lundi 15 juin 2020

Colonisation: démonter les ressorts de la domination


La classe politique est enfin prête à une commission sur la colonisation. Mais au-delà des seuls parlementaires, chaque Belge peut se sentir concerné.
Par Colette Braeckman
Le Soir

Dans le fracas des statues précipitées au sol et des cris de protestation, les politiques s’émeuvent enfin, se demandent pourquoi tant de colère. Il était temps qu’ils se posent la question et se demandent s’il n’est pas déjà trop tard. Si une commission parlementaire décide de faire le point sur ce qui s’est réellement passé durant l’Etat indépendant du Congo et durant les 80 années de la colonisation, les politiques auront malgré tout un temps d’avance sur de nombreux citoyens mais aussi sur certains historiens, certains faiseurs d’opinion et plus encore sur les économistes.
Certes, nul n’ignore plus rien de la chronologie des événements, mais les ressorts de la domination ont-ils réellement été démontés ? Il y en avait deux et le premier, que Léopold II affichait sans honte, c’était l’appât du gain : l’entreprise « Congo » devait rapporter et l’ivoire, le caoutchouc ne tardèrent pas à rembourser les frais de la conquête. Lorsqu’en 1908, l’Etat belge reprit la succession de l’Etat indépendant, le principe demeura le même, formulé autrement « le Congo ne doit rien coûter ». Pour beaucoup de Belges, depuis les héritiers de Léopold II jusqu’à de simples particuliers, il rapporta beaucoup : des dividendes, des salaires bien supérieurs à ceux de la métropole, des bénéfices en tout genre. Ce compte-là n’a jamais été fait, en particulier au niveau de nos grandes entreprises présentes au Congo à l’époque et même après. C’est pourquoi, en plus des historiens reconnus, il faudra s’adjoindre des francs-tireurs. Après tout n’est ce pas Jules Marchal, un ex-diplomate, qui a inspiré l’écrivain Adam Hochkild, Ludo de Witte qui a mené l’enquête sur l’assassinat de Lumumba, David Van Reybroeck qui a touché l’opinion avec sa fresque monumentale « Congo, une histoire » ? Il faudra évidemment interroger les Congolais eux-mêmes, leurs travaux de recherche mais aussi la mémoire populaire.
Le second ressort, plus délicat encore que le premier, plus difficile à démonter, c’est une forme de racisme latent, qui a pu prendre des formes multiples au fil des années. Ce racisme latent, non déclaré, va du rejet brutal, aujourd’hui difficilement soutenable en public, de la discrimination légalement condamnable, à des exclusions plus discrètes, des disparités subtilement masquées, qu’il s’agisse d’emploi, de logement, de « distanciation » sociale. Il faudra démontrer que si l’entreprise coloniale fut possible, c’est aussi parce que l’« échelle raciale » avait été intégrée, y compris par les dominés eux-mêmes. Lumumba s’interrogeait déjà : « Pourquoi dit-on “tu” à un Noir » ? Et pourquoi aujourd’hui encore se permet-on de tutoyer des inconnus qui ne peuvent vous rendre la pareille ?
Au-delà des seuls parlementaires, et du nécessaire travail des politiques, chacun peut se sentir concerné : la colonisation appartient au temps long de l’histoire, les relations avec le Congo, avec l’Afrique ne se sont pas rompues en 60. Elles font toujours partie de notre imaginaire, de nos lâchetés, mais aussi, et c’est le plus important, de nos solidarités, de nos affections personnelles. Dans notre société multiple et métissée, la connaissance du passé doit pouvoir baliser l’avenir.

LA CLASSE POLITIQUE PRETE A UNE COMMISSION SUR LA COLONISATION
Par Martine Dubuisson
Le Soir

Le temps d’un travail approfondi de mémoire semble venu. La classe politique est prête à une commission sur la colonisation. Le Congo léopoldien mérite une analyse des responsabilités des différents acteurs, Léopold II compris. Avant des excuses nationales, voire royales ?
