mardi 5 mai 2020

Jean-Marc Ferry : "La montée d’un ‘scientifiquement correct’ donne à craindre pour la liberté de la recherche"

Bosco d'Otreppe 
La Libre Belgique

Le coronavirus bouleverse-t-il nos démocraties ? Quelles places y tiennent le politique, l'Etat, les scientifiques ? Le philosophe Jean-Marc Ferry livre son regard.
Que deviendront nos démocraties à la suite de la crise sanitaire ? Quelle y sera la place du politique, des scientifiques, de nos libertés fondamentales ? Philosophe français, spécialiste de la question démocratique, Jean-Marc Ferry a enseigné à l’ULB, avant de devenir titulaire de la chaire "Philosophie de l’Europe" à l’Université de Nantes.
En Belgique comme en France, les experts scientifiques bénéficient d’une grande visibilité à l’occasion de cette crise et de sa gestion. 
COMMENT QUALIFIEZ-VOUS LA PLACE QU’ILS TIENNENT ? VOUS SURPREND-ELLE ? ONT-ILS PRIS UNE PLACE PLUS IMPORTANTE QU’A L’ORDINAIRE OU SONT-ILS SURTOUT FORTEMENT MEDIATISES ?
Que les médias fassent entendre au grand public les avis d’experts scientifiques et médicaux, c’est une évidence en l’état d’anxiété où la crise sanitaire a plongé une partie de la population. D’une façon générale, ce serait une bonne chose, de la part des grands médias, d’ouvrir largement feuilles et ondes à l’actualité scientifique, pas seulement à l’actualité politique. Les médias ne sont pas seuls en cause. Les scientifiques n’ont pas toujours un rapport simple à la publicité, les rivalités existent, comme en politique. À la rétention habituelle du savoir médical se mêlent des éclats de jalousie, lorsqu’un collègue, estime-t-on, "en fait trop". Le public se sent alors convié à prendre parti dans la controverse…
DE QUOI LEUR PRESENCE EST-ELLE LE SIGNE ? DE LA VITALITE DE LA DEMOCRATIE OU D’UNE CRISE QU’ELLE TRAVERSERAIT ?
Tout dépend. La vitalité d’une démocratie se mesure avant tout à la liberté de parole et d’information qu’elle autorise dans ses espaces publics. Sous nos latitudes, une presse "muselante" est plus à craindre qu’une presse muselée. Aucune information importante ne doit être mise sous le boisseau, surtout quand des intérêts diplomatiques, financiers, personnels aussi, sont en jeu. Nous avons besoin de lanceurs d’alerte. La démocratie se porte mal, lorsque, par exemple, des "révélations" aussi lourdes et gênantes que celles du professeur Montagnier, Prix Nobel de médecine (critiqué pour avoir avancé l’hypothèse que le coronavirus venait d’un laboratoire chinois, NdlR), se heurtent à une levée de boucliers corporatiste, tandis que des animateurs télé s’empressent, sans plus d’enquêtes, de crier au "complotisme". Prenons garde à ce que d’aventure l’accusation de "complotisme" ne devienne l’arme d’intimidation massive au service des ennemis de la liberté.
POUR EN REVENIR AUX EXPERTS, LA PLACE QU’ILS TIENNENT EST-ELLE TROP IMPORTANTE ? COMMENT COMPRENDRE LA COMPLEMENTARITE DES ROLES ENTRE LE POUVOIR POLITIQUE ET L’EXPERT ?
