vendredi 1 mai 2020

Les personnes âgées n’existent pas


Opinions
La Libre Belgique

Avant cette crise, nous avions oublié les personnes âgées parquées en maisons de repos. Nous avons une dette à régler et un grand chantier nous attend pour redonner droit de cité à nos aînés.

Une opinion d'Armand Lequeux, docteur en médecine, gynécologue et sexologue.


On n’a jamais autant parlé des personnes âgées que depuis cet épisode pandémique et voici que je vous propose de considérer qu’elles n’existent pas ! Bien entendu certaines personnes sont âgées, mais ce que je me permets de contester, c’est l’existence de la catégorie dans laquelle on tend à les confiner. Qui sont ces personnes ? Mamy-confiture-université des aînés et Papy-jardinage-club de pétanque, encore fringants ? Les Vieux du grand Jacques quand celui des deux qui reste se retrouve en enfer ? Les résidents grabataires en maison de repos et de soins ?
Stéréotypes
À chacun ses images mentales pour en fin de compte ne rejoindre personne en particulier et faire de ces "autres’’ non pas des sujets singuliers, mais un groupe à part qui n’est représenté que par des stéréotypes dans notre société. On parle d’eux, mais on les entend si peu. Qui sont donc ces personnes ? On pourrait peut-être leur poser la question, mais on se rendra vite compte qu’il est bien difficile d’en réunir un panel représentatif. Il faudrait d’abord s’entendre sur l’âge. Quarante ans pour Montaigne qui se considérait alors comme engagé dans les avenues de la vieillesse. Soixante ans pour l’OMS. Soixante-cinq ans pour les comités scientifiques de confinement. Pour les mi-vieux dont je fais partie - merci au fromage de Gouda de nous proposer cette catégorie - le vieux sera toujours celui qui est plus vieux que moi !
Nous finirons peut-être par nous entendre sur la classification en années de vie, mais nous ne pourrons éviter de constater que l’hétérogénéité physique et mentale d’une population augmente fortement avec l’âge en fonction du capital génétique, des antécédents médicaux, du mode de vie et de l’environnement social. On a lu et entendu, en Belgique comme en France, le tollé des seniors qu’on aurait voulu confiner plus longtemps que les autres parties de la population en se basant uniquement sur leur date de naissance. Or il est des septuagénaires qui courent les 20 kilomètres de Bruxelles quand d’autres sont cardiaques et perclus de rhumatismes. À cet âge-là, certains sont à l’apogée de leurs travaux de recherche, écrivent des chefs-d’œuvre ou atteignent des sommets inégalés dans la connerie médiatique tout en préparant leur réélection à la tête de la première puissance mondiale.
Exit donc une vision simpliste et réductrice des personnes âgées. Mais celles dont on a le plus parlé en ces temps du Covid, ce sont les personnes dépendantes qui résident dans les homes et les maisons de retraite. Ici nous devons utiliser l’imparfait : avant cette crise, ces personnes n’existaient pas ! Sans jamais en faire un débat de société, sans aucune réflexion éthique préalable et en évitant avec soin de les impliquer dans d’autres options potentielles, nous avons collectivement choisi depuis ces dernières décennies de rassembler les vieux ayant perdu partiellement ou totalement leur autonomie pour les parquer dans des lieux spécifiques, de plus en plus vastes afin d’être de moins en moins dispendieux, en dehors de la vie de la cité et de la vue de celles et ceux qui ne sont pas encore concernés par cette chronique d’un naufrage annoncé qu’est si souvent le grand âge. Ils y sont si bien, n’est-ce pas ? C’est pour leur bonheur et leur sécurité. Surtout leur sécurité ! Là, ils ne risquent rien. Je ne doute pas que leurs familles les entourent au mieux et les assurent de tout l’amour du monde, mais coincés dans leurs obligations et une structure sociale qui les empêche de les accueillir chez eux, elles les confient à un personnel aussi héroïque et compétent que sous-équipé et mal rémunéré. Ils y sont si bien que je ne connais aucun mi-vieux dans mon genre qui ose envisager de devoir y résider un jour. Elles n’existaient pas ces personnes âgées, au point qu’un épidémiologiste réputé a reconnu récemment que la protection spécifique du personnel et des résidents des maisons de repos était une véritable tache aveugle : on les avait simplement oubliés ! Nous avons une dette à régler et un grand chantier nous attend pour redonner droit de cité à nos aînés. Pourrait-on conclure en disant qu’à quelque chose malheur est bon puisqu’on peut espérer que cette crise fera surgir des prises de conscience et des changements positifs ? Je m’y refuse. À rien, je crois, le malheur n’est bon et nous n’aurons jamais fini de demander pardon à celles et ceux que nous avons laissé mourir dans la solitude.