Il en est souvent ainsi en politique : un débat est latent, reste longtemps en sourdine, puis l’actualité le replace au centre et le momentum pour s’en saisir réellement est là. Il en va manifestement ainsi du travail de mémoire sur la colonisation belge au Congo sous Léopold II. Certes, les historiens n’ont pas évité le sujet, mais sans que la question de la responsabilité du roi et des autorités de l’époque ne soit vidée. Sans, dès lors, qu’une position officielle ne soit officialisée.
Mais le mouvement Black Lives Matter (BLM) est passé par là, le lien entre racisme et colonisation est (re)mis en avant, des statues de Léopold II sont vandalisées ou déboulonnées. Alors le fameux momentum est apparemment arrivé. Tous les partis semblent prêts à ouvrir ce délicat dossier. Et l’idée d’une commission au Parlement tient la corde. Le président de la Chambre, Patrick Dewael (Open VLD), va d’ailleurs proposer mercredi aux groupes politiques la tenue d’une telle commission « vérité et réconciliation, avec des experts » parce qu’« il est temps pour la Belgique de se réconcilier avec son passé colonial ». Et l’accueil des différentes formations sera manifestement positif.
CHAMBRE, SENAT OU LES DEUX
« Il y a eu un travail de mémoire par rapport au Congo, notamment sur l’assassinat de Patrice Lumumba, mais on n’est pas remonté jusqu’à cette période-là, en approfondissant autour de la personnalité de Léopold II », explique le président du PS, Paul Magnette. Qui suggère donc : « Sur la base des travaux historiques existants, une commission parlementaire, éventuellement mixte Chambre et Sénat, pourrait faire ce travail. C’est le bon moment, d’autant que tous les travaux historiques existent, que le mouvement BLM est international et qu’un film va sortir (1). Et le Parlement est le bon endroit. »
Ecolo est sur la même longueur d’ondes puisqu’il a déjà déposé une proposition de résolution à la Chambre, prise en considération jeudi, visant à mettre en place « un groupe d’experts sur la mémoire coloniale, en ce compris le Congo léopoldien, qui ferait rapport à une commission parlementaire », nous explique le député Simon Moutquin. « L’actualité fait qu’il faut pouvoir aborder ce débat rapidement. Et brosser un tableau en profondeur de l’époque coloniale avec ses différents acteurs, pas seulement le Roi mais aussi le clergé, les églises, les entreprises privées… » Le MR rallie lui aussi cette idée d’une commission parlementaire, « à la Chambre ou au Sénat », avec des historiens, parce qu’il faut, dit son président Georges-Louis Bouchez, « assumer notre histoire, dans les moments glorieux comme dans ceux qui le sont moins. Mais il faut un travail apaisé ».
Voilà qui rejoint encore – on les a rarement vus aussi d’accord – la position du président du CDH, Maxime Prevot : « Notre pays a été façonné par son histoire, avec ses aspects glorieux et ses parts d’ombres. Nous devons les assumer, pouvoir s’en excuser, mais ne pas les renier. Mais remettons les choses dans leur contexte, tirons les leçons de cette période et projetons-nous dans l’avenir avec la rage de lutter contre toute forme de discrimination et de racisme. » Un point que soulève aussi François De Smet, président de Défi : « Si dans la lutte contre le racisme et les discriminations, on est en avance du point de vue législatif, pour ce qui est de la reconnaissance et de l’histoire de la colonisation, il y a encore un travail à faire. Les faits ne font pas polémique mais ils n’ont pas été qualifiés ; c’est comme si on ne se les était pas appropriés comme nation, il y a toujours eu un malaise. Il faut donc un travail au Parlement et voir à l’issue de cette commission, si l’Etat belge doit formuler des excuses. »
DES EXCUSES ?