Pas plus que l’expertocratie ne doit remplacer la démocratie, il n’est souhaitable de mettre l’opinion publique hors jeu, à l’heure où l’expertise scientifique est requise. Représentons-nous trois pôles d’un "triangle" délibératif : l’expertise scientifique, la décision politique, l’opinion publique. L’opinion publique articule le souhaitable ; l’expertise scientifique énonce le possible ; la décision politique réalise le compromis de raison entre, d’une part, ce qui serait attendu, réclamé ou espéré par les gens et, d’autre part, ce qu’un éventuel consensus entre experts scientifiques estimerait réalisable, ici et maintenant. Au demeurant, ce ne serait qu’un premier tour de piste. Le compromis arrêté par le politique ne clôt pas l’examen. Le but n’est pas d’empêcher la décision, mais de l’informer. Nos voisins allemands ont compris et inscrit dans leur pratique gestionnaire les vertus d’une "éthique de discussion", chère à Jürgen Habermas.
Dans un contexte de crise, mais peut-être aussi pour faire face aux changements climatiques, qui est le plus légitime ? L’expert ou le politique ?
Le politique ! De fait, il s’est montré plus "équilibré", autant que je puisse juger, que l’expert sanitaire au sens large. Certains conseillers-médecins n’avaient qu’une idée en tête : faire baisser la pression sur les services hospitaliers en voie de saturation. Soit ! Mais pour réaliser cet objectif, ils semblaient prêts à toute mesure "utile", techniquement parlant, au risque de perdre de vue - en même temps que leur sang-froid - les impacts économiques, mais aussi politiques et moraux. Les politiques, en revanche, ne peuvent pas se permettre une vision unilatérale. C’est ce que, depuis Max Weber, on nomme "éthique de la responsabilité".
LES ROLES ENTRE POUVOIR POLITIQUE ET EXPERTS SERONT-ILS DURABLEMENT REDISTRIBUES A LA SUITE DE CETTE CRISE ?
Les politiques ont déjà repris la main, et la supposée "communauté" des experts scientifiques a montré à l’envi sa division interne. Qu’elle soit éminemment faillible ne mérite en soi nul reproche. Mais qu’elle déclenche ses foudres contre ceux qui sortent du rang est plus problématique. On ne pardonnera pas au professeur Raoult d’avoir fait primer l’urgence thérapeutique sur les procédures de la méthodologie droite, ni au professeur Montagnier d’avoir, naguère, critiqué l’obligation vaccinale, et soutenu l’homéopathie via des thèses renvoyées par de chers collègues au charlatanisme d’un "mysticisme quantique". Que l’injure provienne du "haut clergé" de la corporation médicale, cela ne rend pas l’ostracisme moins déplorable.
C’EST CELA QUE VOUS REGRETTEZ DANS LA "COMMUNAUTE SCIENTIFIQUE" : UN REFLEXE QUI CONSISTERAIT A JETER LE DISCREDIT SUR LE CONTRADICTEUR, SANS REEL DEBAT PREALABLE ?
Derrière ce regrettable, il y a du redoutable : la montée d’un "scientifiquement correct" donnant à craindre pour la liberté de la recherche. Je connais des scientifiques qui doivent faire profil bas, ayant appris qu’il est des choses que l’on a juste le droit de "penser en secret". Pour évoquer encore le cas Montagnier, pourquoi les résultats de ses études auraient-ils mérité d’être tout bonnement ignorés ? - réponse "scientifique" de Philip Ball, ex-rédacteur en chef de la revue Nature : "[…] pour une bonne raison, à savoir qu’ils sont absolument invraisemblables" (sic) ! Si l’invraisemblance devait justifier le rejet de théories, c’est le principal de la physique contemporaine qu’il faudrait récuser, tant du côté de la relativité générale que du côté de la mécanique quantique. Pour revenir à la biologie moléculaire, rappelons que le grand Louis Pasteur avait été si durement contesté par ses collègues qu’il dut donner sa démission de l’École normale supérieure.