DU BERCEAU A LA TOMBE, QUE VALENT NOS VIES ?
Carte blanche de Léa Evey in Le Vif

« Aujourd'hui, dans les maisons de repos, on meurt du covid. On meurt aussi, du sentiment de solitude, d'abandon, de "à quoi bon". La gestion de la crise a permis d'éviter le débordement des hôpitaux, tant mieux, mais elle montre aussi ses limites avec les plus âgés, confinés du jour au lendemain dans leur chambre, condamnés à s'éteindre, à choisir de le faire, parfois, par manque de perspective. Un mois déjà. Un mois encore plus seuls que d'habitude. Un mois avec encore plus de tic-tac de l'horloge, avec encore moins de rires et de papotes. »
Oui, les équipements sont insuffisants, le personnel n'est pas qualifié pour s'improviser médecin de soins intensifs, et il est sur les rotules, épuisé, malade aussi, parfois. Oui. Mais ce constat doit-il nous faire accepter que nos pères, nos mères, vont mourir seuls, sans avoir revu leurs enfants, sans avoir souri à leurs (arrière) petits-enfants ? Comme le constatent certains, on paie 1500 euros par mois, parfois plus, pour des séjours en home privé. Pour quels services ? Pour quel encadrement ? Pour quelle anticipation ? On contribue par nos impôts à une système de solidarité. Pour quelle contrepartie aujourd'hui ? Où sont les moyens ? Où sont les solutions ? Devant nos yeux, c'est la faillite d'un système. Celui dont on nous disait qu'il est le meilleur système de protection sociale au monde.
Cette crise demande de faire preuve d'imagination, on l'a compris. 
De la créativité et de la proactivité, il en existe quand il s'agit d'ouvrir les magasins "essentiels" et de créer des files d'attente "distanciation sociale acceptable", des "cabines zéro risques" pour les caissiers. Il y a aussi des moyens pour assurer des gardes d'agents de sécurité, et même de l'argent public pour des contrôles policiers sur base de dénonciations, à propos... ou pas. Alors, quoi ?
En filigrane, il semble que nos (grands)-parents meurent, parce que notre société a -choisi de ne plus investir en eux. Notre société semble choisir de les abandonner, de les laisser glisser. Ce choix est en route peut-être depuis longtemps, insidieusement, progressivement: "c'est inacceptable". La crise actuelle a le mérite de mettre en lumière l'iceberg dans sa totalité. Aujourd'hui, nous ne sommes plus concernés chacun à notre tour, mais bien ensemble, sociétalement. Nous sommes une communauté, au sens premier, à voir que nos (grands-) parents sont considérés comme peau de chagrin. Et nous pouvons donner de la voix, faire entendre notre colère, dire que l'on trouve insultant et méprisant la manière dont on considère la vie humaine, et qu'elle fut en fin de parcours n'y change rien. Si aujourd'hui, la vie n'a plus de valeur à nonante ou à quatre-vingt ans, demain que vaudra-t-elle à septante ans ? Soixante ans ? Où est la limite ?
Ceux qui savent leurs proches à l'hôpital en train de mourir sans pouvoir leur tenir la main, iront-ils travailler demain, en se rejetant tête baissée dans les embouteillages ? Ceux qui assistent à la lente agonie d'un parent, iront-ils acheter de quoi repeindre leur chambre ou semer un potager ? Ceux qui enterrent leur père seul, au même moment où leur mère est confinée dans sa chambre à attendre que la mort vienne, pourront-ils un jour s'en relever ? Retrouver du sens à leur vie, à leurs comportements, à ce qui est attendu d'eux ? Ne pas devenir fou ?
Nous sommes en mai, et au coeur de ce printemps éclatant, où la vie chante malgré tout, force est de constater que nos vies, sociétalement, ne semblent plus valoir grand'chose. Prêtes à être avalées par une société qui tel Chronos, ogre antique, dévore ces propres enfants pour maintenir son existence. Et c'est bien de cela qu'il s'agit. Le contrat social, la promesse véritable, qui nous ont été faits, c'est un système organisé pour la Nation, veillant à s'assurer de la loyauté des uns et des autres envers le système, sur base de vagues promesses et d'espérances plus ou moins vaines.
Ce qui se joue aujourd'hui, dans les douleurs familiales et personnelles, c'est la prise de conscience que nous fantasmions sur ce qui nous était promis. C'est aussi la possibilité de concrétiser le rêve de Jeremy Bentham, philosophe du XVIIIè siècle : passer à un système qui permette à chacun de toucher au bien-être, en toute circonstance. Du berceau à la tombe.
Léa Evey 