Nous y sommes : la Belgique doit-elle présenter des excuses au Congo pour la part sombre de sa colonisation ? « Assumer. Et savoir s’excuser. It’s time », a tweeté Maxime Prévot. Paul Magnette et Georges-Louis Bouchez rappellent que des Premiers ministres ou ministres ont déjà présenté des excuses : Charles Michel pour les enfants métis retirés à leur mère et Louis Michel pour le rôle de la Belgique dans la mort de Patrice Lumumba ; quant à Elio Di Rupo, il a déclaré que « des crimes ont été commis au nom de et par la colonisation belge. C’est un fait pour lequel nous devons collectivement assumer une responsabilité historique ». Mais ces excuses n’ont donc jamais porté sur l’ensemble de la colonisation. Et ce devra peut-être être le cas… mais il faut attendre le travail parlementaire avant de trancher, selon le MR, qui ne ferme pas la porte. C’est aussi la position d’Ecolo : « Il ne faut pas tirer de conclusion avant que le groupe d’experts et la commission n’aient rendu leurs conclusions. On préfère que ça advienne après analyse, et voir comment et par qui. » Les présidents du CD&V et du SP.A, eux, ont déjà prôné de telles excuses nationales en plus du travail de mémoire.
ET LE ROI ?
Reste cette question : outre le gouvernement, le Roi doit-il, lui aussi, intervenir dans ce débat, voir présenter des excuses, au nom de l’implication de son aïeul ? Pour Paul Magnette, « il paraît difficile que le Roi ne dise pas quelque chose ; il pourrait saisir une occasion comme le 21 juillet. Cela devrait en tout cas avoir lieu dans le même moment que le travail parlementaire ». « Il serait assez étrange que le Roi n’intervienne pas, car c’est un de ses ancêtres qui est concerné », embraie Simon Moutquin. Mais il ajoute : « Ce serait une erreur de personnifier et de limiter à la famille royale ou à Léopold II car il y a eu plusieurs acteurs dont il faut analyser la responsabilité directe et indirecte. »
Mais, comme le rappelle François De Smet, le Roi ne peut rien dire sans l’accord du gouvernement. Donc : « Si la classe politique s’excuse, il pourra le faire. Et le gouvernement et le Palais royal seraient avisés d’avoir une attitude cohérente entre eux, une reconnaissance en même temps, à la fin du processus parlementaire, sinon on aurait un malaise. » Pour Maxime Prevot aussi, « c’est d’abord au gouvernement de devoir s’exprimer ».
Le libéral Georges-Louis Bouchez va plus loin : pour lui, et il est le seul à nous le dire, le Roi ne doit pas intervenir. « Au niveau des institutions, certainement pas », nous dit-il. « C’est le gouvernement qui doit se positionner sur la question au nom de la Belgique. Le Roi ne peut prendre une position qui influence notre politique étrangère. Au surplus, il est inconvenant que des politiques s’expriment sur ce que devrait faire le Roi sur un plan personnel par rapport au passé réel ou supposé de ses prédécesseurs. Dès lors je ne le ferai pas. » La N-VA, elle, a estimé dès 2019, par la voix de Bart De Wever, que « la famille royale pourrait présenter ses excuses sur le Congo », a rappelé Assita Kanko sur RTL.
(1) Ben Affleck réalise un film tiré du livre d’Adam Hochschild, « Les Fantômes du roi Léopold II », dans lequel il évoque les crimes commis au Congo sous son règne.

COMMENTAIRE DE DIVERCITY
QUAND LA QUESTION IDENTITAIRE S’INSTALLE  EN TOILE DE FOND DE TOUS LES DEBATS DE SOCIETE, IL EST ESSENTIEL DE DEPASSER LES CONTRADICTIONS DU MUTICULTURALIME PAR LE DIALOGUE INTERCULTUREL
« LE COSMOPOLITISME EST UNE RICHESSE COMMUNE LA OU LE MULTICULTURALISME EST UN POISON » 
Le mouvement B.L.M. est en train de bouleverser les normes et de provoquer un orage émotionnel sur les réseaux sociaux et dans les medias. Il est impératif de raison garder et de relancer hardiment la dynamique du dialogue interculturel
Alain Destexhe est persuadé qu’avec déboulonnement de statues, « les militants 'decoloniaux' veulent en finir avec l'occident, son histoire, sa civilisation et ce qu'elle représente » C’est excessif, comme toujours avec lui, et tout ce qui est excessif est insignifiant.
