mardi 19 mai 2020

L'affaire Khattabi est un vrai scandale

Source : Le Vif
Claude Demelenne
essayiste, auteur de plusieurs ouvrages sur la gauche
Zakia Khattabi est victime du délit de sale gueule. L'ex-coprésidente d'Ecolo devait être nommée juge à la Cour constitutionnelle. Le Vlaams Belang, la N-VA et le MR ont fait barrage. Un vrai scandale.
C'est un très mauvais film. Un navet politique. L'intrigue est pourtant limpide. Un siège de juge se libère à la Cour constitutionnelle, chargée de vérifier la constitutionnalité des lois votées par les différents Parlements. Selon les règles en vigueur, le poste revient à Ecolo, ce que personne ne conteste. Les verts choisissent leur ancienne coprésidente, Zakia Khattabi, pour occuper le poste. Celle-ci présente sa candidature, qui doit être approuvée par le Sénat. En principe, une formalité.
"Stop Khattabi"
A partir de là, tout s'emballe. La N-VA monte au front. Début décembre 2019, le parti de Bart De Wever lance une campagne haineuse, sous le mot d'ordre : "Stop Khattabi". Sur les réseaux sociaux, les fans de la N-VA, rejoints par ceux du Vlaams Belang, se déchaînent. Ils colportent les pires fake news. Khattabi serait une extrémiste, une activiste qui ne respecte pas les lois. Une rumeur enfle : à bord d'un avion, Zakia Khattabi aurait tenté physiquement d'empêcher l'expulsion d'un étranger en séjour illégal, décidée par la Justice.
C'est faux. Khattabi n'a violé aucune loi, ni appelé à la rébellion dans un avion. Mais le mal est fait. Le doute s'insinue également chez certains élus flamands du VLD et du CD&V. A la mi-janvier 2020, le Sénat recale la candidature de Zakia Khattabi. A deux voix près, elle n'obtient pas la majorité requise des deux-tiers, malgré le soutien unanime des sénateurs francophones.
Ce 15 mai, rebelote au Sénat, Zakia Khattabi est à nouveau recalée, plus nettement cette fois, car il n'y a plus d'unanimité dans les rangs francophones. L'écologiste est lâchée par les sénateurs MR.
Interdit professionnel
Au final, c'est un beau gâchis. La campagne anti-Khattabi orchestrée par la N-VA et le Vlaams Belang, a porté ses fruits. Et ils sont pourris. A l'issue d'une détestable "chasse à Khattabi", les nationalistes flamands ont édicté ce qui s'apparente à un véritable interdit professionnel.
Il ne faut pas se leurrer, tout autre écologiste que Khattabi aurait rassemblé sur son nom, sans aucun souci, la majorité des deux-tiers, au Sénat. Khattabi, elle, cumulait plusieurs tares aux yeux de la N-VA et du Vlaams Belang : d'origine immigrée, à gauche, très impertinente, adepte de la "cash attitude" dans ses rapports avec les nationalistes, notamment la N-VA. Cela faisait beaucoup pour une seule femme, ciblée pour délit de sale gueule.
Flirt avec le racisme
Contrairement au Vlaams Belang, la N-VA n'est pas structurellement un parti raciste. Mais, dans cette affaire, elle a mené une campagne flirtant sans guère de retenue avec le racisme. Elle a permis aux vrais racistes de marquer des points. Elle lève un coin du voile sur ce que pourrait être, à l'horizon 2024, une Flandre gouvernée par une majorité N-VA/Vlaams Belang. La vie ne sera pas rose pour ceux qui seront catalogués "mauvais Flamands".
Pas glorieux, le MR
Le MR ne sort pas grandi de ce mauvais film. Son président, Georges-Louis Bouchez, a saisi l'occasion pour faire un petit croc-en-jambes à Ecolo. Ni très cohérent, ni très glorieux. Pas sûr, d'ailleurs, que tous les libéraux aient apprécié la manoeuvre de leur leader. Car le MR apparaît encore un peu plus isolé sur la scène politique francophone, surtout à Bruxelles.
La vengeance est un plat qui se mange froid. Il est évident que tôt ou tard les écologistes, qui ne sont pas des enfants de choeur, rendront aux bleus la monnaie de leur pièce.
Scénario politicien
Fondamentalement, l'affaire Khattabi est un vrai scandale, qui laissera des traces. Elle met en exergue trois faits tout sauf anodins.
D'une part, le pouvoir de nuisance de la frange la plus dure du nationalisme flamand est plus que jamais réel. Pour arriver à leurs fins, les ultras du Nord sont prêts à renverser la table.
D'autre part, la porosité s'aggrave entre les deux formations nationalistes, la N-VA et le Vlaams Belang, et le VLD, voire certains cercles du CD&V. Plusieurs sénateurs de ces deux partis ont eux aussi crucifié Khattabi, pour de très mauvaises raisons.
Enfin, l'affaire Khattabi démontre la persistance, au sommet du MR, d'une relative complaisance à l'égard de la N-VA. Les libéraux ne sont pas masochistes. On ne leur demandait pas de soutenir Khattabi le sourire aux lèvres - cela fait des années qu'Ecolo flingue le MR - mais ils auraient pu adopter une attitude plus noble. Ils ont préféré le scénario politicien de la claque à Khattabi plutôt que le scénario du rappel à l'ordre de la N-VA, qui a échafaudé l'opération nauséabonde "Stop "Khattabi.
Slogans noirs
L'affaire Khattabi est un vrai scandale qui permet à l'extrême droite de jubiler. Zakia Khattabi était devenue, dans une large partie de la Flandre, l'incarnation du diable. Cette Flandre-là, ruminant ses slogans noirs, a gagné le match.Ce n'est vraiment pas une bonne nouvelle.