PLUS GLOBALEMENT, QUELLE PLACE L’ÉTAT PREND-IL DANS NOS VIES A L’OCCASION DE CETTE PANDEMIE, ALORS QUE NOUS AVONS ETE PRETS A SUIVRE SES INJONCTIONS QUI ENTRAVAIENT NOS LIBERTES PERSONNELLES ?
Nous pouvons librement limiter nos libertés. L’autolimitation individuelle est elle-même le principe d’une liberté commune. Si tous parlent en même temps, il n’y a plus de parole, en conséquence de quoi la liberté de parole n’a plus de sens. Cela vaut pour bien des règles de circulation et de comportement. L’essentiel est que soit inaliénable notre liberté publique, proprement politique, celle qui consiste dans l’autonomie civique, de sorte que nous nous sentions auteurs des lois dont nous sommes les destinataires. Approcher cet idéal dépend d’un fonctionnement libre de nos espaces publics. La liberté de l’information en est la clé. Les gens veulent de la "transparence". Mot à la mode ? Peu importe. Son non-respect ne fait qu’alimenter les soupçons, les méfiances, jusqu’aux thèses dites "conspirationnistes". On a beau jeu de stigmatiser ensuite la paranoïa "populiste". Cette critique mainstream est si facile qu’elle en devient suspecte, autrement dangereuse, à terme, que le tracking, objet de tous les fantasmes.
À LA FAVEUR DE CETTE CRISE, LE MONDE POLITIQUE EST-IL EN TRAIN DE REPRENDRE LE POUVOIR QU’IL AVAIT PRECEDEMMENT PERDU AU PROFIT DE LA FINANCE ET DU COMMERCE ? POURRAIT-ON ASSISTER AU RETOUR DE GRANDES IDEOLOGIES ?
Ces dernières années, mes (rares) interventions dans les médias avaient pour objet d’alerter contre une privatisation du politique, singulièrement, au niveau européen, celui de l’Union comme de ses nations. Pour répondre donc à votre question, et en exprimant davantage un souhait qu’une prédiction : Non, pour un retour des grandes idéologies ! Oui, pour un retour au politique !
PAR QUOI SE MARQUE CETTE PRIVATISATION DU POLITIQUE, ET COMMENT LA DEJOUER ?
Le phénomène est lié à une globalisation que l’on peut regarder aussi comme un projet de privatisation du monde. Il se marque par une extraordinaire extension de la sphère marchande, son intrusion dans le domaine de biens communs à l’humanité (semences, pharmacopée et autres brevets sur la nature), ainsi que par des transferts de pouvoir - dont celui de création monétaire - et une réversion systématique de valeur à des puissances privées, tandis que les États ne sont guère plus qu’"ordonnateurs" d’un espace néo-mercantile. Dans l’UE, les processus décisionnels se déroulent selon un style soit diplomatique de négociations discrètes (au Conseil), soit technobureaucratique de tractations semi-privées avec les groupes d’intérêt (dans les couloirs de la Commission), alors qu’une citoyenneté européenne effective requiert le style, plus démocratique, de confrontations publiques, ouvertes mais non moins civiles. Un telle privatisation du politique contribue au décrochement du système de gouvernance par rapport aux opinions nationales. On ne la déjoue pas : on la combat. Où ? Dans l’espace public. Comment ? En ce qui me concerne, avec mes conférences, mes écrits (un ouvrage est sous presse) et, pourquoi pas, notre entretien.