Seule une toute petite minorité réclame le déboulonnement des statues de Léopold II, mais dit il,  « aujourd'hui ce sont souvent les minorités qui dictent leur idéologie à la majorité. »
Mais ne nous y trompons pas ! Il ne s'agit pas de Léopold II. Au Royaume-Uni, c'est désormais l'amiral Nelson, le vainqueur de Napoléon à Trafalgar, dont la statue trône en haut de la place du même nom, qui est dans le collimateur, de même que Churchill, la révérée icône de la Seconde Guerre mondiale, mais aussi le chantre de l'Empire britannique. En France, après Colbert, ce sera bientôt au tour de Victor Hugo ("le blanc a fait du noir un homme", "l'Afrique n'a pas d'histoire", n'appartient à personne) et du général de Gaulle ("La France est un pays de race blanche").
Il est absolument urgent de dépasser les contradictions du muticulturalime où chacun est étiqueté dans une catégorie raciale ou genrée : un monde radical, malheureux, intolérant, violent, où la vigilance idéologique sera assurée par la police de la pensée.
Abnousse Shalmani: «le nouvel antiracisme est un racisme déguisé en humanisme» Si elle juge légitime l’émotion déclenchée par le meurtre raciste de George Floyd aux États-Unis, l’essayiste réfute dans le Figaro toute comparaison avec la situation française.
«Nous ne pouvons pas parler de “racisme systémique”, car ce serait insulter la mémoire de tous ceux nés ailleurs qui ont fait la France», 
Abnousse Shalmani s’explique « Le meurtre de George Floyd a soulevé une vaste, juste et inédite indignation. Nous pouvons nous réjouir de constater que le racisme ne passe plus - et ce partout dans le monde - tout en refusant d’importer la question raciale américaine sur le sol français, où nous n’avons ni la même histoire ni la même culture. »
« Les Américains se sont déchirés et se déchirent encore sur la question raciale, qui leur a coûté une guerre civile, longue et traumatisante. Rappelons-nous que jusqu’à la fin des années 1960, la ségrégation était la norme et les mariages interraciaux prohibés.  « Nous ne pouvons pas parler de «racisme systémique en France» (ni du reste en Belgique).
Mark Lilla dénonce le glissement de la gauche américaine de la dénonciation des inégalités au discours identitaire, qui réduit chaque être humain à son sexe, sa race, sa religion, sans espoir de ne jamais y échapper. « Combattre le racisme en usant d’un vocabulaire raciste n’est pas de l’antiracisme, mais le renouveau de la ségrégation. » Abnousse Shalmani. Et la même d’ajouter : « Le racisme existe en France, il existe aussi dans la police. Mais la police française, si elle doit impérativement se réformer - dans sa technique de maintien de l’ordre comme dans sa confrontation quotidienne avec les citoyens -, ne vise pas exclusivement les Arabes et les Noirs. Le contrôle au faciès empoisonne les relations entre les Français issus de l’immigration et la police. De la même manière, l’accès à l’emploi et au logement doit faire l’objet d’un contrôle accru pour éviter l’accumulation de ressentiments légitimes. »
« CE DONT NOUS AVONS BESOIN, C’EST D’UNE REFORME DE L’EDUCATION, MAIS AUSSI D’UN NOUVEAU CONTRAT SOCIAL QUI ASSURE A CHAQUE CITOYEN L’ACCES AU SAVOIR ET A LA LIBERTE DE CHOISIR SON DESTIN. »
Pour Michel Draguet, conservateur en chef des Musées royaux des Beaux- Arts de Belgique dans sa carte blanche au journal  Le Soir
: «Déboulonner une statue donne l’illusion d’éliminer un problème»
« Déboulonner n’est pas réécrire l’histoire. C’est un geste politique inscrit dans le présent, qui vise à donner satisfaction à des groupes de pression. Et donne l’illusion d’éliminer un problème alors qu’on ne fait que l’occulter. » Déboulonner n’est pas réécrire l’histoire. C’est un geste politique inscrit dans le présent. Il vise à donner satisfaction à des groupes de pression. À l’usage, on se rend compte que l’opération ne relève pas de l’exercice démocratique, mais d’un coup de force fondé sur l’adéquation de l’opinion publique et d’un momentum politique de plus en plus tributaire du vent qui souffle depuis les réseaux sociaux. »
Pour « pacifier l’espace public » Draget suggère de soustraire ce qui pourrait choquer ou blesser des individus directement « agressés » par ces signes d’une politique ancienne. « «  Léopold II n’est pas Derek Chauvin. 