Le rejet de la candidature Zakia Khattabi: une blessure faite au fédéralisme belge
Marc Uyttendaele
Avocat, constitutionnaliste

Le constitutionnaliste Marc Uyttendaele (ULB) estime, sans partager les opinions de l'ancienne coprésidente Ecolo, que ce rejet repose sur de mauvais arguments et constitue "une étape de plus dans la désagrégation du modèle fédérale belge".
Zakia Khattabi ne siégera sans doute jamais à la Cour constitutionnelle. Pour la première fois depuis la création de la Cour, un candidat proposé par un parti voit sa désignation refusée par la Chambre et le Sénat qui, alternativement, interviennent dans le processus de désignation.
Sans doute n'est-ce pas un hasard si cette sanction frappe une femme, une femme progressiste, une femme issue de l'immigration et surtout, on l'a dit, une femme clivante. Il lui est également reproché de ne pas être juriste alors que, à plusieurs reprises déjà, des non-juristes ont été désignés juges à la Cour constitutionnelle - tel est d'ailleurs le cas du juge écologiste qu'elle aurait été appelée à remplacer - sans provoquer la moindre émotion dans le monde politique.
A titre personnel, je ne partage pas toutes les convictions de Madame Khattabi. En particulier, je suis hérissé par sa position sur le port de signes convictionnels et sur sa défense d'une neutralité inclusive.
Je n'en reste pas moins convaincu que la Cour se serait honorée de la compter parmi ses membres et que ceux qui ont rendu impossible sa nomination ont lourdement failli.
La composition de la Cour constitutionnelle obéit, en effet, à des règles qui garantissent à la plus haute juridiction du pays de comprendre en son sein des juges qui incarnent la diversité des idées démocratiques. Elle est composée à cette fin d'une moitié d'anciens parlementaires et leur désignation, dans le respect de la représentation proportionnelle, trouve son origine dans une proposition de leur parti. Une majorité des deux tiers est exigée au sein de l'assemblée pour que leur nomination soit proposée au Roi.
Il ne faut pas se méprendre sur la raison d'être de cette majorité. L'objectif n'est évidemment pas que deux tiers des membres de l'assemblée puissent se reconnaître dans les idées et les convictions d'un candidat présenté par un parti. Cette majorité vise à exiger un consensus large sur le mode de fonctionnement du système.
Il s'agit d'une majorité de dissuasion. Si des formations politiques s'opposent au choix d'un parti, elles prennent le risque de se voir refuser à leur tour la désignation de leur candidat. C'est en cela que la décision du Sénat n'est en rien anodine. Il ne pouvait être question de refuser le candidat proposé par un parti que s'il est indigne ou s'il méconnaît les principes démocratiques.
Tel n'était évidemment pas le cas de Zakia Khattabi. Désormais, fort de ce précédent, il sera de plus en plus malaisé de procéder à la désignation d'un juge à la Cour constitutionnelle. Tel ancien parlementaire N-VA pourra être récusé en raison des positions douteuses prises sur l'immigration ou de son mépris pour les francophones. Tel ancien parlementaire MR pourra être récusé pour avoir, pendant cinq ans, fait preuve de trop de complaisance avec les nationalistes flamands. Tel ancien parlementaire socialiste pourra être récusé pour ses positions en matière d'avortement ou d'euthanasie, et ainsi de suite. L'engagement politique, la défense de convictions deviendront autant de raisons de ne pas voter pour tel ou tel candidat.
