lundi 25 mai 2020

Pour Noam Chomsky, les Etats-Unis "courent au précipice"


Le Vif

Les Etats-Unis courent à la catastrophe, en raison de l'absence de stratégie fédérale contre la pandémie, d'assurance-santé pour tous, et de leur mépris pour le changement climatique, a indiqué à l'AFP le philosophe américain Noam Chomsky, considéré comme l'un des pères de la linguistique moderne.

Très engagé à gauche, cet influent intellectuel de 91 ans, auteur d'une centaine d'ouvrages et professeur à l'Université d'Arizona, est confiné depuis deux mois dans sa ville de Tucson, avec sa femme brésilienne, leur chien et leur perroquet. Extraits de l'entretien.
Comment analysez-vous ce qui se passe aux Etats-Unis, pays le plus durement touché par le coronavirus?
Il n'y a pas de direction cohérente. La Maison Blanche est tenue par un sociopathe mégalomane, qui ne s'intéresse qu'à son propre pouvoir, aux échéances électorales. Il faut bien sûr qu'il maintienne le soutien de sa base, qui comprend les grandes fortunes et les grands patrons.
QUEL PAYSAGE POLITIQUE EMERGERA SELON VOUS DE LA CRISE, AUX ETATS-UNIS ET DANS LE MONDE? VA-T-ON VERS UN MONDE PLUS DEMOCRATIQUE OU AU CONTRAIRE UN RENFORCEMENT DES NATIONALISMES ET EXTREMISMES?
Dès son arrivée au pouvoir, (Donald) Trump a démantelé toute la machine de prévention des pandémies, coupant le financement des Centres de prévention des maladies (CDC), annulant les programmes de coopération avec les scientifiques chinois pour identifier les virus potentiels. Les Etats-Unis étaient particulièrement mal préparés.
La société (américaine) est privatisée, très riche, avec de gros avantages (...) mais dominée par les intérêts privés. Il n'y a pas de système de santé pour tous, absolument crucial aujourd'hui. C'est l'ultime système néolibéral.
Par bien des aspects l'Europe est pire, avec des programmes d'austérité qui amplifient le danger, des attaques portées à la démocratie, le transfert de décisions à Bruxelles et la bureaucratie de la +troïka+, non élue (Commission européenne, BCE, FMI, ndlr). Mais au moins elle a un reste de structure socio-démocrate qui apporte un certain soutien, et qui manque aux Etats-Unis.
Mais aussi grave que soit la pandémie, ce n'est pas le plus grave. On se remettra de la pandémie, moyennant un coût très élevé. Mais on ne se remettra pas de la fonte des calottes glacières des pôles et de la montée du niveau des mers et autres effets délétères du changement climatique.
Que faisons-nous là-dessus? Chaque pays fait quelque chose, pas assez. Les Etats-Unis eux en font beaucoup, courant au précipice, en éliminant programmes et régulations qui pourraient atténuer la catastrophe.
C'est la situation actuelle, mais ça peut changer. Il y a des forces mondiales qui luttent contre. La question est de savoir comment ces forces émergeront. C'est ce qui déterminera le sort du monde.
DE NOMBREUX PAYS UTILISENT LA TECHNOLOGIE POUR SURVEILLER LEUR POPULATION AFIN DE COMBATTRE LE VIRUS. SOMMES-NOUS DANS UNE NOUVELLE ERE DE SURVEILLANCE NUMERIQUE?
Il y a des sociétés qui développent des technologies qui permettent aux employeurs de voir ce que leurs employés ont sur leur écran d'ordinateur, de vérifier vos frappes sur le clavier, et, si vous vous éloignez de votre écran, de comptabiliser ça comme une pause. L'"internet des choses" est en marche. Tout objet domestique contient de l'électronique. C'est pratique (...) mais l'information va aussi à Google, Facebook et au gouvernement. Cela donne un potentiel énorme de contrôle et de surveillance, et c'est déjà là, ce n'est pas dans le futur.
Si on laisse ces géants technologiques contrôler notre vie, c'est ce qui se passera. Ca ressemblera à la Chine, où il y a des systèmes de +crédits+ sociaux, de la technologie de reconnaissance faciale partout. Tout ce que vous faîtes est surveillé. Vous traversez au mauvais endroit, vous pouvez perdre des crédits.
Ce n'est pas inévitable, de même que le changement climatique n'est pas inévitable. On peut laisser ça se produire, ou l'arrêter.