COMMENTAIRE DE DIVERCITY
 « IL SEMBLE QUE NOS (GRANDS)-PARENTS MEURENT, PARCE QUE NOTRE SOCIETE A -CHOISI DE NE PLUS INVESTIR EN EUX »
 SACRIFIER LES PERSONNES AGEES POUR EVITER LA MORT RAMPANTE DE L'ECONOMIE ? 

 Alain  Finkielkraut est convaincu que les normes de civilisation sont en jeu dans les réactions de l'État à la pandémie. "La vie d'un vieillard ne vaut-elle pas  autant que celle d'un homme en pleine possession de ses facultés ? Tant que nous maintiendrons ce principe, le nihilisme contemporain n'aura pas fini par triompher, et nous resterons une civilisation".  
Ne devons-nous pas refuser de sacrifier les personnes âgées pour éviter la mort rampante de l'économie ? Apparemment ce n’est pas l’avis des néolibéraux. Des exemples ?   
 Le vice-gouverneur du Texas, Dan Patrick, un républicain notoire a été l’un des premiers  à suggérer que les Américains plus âgés devraient se sacrifier pour sauver l'économie nationale. 
Le journaliste anglais Jeremy Warner (Telegraph) estime que les soucis sanitaires des personnes âgées ne sont pas une raison sérieuse pour paralyser toute l'économie. Au contraire, il prétend  que si des personnes âgées meurent en nombre, l'économie se régénèrera tout en soulageant  le système de retraites. "Le  Covid-19 pourrait même s'avérer avantageux à long terme en poussant de nombreux retraités âgés hors du système »  Dominic Cummings, aujourd'hui conseiller principal de Boris Johnson, aurait déclaré que la priorité doit être donnée à la "protection de l'économie" - c'est "juste la faute à pas de chance si cela doit entraîner le décès quelques retraités". Il a ensuite démenti ses dires. 
La Neue Zürcher Zeitung a publié des propos de lecteurs dont les auteurs font peu de cas des personnes âgées : « Nous optons » , déclare  un entrepreneur suisse, « pour le suicide économique pour éviter que des personnes âgées décèdent quelques années plus tôt que ce à quoi on pourrait s'attendre dans des circonstances normales. »Un autre :"A court terme, la perte de nombreuses vies nous fera mal, mais à moyen et long terme, nous devrions être plus préoccupés par le chaos social et économique dans lequel le virus nous a plongés. » « La vie continue, le capitalisme doit survivre à tout prix pour créer de la prospérité. »
Le  capitalisme de droit divin prône l'accumulation aveugle et l'enrichissement personnel de ceux qui sont déjà infiniment riches, la transformation de l'argent en encore plus d'argent encore, le cas échéant au détriment de certaines catégories de vivants. La lutte des classes devient-elle une lutte des générations ?
Et si au contraire on opposait le dialogue des générations au « clash » des générations ?
 LA DYNAMIQUE INTERGENERATIONNELLE, UN INCROYABLE LEVIER ! 
Avec le confinement, les seniors sont plus isolés que jamais , ils ont de moins en moins l’occasion d’interagir avec les jeunes actifs. Le dialogue intergénérationnel ne serait-il pas un moyen efficace pour briser cet isolement ? Au moment où la société donne à ses les aînés le sentiment d’avoir atteint la date de péremption, il est bon de réfléchir à la possibilité de créer une dynamique intergénérationnelle. L’intergénérationnel entend stimuler des interactions sociales entre les générations et favoriser leur mise en relation dynamique en vue de faciliter l’acquisition de nouvelles compétences. Les jeunes apprennent à mieux comprendre leurs aînés, les seniors à gérer leur inclination à la dépression, à surmonter leur propension à l’isolement en se ressourçant d’énergie positive.
