manque de méthode.
Dans son livre, Cozier  reprends de façon un peu provocatrice la phrase de Aldous Huxley qui décrit le déclin de l'empire britannique : « Il y a trois formes d'intelligence, par ordre décroissant, l'intelligence civile, animale et militaire. »  Remplaçons les militaires par les bureaucrates.
« Les élites ne savent pas écouter. » Surtout elles ne veulent pas écouter.
C’est précisément contre cela  qu’ont voulu protester les membres du personnel sanitaire de l’hôpital Saint Pierre de Bruxelles  en formant une haie d’honneur à Sophie Wilmès en lui tournant le dos. C’est du Gandhi pur jus. D’autant que le geste s’adressait non pas à Sophie premier ministre mais à Wilmes ancienne ministre du budget responsable de coupes sombres dans les budgets de santé.   
 « Dans un monde en perpétuel changement, en innovation permanente, si vous n'écoutez pas, vous êtes mort. » (Crozier)
« En réalité, les élites sont nulles. Elles sont toujours prêtes à apporter des solutions, mais qui ne répondent pas aux vraies questions qui se posent. » 
« On connaît l’une des plus grosses crises sanitaires et économiques de notre Histoire et personne ne fait un pas vers l’autre. En Flandre, l’opposition a tout à gagner en ce moment face à la crise et à sa gestion fort critiquée. Et l’opposition actuelle, dans l’opinion publique, c’est le Vlaams Belang. » De Vadder
Ainsi le tonitruant Bart De Wever, historien de formation a raison de sonner le fin de la récréation en faisant un appel du pied à Paul Magnette mais celui-ci n’a pas tort de refuser de tomber dans le piège de Bart cherchant à imposer par la bande son sacro saint confédéralisme. L’électeur observe  tout cela avec une extrême méfiance et un début de colère qui le pousse à tourner les dos- comme les infirmières de Saint Pierre non pas seulement à Sophie Wilmès mais à l’ensemble des partis traditionnels. De fait si on devait voter en automne avec des masques, du gel hydroalcoolique et des gants, l’électeur risque de tomber le masque et de ne pas mettre de gants pour donner sa voix au PTB en francophonie et au Belang en Flandre. En vérité, la Belgique, comme bien d’autres nations européennes, est une démocratie qui se bloque. Pareil pour la France braquée contre son président olympien qui perd toute crédibilité en faveur de Marine Le Pen, pour Boris Johnson qui fait du Theresa May à l’envers et pour Merkel qui tire ses dernières cartouches en sauvant malgré tout la face. Est-ce à dire que nous vivons en Europe la fin de la démocratie bi centenaire ? On sent de plus en plus de voix qui s’élèvent pour réclamer une autre modèle. Le ciel nous en préserve.
MG 


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