La dimension émotionnelle du raccourci est dangereuse en soi. »
« Le mouvement décolonial » dont Caroline Fourest a dénoncé le caractère autoritaire est anti-démocratique dans son fondement. Le noyautage du monde universitaire par cette doctrine constitue une réelle menace. Qui réduit la réflexion à une série de positionnements purement émotionnels. Le déboulonnage en fait partie. » 
». La question raciale, pour réelle, ne peut être détachée de la question sociale. Avec en point de mire le capitalisme comme crime contre l’humanité ?  Contextualisons les lieux publiques et les musées ! »
INDIGENISME, DECOLONIALISME SONT LES MAMELLES DU  NOUVEL ANTIRACISME
Les mobilisations de ces derniers jours révèlent la percée d’une nébuleuse militante radicale : la mouvance décoloniale.
Selon  Alexandre Devecchio dans le Figaro, les manifestations antiracistes en hommage à George Floyd sont d’un radicalisme inouï : « On réinvente l’apartheid, on revient aux années 1930 tout en prétendant les combattre», s’inquiète le philosophe Pascal Bruckner.  
Derrière les questions légitimes du racisme ou des bavures policières, les mobilisations de ces derniers jours révèlent la percée de la  nébuleuse militante dite de la « mouvance décoloniale ». La mouvance décoloniale reste méconnue du grand public qui la confond souvent avec un antiracisme plus traditionnel. Ce nouvel antiracisme remet radicalement en cause le modèle républicain français. «La lutte des classes» est supplantée par «la lutte des races» car, selon les indigénistes, c’est «la domination postcoloniale des Blancs» et non «la fracture sociale» qui expliquerait la marginalisation des enfants de l’immigration.
Notons une fois encore que les « décoloniaux » sont influencés par le multiculturalisme américain. A l’université, le décolonialisme militant progresse de manière spectaculaire. Longtemps, l’université française y a résisté. Le terme même de «race», banal aux États-Unis, était tabou en France car assimilé à juste titre au «racisme biologique». Ce n’est plus le cas. Auteur d’un essai sur L’Art du politiquement correct (PUF), la chercheuse Isabelle Barbéris dénonce un véritable système de cooptation dans les universités qui aboutit progressivement à l’hégémonie des «décoloniaux» dans les filières de sciences humaines. «Les États-Unis sont en proie à une hystérie morale sur les questions de race et de genre qui rend impossible tout débat public rationnel», écrit Mark Lilla, professeur à l’université Columbia de New York, dans son dernier livre, La Gauche identitaire (Gallimard). Les professeurs qui ne s’y soumettent pas risquent leur carrière.
La France semble emprunter peu à peu le même chemin: le renoncement à la tenue de conférence de plusieurs personnalités comme Sylviane Agacinski ou encore Mohammed Sifaoui sous la pression d’association «féministes» ou «antiracistes» en témoigne… 
LA MOBILISATION DE CES DERNIERS JOURS REPRESENTE-T-ELLE UN TOURNANT? 
Pour Gilles Clavreul,  «la question identitaire s’installe désormais en toile de fond de tous les débats de société». Gilles Clavreul : «nous sommes entrés dans l’âge identitaire»
Il n’y a, selon nous  qu’une seule manière de sortir de cette impasse, c’est l’interculturel.