COMMENTAIRE DE DIVERCITY
LE CAUCHEMAR AMERICAIN

Si du temps de la présidence Obama un roman décrivant les années Trump était sorti, il aurait sans doute eu le même effet sur le grand public que « la dictatrice »de Diane Ducret : la sidération.
La « dictatrice », c’est du grand n’importe quoi mais il se pourrait que les années Trump soient pires encore. On peut s’attendre d’ici novembre 2020, date des prochaines élections aux pires incartades de la part du plus erratique des présidents US.
S’il devait perdre ces élections, ce serait au très vieux et très peu charismatique Biden de réparer l’irréparable. En a-t-il la stature ?
Le rêve américain se métamorphose en véritable cauchemar.
MG


L’insoutenable vulnérabilité de l’Amérique de Trump
THE ATLANTIC 

Incurie gouvernementale, inégalités record, divisions profondes… Les Américains ne pouvaient que payer un lourd tribut à la pandémie de Covid-19, analyse le journaliste et essayiste George Packer.

À son arrivée aux États-Unis, le coronavirus a trouvé un pays en proie à de graves maux et les a exploités sans pitié. Voilà des années que nos maladies chroniques – corruption de la classe politique, sclérose de l’administration, dureté de l’économie, division et indifférence de la population – n’étaient pas traitées. Nous avions appris à vivre avec leurs symptômes. Il a fallu une pandémie pour prendre conscience de leur gravité et constater avec stupéfaction que nous étions vulnérables.
“ÉTAT DEFAILLANT”
Cette crise exigeait une réaction rapide, rationnelle, collective. Les États-Unis ont réagi comme le Pakistan ou la Biélorussie – comme un pays aux infrastructures insuffisantes, au gouvernement incompétent et corrompu. L’administration Trump a perdu deux mois irrécupérables. Le président nous a abreuvés de boucs émissaires, de vantardises, de mensonges, de théories de la conspiration et de traitements miracles. Quelques sénateurs et grands patrons se sont empressés non pas d’empêcher la catastrophe mais d’en profiter.
Les Américains se sont réveillés pour constater qu’ils étaient les citoyens d’un État défaillant. Faute de plan national et d’instructions cohérentes, les familles, les écoles et les entreprises ont dû décider seules de fermer ou non. Quand il est apparu qu’on manquait de tests, de masques, de vêtements de protection et de respirateurs, les gouverneurs des États ont prié la Maison-Blanche de leur en fournir. Celle-ci a traîné puis lancé un appel aux entreprises privées, qui n’ont pas pu répondre à la demande. États et municipalités ont dû se livrer à des enchères qui leur ont valu de payer des prix excessifs. La population s’est mise à coudre pour tenter de préserver la vie et la santé du personnel hospitalier.
UN ECHEC NATIONAL
Trump a envisagé cette crise presque entièrement en termes personnels et politiques. Craignant pour sa réélection, il a affirmé que cette pandémie était une guerre et qu’il était un président de temps de guerre.
Mais il rappelle surtout le maréchal Pétain, qui a signé l’armistice avec l’Allemagne après la défaite de la France puis formé le régime pronazi de Vichy. Comme lui, Trump a collaboré avec l’envahisseur et abandonné son pays à une catastrophe de longue durée. Lorsqu’on procédera à l’autopsie de la pandémie [aux États-Unis] dans quelques années, on pourra l’intituler L’Étrange défaite, comme le livre de l’historien Marc Bloch sur la chute de la France. Malgré d’innombrables exemples de courage et de sacrifice individuels dans tout le pays, l’échec est national.
FOSSE BEANT
C’est la troisième grande crise de notre jeune XXIe siècle. La première a eu lieu le 11 septembre 2001. Les Américains vivaient encore mentalement au siècle précédent et le souvenir de la grande dépression, de la Seconde Guerre mondiale et de la guerre froide était encore vivace. Ce jour-là, pourtant, l’Amérique profonde n’a pas considéré New York comme un repaire d’immigrés et de gens de gauche qui méritait son sort, mais comme une grande ville américaine frappée pour tout le pays. Notre réflexe a été de nous mobiliser.
Puis la polarisation de la vie politique et plusieurs décisions catastrophiques, en particulier la guerre en Irak, ont détruit l’unité nationale et alimenté l’amertume vis-à-vis de la classe politique. La deuxième crise, en 2008, a intensifié cette amertume.
Vue d’en haut, cette crise financière peut presque être considérée comme une réussite. Le Congrès a adopté un plan d’aide qui a permis de sauver le système financier. Les experts de la réserve fédérale et du ministère des Finances ont mis en place une politique monétaire et budgétaire qui a permis d’éviter une deuxième grande dépression. Les grands banquiers ont été traînés dans la boue mais pas poursuivis. La plupart ont conservé leur fortune et certains leur emploi. Il ne leur a pas fallu longtemps avant de revenir aux affaires.