La dynamique intergénérationnelle aiderait les seniors à transmettre leur expérience de vie, le fameux savoir-être, et leurs valeurs. En contrepartie, les juniors les aideraient à jardiner, à bricoler, à tirer un meilleur parti de leur smartphone, de leur ordinateur ou de leur tablette. C’est également une manière de combler un vide pour les enfants privés de grands-parents. Surtout, l’intergénérationnel est de nature à jouer un rôle essentiel dans le soutien scolaire dont sont privés la plupart des enfants et adolescents issus de la diversité.
UN DEVOIR CITOYEN
Des ASBL bien inspirées (comme Moments Partagés à Liège ou Bras Dessus Bras Dessous à Forest et Uccle) ont réussi à créer des réseaux intergénérationnels en encourageant des relations de bon voisinage et de véritables réseaux d’entraide. De jeunes bénévoles vont rendre visite ou aider les seniors. Mais  ceci est valable seulement hors confinement.
Observons que cette mobilisation de l’intergénérationnel est loin de convaincre tout le monde. Face au papy-boom (les représentants du baby-boom ont vieilli), il serait temps de regarder l’intergénérationnel comme un devoir citoyen pour gérer mieux le tsunami argenté.
Hors confinement, les seniors pourraient assurer ce soutien scolaire qui manque tellement à nos jeunes issus des classes les plus défavorisées. Le tutorat senior est à préférer aux leçons particulières pour lesquelles certains parents se saignent aux quatre veines et il viendrait compléter utilement l’action des écoles de devoir.
Par ailleurs, tous les seniors n’ont pas été initiés aux technologies de l’information et de la communication et à Internet. Ils en souffrent aujourd’hui dans leur confinement forcé. Les communes devraient leur assurer un meilleur accès numérique. La plupart des écoles et bibliothèques communales disposent de batteries d’ordinateurs. Ces appareils sont sous-utilisés le soir, le week-end et pendant les vacances. Ils ont été financés avec de l’argent public. La plupart des communes peuvent organiser massivement des formations informatiques via leur enseignement de promotion sociale.
Les médias parlent volontiers du vivre ensemble. Mais c’est surtout le faire ensemble qui doit être organisé au niveau communal en mettant en place une bourse des savoirs et des savoir-faire. Les juniors et les seniors pourraient s’échanger des crédits-temps. Par exemple, un chèque rémunérant une leçon d’anglais peut s’échanger contre un chèque baby-sitting ; un chèque "réparation du lave-linge" contre un chèque "leçon de néerlandais" ; un chèque "préparation d’un repas" contre un chèque "récit de voyage" ; un chèque "dégustation vin" contre un chèque "je remplis ta déclaration fiscale" ; un chèque "je te rédige ton courrier" contre un chèque "je lave ta voiture", etc.
L’intergénérationnel ne rentrera vraiment dans les mœurs que lorsque des initiatives telles que celles-ci seront entreprises au niveau communal. On peut en rêver dans une période aussi surréelle que celle que nous traversons.
Elles visent à permettre aux seniors de rester jeunes, actifs, autonomes  et utiles surtout le plus longtemps possible. Les générations ne sont pas concurrentes, elles sont complémentaires. La fracture sociale culturelle, numérique et générationnelle pourrait à l’évidence être diminuée grâce à l’intergénérationnel.
Les seniors sont le capital humain caché de nos cités. Ils ont du temps et du "savoir-être", de la sagesse et surtout de l’expérience de vie à transmettre. Et si vous en doutez, je vous invite à relire sur ce site les intervieuws chocs de grands vieillards comme Edgar Morin ou Naom Chomsky.
MG

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