Dans un article récent paru dans Ulenspiegel, le philosophe
Lambros Couloubaritis rappelle que selon l’expression de Fichte,
l’homme « originairement, n’est rien ». Et comme l’homme n’est
rien par nature, il se produit à travers la diversité culturelle qui
assume le métissage des cultures. Les Déclarations des Droits de
l’homme du 18e siècle envisagent les hommes comme naissant libres
 et égaux », c’est-à-dire sans détermination qui relèverait de leur
appartenance à un groupe culturellement, sexuellement,
 socialement ou ethniquement déterminé. Cette prise de position
 se comprend mieux dans l’éclairage de l’analyse de la créolité,
 mais n’atteint pas l’exigence de l’interculturalité.
 La réalité montre qu’aussi métissées soient les cultures, 
les agents qui les assument cherchent leur spécicité et créent
 rétrospective- ment des égalités et des identités, et ces
 identités alimentent la multiculturalité.
 C’est bien cette multiculturalité qui pose un problème.
Les États-Unis, par exemple, sont constitués par des peuples venus de toute la planète, mais dès lors que les personnes s’y sont reconnues, elles se sentent américaines, même si elles gardent des attaches aux pays d’origine. Le métissage ne s’oppose donc pas à quelque référence régulatrice de reconnaissance. Cette identité ctive ou construite de reconnaissance crée des processus divers qui forment notre histoire contemporaine. 
Il convient de réfléchir comment réaliser, par son statut supraculturel, une référence qui nous fasse passer d’une multiculturalité à une interculturalité. 
On peut oarfaitement établir en politique des règles de vie qui sont régulatrices et créatives, tout en respectant la diversité. Cette universalité pragmatique comme référence supraculturelle m’a paru comme le moyen de passer de la multiculturalité à l’interculturalité. » 
Nous retrouvons ici le core business de DiverCity qui depuis sa fondation, il y a dix ans plaide pour l’instauration d’une dynamique de dialogue interculturel permanent entre les citoyens d’origine diverses et  les communautés culturelles.
MG


COMMENT COMBATTRE LE RACISME SANS CEDER AUX REPLIS COMMUNAUTARISTES ET IDENTITAIRES ? 
François De Smet (in Le Vif)

Comment, en un mot, se situer dans un univers où les opinions se radicalisent et où les politiciens les plus en vogue surfent sur l'identité, la migration pour faire passer des messages victimaires où, quel que soit le camp, "on" est toujours menacé par "l'autre" ?
L'incitation à la haine raciale et la discrimination sont interdites, des peines aggravantes sont prévus, et des dispositifs de lutte contre les discriminations les plus lourdes, à l'embauche par exemple, ont été mises en place.
On est bien obligés de se rendre compte qu'une loi ne suffit pas à vaincre le racisme parce qu'il se joue en grande partie dans nos têtes, nos comportements, nos attitudes et qu'on ne peut pas - et c'est en un sens très heureux - formater la pensée des individus.
Pour déconstruire le racisme, il est exact que l'approche universaliste, même si elle est indispensable, ne suffit pas. Chaque pays doit, en plus, vaincre les démons de son passé. 
Pour les Etats-Unis, cela concerne l'esclavage des Noirs et la quasi-extermination des Amérindiens, les deux piliers honteux sur lesquels est bâti ce pays pourtant à bien des égards si extraordinaire. Pour la France, c'est le poids de la longue colonisation algérienne et de la douloureuse guerre d'indépendance. Et pour la Belgique, qu'on le veuille ou non, c'est le passé colonial au Congo. Notamment parce que,parmi les Belges d'origine étrangères, singulièrement ceux d'origine sub-saharienne figurent parmi ceux les plus durement touchés par la discrimination.