C’est le milieu et le bas de l’échelle sociale qui ont souffert le plus durablement, ces gens qui s’étaient endettés et avaient perdu leur emploi, leur maison et leurs économies. Beaucoup ne s’en sont jamais remis, et les jeunes qui ont atteint leur majorité pendant la grande récession sont condamnés à rester plus pauvres que leurs parents. Les inégalités – ligne de force de la vie américaine depuis la fin des années 1970 – ont empiré.
Cette deuxième crise a creusé un profond fossé entre les Américains : entre classes supérieures et inférieures, républicains et démocrates, urbains et ruraux, Américains de naissance et immigrés, citoyens ordinaires et dirigeants. Mis à rude épreuve depuis des dizaines d’années, les liens sociaux ont commencé à craquer.
L’AVENEMENT DU POPULISME
Aussi importantes qu’elles aient été, les réformes des années Obama – en matière de santé, de finances, d’énergie verte – n’ont eu qu’un effet palliatif. La longue convalescence a enrichi les grands groupes et les investisseurs, endormi les cadres et laissé la classe ouvrière loin derrière. La récession a eu pour effet durable d’accroître la polarisation et de discréditer l’autorité, en particulier celle du gouvernement.
Les deux partis, démocrate et républicain, ont mis du temps à comprendre à quel point ils avaient perdu en crédibilité. Le populisme s’est imposé. L’arrivée de Trump au pouvoir a signé la répudiation de l’establishment républicain.
La classe politique conservatrice et le nouveau président sont cependant rapidement parvenus à un accord. Ils partageaient un objectif fondamental : exploiter les ressources publiques au profit d’intérêts privés. Les élus et donateurs républicains qui voulaient que le gouvernement en fasse le moins possible pour l’intérêt général pouvaient parfaitement s’accommoder d’un régime sachant à peine gouverner. Ils sont devenus les valets de Trump.
Celui-ci s’est mis à détruire ce qu’il restait de la vie civique. Il n’a jamais prétendu être le président de tout le pays et nous a dressés les uns contre les autres en fonction de notre race, notre religion, notre sexe, notre éducation. Son principal instrument de gouvernement, c’était le mensonge.
Trump a hérité d’un gouvernement fédéral paralysé par des années d’offensive de la droite et de baisse constante des ressources. Il a entrepris de finir le boulot et de détruire la fonction publique. Il a chassé certains des fonctionnaires les plus compétents, laissé vacants des postes essentiels et placé ses fidèles avec un objectif unique : servir ses intérêts.
Sa grande loi, l’une des plus grandes réductions d’impôts de l’histoire, a fait gagner des centaines de millions de dollars aux entreprises et aux riches. Ils lui remplissent aujourd’hui les poches pour le faire réélire. Si le mensonge était le moyen de son pouvoir, la corruption en était la fin.
DES INEGALITES RENFORCEES
Voilà donc le paysage qui s’offrait au virus : des villes prospères avec une classe privilégiée connectée au monde dépendant d’une classe invisible de travailleurs précaires ; des campagnes en pleine déliquescence et en révolte contre le monde moderne ; sur les réseaux sociaux, haine mutuelle et vitupérations ; sur le plan économique, un fossé croissant entre le capital triomphant et une main-d’œuvre sous pression ; à Washington, un gouvernement vide dirigé par un escroc ; à travers le pays, un épuisement cynique et l’absence de vision d’un avenir commun.
Le virus aurait dû unir les Américains. Avec un gouvernement différent, il aurait pu. Il aurait également dû être un grand égalisateur. Or ses effets ont été viciés dès le début par les inégalités que nous tolérons depuis si longtemps.
Au moment où il était pratiquement impossible de trouver des tests de dépistage, les plus privilégiés ont pu se faire tester alors que nombre d’entre eux ne présentaient aucun symptôme. Pendant ce temps, des personnes ayant de la fièvre et des frissons devaient patienter dans de longues files d’attente pour finir par être renvoyées chez elles parce qu’elles n’étaient pas en détresse respiratoire.
Interrogé sur cette injustice flagrante, Trump a exprimé sa désapprobation, mais a ajouté : “Peut-être que c’est la vie.” Ces privilèges ne suscitent pas grand intérêt en temps normal, mais ils ont fait scandale au début de la pandémie. C’était comme si à l’heure de la mobilisation générale, les riches échappaient à la conscription et stockaient les masques à gaz. La maladie continue de se propager et ses victimes sont pour beaucoup les pauvres, les noirs et les minorités. L’inégalité choquante de notre système de santé est évidente quand on voit les camions frigorifiques alignés devant les hôpitaux publics.
PARASITISME