COMMENTAIRE DE DIVERCITY

On était nombreux à penser que la science viendrait à bout de tous les problèmes : épidémies, pollution, explosion démographique, inégalités, conversion énergétique… Les ravages provoqués par le coronavirus  en font déchanter  plus d’un sur les capacités dites miraculeuses de la science à tout résoudre. Face à lui on est presqu’aussi démuni que les médecins à bec d’oiseau et en robe longue du moyen âge et de l’âge moderne face à l’irrésistible  progression de la peste. « Cette crise nous oblige à nous interroger sur la place et l'usage de la science dans nos sociétés contemporaines. »
Mais attention :« La défiance envers la science et l'abandon de la rationalité, que cette crise n'a pas vu naître mais qu'elle amplifie, sont profondément mortifères. » .(Poliny)
Prenons garde que la défiance à l’égard de la politique et surtout des politiciens  ne se mue pas , à la faveur de cette crise en méfiance à l’endroit de la science, notre ultime recours contre les maux innombrables qui s’abattent sur l’humanité faustienne.
MG 

QUI A LE MONOPOLE DE LA SCIENCE ?
Natacha Polony

La défiance envers la science et l'abandon de la rationalité sont profondément mortifères. Ils ouvrent la porte aux sectarismes de tous ordres. Sans doute, pour les enrayer, nous faudra-t-il retrouver la juste mesure : sortir de l'illusion technologique qui ne croit qu'aux protocoles et aux performances, et développer l’intelligence de chacun.
Les médecins, épidémiologistes et virologues ont, autant que les politiques ou les « idéologues », une propension à l'affirmation péremptoire, un goût prononcé pour les luttes d'ego et de pouvoir, et une capacité marquée à écarter de leurs réflexions toute idée qui ne vient pas du sérail
Cette crise sanitaire a ceci de profondément déstabilisant qu'en plus de confirmer la perte de crédit des politiques et la sclérose de l'administration elle remet en cause notre confiance en l'expertise technique. Et, par là même, elle nous oblige à nous interroger sur la place et l'usage de la science dans nos sociétés contemporaines. On a entendu au début de la crise ceux qui saluaient l'omniprésence des « sachants » pour dicter la conduite à tenir. Il a fallu un certain temps et quelques polémiques pour que surgisse ce constat : les médecins, épidémiologistes et virologues ont, autant que les politiques ou les « idéologues », une propension à l'affirmation péremptoire, un goût prononcé pour les luttes d'ego et de pouvoir, et une capacité marquée à écarter de leurs réflexions toute idée qui ne vient pas du sérail. Bref, ils sont humains.
LA SCIENCE N'EST PAS SEULE EN JEU
Les progrès extraordinaires de la science (dans lesquels il faut ranger les vaccins, qui ont sauvé des millions de vies, n'en déplaise aux joyeux adeptes de l'irrationnel) nous ont appris à rire des médecins de Molière et de leurs lubies. Nous avons, nous, les études que l'on dit désormais « randomisées ». Comparatives et en double aveugle, donc. Nous avons des protocoles. Des autorisations de mise sur le marché. Et c'est bien là que le bât blesse. La science n'est pas seule en jeu. Elle croise la technologie et le marché.
Rien ne serait pire que de balayer d'un revers de main les apports de médecins généralistes faisant part de leur expérience dans le traitement de leurs malades au motif que seules vaudraient les études de long terme lancées par des chercheurs experts
D'autant que la science n'a pas réponse à tout, face à un virus que nous découvrons. Et se pose alors la question du statut de la médecine, depuis l'Antiquité considérée comme un art bien plus que comme une science. Il semble parfaitement légitime que des règles nous évitent de voir chaque médecin bricoler selon ses croyances. Et les textes qui fleurissent sur la Toile pour signaler tel possible traitement ou soulever tel point aveugle dans le discours officiel des scientifiques nous placent dans une position intenable, nous citoyens, qui n'avons aucun moyen de vérifier telle ou telle hypothèse et n'avons que notre bon sens pour tenter de démêler le vrai du faux.
Mais les nécessaires garde-fous sont contre-productifs quand ils aboutissent à transformer les individus, en l'occurrence les médecins, en simples exécutants, priés de remiser au placard leurs intuitions et leur expérience. Rien ne serait pire que de balayer d'un revers de main les apports de médecins généralistes faisant part de leur expérience dans le traitement de leurs malades au motif que seules vaudraient les études de long terme lancées par des chercheurs experts, chacun dans son domaine, chacun sur son objet de recherche.
La défiance envers la science et l'abandon de la rationalité, que cette crise n'a pas vu naître mais qu'elle amplifie, sont profondément mortifères. Ils ouvrent la porte aux sectarismes de tous ordres. Sans doute, pour les enrayer, nous faudra-t-il retrouver la juste mesure : sortir de l'illusion technologique qui ne croit qu'aux protocoles et aux performances, et développer la rationalité et l'intelligence de chacun

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