C'est en cela que la position prise par Georges-Louis Bouchez, président du MR pour refuser de voter pour Zakia Khattabi est intellectuellement indéfendable. Il affirme que, dans le respect - sic - "des règles légales et coutumières", que son parti a, dans un premier temps, voté pour la candidate Ecolo mais que, dans le respect du principe démocratique, tel n'a plus été le cas lors du vote suivant. A son estime, en effet, Ecolo devait respecter le premier vote du Sénat et proposer un nouveau candidat. Autrement dit, après avoir constaté que d'autres partis - appartenant pour l'essentiel à l'extrême droite et à la droite extrême flamande - avaient méconnu "les règles légales et coutumières", le Président du MR estime que le respect de la démocratie consiste non seulement à cautionner leur attitude, mais mieux encore à s'aligner sur celle-ci.
S'ensuit une critique latente de la particratie et "des jeux d'influence entre les partis" émanant d'un président de parti qui donne aux sénateurs de son groupe des consignes de vote, ne leur permettant pas de se prononcer en âme et conscience sur la candidature de Zakia Khattabi. C'est l'hôpital qui se moque de la charité.
Cet épisode, englouti dans les sables mouvants de la crise sanitaire, est une étape de plus dans la désagrégation du modèle fédéral belge. Quoi de plus normal que le Vlaams Belang et la N-VA s'attaquent à ce qui en constitue le ciment ! Cela fait partie de leur projet politique. Le fait qu'ils bénéficient de la complicité active de responsables politiques qui se disent attachés au modèle belge est beaucoup plus préoccupant. En effet, en mettant en péril, les grands équilibres qui permettent à la Cour constitutionnelle, de manière moderne et pluraliste, de garantir, au niveau le plus élevé, le respect de la Constitution et l'intérêt supérieur de la population, ils prennent le risque de participer plus encore à la désagrégation d'un État dont ils s'affirment les fervents défenseurs.
Il est à espérer que cet incident restera isolé et qu'il n'impliquera pas de représailles qui à défaut d'être légitimes seraient compréhensibles. Il est à espérer que ceux-là mêmes qui peuvent aujourd'hui se glorifier, à la suite d'un bas calcul, d'avoir interdit l'accès à la Cour à une candidate honorable ne regretteront pas demain d'avoir contribué à abîmer l'un de ses rares lieux où francophones et flamands, juges conservateurs et progressistes, laïques ou croyants, sont capables de se parler, d'appliquer le droit et de toujours rechercher l'intérêt du plus grand nombre.


COMMENTAIRE DE DIVERCITY
LES TONTONS FLINGUEURS

Marc Uyttendaele  et Claude Demelenne se sont mis d’accord pour flinguer Roquet Belles Oreilles, le tonitruant président du MR qui a refusé à Zakia  Khattabi l’investiture de juge à la cour constitutionnelle. « Il est à espérer que ceux-là mêmes qui peuvent aujourd'hui se glorifier, à la suite d'un bas calcul, d'avoir interdit l'accès à la Cour à une candidate honorable ne regretteront pas demain d'avoir contribué à abîmer l'un de ses rares lieux où francophones et flamands, juges conservateurs et progressistes, laïques ou croyants, sont capables de se parler, d'appliquer le droit et de toujours rechercher l'intérêt du plus grand nombre. » 
C’est clair, il vaut mieux être défendu par maître Uytendaele- comme le fut Delphine Boël, -désormais fille de roi- que d’être attaqué par cet habile constitutionnaliste capable de flinguer avec une élégance de matador n’importe quel personnage politique à front de taureau.
Bravo les deux artistes, Demelenne ayant taquiné le taureau libéral à la manière d’un picador sachant planter sa pique là où ça fait très très mal. Ils en ont fait de la charpie du fringant roquet. Joli travail !
MG  


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