On a actuellement deux catégories de travail : l’essentiel et le non essentiel. Qui sont les travailleurs essentiels ? Ceux ayant un emploi mal payé qui exige leur présence et met leur santé en danger : employés de supermarché, livreurs, éboueurs, personnel hospitalier, aides à domicile, chauffeurs routiers.
La pandémie a également mis en évidence le rôle des travailleurs non essentiels. Citons par exemple la sénatrice républicaine Kelly Loeffler, qui est entrée au Sénat en janvier [après la démission d’un sénateur pour raison de santé] et dont la seule qualification était l’immense fortune. Moins de trois semaines après, elle a vendu certaines de ses actions après une réunion confidentielle [d’une commission du Sénat] consacrée au virus, ce qui lui a valu de devenir encore plus riche. Puis elle a accusé les démocrates d’exagérer le danger et a donné à ses électeurs de fausses assurances qui les ont peut-être tués. Ces agissements sont ceux d’un parasite. Un corps politique qui place quelqu’un comme elle à de hautes fonctions est dans un état de décomposition avancé.
NIHILISME POLITIQUE
L’incarnation parfaite du nihilisme politique n’est cependant pas Trump mais Jared Kushner, son beau-fils et conseiller. Au cours de sa courte vie, celui-ci n’a cessé de progresser sous le double auspice – mensonger – de la méritocratie et du populisme.
Né dans une riche famille ayant fait fortune dans l’immobilier, il a été admis à Harvard en dépit de résultats scolaires médiocres après que son père a promis un don de 2,5 millions de dollars à l’établissement. Celui-ci a en outre aidé son fiston à se lancer dans l’activité familiale, puis Jared a poursuivi son éducation d’élite à l’université de New York, à laquelle son père a fait don de 3 millions de dollars.
Jared Kushner n’a pas réussi dans l’immobilier ni dans la presse, mais il a toujours trouvé quelqu’un pour le tirer d’affaire et sa confiance en lui n’a fait que grandir. Il s’est drapé dans les atours de l’entrepreneur téméraire, du “disrupteur” de la nouvelle économie et a fait du conflit d’intérêts son modèle d’entreprise.
Quand son beau-père est devenu président, Kushner a rapidement pris du galon au sein d’une administration qui érige l’amateurisme, le népotisme et la corruption en principe de gouvernement. Tant qu’il s’occupait de la paix au Moyen-Orient, ses interventions inefficaces avaient peu d’importance aux yeux des Américains. Depuis qu’il est devenu conseiller de Trump sur la pandémie, elles se traduisent par une avalanche de décès.
Pendant sa première semaine à ce poste, mi-mars, Kushner a coécrit le pire discours entendu au Bureau ovale. Il a interrompu le travail essentiel de certains fonctionnaires, flirté avec le conflit d’intérêts et la violation de lois fédérales et fait des promesses stupides qui sont rapidement tombées en poussière.
“Le gouvernement fédéral n’est pas conçu pour régler tous nos problèmes”, a-t-il déclaré, ajoutant qu’il ferait appel à ses relations dans le monde des affaires pour créer des centres mobiles de dépistage. Ceux-ci ne se sont jamais concrétisés. Loin d’avoir perdu confiance en lui, il a fait porter la responsabilité de la pénurie d’équipement et de matériel sur l’incompétence des gouverneurs des États.
“RENDRE SA SANTE AU PAYS”
Regarder ce dilettante traverser une crise mortelle en dispensant un jargon d’école de commerce pour dissimuler l’énorme échec de son beau-père, c’est regarder l’effondrement de toute une approche du gouvernement.
Il apparaît qu’experts scientifiques et fonctionnaires sont essentiels ; leur préférer des idéologues et des sycophantes, c’est mettre la santé de la nation en danger. Il apparaît que les entreprises ne peuvent préparer à une catastrophe ou distribuer des biens vitaux, seul un gouvernement fédéral compétent est en mesure de le faire. Il apparaît que toutes ces années à attaquer le gouvernement, à le priver de ressources, à lui ruiner le moral, ont un prix très élevé que la population paie de sa vie. Les programmes publics privés de financement et les stocks épuisés ont fait de nous un pays de second ordre. Puis est arrivé le virus, et “L’Étrange défaite”.
La lutte contre la pandémie doit aussi être une lutte pour rendre la santé à notre pays et le reconstruire. Rien ne changera avec nos dirigeants actuels. Mettre fin à ce régime n’est toutefois que le début.
Nous sommes confrontés à un choix que la crise rend on ne peut plus clair. Nous pouvons continuer à faire profil bas, repliés sur nous-mêmes, à craindre et éviter les autres et laisser le lien qui nous unit se déliter. Ou nous pouvons retenir de ces jours terribles que la stupidité et l’injustice sont mortelles, que, dans une démocratie, être citoyen est un travail essentiel, et que l’alternative à la solidarité est la mort.


COMMENTAIRE DE DIVERCITY

C’est décidément plus alarmant encore que ce qu’on avait imaginé de pire… 



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