Ce passé, il est temps de l'affronter et de le digérer. Sans plus perdre de temps, mais sans non plus de précipitation. Non, nous ne connaissons pas assez l'histoire de la colonisation belge au Congo. Il est faux de dire que le sujet serait absent des cursus scolaires. Mais pourtant, les faits sont là : la plupart des citoyens n'ont pas de vision du sujet en sortant des études. Je n'en ai moi-même aucun souvenir scolaire marquant. Nous sommes assez nombreux dans ce cas et en soi, ce n'est pas normal. C'est d'autant moins normal que la connaissance historique, stricto sensu, ne pose pas de polémique particulière : les faits sont connus, traités, illustrés. Mais une sorte de chape de plomb sépare ces connaissances historiques du grand public. Cette ignorance généralisée explique en large partie nos difficultés actuelles. Il manque visiblement un trajet, suivi d'un acte fort, et qui doit être de nature politique.
Pour s'emparer réellement de notre mémoire coloniale, François De Smedt formule quatre propositions. Certaines sont déjà lancées dans l'espace public ; d'autres sont pleinement originales.
• Mettre sur pied une commission parlementaire spéciale sur la colonisation belge au Congo, qui aura un objectif précis : le passé colonial belge doit-il amener notre pays à présenter des excuses ? Même si ma conviction personnelle est que la réponse est "oui", il faut que ces éventuelles excuses soient le fruit d'un travail inscrit dans le temps, et non le fruit d'une improvisation jetée trop vite pour tourner une page. Quelques semaines où, sans réécrire l'histoire, les parlementaires déterminent le rôle et la responsabilité de notre pays. La commission "réconciliation" proposée par le président de la Chambre pourrait parfaitement remplir ce rôle.
• Faire de l'histoire de la colonisation un chapitre important de notre cursus programmatique. Ainsi, tant qu'on y est, de l'histoire de l'immigration, qui a elle aussi contribué à notre pays et nourrira bien des représentations. Ces thèmes y sont déjà, abordés, certes. Mais visiblement pas suffisamment pour que percole une vision claire au sein de la population.
• Laisser les statues de Léopold II, en les accompagnant partout d'un explicatif clair relatant la vérité historique et qui contextualise la figure de ce roi.
• Eriger un monument aux victimes de la colonisation dans un endroit important et visible de l'espace public. J'insiste : pas sur une petite place discrète, mais dans un lieu fort et emblématique. Et ce, en concertation avec les historiens et les associations de Belges afro-descendants se battant pour la reconnaissance de cette page de notre histoire.
Le débat se focalise fortement sur les statues d'un roi. Il est normal que le débat se pose, et il convient de ne pas le rejeter d'un revers de la main. Je ne crois pas que la réaction appropriée soit le "nettoyage mémoriel" de l'espace public. C'est une constance, certes, que le présent veuille nettoyer le passé avec ses propres valeurs, au point de vouloir en éradiquer les symboles. Je peux la comprendre. Comme je comprends la colère jamais reconnue. Mais nous pouvons mieux faire pour la rencontrer.
Ce qui crée la tolérance, c'est la conscience que rien n'est donné mais que tout se construit. Triste société que celle qui se lisse en permanence pour ne garder aucun témoignage de son passé, fut-il le plus contestable au regard de ses valeurs actuelles ; car cette société se prive à la fois d'un vaccin et d'un thermomètre.
L'idée qu'on s'arrête devant une statue de Léopold II assortie d'un tableau explicatif, ça me plaît. Et l'idée qu'on s'arrête aussi devant un monument érigé aux victimes, universelles, de la colonisation, de l'esclavage, et de l'exploitation de l'homme par l'homme, ça me semble nécessaire.
Ça permettra à chaque fois une belle et essentielle discussion, là où une éradication des symboles, elle, risque de faire disparaître dans les affres du temps la mémoire de nos colères aussi vite qu'un tweet sur la toile cirée.
Les quatre mesures que nous proposons permettent, je le pense sincèrement, de conserver la mémoire sans oublier l'histoire. Nous avons un rendez-vous qui nous est fixé de longue date ; le fait qu'il nous soit amené par un événement extérieur, telle la mort de George Floyd, ne nous exonère pas de l'honorer.


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